IV.
LES RAPINS.
Chaque profession, chaque art a ses termes propres; il en est même qu'aucune périphrase ne pourrait remplacer; tel est celui de rapin. On désigne par ce nom, dans les ateliers de peinture, les élèves qui ne font encore que copier d'après des dessins, et ceux même qui dessinent d'après le relief, c'est-à-dire d'après les statues moulées en plâtre. Par extension, et dans un sens épigrammatique, on l'applique aux élèves déjà avancés dans la pratique de leur art, mais auxquels on ne reconnaît ni dispositions ni talent.
Le rapin, il faut le croire, est libre et heureux aujourd'hui, mais il n'en était pas ainsi il y a cinquante ans. Le rapin était une espèce de vassal, d'esclave même, soumis aux volontés et à tous les caprices de celui de ses camarades qui, plus âgé que lui et ayant déjà eu l'honneur de se servir de la palette et de l'appui-main, se faisait servir par l'apprenti-artiste et le battait à l'occasion, quand ledit rapin était récalcitrant ou s'acquittait mal des commissions dont son tyran l'avait chargé.
Lorsqu'Étienne descendit de l'atelier des Horaces pour prendre place dans celui des élèves, cet usage était déjà tombé en désuétude, mais non pas entièrement aboli, et le Petit d'en haut eut le bonheur de contribuer à faire encore adoucir le sort des rapins, ses nouveaux condisciples. L'un des premiers jours de son noviciat à l'atelier, il arriva que Roland, dit le Furieux, n'ayant pas pu assister au banquet de Vincennes, à la fin duquel Étienne avait lu des vers au maître, ne connaissait pas le nouveau rapin. Brusque comme on l'a déjà dépeint, Roland s'approcha d'Étienne en tenant son appui-main levé et en menaçant, et lui dit: «Tiens, voilà deux sous, va me chercher un petit pain pour mon déjeuner.» L'étonnement et l'indignation se peignirent sur la figure d'Étienne d'une manière si forte et si sincère, que la résolution de Roland en fut d'abord ébranlée. Mais comme le jeune colon avait vu frapper les noirs à la Martinique, il croyait pouvoir en agir de la même manière avec un rapin, et il leva de nouveau son appui-main pour frapper Étienne, lorsque Moriès, Ducis, Forbin, Maurice et d'autres encore, s'élancèrent au-devant de Roland, en lui criant: «Roland! Roland! prenez donc garde! c'est le Petit d'en haut!» car on continuait à donner ce sobriquet à Étienne. Roland avait quelque chose de brusque dans le caractère, mais n'était nullement méchant. Il reprit sa place, et on lui dit à voix basse qu'Étienne avait fait des vers pour David, ce qui parut plus que suffisant pour ne pas le traiter comme un nègre.
Ce petit événement resserra tout aussitôt les liens d'amitié qui s'étaient déjà formés entre les principaux élèves de l'atelier et Étienne, et, de plus, fut cause que ses camarades d'infortune, les autres rapins, s'entendirent avec lui pour faire en commun une vigoureuse résistance, si quelque peintre osait encore exiger d'eux, par la force, d'humiliantes complaisances. Les rapins firent plus encore, car chaque matin ils se munirent d'une bûche, après avoir eu soin de faire entendre que l'en n'aurait pas bon marché d'eux en cas d'attaque. Ces précautions ne furent pas vaines. Les peintres, et Roland tout le premier, se le tinrent pour dit, d'autant mieux que, parmi les rapins, on avait eu l'occasion de remarquer Vermay et Poussin, adolescents d'une force extraordinaire pour leur âge, et dont le cœur bondissait à l'apparence d'une menace. À compter de cette époque, s'il se trouva encore de jeunes élèves qui fissent les commissions des peintres, ce ne fut que parmi les plus paresseux ou les gourmands qui dimaient sur les pains et les gâteaux qu'on leur faisait acheter, ou profitaient de la course pour jouer et polissonner avec les rapins des autres écoles, dans les immenses corridors du Louvre.
