VI.

DAVID DE 1789 À 1795.

Cette partie de la vie de David, de 1789 jusqu'à 1795, pendant laquelle ses fonctions et ses préoccupations comme homme politique lui ont laissé si peu d'instants à consacrer à la peinture, est cependant l'une des plus intéressantes lorsqu'on la considère dans ses rapports avec les modifications remarquables qui se sont développées, pendant ces six années, dans les idées et le talent de cet artiste. Il semblerait que, dominé par l'importance des événements terribles auxquels le peintre prit malheureusement part plus d'une fois, son esprit et sa main même eussent oublié alors ce qu'ils avaient appris précédemment sur la théorie et dans la pratique de l'art. En effet, ce qui frappe surtout dans la composition et l'exécution du Serment du Jeu de Paume, des portraits de Lepelletier de Saint-Fargeau et de Marat, et de la Mort du jeune Viala, les seules productions[19] de David pendant la grande tourmente révolutionnaire, c'est un retour très-sensible vers une imitation plus simple de la nature, et le choix de sujets contemporains en y appliquant la gravité de style que l'on n'avait guère adoptée jusque-là que dans les tableaux de l'histoire ancienne. Les quatre tableaux cités plus haut sont évidemment la transition qui a fait passer l'artiste du système pittoresque qu'il avait suivi depuis le Serment des Horaces et le Brutus, de 1783 à 1789, jusqu'à la route nouvelle qu'il tenta à partir de son tableau des Sabines, en 1795.

David n'a point eu d'influence politique, à proprement parler, pendant les années où il a été membre de la Convention. À l'exception de quelques crises terribles, il est vrai, où il s'est trouvé engagé avec des hommes dont il avait aveuglément épousé le parti, on peut s'assurer que dans le cours de sa législature, il n'a le plus souvent pris la parole que pour traiter des matières relatives aux arts, aux artistes et aux grandes fêtes républicaines, dont le dessin général et la surveillance lui étaient ordinairement confiés. Ces discours, ces projets de fêtes, qui trahissent tout à la fois l'exaltation excessive d'une partie de la nation et surtout celle de l'artiste devenu, dans ces occasions, son interprète, sont d'autant plus curieux à connaître, qu'ils ont fait exécuter, au moment même où David revenait au naturel et à la simplicité dans ses ouvrages, une foule de productions monstrueuses en peinture et surtout en sculpture, dont il reste fort peu de traces aujourd'hui. C'est donc particulièrement sous ce point de vue qu'il est bon d'étudier ici ce que l'on peut appeler la vie politique de David.

Depuis l'apparition du Serment des Horaces, les antiquités romaines étaient devenues à la mode dans toutes les classes de la société en France. Pour donner une idée de l'engouement dont ce genre de connaissances était l'objet, il suffit de rappeler que parmi les sujets commandés aux artistes, en 1789, par M. d'Angivillierse, d'après les ordres du roi Louis XVI, se trouvait désigné celui du Retour de Brutus dans sa famille, après la condamnation de ses fils.

L'année précédente, Paris avait été témoin d'une grande cérémonie qui était aussi un grand événement: la translation du corps de Voltaire au Panthéon. Cette fête, à laquelle Étienne fut présent, donna l'occasion de reconnaître ce goût général et très-vif pour les choses de l'antiquité, et en même temps cette velléité que presque tout le monde ressentait alors de modifier le costume moderne par des emprunts faits à celui des Romains et des Grecs. Non-seulement le char sur lequel étaient les restes de Voltaire portait l'empreinte du goût renaissant de l'antiquité, mais les gens de lettres, les artistes, les musiciens, les acteurs et les actrices qui marchaient autour du char, étaient habillés à l'antique et portaient dans leurs mains des signes de triomphe ou des instruments de musique des temps païens, le tout fait en carton et couvert de papier doré. Étienne n'a point oublié ce spectacle. Âgé de sept ans, entouré de jeunes gens des deux sexes les plus à la mode, il vit et partagea l'admiration qu'excitèrent chez toutes les personnes dont il était environna cette longue procession d'hommes et de femmes vêtus à l'antique, marchant ainsi dans les rues de Paris, et semblant, par leur exemple, donner libre carrière à ceux qui oseraient en faire autant.

Quelque niaise que puisse paraître aujourd'hui l'idée que l'on eut alors d'adopter le costume grec ou romain, nous sommes forcés, après avoir été témoins d'un engouement semblable pour les habillements et les meubles du moyen âge, non-seulement d'être indulgents à l'égard des fantaisies de nos pères, mais de les considérer même comme un objet sérieux d'études. L'introduction subite d'un costume nouveau chez un peuple n'est jamais un fait isolé ni complétement stérile; il précède ordinairement un changement ou au moins une modification importante dans les mœurs. Et selon que la mode nouvelle est plus ou moins généralement adoptée, la révolution s'opère plus ou moins vite dans les mœurs, les usages et quelquefois dans les lois.

Quelques années après, un nouveau changement de costume (celui des sans-culottes) signala une révolution bien autrement terrible dans les lois et dans les mœurs. Enfin, comme on l'a vu déjà, il n'est pas jusqu'à la tentative puérile de Maurice et de Perrié pour réhabiliter l'antique costume grec, qui ne se rattache encore à une idée de réformation dans les mœurs et dans les arts.

Puisque ces habitudes extérieures ont tant de puissance sur le commun des hommes, quel empire ne doivent-elles pas exercer sur les yeux et l'imagination d'un artiste, qui naturellement s'en exagère toujours l'importance? Ainsi que tous ses confrères, David poussait donc l'admiration du costume antique jusqu'au fanatisme, et les dépenses qu'il fit pour l'établissement et l'achat des meubles à l'antique qu'il copia dans son Brutus, et dont il décora son atelier des Horaces, sont à la fois un témoignage et de son goût particulier à cet égard, et de la part qu'y prenait déjà le public.

David prit, dès l'origine, l'intérêt le plus vif à la révolution de 1789: par la nature des sujets romains qui l'avaient particulièrement rendu célèbre, ainsi que par une certaine austérité de composition et de pinceau, il se trouva en quelque sorte désigné comme l'artiste dont le talent pourrait le plus puissamment concourir à l'expression et aux développements des opinions nouvelles. Toutefois, dans le cours de l'année 1789, à la suite du succès de son Brutus, il fit plusieurs portraits[20] qui indiquent qu'il était recherché par les personnes de la haute société. Mais cette espèce de mission de peintre révolutionnaire, qui lui était réservée, ne tarda pas à lui être officiellement confiée. Vers le milieu de l'année 1790, l'Assemblée constituante lui donna l'ordre de faire, sous ses auspices, un tableau représentant le Serment du Jeu de Paume. L'artiste se mit aussitôt en devoir d'en préparer la composition; on lui assigna pour atelier l'église des Feuillants, près des Tuileries, et une souscription fut ouverte pour subvenir aux frais de l'ouvrage. La gravure, faite d'après l'esquisse dessinée, est trop répandue pour qu'il soit nécessaire de donner ici une description détaillée de la scène qui y est représentée. Quant au tableau, qui n'a jamais été achevé, mais dont le trait a été arrêté et sur lequel l'artiste a peint quelques têtes, il portait plus de trente pieds de large sur vingt de hauteur, et sur le premier plan les figures avaient six pieds et quelques pouces de proportion[21].

L'esquisse dessinée est bien effectivement de la composition de David, qui a tracé de sa main les têtes et les extrémités de chaque figure; mais la nature de ce sujet et le nombre des personnages exigeant une observation exacte des règles de la perspective que David ne savait pas, il fut obligé d'avoir recours à une main étrangère pour remplir ces conditions purement scientifiques. Il est résulté de ce travail, fait par Charles Moreau l'architecte, dont il a déjà été parlé, qu'il règne tant soit peu de roideur dans le mouvement des figures, défaut que David aurait certainement fait disparaître, ainsi qu'il est facile d'en juger par les têtes déjà peintes par lui sur la toile, telles que celles du père Gérard, de Bailly, de Dubois-Crancé, de Barnave, et d'un ou deux autres. Quoi qu'il en soit, cette scène est fortement conçue dans son ensemble; et si l'on peut reprocher quelque chose de trop théâtral dans l'attitude des figures de Mirabeau, de Robespierre et de quelques autres, la plupart sont pleines d'énergie, de naturel, et souvent de simplicité.

On sait avec quelle promptitude les idées républicaines détruisirent le système constitutionnel que l'Assemblée constituante avait tenté d'établir, et déjà les événements se précipitaient trop rapidement pour que le peintre, au moment de l'installation de l'Assemblée législative, en octobre 1791, eût eu le temps de terminer un tableau de trente pieds dont le sujet avait été jugé digne d'être peint un an auparavant. La plupart des hommes qui devaient figurer comme des héros dans le Serment du Jeu de Paume étaient devenus, sinon des traîtres déjà, au moins des citoyens dont il fallait se défier; et comme David était au nombre de ceux qui formaient l'avant-garde révolutionnaire, son enthousiasme pour eux se tourna en mépris et bientôt en haine. Il abandonna donc l'exécution du tableau du Serment, dont la toile est restée dans l'église des Feuillants jusqu'à l'époque où Bonaparte, devenu empereur, fit déblayer ce quartier pour construire la rue de la Paix et la rue de Rivoli.

