LES BARBUS,

par Ch. NODIER.

Je ne veux pas en vérité vous reparler aujourd'hui du Livre des Cent-un, dont nous vous parlons souvent, parce que les gens qui le font sont presque tous de nos amis. J'attendrai un autre volume. Je ne veux pas même vous parler en particulier du chapitre de M. Delécluze, parce que nous avons déjà dit qu'il était extrêmement joli. Je veux vous parler des Barbus d'autrefois, dont il est question dans le chapitre de M. Delécluze, et j'ai un certain intérêt à la chose, pour avoir été de ma personne un des Barbus d'autrefois, avantage de doyenneté que j'échangerais volontiers contre un brevet de Bousingot à la moustache vierge. Vous me direz peut-être là-dessus que Bousingot et Doyenneté ne sont pas dans le dictionnaire de M. Boiste, où se trouvent tant de mots français et tant de mots qui ne demandent qu'à l'être; vous pouvez vous tenir bien tranquille sur cette petite difficulté, je vous donne ma parole d'honneur qu'ils y seront demain.

Il y a vingt-cinq ans, au moins, que je pétillais d'écrire sur les Barbus d'autrefois. C'était à la fois une pensée si délicieuse et si imposante dans ma vie! Je ne sais quoi de plus qu'une pensée, un rêve, un poëme, un enchantement! Souvent je me demandais si j'avais vu cela en effet, et si le souvenir qui m'en était resté n'appartenait pas tout bonnement aux hallucinations du sommeil. Voilà M. Delécluze qui m'a détrompé, grâce au Livre des Cent-un, car il ne l'aurait jamais écrit ailleurs; il avait peur aussi de son sommeil, de son hallucination; il reculait, homme grave, devant ses impressions de jeune homme; il s'imaginait qu'on ne le croirait pas, et sa belle petite composition se ressent de cette innocente pudeur du sage. On sait que je n'ai pas les mêmes motifs de réticence, moi qui me fie à mes écrits par une puissance de crédibilité intime qui est le résultat très-naïf de ma sensation. Ce n'est pas ma faute, c'est celle d'un organe ou d'un instrument, celle des lunettes à travers lesquelles on voit la vie à vingt ans, avec ce drôle de regard d'un enfant à tête folle qui prend toutes ses illusions pour des réalités. Convenez que c'est bien dommage qu'il n'en soit pas ainsi, vous qui croyez qu'il n'en est pas ainsi; et cependant, c'est vrai comme autre chose, entre nous, vrai comme ce que l'on appelle la vérité! La preuve, c'est que M. Delécluze est venu et que me voilà parti.

Il vous a très-élégamment raconté cette société barbue d'hommes de génie qui ne savaient pas leur portée, ou qui se souciaient peu d'y atteindre; de cœurs vite lassés, d'âmes soudaines et impatientes qui avaient traversé brusquement l'art et la poésie pour se réfugier dans la méditation; il vous a parlé de ces pythagoriciens à costumes de théâtre, que David appelait ses Grecs, et qu'il repoussa sans façon, quand Napoléon, effrayé de l'habit de Pélopidas et de Philopœmen, craignit d'en retrouver l'inflexible caractère dans l'atelier d'un peintre ou la mansarde d'un publiciste. La mort, qui l'a toujours servi à souhait, même quand elle l'a frappé dans la gloire de sa solitude, le débarrassa en peu de temps de cette inquiétude frivole. L'âme de ces gens-ci dévorait promptement son enveloppe. La consomption ou le suicide en faisait raison avant l'âge de vingt-cinq ans. Ainsi s'évanouirent dans leur fleur les individualités les plus fortes et les plus tendres qui aient jamais honoré la race de l'homme; et ce que je dis là, je n'aurais pas osé le dire avant M. Delécluze, quoiqu'il reste, grâce au ciel, cent témoins dignes de foi à l'appui de son témoignage.