Parmi tous ces jeunes gens qui dessinaient près de la porte d'entrée, d'après la bosse, la plupart se distinguaient par un noble caractère, par d'heureuses dispositions, et par une activité d'imagination qui, en général, leur devint fatale; car les uns épuisèrent leurs facultés dans une contemplation stérile, les autres, malgré de longs et studieux efforts, ne purent jamais réaliser les espérances dont ils s'étaient bercés, et quelques-uns perdirent la raison, abrégèrent leurs jours à la fleur de l'âge, ou succombèrent à des maladies de langueur, que l'étude de leur art acheva de rendre incurables.
De toute cette génération d'artistes avec lesquels Étienne entra dans la carrière, trois seulement se sont fait un nom dans les arts, et encore l'un est-il devenu architecte et non peintre: Huyot, qui a rapporté de si précieux travaux de ses voyages en Égypte, en Grèce et en Italie, et mourut après avoir pris place à l'Institut; Granet; enfin M. Ingres.
Quant aux autres, Boucher, Vermay, Poussin, Simon, Augustin D…, Colson, Mendouze, Adolphe Lullin et Étienne, pour ne citer que ceux qui avaient fait concevoir le plus d'espérances, aucun d'eux, malgré quelques éclairs de succès, n'est arrivé, à se faire un nom dans l'art de la peinture. Et cependant, plus d'un a déployé une énergie rare pour acquérir du talent; presque tous cependant avaient l'imagination ardente et productive; mais il leur manqua d'être dirigés plus sagement dans le cours de leurs études, ayant eu le malheur de se trouver étudiants à une époque où tous les principes sur lesquels repose l'art qu'ils désiraient apprendre furent remis en question par le maître même qui devait les diriger.
Les fréquentes recommandations que faisait David à ses élèves, de se guider sur les ouvrages de l'art grec, et particulièrement sur ceux du style antérieur à Phidias, avaient porté leurs fruits. Cette idée, reprise en sous-œuvre par une jeunesse fougueuse et inexpérimentée, fut poussée jusqu'à ses plus rigoureuses conséquences, et ces principes exagérés, combinés avec les utopies humanitaires que développait Maurice à ses adeptes, ne tardèrent pas à produire une anarchie complète dans l'école de David. Bientôt ce ne fut point assez pour Maurice de répandre sa doctrine au moyen des entretiens qui avaient lieu dans l'entresol de l'atelier des Horaces, ou dans l'atelier des élèves après les travaux du jour; il fit entendre à ses cosectaires «qu'il fallait parler haut et marcher courageusement tête levée; que David avait commencé le grand œuvre de la réforme de l'art, il est vrai, mais que l'incertitude de son caractère et le peu d'étendue de ses idées l'avaient perdu en politique et ne lui donnaient pas l'énergie nécessaire pour compléter la révolution qu'il fallait achever dans l'art. Il ajoutait que, tant que les modèles de mauvais goût, tels que ceux qui proviennent de l'art italien, romain et même grec, en remontant jusqu'à Phidias exclusivement, seraient soufferts dans les écoles, il n'y avait pas lieu d'espérer qu'aucune amélioration se fit sentir dans les études; que, quant à lui, il ne commencerait à espérer le retour du goût simple, vrai, primitif enfin, que du moment où il verrait brûler et détruire (ce sont ses paroles) tous ces prétendus chefs-d'œuvre qui font horreur aux gens imbus des pures doctrines. Ce jour viendra, mes amis, n'en doutez pas, s'écriait-il dans son enthousiasme; mais il faut en accélérer la venue en provoquant la conversion de ceux qui sont encore plongés dans l'erreur. Or, pour remplir cette mission, nous devons agir avec audace et courage; ainsi, j'en avertis d'avance ceux d'entre vous qui ne se sentiraient pas disposés à imiter mon exemple; qu'ils se retirent! car je dois vous dire que d'ici à peu de jours j'ai résolu de quitter ces vêtements mesquins que je porte ainsi que tous les hommes de notre siècle. Déjà, vous le voyez, j'ai laissé croître mes cheveux et ma barbe; l'on achève en ce moment une vaste tunique blanche que je porterai sous un ample manteau bleu, et je ne chausserai plus mes pieds que de cothurnes. Mais je lis dans vos yeux votre incertitude; vous pensez qu'en homme pusillanime, j'ai fait préparer ce vêtement pour m'en parer dans l'ombre de notre réduit, et en votre présence seulement? Détrompez-vous; décadi prochain, vous me verrez ainsi vêtu dans les