Le nom de David apparaît déjà à l'occasion de la séance de l'Assemblée législative du 14 janvier 1791. Un député extraordinaire du département de la Drôme présenta à l'Assemblée deux frères jumeaux déjà célèbres, disait-il, par leur talent pour le dessin. Il annonça que ces deux frères, d'abord simples bergers, avaient montré de bonne heure un talent naturel qui s'était bientôt développé avec le plus grand éclat. Ils taillaient des pierres sur les montagnes; ils gravaient des figures humaines, dessinaient des paysages, et avaient été élevés aux frais du département de la Drôme; mais il ne s'y trouvait plus de maîtres capables de les instruire. M. Dumas ayant demandé que ces deux jumeaux fussent mis entre les mains de David pour achever leur éducation, cette proposition fut adoptée.

Bientôt, dans le numéro du Moniteur universel du dimanche 9 février 1792, on lut l'article suivant:

«Deux jeunes jumeaux natifs du département de la Drôme, déjà distingués par leur talent naturel pour la peinture, ont été confiés, par un décret du 15 janvier (1792), aux soins de M. David. Le 7 février, cet artiste a adressé à l'Assemblée nationale la lettre suivante:

«Monsieur le président, l'Assemblée m'a chargé d'enseigner les principes de mon art à deux jeunes enfants que la nature semble avoir destinés à être peintres, mais à qui la fortune refusait les moyens d'obtenir les connaissances nécessaires pour le devenir. Quel bonheur pour moi d'avoir été choisi pour le premier instituteur de ces jeunes gens, qu'on pourra justement appeler les enfants de la nation, puisqu'ils lui devront tout! Quel bonheur pour moi! je le répète, mon cœur le sent vivement, mais il m'est impossible de l'exprimer: mon art ne consiste pas en paroles, mon art est tout en action. Donnez-moi le temps, et mes soins assidus vous prouveront combien je suis sensible au choix que vous avez fait de moi. J'en ai reçu le prix. Je ne suppose pas que l'Assemblée nationale veuille diminuer en quelque sorte l'honneur de la préférence qu'elle m'a donnée, en m'offrant un salaire pour le soin que j'apporte à l'instruction de ces deux enfants adoptifs. L'amour de l'argent n'a jamais importuné dans mon âme l'amour de la gloire, que je mets au-dessus de tout.

Signé DAVID.»

Mais l'une des premières occasions graves où l'artiste prit une part active aux événements publics fut le 15 avril 1792, lorsqu'il se signala comme l'un des principaux ordonnateurs de la fête donnée aux soldats du régiment suisse de Châteauvieux, condamnés pour insubordination par leurs officiers et selon les lois de leur pays.

Bientôt après, en septembre 1792, membre du corps électoral de Paris, David fut nommé député de cette ville à la Convention nationale, qu'il présida du 16 nivôse au 1er pluviôse an II (du 5 au 20 janvier 1791). Voici l'extrait de ce qu'a fait et dit David dans cette assemblée fameuse:

Après la levée du siége de Lille, le député Gossuin proposa, le 8 octobre 1792, à la Convention nationale de décréter «que la ville de Lille avait bien mérité de la patrie; qu'il serait fait don à cette commune d'une bannière aux trois couleurs portant pour exergue: À la ville de Lille la République reconnaissante, et qu'il serait, accordé une indemnité provisoire de deux millions (en assignats) pour dédommager les habitants des malheurs du siége et relever les édifices ruinés.»

Le 26 du même mois, David monta à la tribune, et dit à ce sujet: «Quelque glorieuses que soient la bannière et l'inscription que le citoyen Gossuin vous a proposé de décerner aux habitants de la ville de Lille, vous avez pensé sans doute que ce monument est trop périssable pour prouver à la postérité et à l'univers les sentiments de reconnaissance et d'admiration de la république pour le courage, le désintéressement et le généreux patriotisme des intrépides citoyens de la ville de Lille. Je vous propose donc d'élever dans cette place, ainsi que dans celle de Thionville, un grand monument, soit une pyramide, soit un obélisque en granit français provenant des carrières de Rhétel, de Cherbourg, ou de celles de la ci-devant province de Bretagne.

«Je demande qu'à l'exemple des Égyptiens et des autres peuples de l'antiquité, ces deux monuments soient élevés en granit, comme la pierre la plus durable et qui portera à la postérité le souvenir de la gloire dont se sont couverts les habitants de Lille, ainsi que ceux de Thionville.

«Je demande aussi que les débris des marbres provenant des piédestaux des statues de rois détruites dans Paris soient employés aux ornements de ces deux monuments.

«Je crois, et vous penserez comme moi, qu'il est de l'équité de la Convention nationale, comme de la gloire de tous les républicains fronçais, que les noms de chacun des habitants des villes de Lille et de Thionville, qui y sont morts en défendant leurs foyers, soient inscrits en bronze sur ces monuments.

«Je vous propose de décerner une couronne civique ou murale à Félix Wimpfen et aux autres officiers, soldats et habitants, soit de Thionville, ou de Lille, qui se sont distingués pendant ces deux siéges, en attendant qu'après leur mort leurs noms soient inscrits sur ces monuments.

«Je propose aussi qu'à la manière des anciens, la Convention nationale ajoute au nom de ces deux villes une épithète qui caractérisera la gloire que leurs défenseurs se sont acquise. Et afin de donner à tout individu de tout sexe, de tout âge, un signe non périssable de ces deux siéges, je vous propose de faire frapper une médaille en bronze pour chacun des habitants de ces deux villes. Cette médaille sera fabriquée avec le bronze provenant aussi des cinq statues détruites, et il sera expressément défendu de la faire servir à aucun signe extérieur de décoration.

«Je désire que cet usage de faire frapper des médailles soit appliqué aussi à tous les événements glorieux ou heureux déjà passés et qui arriveront à la république; et cela à l'imitation des Grecs et des Romains, qui, par leurs suites métalliques, nous ont transmis non-seulement la mémoire des époques remarquables, mais nous ont encore instruits du progrès de leurs arts.

«Nos artistes fiançais ont été des premiers à se livrer aux élans du patriotisme, cl plusieurs d'entre eux ont abandonné leurs occupations paisibles pour se livrer à ce que la défense de la république pouvait exiger d'eux. Beaucoup ont préféré, en se rendant aux frontières, la gloire de la république à leur propre gloire. La Convention ne peut donc, ce me semble, exprimer sa reconnaissance d'une manière plus digne qu'en les employant, au nom de la république, à répandre sa gloire dans l'univers entier, et à faire passer ses travaux à la postérité la plus reculée.

«C'est à un incendie que la ville de Londres doit la largeur, la beauté et la régularité des rues dont elle est percée. Je crois donc qu'il serait à propos de relever les villes de Lille et de Thionville sur un plan général dans lequel on ferait entrer celui de l'emplacement le plus convenable pour élever dans ces deux villes les monuments de granit que j'ai proposés.»

Un mois après, au moment où les troupes victorieuses de la république s'emparaient de Mons, de Tournay, de Gand, de Bruxelles, et qu'à Paris une commission de vingt-quatre députés faisait un rapport préparatoire pour le jugement de Louis XVI, à la séance du 11 novembre 1792, des artistes dessinateurs vinrent demander à la Convention la suppression des académies, pétition qui fut appuyée par David, et que, d'après son avis, on renvoya au comité d'instruction publique.

Depuis 1789, on n'avait pas cessé de récriminer contre les académies, et celles de peinture et de sculpture étaient particulièrement en butte aux attaques les plus vives. Quelques artistes surtout, intéressés dans cette question, les signalaient sans cesse comme les seules institutions privilégiées qui eussent résisté au nivellement révolutionnaire, et de plus comme le lieu de refuge de toutes les mauvaises doctrines en fait d'art. David pensait ainsi depuis longtemps; aussi le vit-on accueillir vivement la pétition, bien qu'elle fût adressée à la Convention par des artistes obscurs et peu recommandables.

Cette requête n'eut cependant pas encore de suites sérieuses, car aucune loi ne fut rendue pour supprimer l'académie; mais les membres qui la composaient étant partagés d'avis sur la question de suppression, il en résulta entre eux des inimitiés que rien ne put éteindre. D'un côté était David, chaud partisan des idées républicaines, et ayant voué une guerre à mort à tous ceux des académiciens dont le talent lui paraissait vicieux; de l'autre se rangeaient autour de Suvée, royaliste et attaché aux anciennes institutions, les artistes académiciens qui partageaient plus ou moins vivement ses opinions.

Au milieu de ce conflit de passions, et malgré la fureur démocratique qui se hâtait de détruire tout ce qui se rattachait aux institutions monarchiques, l'académie royale de peinture et de sculpture existait toujours, et la Convention n'avait rien décidé qui lui fût contraire. On est même autorisé à croire que cela n'était point dans ses intentions, puisque, peu de jours après la pétition qui lui avait été présentée, Roland, alors ministre de l'intérieur, écrivit à cette académie qu'elle eût à s'assembler extraordinairement, pour choisir, à la pluralité des voix, un artiste peintre d'histoire, en remplacement du directeur de l'école de Rome, Ménageot, qui venait de donner sa démission. Or, la place de directeur de l'école de Rome était enviée par ceux même des académiciens qui disaient le plus de mal de cette institution; aussi se réunirent-ils à leurs confrères pour donner leur vote. Après plusieurs séances qui furent orageuses, la majorité fut cependant favorable à Suvée, et le ministre confirma cette nomination. Ceux des académiciens à qui ce choix déplaisait, voyant leur attente de réforme trompée, sentirent alors qu'il fallait agir révolutionnairement pour arriver à leur but. Tout pleins encore du grand événement qui avait ouvert le drame de la révolution, le 14 juillet 1789, une foule d'artistes sans nom coururent s'emparer de tout le local occupé par l'académie, en criant: La voilà donc enfin renversée, cette Bastille académique! et tout aussitôt ils prirent là le titre de Société révolutionnaire des arts. C'est ainsi que fut détruite, en 1791, cette académie qui avait été fondée par Louis XIV en 1648, et à compter de ce jour, David eut la dictature des arts en France.