Les sages se désintéressèrent peu à peu d'un sentiment qui pouvait n'être qu'une aberration: tout le monde le disait. Les faibles s'accoutumèrent à vivre autrement qu'ils n'avaient vécu. Certains consentirent à rejeter tout ce passé d'amour et de poésie dans les trésors stériles de la mémoire. Je suis des faibles et je me souviens.

M. Delécluze, qui se formait alors à de belles et savantes études, et qui avait déjà pour nous ce relief social que donnent une instruction acquise et une position préparée, ne nous connaissait que par des superficies, et je lui sais gré de n'avoir pas jugé désavantageusement une association d'hommes et de femmes dont la vie extérieure ne se distinguait que par la bizarrerie des vêtements. Cependant il s'agissait très-peu pour les penseurs ou primitifs de M. Delécluze de se montrer sous le manteau d'Agamemnon ou sous le bonnet phrygien de Pâris, sous les voiles d'Andromaque veuve ou de Cassandre prêtresse. D'autres pensées dominaient cette pensée, et l'Agamemnon dont il est question dans le Livre des Cent-un l'exprimait avec une haute puissance quand Napoléon, devenu à son tour roi des rois comme Agamemnon, le fit appeler pour donner des leçons de dessin aux filles de son frère, le comte de Survilliers, ou Napoléon III. Dieu me pardonne; je me brouille toujours avec les noms!

«Pourquoi, lui dit le futur Empereur (il s'en fallait de deux ou trois mois), pourquoi avez-vous adopté une forme d'habillement qui vous sépare du monde?

—Pour me séparer du monde,» répondit le peintre.

Et le consul lui tendit cette main de fer qui ne se fermait que sur une épée. Il s'y connaissait.

Les penseurs ou primitifs ne s'étaient pas donné de nom. Ils n'avaient pas, comme toutes les théories d'aujourd'hui, une raison de commerce comptable et spéculative. Ils étaient pour cela trop au-dessus des combinaisons de l'orgueil et de l'intérêt; mais ils reconnaissaient des principes fixes qu'il n'est pas inutile de rappeler pour expliquer le nom qu'ils acceptèrent quand ils devinrent quelque chose, une agrégation, une secte, une espèce de parti; je ne répugne pas aux qualifications. Une telle société ne s'élève que dans une vieille société qui sent le besoin de se renouveler.

Leur théosophie se réduisait à peu de chose, à un sentiment immense, mais vague, du génie de la création, à un désir ardent, mais douteux, de l'immortalité. Leur morale était plus positive. Dans les caractères médiocres, elle n'était qu'austère et judaïque; dans les caractères puissants, elle était prosélytique et passionnée. C'est le propre des belles âmes qui cherchent à se faire une foi de leurs affections. Il y avait en eux du gymnosophiste, de l'essénien, du morave et du quaker; mais ce n'était rien de tout cela; ce n'était peut-être pas mieux, c'était plus. C'était ce qui n'a jamais été deux fois et qui ne sera peut-être jamais.

Le sentiment général qui leur tenait lieu d'abord de religion (il faut le dire et surtout il faut le comprendre, car il n'y avait pas alors de religion dans le pays), c'était au commencement l'amour, le fanatisme de l'art. À force de le perfectionner, de l'épurer au foyer de leur âme, ils étaient arrivés à la nature modèle, à la nature grande et sublime, et l'art ne leur offrit plus, à cette seconde époque d'une institution fortuite qui se créait sans se connaître et sans se nommer, qu'un objet de comparaison et qu'une ressource de métier. La nature elle-même se rapetissa enfin devant leur pensée, parce que la sphère de leurs idées s'était élargie. Ils conçurent qu'il y avait quelque chose de merveilleux et d'incompréhensible derrière le dernier voile d'Isis, et ils se retirèrent du monde, car ils devinrent fous, c'est le mot, comme les thérapeutes et les saints, fous comme Pythagore et Platon.