Tuileries, me promenant au milieu de ces stupides bourgeois que je ferai rougir de la laideur et de la mesquinerie de leur accoutrement moderne. Dans peu vous suivrez mon exemple, je n'en doute pas, et je dois vous dire que mon brave ami Perrié que voilà, profitant noblement de sa fortune pour favoriser nos généreux desseins, s'est fait faire un costume phrygien complet, d'après celui du Pâris en marbre qui est au Musée, vêtement avec lequel il a l'intention de m'accompagner à la promenade que je vous ai annoncée. Oui, mes amis, il est temps de donner un but pratique et sérieux à l'art et d'enfermer les grandes et éternelles vérités dans l'enveloppe du beau, afin qu'on les accepte avec plaisir, avec empressement même, et qu'elles germent et fructifient dans le cœur de l'homme. Comme peintres, tous nos efforts ne doivent donc tendre qu'à le présenter sous ses formes les plus belles, sous les idées et les images les plus pures; comme citoyens, il est de toute nécessité que nous avertissions d'abord les yeux de la réforme importante que nous désirons faire; et rien, à cet égard, n'est plus propre à préparer favorablement les yeux et les esprits que de revêtir cet admirable costume grec primitif, dont la disposition est si majestueuse et si élégante. Quant aux pensées dont nous autres réformateurs devons continuellement entretenir nos esprits et notre cœur, nous ne saurions les puiser à des sources trop primitives et trop pures. C'est dans Homère, puis dans Ossian, mais surtout dans la Bible; c'est dans les scènes et les peintures des peuples primitifs au milieu desquels ces livres ont été écrits, que nous trouverons de quoi régénérer notre âme et notre esprit, et donner un noble emploi à nos talents, quand ils seront perfectionnés.»
Si chaque siècle ne fournissait pas des folies analogues à celles-ci, et qu'il n'existât pas encore un certain nombre de personnes qui ont vu Maurice et Perrié se promener dans Paris, l'un vêtu comme Agamemnon, l'autre en Pâris, on craindrait vraiment d'être taxé d'exagération en rapportant l'ensemble d'une théorie telle que celle que l'on vient d'exposer. Mais ce n'est que l'exacte vérité, et il est certain même qu'on a ôté au réformateur quelque chose de l'impatience sauvage qu'il montrait dans le désir d'accomplir ses projets, en dégageant ses paroles de cet argot d'atelier dont il les accompagnait pour frapper plus fortement ses auditeurs en se mettant à leur portée, en se conformant à leurs habitudes. Quoi qu'il en soit, le fanatisme sincère de Maurice, la bonne opinion, que l'on avait de la franchise et de la générosité de son caractère, l'éclat de ses premiers essais en peinture, et, il faut le dire, le don qu'il avait de persuader par la parole, exercèrent une très-forte influence sur les plus éclairés de ses condisciples. Moriès, Ducis, Saint-Aignan et d'autres, tout en sentant ce qu'il y avait de ridicule dans ces déclamations demi-morales, demi-esthétiques, ne pouvaient s'empêcher de reconnaître, surtout en partant des idées de David, qui étaient exagérées elles-mêmes, qu'il y avait quelque chose de plausible et de conséquent dans les nouveaux projets de réforme lancés par Maurice.
Cependant ces extravagances plus ou moins brillantes et spirituelles n'allaient pas jusqu'à ébranler la raison déjà mûrie de ces premiers élèves. Mais elles firent un véritable ravage dans l'imagination de quelques-uns de ceux qui, avec Huyot et Étienne, composaient alors la classe des rapins.
Colson, qui a donné quelques preuves de talent plus tard, a cependant perdu sa carrière par l'obstination prolongée avec laquelle il s'est attaché à la secte des penseurs ou primitifs.
Augustin D…, qui devait mourir si malheureusement et si jeune[4], dont le caractère était noble et l'âme élevée fut souvent détourné de la belle, marche qu'il s'était tracée, par les préoccupations que lui causaient les opinions étranges de Maurice.
Huyot, tant qu'il dessina à l'atelier, travaillait toujours silencieusement, et il serait difficile de savoir si ce débordement d'idées extravagantes eut quelque empire sur son imagination. La fermeté de son esprit, sa taciturnité, son application constante au travail et le peu de temps d'ailleurs qu'il passa à l'école de David, portent à croire que les idées singulières des primitifs firent peu d'impression sur lui.