L'académie royale de peinture, menacée dans son existence par le mouvement révolutionnaire, et voulant essayer de ramener à elle le peintre David, qui s'en était séparé dès 1789, l'avait nommé, le 7 juillet 1792, professeur adjoint. David, devenu membre de la Convention, n'en appuya pas moins, dans la séance du 11 novembre suivant, une pétition des artistes libres demandant la suppression des académies. Cependant le corps académique ne se tint pas pour battu, et, quelques mois après, il invitait David à venir professer à son tour; mais la lettre en réponse à cette imprudente proposition est courte et menaçante. La voici: «Je fus autrefois de l'académie. DAVID, député à la Convention nationale.» Quelques mois après, il faisait d'abord supprimer officiellement le directeur de l'école de Rome, puis enfin l'académie elle-même.

Les élèves français à l'école de Rome étaient, ainsi que leurs maîtres les académiciens de Paris, divisés d'opinions. Le plus grand nombre cependant avait adopté les idées républicaines. Le peu de discrétion qu'ils mettaient à les manifester donna de l'inquiétude au gouvernement papal, qui prit quelques précautions pour éviter des malheurs qui arrivèrent cependant quelques jours plus tard. Au nombre des artistes français qui étudiaient alors en Italie se trouvait Topino Le Brun, élève de David. À la suite des mesures prises par le pape contre les artistes français à Rome, Topino avait quitté cette ville et s'était réfugié à Florence, d'où il écrivit à son maître, membre de la Convention nationale, la lettre qui suit:

«Florence, 31 octobre 1792.

«Citoyen,

«Je viens offrir à votre zèle l'occasion d'être encore utile à la patrie, en la faisant respecter au dehors et en sauvant des flammes inquisitoriales deux patriotes français.

«Les citoyens Rater et Chinard (Lyonnais, l'un architecte, l'autre sculpteur), rentrant chez eux dans la nuit du 22 au 25 septembre, furent assaillis par des sbires, qui les garrottèrent et les conduisirent dans les prisons du gouvernement papal. Peu de jours après, on fit enlever plusieurs modèles de Chinard, ainsi qu'un chapeau orné d'une cocarde nationale, mais qu'il ne portait que chez lui. Les groupes de sculpture saisis sont: la Liberté couronnant le génie de la France, Jupiter foudroyant l'aristocratie, et la Religion assise soutenant le génie de la France, dont les pieds posent sur les nuages, et dont la tête, ornée de rayons, indique qu'il est la lumière du monde. Eh bien! les abbati du gouvernement ont répandu dans toute la ville que Chinard avait outragé la religion, qu'elle était foulée aux pieds, etc. On a transféré les deux prisonniers au château Saint-Ange, où ils croupissent dans la malpropreté, et l'inquisition instruit leur procès[22]…»

À la séance du 21 novembre (1792), David donna lecture de cette lettre à la Convention, qui décréta qu'il serait fait sur-le-champ des réclamations auprès de la cour de Rome, afin que l'on relâchât ces deux artistes, ce qui eut lieu en effet.

Cependant, la destruction de tout ce qui touchait à l'académie de peinture se poursuivait avec ardeur. Le 26 novembre, le député Romme, au nom du comité d'instruction publique, fit un rapport à la Convention sur l'inutilité de la place de directeur de l'académie française établie à Rome, et proposa de décréter «que cette place serait supprimée, et que cet établissement serait mis sous la surveillance de l'agent de France; que le régime de cette école serait changé, pour y substituer les principes de liberté et d'égalité qui dirigeaient la république française.»

David monta à la tribune et prit la parole: «Je demande, dit-il, que le ministre des affaires étrangères donne ses ordres à l'agent de France auprès de la cour de Rome pour faire disparaître les monuments de féodalité et d'idolâtrie qui existent encore dans l'hôtel de l'académie de France à Rome. Je demande la destruction des bustes de Louis XIV et de Louis XV, qui occupent les appartements du premier, et que ces appartements servent d'atelier aux élèves.» En vain le député Carra chercha-t-il à faire sentir le danger auquel cette mesure pouvait exposer les élèves français à Rome; David persista dans son sentiment. Le décret fut lancé et ne tarda pas à porter ses fruits.

Depuis que le pape avait fait mettre Chinard et Rater en liberté, les passions des élèves français et du peuple de Rome semblaient s'être calmées, mais les ordres de la Convention y jetèrent un trouble plus grand que jamais. Le 13 janvier 1793, lorsqu'aux termes du décret de la Convention on se mit en devoir d'enlever l'écusson royal de l'académie et du palais de l'ambassadeur de France, la populace romaine entra en fureur contre les Français et se disposa à les égorger. Basseville, l'ambassadeur, fut assailli dans les rues de Rome par des furieux qui le forcèrent de retourner à son hôtel, où il fut impitoyablement massacré. Une partie des pensionnaires et des artistes français furent sur le point d'éprouver le même sort, et ceux qui parvinrent à s'échapper de Rome, après avoir erré longtemps dans les Etats du pape, ne furent en sécurité que quand ils touchèrent le territoire de la Toscane. Cet événement affreux eut lieu le 13 janvier, et le 17 du même mois, David, avec la majorité des membres de la Convention, votait la mort de Louis XVI.

Trois jours après, le 20, Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, collègue de David, et qui, comme lui, avait voté la mort, fut assassiné par un ancien garde du corps nommé Paris. Robespierre prononça à la Convention l'éloge de son collègue, et fit décréter que les honneurs du Panthéon lui seraient accordés. Le 24, trois jours après l'exécution à mort du roi Louis XVI, on fit à Lepelletier des funérailles solennelles, auxquelles la Convention tout entière assista. Le lendemain, la veuve, les deux frères et la fille de Lepelletier, âgée de huit ans, furent admis à la barre de la Convention pour lui témoigner leur reconnaissance des honneurs qu'elle venait de décerner à la mémoire de leur parent. L'un des frères du défunt dit: «Citoyens, je vous présente la fille de Michel Lepelletier, votre collègue.» Puis, prenant entre ses bras l'enfant à laquelle il montra le président de la Convention: «Ma nièce, lui dit-il, maintenant, voilà ton père;» puis, s'adressant aux représentants et aux citoyens présents à la séance: «Peuple, ajouta-t-il, voilà votre enfant!» Après ces paroles, que le frère de Lepelletier prononça d'une voix altérée, un profond silence régna dans l'assemblée, puis l'adoption de Suzanne Lepelletier fut décrétée à l'unanimité.

David monta ensuite à la tribune. «Encore tout pénétré, dit-il, de la douleur que nous avons tous ressentie en assistant au convoi funèbre dont vous avez honoré les restes inanimés de notre collègue, je vous propose de faire élever un monument en marbre, qui transmette à la postérité la figure de Lepelletier, comme tous l'avez vue hier, lorsqu'il a été porté au Panthéon. Je demande que cet ouvrage soit mis au concours.»

Le buste fut offert le 20 février à la Convention, par Félix Lepelletier, frère du défunt. «Citoyens, dit David à ses confrères en cette occasion, je viens d'examiner le buste qui vous est présenté. Il est très-bien fait et parfaitement ressemblant. L'artiste est un jeune homme nommé Fleuriot. Je demande pour lui l'encouragement le plus flatteur, l'inscription de son nom au procès-verbal. Je demande, en second lieu, que le buste de Michel Lepelletier soit placé à côté de celui de Brutus, et que le président pose sur la tête de ce buste la couronne qu'il a placée sur la tête de Michel Lepelletier, au moment de sa pompe funèbre.» Cette proposition fut adoptée par l'assemblée.

Mais quoique les travaux de la Convention et ceux du comité d'instruction publique, dont David faisait alors partie, absorbassent presque tous les moments de l'artiste, cependant il trouva le temps de faire le tableau de Michel Lepelletier mort[23], et le présenta le 29 mars (1793) à la Convention, en s'exprimant ainsi à la tribune:

«Citoyens représentants,

«Chacun de nous est comptable à la patrie des talents qu'il a reçus de la nature; si la forme est différente, le but doit être le même pour tous. Le vrai patriote doit saisir avec empressement tous les moyens d'éclairer ses concitoyens, et de présenter sans cesse à leurs yeux les traits sublimes d'héroïsme et de vertu.

«C'est ce que j'ai tenté de faire dans l'hommage que j'offre en ce moment à la Convention nationale d'un tableau représentant Michel Lepelletier, assassiné lâchement pour avoir voté la mort du tyran.