Ils continuèrent cependant à fréquenter les ateliers, à visiter les musées, mais ils ne produisirent plus. Leurs costumes, leurs mœurs, leur sévérité, dirai-je la solennité qui leur était naturelle et qui était l'expression sans effort d'une habitude infatigable de contemplation, d'une vie intérieure toute spiritualisme, imposèrent à l'école entière (je ne crois pas exagérer ce sentiment) une sorte de pitié respectueuse. Aucune dénomination satirique ne vint flétrir leurs illusions d'enfants ou leurs superstitions de portes, et on sait si l'atelier en est avare. On appela les jeunes hommes les méditateurs et les jeunes femmes les dormeuses, parce que la méditation même a sa pudeur dans les femmes et qu'elles n'assistaient aux leçons parlées que la tête appuyée sur leurs mains. Un jour ils se retirèrent tous pour se distribuer par groupes dans deux ou trois solitudes philosophiques, mais les gazettes n'en ont rien dit.

Au-dessus de cette société, puisqu'on effet c'en était une, au-dessus de cette élite ardente et poétique d'une génération, s'élevait sans élection, sans titre, sans priviléges, sans l'avoir voulu et sans le savoir, l'Agamemnon de M. Delécluze. Nous ne l'appelions pas Agamemnon cependant. La modestie sévère, la modestie des hommes supérieurs aurait repoussé tous les noms qui pouvaient impliquer une comparaison flatteuse; sa religiosité instinctive s'était soulevée contre les premiers qui lui décernèrent celui de Jésus-Christ, dont il rappelait l'idéal divin par la gravité de sa vie comme par son costume et par sa beauté. Entre nous il n'était connu que sous le nom de Maurice, et le nom de Maurice, tout étranger qu'il soit au reste des hommes, a encore un culte dans le cœur de tous ceux de ses contemporains qui ont eu le bonheur d'approcher de lui et le bonheur plus précieux d'en être aimés.

Si l'on pouvait retrouver quelque part les innocentes pages, toutes boursouflées de mauvaises phrases et de mauvais goût que je déposais sur son tombeau il y a trente, ans et dont le pilon a fait justice[77], on verrait du moins que je n'ai pas attendu à vieillir au milieu des sectes nouvelles pour reconnaître l'homme que la Divinité avait marque d'un véritable sceau d'apostolat. Je désignais alors Maurice comme le plus beau type de l'organisation humaine, et il me semble que je ne disais rien de trop. L'âge, qui a dessillé mes yeux sur tant de choses et de réputations, me l'a encore agrandi. L'obscurité même dans laquelle il a vécu était une conséquence nécessaire de sa supériorité. Maurice Quay, dont rien ne m'empêche de prononcer le nom tout entier, était placé trop haut pour s'accommoder aux pensées et à la marche du vulgaire, pour prendre intérêt à ses passions et pour avoir foi dans ses perfectionnements. Il l'avait pris en dédain à vingt ans; il n'en a compté que vingt-quatre et je me suis demandé souvent ce qu'il aurait pu faire au delà, dans l'âge de la maturité, au milieu du train irrésistible des choses. Je suis encore à me répondre. Essai progressif mais impuissant d'une création qui cherche le mieux, il était armé avant le jour de sa mission, et il est mort de mort, sans tenter de l'accomplir. Son dernier regard sur le monde a dû être empreint d'une dérision bien amère.