Il y eut un malheureux jeune homme, S…, dans l'intelligence de qui ces opinions bizarres s'embrouillèrent encore en se compliquant avec des chagrins domestiques et la pauvreté. Prenant à la lettre les conseils de ceux des primitifs qui, par paresse et par incapacité, prétendaient atteindre le plus haut but de l'art par l'effet seul d'une contemplation poétique des ouvrages de l'antiquité, S… dépassa bientôt, sans avoir rien appris, l'âge où l'on peut étudier avec fruit. Chargé prématurément de famille et hors d'état de rien produire qui pût l'aider à la soutenir, il obtint à grand'peine la place de professeur de dessin dans un lycée de province, où il acheva de perdre sa raison déjà altérée. C'était un bon et brave jeune homme, à qui il vint la fatale idée de se tirer de l'état obscur où le ciel l'avait jeté, dans l'espoir de cultiver un talent qu'il ne put acquérir et dont, selon toute apparence, il n'avait même pas le germe.
Il ne serait que trop facile d'augmenter la liste des infortunés de ce genre qui, jetés alors dans l'atelier de David, sans fortune, quelques-uns sans dispositions et sans énergie de caractère, ont perdu là toute idée de discipline, de subordination, et se sont trouvés trop heureux, quand Bonaparte eut besoin de soldats, d'aller mourir honorablement sur un champ de bataille.
Si, parmi tant de souvenirs, on en rappelle quelques-uns avec plaisir, combien d'autres demeurent tristes et sombres dans la mémoire! Vermay, ce jeune enfant si turbulent, si gai, si spirituel, et dont les premiers ouvrages, exposés ensuite au Salon de 1808, donnaient de si belles espérances, hélas! après avoir gaspillé sa vie à Paris, a été fonder une école de dessin à la Havane, où il est mort malheureusement. Poussin, le contemporain, l'inséparable de Vermay, car toutes les grandes espiègleries des élèves de l'école étaient combinées et dirigées par eux; Poussin, qui à une belle figure joignait une âme si belle et si noble, qui dessinait et peignait bien, comme un rossignol chante, sans porter le moindre dommage à son insouciance et à sa paresse habituelles; Poussin que tout le monde aimait comme un frère, pour qui ses camarades rêvaient tous les genres de succès; Poussin! dont le nom même était regardé comme d'un augure favorable pour lui, il n'a pas perdu la vie, grâce au ciel, mais il n'a pas tiré de son talent tout ce que l'on avait le droit d'en attendre. Enfin, s'il n'est pas célèbre, il est heureux! Marié et entouré d'enfants à l'île Bourbon, il professe avec honneur la peinture et vit à l'aise, entouré de la considération générale des habitants de la colonie.
C'est ici l'occasion de dire quelques mots d'un élève qui fit concevoir alors les plus hautes espérances, quoiqu'elles ne se soient point complétement réalisées. Paulin Duqueylar, il a déjà été nommé, était de Marseille et lié d'amitié avec tous les Méridionaux de l'atelier, Forbin, Granet, Révoil, Richard et Topino Le Brun, malgré la différence de ses opinions avec ce dernier. Relativement à ses condisciples, Duqueylar n'était pas jeune, il avait au moins vingt-cinq ans et s'est toujours ressenti de ce retard dans l'étude de la peinture, où l'on ne profite que quand on commence très-jeune. Duqueylar, de famille noble, avait reçu une excellente éducation; il était bon humaniste, lettré, aimant beaucoup la poésie. Mais, malgré la politesse de ses manières, on retrouvait cependant toujours en lui un fonds de rudesse native qui se reproduisait dans la tournure de ses idées et dans son talent comme artiste. Les opinions énoncées par Maurice et la lecture assidue d'Ossian, dont les poëmes étaient devenus fort à la mode vers 1796, produisirent une impression si vive sur l'imagination de Duqueylar, que cet événement fit prendre un pli à son esprit et à son talent dont la trace est toujours restée. Il exposa, en 1797, un tableau représentant Ossian chantant ses vers, ouvrage qui sans doute n'était pas sans énergie, mais dont l'aspect était si sauvage et si bizarre qu'il ne trouva d'indulgence qu'auprès de quelques-uns de ses amis, dont deux ou trois devinrent ses admirateurs fanatiques.