«Citoyens, l'Être suprême, qui répartit ses dons entre tous ses enfants, voulut que j'exprimasse mes sentiments et ma pensée par l'organe de la peinture, et non par les sublimes accents de cette éloquence persuasive que font retentir parmi nous les enfants de la liberté. Plein de respect pour ses décrets immuables, je me tais, et j'aurai rempli ma tâche si je fais dire un jour au vieux père entouré de sa nombreuse famille: «Venez, mes enfants, venez voir celui de vos représentants qui, le premier, est mort pour vous donner la liberté. Voyez ses traits: comme ils sont sereins! c'est, que, quand on meurt pour son pays, on n'a rien à se reprocher. Voyez-vous cette épée suspendue sur sa tête, et qui n'est retenue que par un cheveu? Eh bien! mes enfants, cela veut dire quel courage il a fallu à Michel Lepelletier, ainsi qu'à ses généreux collègues, pour envoyer au supplice l'infâme tyran qui nous opprimait depuis si longtemps, puisqu'au moindre mouvement, ce cheveu rompu, ils étaient tous immolés! Voyez-vous cette plaie profonde?… Vous pleurez, mes enfants, vous détournez les yeux! Mais aussi faites attention à cette couronne; c'est celle de l'immortalité. La patrie la tient prête pour chacun de ses enfants: sachez la mériter, les occasions ne manquent pas aux grandes âmes. Si jamais un ambitieux vous parlait d'un dictateur, d'un tribun, d'un régulateur, ou tentait d'usurper la plus légère portion de la souveraineté du peuple, ou bien qu'un lâche osât vous proposer un roi, combattez, ou mourez comme Michel Lepelletier, plutôt que d'y jamais consentir. Alors, mes enfants, la couronne de l'immortalité sera votre récompense.»

«Je prie donc la Convention nationale d'accepter l'hommage de mon faible talent; je me croirai trop récompensé si elle daigne l'accueillir.»

Les paroles de l'orateur furent applaudies, son hommage accepté; on décréta même sur-le-champ que le tableau serait gravé aux frais de la république pour être distribué, est-il dit avec l'emphase que l'on mettait dans tout à cette époque, aux peuples qui viendraient demander secours et fraternité à la nation française.

Une petite discussion, soulevée par une réflexion inopportune du député Génissieux, sur ce que les tableaux des Horaces et du Brutus n'avaient point encore été payés à David, fournit à ce dernier l'occasion de montrer un désintéressement qui fut souvent la qualité des hommes de son parti. «Si la nation, dit-il, croit me devoir quelque indemnité, je demande que cet argent soit consacré au soulagement des veuves et des enfants de ceux qui meurent pour la défense de la liberté.» Étrange époque que celle où, dans cette même enceinte, les passions les plus violentes se paraient quelquefois des dehors les plus calmes, tandis que peu de jours après on admettait à la barre de la Convention, par exemple, un particulier venant tout naïvement offrir une somme d'argent pour les frais d'entretien et de réparation de la guillotine[24].

La composition du tableau de Michel Lepelletier donne une idée assez juste de ce mélange d'appareil tout à la fois fastueux et sanglant. Le personnage est couché sur un lit. Sa tête est ceinte d'une couronne de laurier, et sa poitrine nue laisse voir une large blessure. Au-dessus du cadavre est une épée dont la forme rappelle celles des gardes du roi, dont Paris avait fait partie. Cette épée, attachée par un fil, est suspendue sur le sein du mort, et dans la lame est passée une feuille de papier sur laquelle sont écrits ces mots: Je vote la mort du tyran. Au bas du tableau on lit encore: David à Lepelletier, et la date de la mort de ce dernier: 20 janvier 1793.

Mais cet ouvrage, malgré son mérite, le cède cependant au tableau de Marat, que David eut bientôt l'occasion de faire. Ce n'est point ici le cas de reproduire les détails de la mort de cet homme, assassiné comme on sait, dans son bain, par Charlotte Corday, le 13 juillet 1793; mais il est nécessaire de revenir sur une circonstance de la carrière législative de David, qui se rattache à ce dernier événement. Dans le mois d'avril de cette même année, du 3 au 12[25], Marat, dit l'Ami du peuple, ayant excité l'horreur de la Convention, fut décrété d'accusation par cette assemblée, à la majorité de 220 voix contre 92. Au milieu des débats violents auxquels cette affaire donna lieu, Pétion dit, en jetant un regard terrible sur Marat: «Le moment est venu de chasser de cette enceinte ces hommes audacieux et scélérats qui nous avilissent et nous menacent sans cesse du poignard des assassins!…—C'est vous! s'écria Marat avec fureur, c'est vous qui êtes des assassins!»

Ces derniers mots furent couverts par les cris d'indignation qu'ils arrachèrent à presque tous les membres de l'assemblée; mais David, prenant la défense de Marat, s'élança avec précipitation au milieu de la salle, et s'écria: «Je vous demande que vous m'assassiniez…; je suis aussi un homme vertueux… la liberté triomphera!…»

Cette apostrophe frénétique, jointe aux précédentes, excita la plus vive agitation, et il se passa quelques instants avant que Pétion pût se faire entendre et dire: «Qu'est-ce que prouve l'action de David? Rien, si ce n'est le dévouement d'un honnête homme en délire et trompé par des scélérats… Tu t'en apercevras, David!…—Jamais,» répondit le peintre. En effet, son erreur se prolongea; elle se changea même en une espèce de culte lorsque son idole, cet ignoble Marat, après avoir été acquitté le 24 avril par jugement du tribunal extraordinaire devant lequel il avait été traduit, fut ramené en triomphe par la populace jusque dans la salle de la Convention.

Il y a trente ans, dans une histoire comme celle-ci, où tout ce qui peut faire voir David sous un jour favorable est recueilli avec empressement, on se serait peut-être abstenu de rapporter la scène qui précède. Mais depuis 1830, malgré soixante cinq ans d'expérience, malgré des documents historiques que tout le monde connaît, et sans égard pour la sentence unanime prononcée par la France contre l'impie, le sanguinaire et le vénal Marat, nous avons vu certains hommes chercher à réhabiliter ses prétendues vertus et pousser le fanatisme jusqu'à faire mouler son buste[26] pour honorer sa mémoire; il fallait donc revenir sur ce triste sujet; et s'il est possible, comme le disait Pétion, que David ait eu en 1793, au moins, le dévouement d'un honnête homme en délire, quelle peut être l'excuse de ceux qui de nos jours sont encore atteints d'une si triste folie?

Le lendemain de la mort de Marat, anniversaire du 14 juillet, une députation vint exprimer à la Convention les prétendus regrets du peuple. Un certain Guirault porta la parole et dit: «Ô crime! une main parricide nous a ravi le plus intrépide défenseur du peuple. Il s'était sacrifié pour la liberté. Nos yeux le cherchent encore parmi vous, représentants. Ô spectacle affreux! il est sur un lit de mort. Où es-tu, David? Tu as transmis à la postérité l'image de Lepelletier mourant pour la patrie, il te reste encore un tableau à faire…

—Oui, je le ferai,» s'écria David d'une voix émue.

Le 20 vendémiaire an II (11 octobre 1793), l'artiste annonça à la Convention que son tableau représentant Marat expirant était terminé, mais qu'il demandait la permission de retirer de la salle des séances celui de Lepelletier, afin d'exposer ces deux ouvrages chez lui aux regards du public, ce qui lui fut accordé. Enfin, le 24 brumaire de la même année, il monta de nouveau à la tribune où, après avoir fait encore l'éloge de Marat et déploré sa perte, il finit par voter pour ce monstre les honneurs du Panthéon, ce qui fut adopté et confirmé par un décret de la Convention.

Il est assez difficile, au milieu de tant de scènes orageuses, de suivre, ce qui était le moins important alors et ce qui fait l'objet de ces mémoires, la recherche des opinions de David sur les arts. En deux occasions différentes, cependant, il a prononcé des discours qui pourront jeter quelque lumière sur cette question.

À la même séance du 17 brumaire an II, où Gobel, évêque de Paris, et ses grands vicaires vinrent avec les autorités constituées dans la salle de la Convention, pour déclarer qu'ils abdiquaient leurs fonctions sacerdotales et ne voulaient plus exercer d'autre culte que celui de la liberté et de l'égalité, David monta à la tribune et débita le discours suivant:

«Les rois, ne pouvant usurper dans les temples la place de la Divinité, s'étaient emparés de leurs portiques. Ils y avaient placé leurs effigies, afin sans doute que les adorations des peuples s'arrêtassent à eux avant d'arriver jusqu'au sanctuaire. C'est ainsi qu'accoutumés à tout envahir, ils osaient disputer à Dieu même l'encens que lui offraient les hommes. Vous avez renversé ces insolents usurpateurs: objets de la risée des peuples, ils gisent sur la terre qu'ils ont souillée de leurs crimes.

«Qu'un monument élevé dans l'enceinte de la commune de Paris, non loin de cette église dont ils avaient fait leur Panthéon[27], transmette à nos descendants le premier trophée élevé par le peuple souverain de sa victoire sur les tyrans. Que les débris tronqués de leurs statues forment un monument durable de la gloire du peuple et de leur avilissement. Que le voyageur qui parcourt cette terre nouvelle, reportant dans sa patrie des leçons utiles aux peuples, dise: «J'ai vu des rois dans Paris, j'y ai repassé: ils n'y étaient plus.»

Après des applaudissements prolongés, l'orateur continua: «Je propose donc de placer ce monument sur la place du Pont-Neuf. Il représentera l'image du peuple géant, du peuple français.

«Que cette image, imposante par son caractère de force et de simplicité, porte en gros caractères sur son front: Lumière sur sa poitrine: Nature, Vérité sur ses bras, Force, Courage. Que sur l'une de ses mains les figures de la Liberté et de l'Égalité, serrées l'une contre l'autre et prêtes à parcourir le monde, montrent qu'elles ne reposent que sur le génie et la vertu du peuple! Que cette image du peuple, debout, tienne dans son autre main cette massue terrible dont les anciens armaient leur Hercule.