Pour se faire une idée complète de cette destination inachevée d'une âme qui a cependant influé sur nous tous, et qui prolonge un reflet réel, quoique inaperçu à travers notre littérature et nos arts, il faudrait me suivre dans des développements dont ces lignes ne sont que la préface imparfaite, et qui ne peuvent trouver place que dans un cadre plus large. Il faudrait avoir vu Maurice, non tel que l'a vu M. Delécluze trois ans trop tôt, et qui ne se rappelle de lui que le galbe maigre et pâle d'un bel adolescent malade. Il faudrait l'avoir entendu parler poésie, philosophie, et cette science toute nouvelle alors sur laquelle se fondait dans son espérance la régénération de l'humanité, quand il enchantait nos oreilles de tant de prestiges d'éloquence et d'harmonie, sous les jolis cerisiers en fleur de nos terrasses de Chaillot. Étranges facilités dont les souvenirs peuvent s'amasser sur une seule mémoire d'homme! C'est là qu'on a tracé depuis l'emplacement des palais d'un empereur enfant, pauvre créature royale que la nature a brisée ainsi qu'un insecte éphémère, comme pour prouver par un exemple de plus qu'il n'y a que vanité dans les plus hautes gloires et dans les plus hautes ambitions! Qui dirait, au milieu de ces débris, que c'est là que le genre humain aurait pu trouver un jour son législateur? Qui dirait que c'est là que le genre humain attendait son maître? Vous rencontrerez cependant, sans aller bien loin de chez vous, des gens hardiment sincères qui croient être quelque chose.

On attache beaucoup d'importance aujourd'hui, dans une secte quasi-religieuse, dont nous avons vu les progrès et dont nous pourrions bien voir la chute, à ces avantages extérieurs que Montaigne appelle «la recommandation corporelle;» et c'est le propre de toutes les sociétés qui se matérialisent. C'est seulement pour satisfaire à ce genre de curiosité, plus naturel et plus développé chez les femmes, qu'il convient d'ajouter ici que Maurice Quay était le plus beau des hommes. La nature avait voulu qu'il fût aussi imposant par ses formes sensibles que par son génie, et comme elle n'arrive à ce point de perfectionnement qu'en expiant son chef-d'œuvre par de grandes compensations, elle ne fit que le montrer. Il disparut avant d'avoir atteint les années viriles où la jeunesse commence à promettre l'âge mûr, et l'édifice dont il était la pierre angulaire s'écroula sur lui, la société des méditateurs descendit inconnue dans le tombeau de Maurice inconnu.

On me demandera maintenant si la société des méditateurs avait un but rationnel, une institution fixe, un système, si elle se proposait un avenir. Quelle agrégation énergiquement vitale d'êtres bien organisés s'est composée sur la terre sans marcher à quelque chose? Ce n'est pas ici le lieu de pénétrer dans ce mystère de palingénésie où l'on voit que le sentiment et l'imagination prirent plus de part que le jugement et l'expérience. La seule manière de considérer ce peuple de soixante enfants, unis par les liens d'amour et de poésie, par l'enthousiasme du beau et du bon, de la gloire et de la vertu, c'est d'y chercher le modèle d'une civilisation presque fantastique où les mœurs de l'âge d'or, enrichis par toutes les perceptions du génie, brillaient d'un mélange inexprimable d'innocence et de grandeur, tant s'étaient facilement confondues en elle la naïveté du cœur et la perfection de l'esprit. Cet exemple, unique à la vérité, des nouvelles combinaisons sociales que l'homme peut essuyer d'appliquer à sa malheureuse espèce, ne m'a pas rendu fort indulgent pour celles qui les ont suivies, et je craindrais qu'on ne vit dans le poëme de cette tribu d'anges, où ma jeunesse a passé des jours si doux, une satire indirecte de nos essais philosophiques et de nos fières utopies. Ce dessein est loin de ma pensée, et mes facultés altérées par l'âge ne me permettraient pas d'ailleurs de fournir une carrière où j'ai plus d'une raison de m'arrêter au premier pas. Les couleurs de ce temps-là, vivent encore éblouissantes devant le prisme de ma mémoire, mais j'éprouve depuis longtemps qu'elles pâlissent sous le pinceau et qu'elles meurent sur la toile. L'image reste dans l'optique, mais la lumière n'y est plus.

Croirait-on enfin ce qui me reste à dire? Et croit-on, hélas! ce que j'ai dit?

Ch. NODIER.