Peu de temps après, Duqueylar se décida à aller se fixer à Rome, où il exagéra tout à l'aise le mérite et le défaut de ses productions. Malgré une persévérance peu commune et, il faut le dire, une trempe d'esprit très forte, cet homme, remarquable par son caractère, ne put jamais donner à ses idées une forme assez attrayante ni assez claire pour les faire adopter aux autres.
Il avait contracté, à l'atelier, une amitié tendre pour son jeune camarade Mendouze, qui, bien qu'assez habile élève en peinture, changea tout à coup le but de ses travaux et se mit à étudier la langue grecque avec ardeur. Ce goût nouveau devint une passion dominante chez Mendouze, qui, après avoir servi quelque temps dans les armées, partit pour la Grèce, où il a péri, au massacre de Chio.
Après avoir passé plusieurs années à Rome, Paulin Duqueylar rentra en France et se fixa près de Lambesc, au milieu de sa famille, où il se livra, mais pour lui seul, au goût vif qu'il avait toujours eu pour les arts et pour les lettres. Son mérite l'avait fait admettre au nombre des correspondants de l'Institut, et vers la fin de sa vie, dans les intervalles de repos que lui laissait la maladie qui l'a enlevé, il a publié en 1840, à Paris, un volume intitulé: Nouvelles Études du cœur et de l'esprit humain, ou analyse, explication et développement de leurs principaux phénomènes, ouvrage écrit avec une élégante simplicité, et témoignant des belles et hautes qualités du cœur et de l'esprit de cet homme distingué.
C'est d'ailleurs une chose remarquable que le goût pour l'érudition qui se manifesta parmi les élèves de David à cette époque. Roquefort, l'auteur du Dictionnaire de la langue romane et qui a laissé des recherches savantes sur la littérature et la musique au moyen âge, était alors élève de David et fréquentait son école.
Népomucène Lemercier, le poëte, ainsi que Letronne, savant antiquaire, tinrent également à honneur d'être mis au nombre des élèves de David.
Ce goût pour l'érudition, combiné avec les idées de réforme que Maurice avait répandues avec tant d'ardeur, contribuèrent à déterminer la vocation d'un élève de David, d'un âge déjà mûr lorsqu'il entra dans l'école, assez habile peintre, mais entraîné invinciblement à s'occuper de la théorie de l'art. C'est Paillot de Montabert, homme recommandable par l'affabilité de son caractère et les lumières de son esprit. Bien qu'il fût le premier à rire des formes extravagantes sous lesquelles Maurice exposait sa doctrine, au fond, il lui était impossible de ne pas reconnaître la puissance des idées et quelquefois des raisonnements du jeune fou. Timide dans l'exécution, mais très-avide de nouveautés, de Montabert, entre autres tentatives, essaya de retrouver l'usage de l'encaustique, ou peinture à la cire. Enfermé dans son atelier, il travailla longtemps à reproduire ce procédé antique, qui, dans ses idées théoriques, était plus favorable à l'art que la peinture à l'huile. Grâce à ses longues et savantes expériences, la peinture à la cire est employée aujourd'hui pour peindre sur les murs des édifices.
Outre ce service rendu aux arts, de Montabert travailla depuis 1799 jusqu'en 1829 à la composition d'un ouvrage en neuf volumes, intitulé: Traité complet de la peinture. Ce livre, auquel on peut reprocher son trop d'étendue, est plein d'observations, de conseils et de principes excellents sur l'art, et de plus, renferme une suite bien ordonnée de renseignements matériels que l'on ne trouve rassemblés dans aucun autre livre de ce genre. Mais il n'est pas inutile de faire observer que cet ouvrage si sagement combiné, dont les nombreuses divisions sont traitées avec tant de réflexion, de maturité et de sagesse, présente au fond le corps de doctrine de Maurice, seulement mis en ordre par un esprit calme et méthodique.
À tous ces noms autour desquels ont rayonné tant d'espérances et dont la plupart cependant sont devenus obscurs, il faut joindre celui d'Adolphe Lullin, que l'oubli couvre également de son ombre. Agé de dix-sept ans lorsqu'il fut admis chez David, il en avait à peine vingt-six quand il est mort, en 1806. La nature semblait avoir épuisé ses dons sur lui. On a rarement vu une figure plus belle et plus noble que la sienne, et sur laquelle les hautes facultés de l'âme et de l'esprit parussent avec autant d'éclat. Né au sein d'une des familles patriciennes de Genève, il joignait à l'élégance des manières cette modestie qui résulte d'une excellente éducation. Habituellement calme dans ses gestes et d'un abord presque froid, il cachait, sous une réserve qu'il tenait des habitudes de son pays, une de ces âmes ardentes qui sont destinées à se consumer elles-mêmes.