«C'est à nous d'élever un tel monument. Les peuples qui ont aimé la liberté en ont élevé de semblables. Non loin de nous sont les ossements des esclaves des tyrans qui voulurent attaquer la liberté helvétique; ils sont élevés en pyramides et menacent les rois téméraires qui oseraient souiller le territoire des hommes libres.

«Ainsi dans Paris, les effigies des rois et les débris de leurs vils attributs seront entassés confusément et serviront de piédestal à l'emblème du peuple français.»

Après ce discours, pendant lequel David fut souvent interrompu par des applaudissements, il lut et fit adopter un projet de décret pour l'érection de ce monument.

Le modèle en plâtre fut en effet exécuté dans les proportions de vingt ou vingt-cinq pieds de haut, et placé sur un piédestal fort élevé lui-même. Mais cette étrange figure occupa le centre de l'esplanade des Invalides. De toutes les mauvaises statues faites à cette époque, celle-ci fut la plus détestable sans doute sous le rapport de l'art, et la plus hideuse à voir. L'exécution en était on ne peut plus faible, et les membres de ce colosse lourd et trapu décelaient l'impuissance de l'artiste, qui n'avait su faire qu'une ignoble caricature de l'Hercule Farnèse. Ce qui excitait particulièrement le dégoût général étaient des crapauds de deux ou trois pieds de proportions, qui rampaient au pied de la statue et figuraient le Marais, par opposition à la Montagne, dont le peuple était censé occuper le sommet.

Dans le même mois de brumaire (séance du 25, an II), quatre jours après l'exécution à mort du malheureux Bailly, David, membre du comité d'instruction publique, parla ainsi à la Convention sur les arts et la direction qu'il fallait leur imprimer:

«Citoyens, dit-il, votre comité d'instruction publique a considéré les arts sous tous les rapports qui doivent les faire contribuer à étendre les progrès de l'esprit humain, à propager et à transmettre à la postérité les exemples frappants des efforts d'un peuple immense, guidé par la raison et la philosophie, ramenant sur la terre le règne de la liberté, de l'égalité et des lois. Les arts doivent donc puissamment contribuer à l'instruction publique. Trop longtemps les tyrans, qui redoutent jusqu'aux images des vertus, avaient, enchaînant jusqu'à la pensée, encouragé la licence des mœurs, étouffé le génie. Les arts sont l'imitation de la nature dans ce qu'elle a de plus beau et de plus parfait; un sentiment naturel à l'homme l'attire vers le même objet. Ce n'est pas seulement en charmant les yeux que les monuments des arts ont atteint le but, c'est en pénétrant l'âme, c'est en faisant sur l'esprit, une impression profonde, semblable à la réalité. C'est alors que les traits d'héroïsme, de vertus civiques, offerts aux regards du peuple électriseront son âme et feront germer en lui toutes les passions de la gloire, de dévouement pour sa patrie. Il faut donc que l'artiste ait étudié tous les ressorts du cœur humain, il faut qu'il ait une grande connaissance de la nature, il faut, en un mot, qu'il soit philosophe. Socrate, habile sculpteur; J.-J. Rousseau, bon musicien; l'immortel Poussin, traçant sur la toile les plus sublimes leçons de philosophie, sont autant de témoins qui prouvent que le génie des arts ne doit avoir d'autre guide que le flambeau de la raison.»

En terminant ce discours, David proposa une liste composée de savants, d'artistes en tous les genres, et de magistrats, pour former, le jury national des arts. La Convention, tout en adoptant cette liste, décréta qu'elle serait imprimée pour être d'abord soumise au jugement du public. Quelques jours après, l'artiste, représentant du peuple, demanda à l'Assemblée la suppression d'une foule de commissions des arts, qui avaient détourné, pour achats d'objets inutiles ou peu précieux, des fonds fournis par la république.

Il proposa, en outre, de réorganiser la commission du Muséum, dont les membres étaient des peintres qui n'en avaient que le nom, ou que la faveur des ministres précédents y avait placés. Toutes ces mesures furent adoptées.

À la séance du 5 nivôse (1793) David présenta un projet de fête pour célébrer la reprise de Toulon sur les Anglais, le premier fait d'armes où se soit fait remarquer Napoléon Bonaparte. L'artiste eut l'idée de saisir cette occasion pour célébrer à la fois la valeur de toutes les armées françaises. Quatorze chars à quatre roues, traînés par six chevaux, étaient ornés des drapeaux pris aux différentes nations ennemies par chacun des corps d'armée, et ces trophées étaient entourés de soldats blessés et invalides de ces quatorze armées. La plupart des fêtes républicaines jusqu'à celle-ci se rapportaient à des événements sinistres, que l'éclat théâtral des réjouissances ne dissimulait que faiblement. Cette fois, chacun des chars répondait à une armée, et l'on y voyait des drapeaux réellement pris sur l'ennemi, et quelques-uns des braves qui s'étaient exposés pour les enlever. Ce spectacle fit une vive impression, et ceux même qui étaient le plus opposés aux violences du gouvernement républicain ne purent voir sans émotion ces quatorze chars de triomphe. Étienne fut témoin du départ de ces chars, en station dans la grande allée de l'Orangerie aux Tuileries, en face du pavillon Marsan, car c'est de là que partit le cortége pour se rendre au Champ-de-Mars, où s'acheva la cérémonie.

Vers cette époque, où la France était victorieuse, excepté contre ses propres enfants, on annonça à la Convention un trait d'héroïsme d'un jeune tambour de l'armée de la Vendée. Barra, âgé de treize ans, après avoir fait des prodiges de valeur pendant toute la campagne, avait été entouré, disait-on, au milieu d'un combat, par un parti considérable de chouans qui le sommèrent de crier Vive le roi. Le jeune enfant, ayant répondu par le cri de Vive la république, mourut sous les baïonnettes des Vendéens.

L'Assemblée décréta d'une voix unanime (8 nivôse an II) que les honneurs du Panthéon seraient décernés à cet enfant, et elle chargea David de préparer le plan et les détails de cette fête. «Ce sont, dit l'artiste en cette occasion, de telles actions que j'aime à retracer. Je remercie l'Être suprême de m'avoir donné quelques talents pour célébrer la gloire des héros de la république. C'est en les consacrant à cet usage que j'en sens surtout le prix.» Le projet de la fête fut en effet présenté le lendemain, et c'est quelque temps après que David exécuta cette charmante ébauche qui représente le jeune Barra laissé nu sur la terre et serrant contre son cœur la cocarde tricolore. Cet ouvrage, que le peintre n'a jamais achevé, est, sans contredit, un des plus délicats qu'il ait faits, et le plus gracieux.

David était déjà membre du comité d'instruction publique et du comité de sûreté générale. Le 16 nivôse (5 janvier 1794), il fut encore élu président de la Convention nationale, dont il occupa le fauteuil du 17 au 30 de ce mois. L'événement politique le plus important qui eut lieu pendant sa présidence est la mise en arrestation de Fabre d'Églantine, l'auteur comique, membre de la Convention, qui, trois mois plus tard, porta sa tête sur l'échafaud avec Danton et Camille Desmoulins.

À cette même séance du 24, David eut l'occasion de parler des arts, mais dans des termes qui se sentent des agitations révolutionnaires. «C'est à la Convention, disait-il, fondatrice d'une république qui a pour base l'égalité et la liberté, c'est aux représentants d'un peuple qui ne reconnaît d'autre distinction que celle des talents et de la vertu, à encourager les artistes qui consacrent leurs travaux à perpétuer le souvenir des assassinats commis par les royalistes. Les citoyens Ricard et Deveaux ont dessiné les tableaux de Lepelletier et de Marat, d'après les originaux que j'ai peints. Je demande qu'il soit fait mention honorable, dans votre procès-verbal, de l'ouvrage de ces artistes. Je demande aussi que la Convention approuve le choix fait par notre collègue Battelier du citoyen Ricard pour directeur des ateliers de la manufacture des porcelaines de Sèvres.»

Ces propositions ayant été décrétées, David revint, à la séance du 27, sur la suppression de la commission du Musée, qu'il avait fait adopter quelques jours avant, et à cette occasion ajouta ces paroles: «Je vous ai indiqué, citoyens, le vice des choix qui avaient été faits, et pour en préparer de meilleurs je vous ai présenté des artistes, la plupart victimes de l'orgueil académique, qui les accablait de ses dédains et les repoussait loin de ses fauteuils. La liste en a été imprimée et le public a été à même de les juger. S'il est un artiste, s'il est un homme à talent qui pense avoir à se plaindre de ne pas voir son nom inscrit sur cette liste, nous lui dirons: «Mon ami, tu es un artiste, nous n'avons pas eu pensée de te fermer la carrière, si tu n'es pas admis à l'emploi honorable de garder les plus belles productions des arts, tu n'es point exclu de l'honneur d'en augmenter le nombre.» S'il est parmi les membres de l'ancienne commission du Muséum un homme qui voie une injustice dans son exclusion, nous lui dirons: «Mon ami, tu as du talent, venge-toi par tes travaux; embellis le Muséum, rentres-y par tes ouvrages.» Oui, citoyens, ne vous y trompez pas, le Muséum n'est pas un vain rassemblement d'objets de luxe et de frivolités; il faut qu'il devienne une école importante, et à la vue des productions du génie, le jeune Français sentira naître en lui la disposition pour le genre d'art ou de science auquel l'appelle la nature[28].

