LA TOUR EIFFEL

L’Exposition!... avec quelle impatience Jacques et Madeleine l’attendaient! On disait qu’il y aurait des merveilles; aussi ils y pensaient le jour et en rêvaient la nuit. Les parties de ballon ou de cerceau dans les allées ombreuses du jardin, c’était bien amusant; mais l’Exposition!...

Enfin, la voilà ouverte! Les deux enfants ne laissent plus à maman une heure de repos. Les visites obligatoires, on les fera plus tard; les lettres à écrire, elles peuvent attendre; les travaux urgents, la bonne s’en chargera.

Et comme maman est, comme toutes les mamans, une maman gâteau, elle est facilement convaincue, et... en route pour l’Exposition!

De voitures, point; d’omnibus, moins encore. Reste le chemin de fer. Maman fait queue pendant un quart d’heure au guichet de la gare. Enfin, on lui donne ses billets. Elle entraîne Jacques et Madeleine à travers la salle d’attente, arrive sur le quai, cherche trois places, et ne les trouve qu’à grand’peine.

Bientôt la locomotive siffle; le train part. Il va vite, cependant il semble aux deux enfants qu’ils n’arriveront jamais. Dans le ciel bleu se dessine la tour Eiffel.

«Maman, demande Jacques, nous monterons tout en haut, n’est-ce pas?

—Oh! non, objecte Madeleine; nous aurions peut-être le vertige.»

M. Jacques hausse légèrement les épaules, ce qui est plus significatif que poli. «Nous verrons,» dit maman.

Le train s’arrête enfin au Champ-de-Mars. Il n’y a qu’à traverser une avenue pour être à l’une des portes de l’Exposition. Maman donne trois tickets... On entre...

Jacques et Madeleine examinent autour d’eux les pavillons, les pelouses, les boutiques. Tout est magnifique et ils ne savent sur quoi arrêter leurs regards. Ils sont éblouis; ils vont la bouche ouverte. Ils regrettent de n’avoir pas une douzaine d’yeux. Et, tout en cheminant, ils murmurent: «Oh, que c’est beau! oh, que c’est donc beau!»

Partout, une foule à n’en plus finir. Ils entendent parler des langages auxquels ils ne comprennent pas un mot.

Devant eux, la tour Eiffel se dresse, gigantesque, presque quatre fois haute comme le Panthéon et, cependant, gracieuse et svelte, avec ses innombrables tiges métalliques dont l’enchevêtrement a l’aspect d’une dentelle.

«Maman, demande Jacques, qu’est-ce que c’est que ces grandes chambres qui montent et descendent à l’intérieur de la tour?

—Ce sont les ascenseurs. Tu as déjà vu dans plusieurs maisons des appareils de même genre; ceux-ci sont beaucoup plus grands, voilà tout.»

Les deux enfants et leur mère pénètrent par une large porte dans l’un des piliers de la tour. Il a été décidé que l’on monterait par les escaliers et que l’on descendrait en ascenseur.

C’est Madeleine qui ouvre la marche.

«Allez doucement, dit maman; sinon, vous serez fatigués avant d’être arrivés au premier étage.»

Il fait très beau temps, et, grâce à la pureté de l’atmosphère, les enfants distinguent très nettement, au fur et à mesure qu’ils avancent, les monuments de Paris qui apparaissent les uns après les autres. Dans l’enceinte de l’Exposition, il y a partout des processions de promeneurs. Pour se garer du soleil, les dames ont ouvert leurs ombrelles, qui ressemblent, vues de haut, à un parterre de champignons multicolores.

Voici le premier étage. Il est formé d’une vaste galerie carrée, avec un grand trou au milieu. Madeleine, qui, le matin, a consulté un guide, déclare que la galerie est à 57 mètres au-dessus du sol, c’est-à-dire à quatre fois la hauteur d’une maison de cinq étages.

On se repose un moment, on jette un coup d’œil sur les boutiques et les restaurants qui occupent la galerie, puis on commence l’ascension de la deuxième plate-forme.

Maintenant l’escalier monte en tournant sans cesse en spirale comme l’escalier d’une maison. On voit tout Paris et une partie de ses environs.

Parvenu au deuxième étage, Jacques déclare qu’il est un peu fatigué.

«Déjà! dit Madeleine; nous ne sommes pourtant qu’à 115 mètres.»

Comme on le voit. Mlle Madeleine est très bien renseignée.

De nouveau on se repose, de nouveau on regarde les boutiques de la galerie; Jacques insinue que l’on est monté assez haut.

«Tiens, tiens, tiens, répond sa sœur, je croyais que tu voulais monter jusqu’au sommet?

—J’ai changé d’avis, voilà tout.

—C’est que tu as peut-être peur du vertige.

—Peur, moi!...»

Piqué au vif par cette remarque, Jacques abandonne le siège où il était assis, et, résolument s’écrie:

«En route pour le troisième étage!»

Maintenant il n’y a plus d’escaliers et il faut prendre place dans l’ascenseur. La machine grimpe, grimpe, et le panorama s’étend de plus en plus.

Voici la troisième plate-forme. La vue est féerique; pourtant, Jacques éprouve une désillusion: il s’était figuré que du haut de la tour on pouvait voir la mer, et on ne la voit pas. Madeleine et lui regardent avec étonnement les voitures, qui ne paraissent pas plus grandes que des cartons à chapeau, et les piétons qui ressemblent à des Lilliputiens. A quelques mètres au-dessus de la galerie est installé le phare électrique.

«Dis donc, Madeleine, observe Jacques, si la Tour s’effondrait?...

—Eh! nous ferions un petit plongeon de 300 mètres.

—Et probablement nous n’en réchapperions pas?

—Probablement.»

Il faut redescendre. On reprend place dans l’ascenseur et l’on arrive au pied de la tour sans accident. En souvenir de leur ascension, maman achète à Jacques une jolie reproduction de la tour, à Madeleine un bracelet au fermoir duquel pend une toute petite tour en argent.