Adolphe Lullin ne fit son entrée à l'atelier que quelques semaines après Étienne, mais du jour où ils se virent, ils contractèrent une amitié qui dura entre eux tant que Lullin vécut, et dont Étienne conserve encore aujourd'hui; après quarante-huit ans, le plus respectueux et le plus tendre souvenir.
Étienne a sans doute le droit de penser que son amitié n'a pas été tout à fait stérile pour Lullin; mais celle de Lullin a eu une influence si bienfaisante sur le caractère et la culture de l'esprit d'Étienne que celui-ci se reconnaît toujours l'obligé reconnaissant de son camarade.
Pendant les années 1797 et 1798, outre leurs travaux à l'atelier, ils parvinrent à faire des progrès assez remarquables dans l'intelligence de la langue grecque. Ces études, combinées avec celles que l'art de la peinture les conduisit à faire sur la statuaire antique, donnèrent aux deux jeunes amis une certaine connaissance de l'archéologie qui, à cette époque, où tout se faisait à la grecque, leur attira tout naturellement de la part de David et de ses élèves une considération particulière.
Des deux jeunes amis, ce fut le plus âgé et certainement le plus instruit qui résista avec le moins de force aux avances qui leur furent faites par Maurice. Étienne ne conçut aucune défiance de ce dernier, mais, s'il ne redouta pas l'homme, il jugea assez bien de la frivolité et surtout de l'incohérence de ses opinions tant morales qu'esthétiques, et dès l'origine, il conseilla à son ami Lullin de ne pas agir légèrement à propos des engagements qu'on pourrait lui faire prendre.
En effet la secte des penseurs ou primitifs faisait des progrès. Elle préoccupait à l'atelier tout ce qu'il y avait d'élèves déjà moins jeunes et qui se distinguaient par leurs dispositions. Elle se recrutait même de tous ceux qui, presque enfants encore, étaient avides de nouveautés, désireux de remplir leurs têtes, vides d'idées qu'ils n'auraient jamais eu la force de concevoir, et enfin dont la paresse habituelle s'arrangeait fort bien d'un système d'étude qui se réduisait pour eux à se promener les bras ballants et les yeux vagues dans la galerie des statues antiques.
Tout enthousiaste que Lullin fût de ce qui était emprunté aux usages et aux arts de la Grèce antique, cependant cette mascarade des Agamemnon et des Pâris dans les rues était loin de lui plaire; et, à cet égard, il portait le scrupule assez loin pour s'abstenir même d'adopter de certaines redingotes courtes, des tuniques comme on en porte généralement aujourd'hui, par cela seul que ce costume, inventé par David et choisi par ses élèves, les faisait reconnaître pour tels dans les lieux publics.
Étienne n'était pas si scrupuleux que son ami, et il adoptait sans y attacher d'importance l'uniforme de ses camarades Forbin, Granet et autres; mais, par intérêt pour Lullin, il avait soin dans les entretiens qu'ils avaient souvent ensemble de faire ressortir l'inopportunité, l'inconvenance et le ridicule du costume d'Agamemnon et du Phrygien Pâris, porté par de pauvres enfants de Paris obligés pour rentrer chez eux de ramasser les boues de la rue Quincampoix ou de la place Maubert.
Leurs discussions ne se bornaient pas à celles que ces folies faisaient naître, et pendant longtemps, à la suite de leurs travaux à l'atelier et de leurs études sur les auteurs grecs, ils agitaient des questions plus utiles et plus importantes. Quoique Lullin fût déjà assez versé dans la lecture des auteurs classiques, son goût cependant n'était pas plus affermi que sa critique. À la suite d'une conversation qu'Étienne et lui avaient eue sur les poëmes d'Ossian avec Maurice, qui ne connaissait ces ouvrages que par la traduction de Letourneur et les mettait fort au-dessus de ceux d'Homère, Lullin, qui lisait l'Iliade en grec et le poëme de Fingal en anglais (car il avait appris cette langue pendant son enfance à Genève), Lullin donc, sur la première sommation de ce fou de Maurice, intervertit l'ordre de son admiration pour le poëte grec en faveur du barde irlandais.