«Une négligence coupable a porté des coups funestes aux monuments de l'art; des mains ignorantes, auxquelles ils étaient confiés, ont laissé s'abîmer dans la poudre les beaux ouvrages de Raphaël, du Dominiquin, du Corrége, du peintre philosophe Poussin, et d'une infinité d'autres. Des pinceaux grossiers ont gâté les chefs-d'œuvre d'harmonie de Claude Lorrain, qui éblouissaient les regards, et les œuvres admirables de ce Vernet, qu'ils ont crues assez anciennes pour vouloir les restaurer; en sorte qu'aujourd'hui les amateurs cherchent en vain à y voir les premières compositions de l'auteur. Cette énumération ne finirait pas, citoyens, si je voulais vous parler ici de tous les objets d'art que la négligence a laissé détruire.

«Dans les mouvements expansifs et les civiques affections qui vous pénètrent, vous sentez tous que de grands événements doivent laisser d'immortels souvenirs. Eh bien! c'est toujours de cette hauteur qu'il faut considérer le domaine des arts. C'est dans ce sublime mouvement que vous avez voulu décerner, en un même jour, à nos quatorze armées, un triomphe dont le peuple était à la fois l'ornement et l'objet.» David lut ensuite et fit adopter un projet de décret qui contenait l'organisation définitive du Conservatoire du Musée national, et déterminait les appointements des membres[29].

Il est inutile de s'arrêter à toutes les occasions qu'a eues David de porter la parole à la Convention. Peut-être eût-il été nécessaire cependant de donner ici le programme qu'il avait composé pour la fête de l'Être suprême et qu'il lut à la Convention le 19 prairial an II; mais outre qu'il est très-étendu, on pourra le trouver en entier dans le Moniteur, sous la date précitée.

Cependant le régime, dit avec tant de raison de la Terreur, devenait de jour en jour plus terrible. Du 29 prairial au 9 thermidor an II, c'est-à-dire dans l'espace de quarante jours, quatre cent quarante-huit têtes tombèrent à Paris. Cette année, les chaleurs furent très-fortes, et comme pendant les derniers mois de la vie de Robespierre les exécutions ne se faisaient plus à la place de la Révolution, on se portait en foule aux Champs-Elysées pour prendre l'air le soir. Spectacle vraiment étrange! On voyait cette population hébétée de Paris, répandue dans cette promenade, où l'on prenait soin de l'entretenir des idées de mort et de carnage qui se réalisaient à l'autre extrémité de la ville, à la barrière du Trône. Sous ces arbres des Champs-Elysées, les oreilles et les yeux étaient poursuivis par des chants, des propos atroces, et par des tableaux sanglants. Dans son infernale sollicitude pour animer la plus vile populace, le gouvernement entretenait des chanteurs débitant, ou des hymnes ampoulés en l'honneur des héros de la république, ou d'infâmes épigrammes sur les malheureux qui avaient été mis à mort quelques jours avant, sur la place voisine. Un peu plus loin étaient exposées en vente de petites guillotines; et, comme si on eût voulu que les enfants s'accoutumassent à voir périr leurs parents, on avait substitué, dans la parade de Polichinelle, à la scène de la potence celle de la guillotine.

L'enfance est sans pitié, et tout ce qui est nouveau a du charme pour elle; aussi n'était-ce pas sans peine qu'un père, qu'une mère, qui craignaient, non sans raison, d'être obligés de se trouver bientôt en face de cette horrible machine, arrachaient leurs enfants de devant ces jouets sanguinaires.

Tant qu'il faisait jour, les affaires journalières et le mouvement aidaient à tromper l'inquiétude affreuse dont chacun était oppressé. Mais quand le jour décroissait et que l'on commençait à entendre les crieurs faire retentir dans les rues qui se vidaient ces paroles funestes: Le Journal du soir! Jugement du tribunal révolutionnaire qui condamne à la peine de mort cinquante-quatre conspirateurs[30], alors tous les cœurs se serraient, et l'on rentrait en tremblant chez soi pour interroger la liste fatale, et s'assurer si elle ne contenait pas le nom d'un parent ou d'un ami. Mais les instants les plus affreux à passer étaient ceux de huit heures à minuit. L'usage de dîner à deux ou trois heures, au plus tard, subsistait encore, en sorte que l'on faisait une collation le soir. Étienne n'oubliera jamais ces lugubres repas. Il a encore chez lui la modeste table ronde autour de laquelle sa famille se rassemblait. Un seul plat, simple, grossier même, car tout pouvait être transformé en crime, suffisait au souper. Le père, la mère, soucieux, ne mangeaient guère, et n'étaient tirés de leurs rêveries que par le soin qu'ils prenaient de leurs enfants. Neuf heures sonnaient ordinairement quand on se mettait à table; alors toutes les boutiques étaient fermées, les rues étaient désertes, et le silence n'était interrompu que par les pas de quelques personnes attardées, par celui plus lourd et plus pesant des patrouilles qui circulaient, ou par les cris de qui vive! auxquels elles répondaient.

Parfois, à ces repas du soir, Étienne et ses deux sœurs (la plus âgée avait douze ans et demi) emportés par la gaieté naturelle à leur âge, se laissaient aller à rire entre eux: «Paix! disait tout à coup leur mère, j'entends du bruit;» et alors chacun, respirant à peine, portait la plus grande attention à ce que l'on entendait dans la rue. «Ah! disait la mère d'Étienne, dont la terreur se calmait en entendant le bruit s'éloigner, c'est une patrouille; elle est passée!»

Mais parfois le bruit, tout aussi lourd que celui des patrouilles, devenait moins régulier, alors le battement de cœur prenait à toute la famille. C'était le comité révolutionnaire du quartier, accompagné de la garde, qui venait pour faire des visites domiciliaires ou des arrestations. On restait immobile jusqu'au moment où l'on entendait tomber le marteau d'une grande porte. La terreur était telle dans les quartiers de Paris, que quand on faisait ces expéditions nocturnes, personne n'osait ouvrir sa fenêtre pour s'assurer de ce qui se passait dans la rue. C'était alors qu'autour de la table, pâle d'effroi, chacun faisait sa conjecture sur le numéro de la maison à la porte de laquelle on avait frappé. Pendant un quart d'heure que durait la visite ou l'arrestation, on était immobile d'effroi, et quand on entendait s'éloigner la troupe, dont le bruit des pas s'évanouissait dans le lointain, on se disait que c'était fini pour ce jour, et l'on pensait à aller prendre quelque repos.

Le lendemain, les portiers fidèles à leurs maîtres, ce qui était rare, venaient leur annoncer ce qu'ils avaient appris sur l'arrestation de tel ou tel voisin. On se disait, en parlant de la victime, que son tour était venu, que le sien viendrait bientôt, et alors on reprenait le petit courant d'affaires, on allait, on venait, on s'agitait pour se distraire pendant toute la durée du jour, et, quand le soir revenait, les inquiétudes et les angoisses de la veille se reproduisaient sans que personne eût l'idée de faire un effort pour s'arracher à cette horrible tyrannie. Chose étrange! Le nombre des spectacles s'était accru; et il y a certains théâtres, celui du Vaudeville entre autres, dont la vogue a commencé pendant ces jours désastreux.

Tandis que Paris et toute la France courbaient la tête sous ce joug affreux, le 3 thermidor il était question de présenter un plan de fête nationale. Plus jeune encore que le tambour Barra, dont il a déjà été parlé, un enfant, Agricole Viala, dans un combat près d'Avignon, avait passé la Durance à la nage, disait-on encore, et était tombé sous le feu de l'ennemi, en criant aussi: Vive la république! La Convention avait décrété que les honneurs du Panthéon seraient accordés le même jour aux deux enfants héros.

David présenta donc à la Convention, six jours avant la chute de Robespierre, un plan pour cette fête, précédé d'un discours dont quelques passages pourront faire juger jusqu'à quel degré d'aveuglement ce malheureux artiste avait été poussé.

«Les hommes, disait-il, ne sont que ce que le gouvernement les fait; le despotisme atténue ou corrompt l'opinion publique, ou, pour mieux dire, là où il règne il n'en peut exister. Il proscrit avec soin toutes les vertus, et pour assurer son empire, il se fait précéder de la terreur, s'enveloppe du fanatisme et se coiffe de l'ignorance. Partout la trahison, à l'œil louche et perfide, la mort et la dévastation le suivent. Il traîne aussi après lui l'avilissement et les ténèbres qu'il répand sur toutes les régions qu'il parcourt. C'est dans l'ombre qu'il médite ses forfaits et rive les fers de ses victimes. Ingénieux à persécuter les humains, il élève des Bastilles dans ses moments de loisirs, il invente des supplices et repaît ses yeux des cadavres immolés à sa fureur[31].

«Sous les lois barbares du despotisme, les hommes avilis et sans morale ne conservent pas même la forme altière que leur donne la nature; partout ils portent la dégradation et le découragement; la voix de la patrie ne se fait plus entendre. Ils sont avilis, lâches et perfides comme leur gouvernement. O vérité humiliante! tel était le Français d'autrefois!

«Détournons, représentants du peuple, nos regards de cet abîme que vous avez comblé. Offrons à vos yeux un tableau plus digne de vous-mêmes; présentons l'homme à son auteur tel qu'il sortit de ses mains divines, et mettons au grand jour les avantages du gouvernement républicain.