L'esprit d'Étienne s'était tourné de bonne heure vers la philosophie et la critique; aussi, malgré la vogue et le poids que l'admiration d'un homme déjà célèbre à cette époque, le général Bonaparte, avait donnés aux prétendues poésies originales d'Ossian, les trouva-t-il toujours monotones, à cela près de quelques beautés, et demeura-t-il incrédule sur leur authenticité. Cette opinion, il l'exprimait à Lullin non-seulement avec toute l'effusion de l'amitié, mais avec l'ardeur et l'énergie que l'on trouve en soi, quand on est persuadé que l'on combat une erreur dangereuse. Cette différence d'opinion en matière de goût, qui ne faisait que resserrer les liens de leur amitié, devint la source d'une foule d'entretiens curieux et solides dont Étienne conserve encore maintenant un souvenir sacré, parce qu'il sent que c'est à ces luttes d'intelligence avec son ami qu'il doit de valoir le peu qu'on l'estime aujourd'hui.
Vers ce temps, à la suite des questions précédentes, il s'en présenta une nouvelle qui, en indiquant la marche des idées des deux amis, donnera en même temps l'occasion de rappeler qu'à cette époque commença une tentative assez fortement soutenue pour faire réagir le système d'art des modernes contre celui de l'antiquité. Lullin savait assez bien l'anglais, mais dans son indifférence pour toutes les choses modernes, il s'en occupait fort peu. Étienne, naturellement fureteur et curieux, mais ignorant alors la langue de nos voisins, ouvrait souvent chez son ami un Shakspeare original. Vainement interrogeait-il son ami sur la nature des drames et de l'esprit de ce poëte, il n'en tirait que des réponses vagues qui ne faisaient qu'exciter sa curiosité. Impatient de connaître, Étienne se décida enfin à louer dans un cabinet de lecture la traduction que Letourneur a faite des drames de Shakspeare, et, sans en rien dire à son ami, il lut de suite et avec une avidité extrême les vingt volumes dont elle se compose. Lullin n'était rien moins qu'insensible aux beautés du tragique anglaise et s'il s'abstenait d'en parler à Étienne, c'était, dans ses idées, pour préserver son ami du danger de la séduction que pourraient exercer sur lui les ouvrages pleins de beautés, mais dans le goût moderne, de Shakspeare; toutefois, l'insatiable curiosité d'Étienne déjoua les précautions de son ami, et dès ce moment il s'éleva entre eux une interminable discussion sur la possibilité et l'opportunité de l'emploi du système d'art des anciens, par les modernes, plaidoyers où toutes les idées, toutes les questions renouvelées depuis 1817 jusqu'en 1838, furent agitées alors par Lullin et Étienne. Ce dernier prétendait que l'on devait s'appuyer des principes antiques, mais seulement pour les appliquer à tout ce qui se rattache au matériel de l'art, en se conformant d'ailleurs aux croyances, aux mœurs, aux usages et au costume que le temps avait irrévocablement établis chez les modernes. De son côté, Lullin ne faisait aucune concession: selon lui, l'art chez les modernes était dans une voie absolument fausse, en sorte que pour le traiter il fallait rigoureusement le reprendre à son origine grecque, ou y renoncer complétement. C'étaient les mêmes idées que celles de Maurice, mais engagées dans un cerveau plus tenace, remaniées par un esprit plus délié, plus cultivé; ce qui rendit le mal si grave que quelques années plus tard l'infortuné jeune homme y succomba.
Voici quelques passages d'une lettre écrite par Lullin à son ami; ils pourront donner une idée de la variété des questions agitées alors, non-seulement par les deux élèves de David, mais par une partie de la jeunesse active et studieuse de cette époque. Étienne, après avoir terminé une figure nue peinte d'après nature chez David, était allé passer quelque temps à la campagne pour s'exercer à peindre le paysage. À l'occasion de cette absence, Lullin lui adressa la lettre suivante:
«Paris, 1er vendémiaire an IX (23 septembre 1800).