«La démocratie ne prend conseil que de la nature, à laquelle sans cesse elle ramène les hommes. Son étude est de les rendre bons, de leur faire aimer la justice et l'équité. C'est elle qui leur inspire ce noble désintéressement, qui élève leurs âmes et les rend capables d'entreprendre et d'exécuter les plus grandes choses. Sous son règne, toutes les pensées, toutes les actions se rapportent à la patrie: mourir pour elle, c'est acquérir l'immortalité; les sciences et les arts sont encouragés. Ils concourent à l'éducation et au bonheur publics; ils parent la vertu des charmes qui la rendent chère aux mortels et inspirent l'horreur du crime. Sous un ciel aussi pur, sous un gouvernement aussi beau, la mère alors enfante presque sans douleur et fait consister sa véritable richesse dans le nombre de ses enfants. La sainte égalité plane sur la terre, et d'une immense population fait une seule famille. O vérité consolante! tel est le Français d'aujourd'hui!»

Ce discours[32] est le dernier que David ait prononcé à la tribune, et celui sans doute où cet artiste a donné le plus librement cours aux incroyables illusions politiques qu'il entretenait dans son imagination exaltée. Il fallait même que sa préoccupation à cet égard fût bien forte pour qu'il s'étendît aussi complaisamment sur ce sujet, à un moment où déjà Robespierre et tout son parti étaient menacés d'une ruine prochaine. En effet, six jours après (9 thermidor an II), sur la dénonciation de Barrère, la Convention décréta d'accusation Robespierre avec ceux qui formaient sa faction, et le lendemain et le surlendemain, 10 et 11, de cette réaction, ce chef et quatre-vingts personnes impliquées dans ses crimes furent mises à mort sur la place de la Révolution[33].

La vie de David fut épargnée; mais, ainsi que beaucoup d'hommes de ce parti, l'artiste représentant du peuple devint l'objet de dénonciations comme complice de Robespierre, comme ami de Marat, comme membre du comité de salut public et de sûreté générale. Un homme dont la tête était ardente, et qui ne manquait pas d'une certaine éloquence rude et familière, avait eu le courage, à l'occasion de la fête de l'Être suprême[34], d'accuser Robespierre de tyrannie en affectant de jouer le rôle de grand prêtre à cette cérémonie; «Robespierre, lui avait-il dit, j'aime ta fête, mais je te hais.» C'était le représentant du peuple Lecointre de Versailles. Quelques jours après la chute du tyran, le 13 thermidor, ce même Lecointre dénonça à la Convention les membres du comité de salut public, dont David faisait partie, en les présentant comme complices de Robespierre. Et presque aussitôt André Dumont attaqua personnellement David à la tribune. «Souffrirez-vous, s'écria-t-il, qu'un traître, qu'un complice de Catilina, siége encore dans votre comité de sûreté générale? Souffrirez-vous que David, cet usurpateur, ce tyran des arts, aussi lâche qu'il est scélérat, souffrirez-vous, dis-je, que ce personnage méprisable, qui ne se présenta pas ici dans la nuit mémorable du 9 au 10 thermidor, aille encore impunément dans les lieux où il méditait l'exécution des crimes de son maître, du tyran Robespierre? Il faut faire disparaître ces ombres du scélérat dont la France vient d'être débarrassée. David n'est pas le seul qui ait été vendu à Robespierre; la cour de ce Cromwell n'est pas encore anéantie. Ses ministres, sur la figure desquels on lit le crime, seront bientôt démasqués; je jure ici de les poursuivre jusqu'à la mort. Mais en ce moment je me borne à demander que le traître David soit à l'instant chassé du comité, et qu'il soit procédé à son remplacement.»

Quand André Dumont donna le signal de cette violente attaque, David n'était pas présent. Un membre de la Convention, Bentabole, fit observer avec raison que la Convention commettrait une injustice si elle se laissait aller à condamner un de ses membres absent, et sans l'avoir entendu. Mais l'effervescence des passions était telle, dans ces jours de trouble, que l'assemblée allait décréter le renvoi et le remplacement de David lorsqu'on le vit entrer dans la salle, ce qui suspendit la décision.

«Je ne connais pas, dit alors David d'une voix humble, les dénonciations qui ont été faites contre moi; mais personne ne peut m'inculper plus que moi-même. On ne peut concevoir jusqu'à quel point ce malheureux (c'est ainsi qu'il désigna Robespierre) m'a trompé. C'est par ses sentiments hypocrites qu'il m'a abusé, et, citoyens, il n'aurait pu y parvenir autrement. J'ai quelquefois mérité votre estime par ma franchise; eh bien! citoyens, je vous prie de croire que la mort est préférable à ce que j'éprouve en ce moment. Dorénavant, j'en fais le serment, et j'ai cru le remplir encore dans cette malheureuse circonstance, je ne m'attacherai plus aux hommes, mais seulement aux principes

Après un moment de silence, un membre de la Convention l'accusa de nouveau, et lui reprocha d'avoir embrassé Robespierre aux Jacobins, où il était allé prêcher l'insurrection.

«J'interpelle David, ajouta Goupilleau de Fontenay en parlant avec force, de déclarer précisément si, au moment, où Robespierre descendit de la tribune après avoir prononcé le discours qui a servi de base à son acte d'accusation, lui, David, n'alla pas l'embrasser en lui disant: Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi!»

Plus les questions devenaient pressantes et plus David éprouvait de peine à répondre. Une difficulté de prononciation naturelle, augmentée encore par une exostose qu'il avait à la mâchoire supérieure, rendait alors sa parole encore plus confuse que de coutume. Forcé de répondre sur-le-champ, il fit effort sur lui-même et dit ces paroles:

«Ce n'était pas pour faire accueil à Robespierre que je descendis de son côté; c'était pour remonter à la tribune et demander que l'heure de la fête de Barra et Viala, qui devait avoir lieu le 10, fût avancée. Je n'ai pas embrassé Robespierre, je ne l'ai pas même touché; car il repoussait tout le monde. Il est vrai que, lorsque Couthon lui parla de l'envoi de son discours aux communes, je dis qu'il pourrait semer le trouble dans toute la république. Robespierre s'écria alors qu'il ne lui restait plus qu'à boire la ciguë, et je lui dis: Je la boirai avec toi. Je ne suis pas le seul qui ait été trompé sur son compte. Beaucoup de citoyens, ainsi que moi, l'ont cru vertueux

Thibaudeau, collègue de David au comité d'instruction publique, demanda avec instance que cette affaire fut renvoyée aux deux comités. Mais Tallien s'y opposa et avança que lorsqu'un membre était aussi gravement inculpé que David venait de l'être, il était de l'honneur de la représentation nationale que l'on exigeât une réparation immédiate et authentique; puis il termina en reprochant encore à David de n'avoir pas suivi une marche droite et franche dans sa conduite au comité de sûreté générale, pendant la journée du 9 thermidor, et déclara qu'aucun représentant ne pourrait siéger auprès de David tant qu'il ne se serait pas disculpé.

«J'étais malade depuis huit jours, répondit alors David, et le 9 je pris de l'émétique qui me fit beaucoup souffrir, me força de rester chez moi toute la journée et toute la nuit. Je ne vins à l'assemblée que le lendemain matin.»

C'était précisément ces paroles que balbutiait David à la tribune de la Convention lorsqu'Étienne et son père entrèrent dans la salle des séances, et qu'à ce moment, du front pâle de l'accusé s'échappaient de grosses gouttes de sueur qui allaient tomber jusque sur le parquet.

Toujours impitoyable, Lecointre de Versailles demandait à grands cris un décret qui exclût pour toujours David de tous les comités, en lui reprochant tout le mal qu'il y avait fait ou auquel il avait pris part.

«Les deux comités de salut public et de sûreté générale, fit observer David en tachant de se remettre, étaient assemblés. Robespierre nous lut un discours dans lequel j'entendis prononcer mon nom. Je crus que c'était une plaisanterie, et je vous assure que je ne fus pas peu surpris le lendemain lorsque je l'entendis proférer de nouveau à cette tribune. Enfin, citoyens, je vous assure qu'il me faisait plutôt la cour qu'on ne peut dire que je la lui aie faite.»

Plus d'une attaque fut encore dirigée contre David, et il ne fallut rien moins que les efforts réunis de Legendre et de Thibaudeau, en cette occasion, pour décider l'assemblée à renvoyer cette affaire aux comités réunis de salut public, de sûreté générale et de législation. On sait combien quelques jours, quelques heures même, gagnés dans une crise révolutionnaire, peuvent apporter de changement dans la disposition des esprits. La vie de David n'était plus en danger.

Cependant, le 15 thermidor, David, sur le rapport des trois comités, fut provisoirement mis en état d'arrestation. Il demeura quatre mois, jusqu'au 7 nivôse an III, jour où Merlin de Douai déclara, au nom des trois comités, qu'il n'y avait pas lieu à examen. Le lendemain de ce jour, les élèves de David firent parvenir à la Convention une lettre par laquelle ils demandaient que leur maître fût mis en liberté, ce que l'assemblée décréta en ajoutant, sur la demande d'un représentant, que David rentrerait dans le sein de la Convention.

Là, David fut encore témoin d'un fait pénible pour lui, car il le blessa à la fois comme représentant et comme artiste. Le 20 pluviôse an III (8 février 1795), la Convention décréta que les honneurs du Panthéon ne seraient plus décernés à aucun citoyen, ni son buste placé dans la Convention nationale et dans les lieux publics que dix ans après sa mort, et rapporta tout décret dont les dispositions étaient contraires à celui-ci. Le lendemain donc, à l'ouverture de la séance, on enleva de la salle les bustes de Marat, de Lepelletier, de Dampierre et de Beauvais, ainsi que les deux tableaux de David représentant la mort de Lepelletier et celle de Marat. On n'y laissa que le buste de Brutus.

Cinq mois après que David eut été rendu à la liberté, il la perdit de nouveau. Les deux premiers jours de prairial an III (20 et 21 mai 1795) sont restés célèbres dans les fastes de la révolution française. Quelques représentants républicains dits terroristes, à la tête desquels était Romme, formèrent une espèce de conspiration qu'ils firent exécuter par la populace. La foule ayant rencontré le représentant Ferraud l'assassina et porta sa tête au bout d'une pique jusque dans la salle de la Convention. On sait les ignominies de cette journée et le courage que montra le président Boissy-d'Anglas. Mais, outre les députés qui furent décrétés d'accusation comme fauteurs de ce complot, il y en eut plusieurs autres qui, sans être accusés aussi précisément d'avoir pris part à la révolte contre la Convention nationale, furent compris sur la liste des prévenus. David fut de ce nombre, et conséquemment mis en prison. Le 9 prairial, il entra au Luxembourg où il demeura détenu pendant trois mois. Le 4 fructidor suivant (21 août 1795), on lui accorda la permission de revenir chez lui sous la surveillance d'un garde, et enfin ce ne fut qu'à la faveur de l'amnistie publiée le 4 brumaire an IV, lors de l'établissement du gouvernement du Directoire, que la liberté lui fut entièrement rendue.

Là se termine la carrière législative de David. Depuis, il ne prit plus de part active à la politique, si ce n'est en 1815, en signant les actes additionnels de la constitution de l'empire, lorsque Napoléon revint de l'île d'Elbe. Un fait touchant pourra seul atténuer la teinte sombre de ce récit. On n'a point oublié sans doute que David était marié, depuis 1783, avec la fille de Pécoul, dont il avait eu deux fils et deux filles. À peine les premiers troubles de la révolution eurent-ils éclaté, que la différence des opinions politiques se fit sentir entre les deux époux. Jusqu'aux jours qui précédèrent la mort de Louis XVI, des concessions mutuelles entretinrent une apparence d'harmonie entre eux, mais elle se dissipa bientôt. La femme de David, à qui la révolution faisait horreur, quitta son mari, lui laissant ses deux fils et emmenant avec elle ses deux filles. Mais, après la chute de Robespierre, cette femme ne sut pas plus tôt les malheurs de son mari, qu'elle alla aussitôt s'établir dans sa prison, et, depuis ce moment jusqu'à la mort de David, en 1825, non-seulement elle ne l'a plus quitté, mais elle n'a pas cessé de lui montrer un attachement inaltérable jusque dans son exil.

Il est temps de terminer ce chapitre et d'en tirer les conclusions qui résultent de ce qu'il renferme. L'imagination remplie des histoires et des usages de l'antiquité, David, ainsi que la plupart des hommes éclairés qui assistèrent au commencement de la révolution, en 1789, fut entraîné par un instinct vague à imiter tout ce qu'il ne savait que très-imparfaitement des républiques anciennes. Ses tableaux des Horaces et de Brutus, fruits de cette instruction indigeste, concoururent à répandre ce goût et ces idées. Mais aussitôt que les principes républicains prévalurent, le désir de représenter des scènes contemporaines s'empara de son esprit. De 1792 à 1793, il fit successivement le Serment du Jeu de Paume, Lepelletier de Saint-Fargeau, Marat et le jeune Barra, quatre compositions où la simplicité de l'invention et du faire sont toujours plus frappantes à mesure que l'artiste, plus occupé de l'importance politique des sujets qu'il traite, paraît l'être moins de l'art lui-même. Évidemment, il y a eu chez David, à cette époque, un retour à la naïveté qui a été d'autant plus marqué, qu'il n'a pas été provoqué par un système préconçu. Le jeune tambour, mourant en portant la cocarde tricolore à son cœur, est en particulier un morceau délicieux.

Quant à la doctrine qu'il a professée sur les arts, et dont on peut chercher l'ensemble dans les divers discours prononcés par lui à la Convention, elle est toute théorique; mais elle a cela de particulier qu'elle se rapproche de toutes les doctrines dogmatiques que quelques philosophes de l'antiquité, et surtout les corps ecclésiastiques ou sacerdotaux des temps modernes, ont cherché à établir. L'art, dans ce cas, n'est plus un but, mais un moyen, l'art ne doit être employé qu'au profit de certaines idées et pour affermir et faire triompher un système déterminé. Dans les discours de David, l'art n'est donc présenté que comme une des branches de l'instruction publique propre, dans sa sphère d'activité, à propager les idées morales et politiques que l'on jugeait à propos d'inculquer dans les esprits. Cette idée de l'unité d'action vers un même but n'est pas nouvelle; elle a été mise en pratique avec la dernière rigueur par des peuples fort anciens, tels que ceux de l'Inde et de l'Égypte, sous l'empire des colléges de prêtres. Et dans la Grèce même, quoique ces doctrines fussent bien moins strictement observées, elles y ont toujours été recommandées par les plus grands philosophes. On sait jusqu'où la sévérité des principes énoncés par Platon, dans son livre de la République, a conduit ce philosophe, qui voulait que l'on défendit la lecture des poëtes, sans en excepter Homère.

Quelque inattendue, quelque bizarre même que puisse paraître la comparaison que le sujet nous conduit à établir entre David et Platon, il faut reconnaître cependant que ces deux hommes, malgré la différence de leur génie, et celle des temps où ils ont vécu, ayant chacun adopté volontairement un principe qu'ils regardaient comme inattaquable, en ont déduit logiquement, une à une, toutes les conséquences qui en dérivent. De là un dogmatisme inflexible; de là l'anathème contre tout ce qui tend à ébranler ou à détruire ce principe; de là enfin, en morale, en politique et jusque dans les arts, des lois fixes, immuables, d'après lesquelles tous les sentiments, toutes les actions, toutes les productions de l'esprit même sont en quelque sorte réglées d'avance.

Au berceau du christianisme, pendant le moyen âge et jusqu'à l'aurore de la renaissance, on vit tous les grands esprits s'épuiser en efforts pour arriver à cette unité d'action par les sciences, les lettres, les arts et la morale réunis. Mais, bien que la puissance de l'Église catholique garantit mieux que la philosophie des anciens l'unité des travaux des hommes, l'expérience a prouvé que cette unité d'action des facultés humaines est, sinon entièrement chimérique, au moins de peu de durée. Pour l'établir, il faut le double concours de la domination sacerdotale et de la tyrannie politique, comme l'Inde et l'Égypte en fournissent des exemples. En Grèce et à Rome, où l'unité n'était recommandée que comme une vérité philosophique, elle n'a jamais jeté de profondes racines; depuis le XIe siècle jusqu'au XIVe de l'ère moderne, l'unité s'établit en Europe avec plus de force, parce que les institutions religieuses et la forme des gouvernements la protégeaient. Depuis 1520 jusqu'à 1789, elle fut entièrement détruite, il faut en convenir; mais que pouvait faire pour la rétablir une république sanglante comme celle de Robespierre, et qui n'avait aucune chance de durée?

Aussi, après la chute de Robespierre, lorsque David, jeté en prison, eut achevé son triste rêve, revint-il de toutes les illusions qu'il s'était faites sur la politique et même sur son art. Pendant sa détention au Luxembourg, après la journée du 1er prairial, et lorsque sa femme vint si généreusement partager sa captivité, il oublia toutes les grandes théories qu'il avait développées à la tribune. Des croisées de sa prison, il peignit les arbres du jardin, et fit le seul paysage qu'il ait jamais exécuté. Au bas de plusieurs de ses dessins tracés à la plume, on lit ces mots: L. David faciebat in vinculis. C'est dans ce temps de captivité qu'il composa aussi un Homère récitant ses vers aux habitants d'une ville, tandis que ceux-ci lui offrent de la nourriture, ouvrage plein de charme; et enfin, c'est au Luxembourg qu'il conçut et dessina l'esquisse de son tableau des Sabines.

Tout semble faire croire que les tableaux du Serment du jeu de Paume, de Lepelletier, de Marat et de Barra, avaient été achevés par lui, comme à son insu, pendant l'accès de sa fièvre politique. Par la nature des sujets et même par la manière dont ils sont peints, ils diffèrent entièrement de ce que cet artiste avait fait avant et de ce qu'il fit après. On pourrait presque comparer ces productions à celles d'un somnambule qui a travaillé sans s'en douter. Aussi ces quatre tableaux caractérisent-ils une phase importante, mais toute particulière du talent de David.

Au Luxembourg lorsqu'il combinait la scène des Sabines, il faisait abstraction de ses quatre tableaux révolutionnaires, et ses souvenirs de peinture le ramenaient aux Horaces. «Peut-être, disait-il, ai-je trop laissé voir dans cet ouvrage mes connaissances en anatomie. Dans celui des Sabines, je traiterai cette partie de l'art avec plus d'adresse et de goût. Ce tableau sera plus grec.» Ce fut sous l'influence de cette idée qu'il commença ce nouvel ouvrage lorsqu'il sortit de prison, au moment où le gouvernement du Directoire venait d'être constitué.