«Bienheureux les habitants des champs! tu sais ce que c'est que de vivre! tous tes moments sont de paix et de repos. Pour nous, nous ignorons tout cela, et nous faisons ronfler le canon pour annoncer à l'univers que c'est le premier vendémiaire. Peu vous importe, à vous qui voyez lever et coucher le soleil, qui entendez l'allouette et qui vous ébattez avec l'aimable jeunesse. Je n'ai pu, à mon grand regret, aller te voir, mais j'espère m'en dédommager l'un de ces nonidis qu'il fera beau.
«David est de retour avec une nouvelle composition de son tableau (le Léonidas), qui, dit-on, vaut mieux que celle que nous connaissons. Je ne sais si tes paroles ont eu une puissance dont tu ne t'étais pas douté, mais le petit Vermay est rentré en grâce[5], je l'ai trouvé primidi à l'atelier; le maître et l'élève sont à présent les meilleurs amis du monde. Hier et avant-hier, M. David a témoigné la satisfaction que lui donnaient ses élèves. Il a dit à Saint-Aignan de faire un tableau pour le Salon prochain, et à la fin de sa visite il a institué le citoyen Damable (un élève de trente ans), directeur et trésorier, pour alléger l'excellent Grandin. Tout va donc à ravir.
«J'ai traduit la onzième des épodes d'Horace, que je comptais t'envoyer avec cette lettre; mais en relisant l'original, j'ai trouvé que ma traduction la refroidissait tellement qu'il vaut mieux que tu la relises vierge; c'est la onzième.
«Saint-Aignan m'a prêté Ossian en anglais. C'est vraiment bien autre chose que dans Letourneur! Voilà le sort de toutes les traductions lorsqu'on tâte de l'original. En anglais Ossian a un sens vingt fois plus déterminé. Et cependant j'ai fait, en le lisant ainsi, une fâcheuse découverte; c'est qu'il est impossible d'être complétement touché par ce qui est écrit dans une autre langue que celle avec laquelle on a appris à articuler les sons et par laquelle on a reçu les premières impressions. Ces autres mots, ces autres accents que nous n'avons vus, rencontrés, employés, qu'à l'aide d'une grammaire et d'un dictionnaire, n'ont jamais un caractère bien prononcé pour nous, et ont le désagrément de puer la science.
«Je suis bien fâché de ce vilain temps pour toi et pour ton paysage. Adieu, le meilleur des Parisiens, je ne sais trop quand je pourrai aller te voir, mais écris-moi.»
Avant de lire le post-scriptum ajouté à cette lettre, il est indispensable de savoir qu'Hennequin, élève de David, mais à l'époque intermédiaire qui sépare Drouais de Gérard et de Gros, républicain plus que vif, venait d'exposer les Fureurs d'Oreste. Cet ouvrage, qui fut jugé détestablement mauvais par les nouveaux élèves de David, obtint cependant au Salon un succès assez éclatant, préparé plutôt, il est vrai, par la coterie des artistes révolutionnaires que justifié par son mérite Lullin, qui s'était chargé de montrer et de faire corriger la figure peinte qu'avait laissée Étienne en partant pour la campagne, ajouta ce qui suit à sa lettre:
«3 vendémiaire.
«P. S. Je viens de montrer ta figure; David a insisté sur le plaisir que fait la nature naïvement rendue telle qu'elle se trouvait là. Il a loué les pieds; il a trouvé les montants de la table trop vigoureux de ton, et il a fini par un: Allons, c'est bien.. Je lui ai dit que tu es à la campagne occupé à étudier le paysage; et il a fait hum! d'approbation. Puis, il nous a fait un pompeux éloge de l'énergie du tableau d'Hennequin; et comme, en fin de compte, personne ne disait oui, il nous a dit que nous étions un véritable tribunal révolutionnaire de la peinture; que tous les genres étaient bons.»
Ces citations, ainsi que ce mélange de folies, d'enthousiasme d'espérances, d'énergie et de faiblesse, dont ces jeunes artistes ont fourni tant d'exemples, suffiront pour caractériser l'esprit qui animait les élèves de David pendant les quatre dernières années du XVIIIe siècle. On y verra en outre jusqu'à quel degré les idées de réforme que le maître voulait mettre en œuvre avaient été dépassées par ses élèves, et comment le goût des études classiques et même de l'érudition s'empara de l'école de David à cette époque.