CHAPITRE III.
GOURGAUD.
Mais le véritable mémorial de Sainte-Hélène, c'est le journal particulier de Gourgaud[4], écrit, au moins pour la plus grande partie, afin de n'être lu que de lui et connu que de sa conscience, sans flatterie et même sans parti pris, presque brutal dans son rude réalisme. Seul, parmi les chroniqueurs de Sainte-Hélène, il s'est efforcé d'être vrai et, en somme, il y a réussi. Car il n'est pas d'homme qui se soit jamais peint comme Gourgaud se représente à toutes les pages de son journal. Il se donne les plus grandes peines du monde pour nous prouver qu'un être plus susceptible, plus irritable, plus hargneux, plus insupportable, n'avait jamais existé. Il surveillait son maître à la façon d'une femme jalouse. Napoléon a dit lui-même: «Il m'aimait comme on aime sa maîtresse; il était impossible.» L'Empereur disait-il que Bertrand était un excellent officier du génie, que Las Cases était un ami dévoué, appelait-il Montholon «mon fils», Gourgaud était pris d'une fureur muette, ardente, qui le torturait, et cette fureur s'épanche dans son journal. Et pourtant, par une étrange conséquence, quand il écrit sur son maître des lignes d'une rage insensée, il trace de Napoléon le portrait le plus sympathique qui en ait été fait. La vérité, c'est qu'il était là hors de son élément. En service actif, sur le champ de bataille, il eût admirablement servi son chef; c'était l'aide de camp modèle, vif, intelligent, dévoué. Mais, dans l'oisiveté de Sainte-Hélène, son énergie, privée de son emploi naturel, se retourna contre lui, usa sa force, empoisonna ses relations avec ceux qui l'entouraient. Le résultat fut que son seul bonheur était de se plaindre ou de quereller. Napoléon lui-même souffrait du même mal. Sa flamme, privée d'aliment,—pour employer une comparaison de Mme de Montholon,—le consumait, lui et ceux qui vivaient auprès de lui. Mais Napoléon disposait de tout le confort et de toutes les ressources sociales que Sainte-Hélène pouvait offrir. Les autres membres de la petite colonie avaient leurs femmes et leurs enfants. Gourgaud n'avait rien de tout cela.
Il semble que Napoléon s'était rendu compte que Gourgaud n'était pas l'homme de la situation. Primitivement il avait choisi Planat, caractère simple et dévoué, pour l'accompagner. Maitland avait remarqué, sur le Bellérophon, les larmes qui roulaient sur les joues de Planat, le premier jour où il prit place à déjeuner, en regardant son maître déchu, et ce fait avait donné à Maitland une haute opinion de son caractère. Au moment de la mort de Napoléon, Planat, toujours fidèle, se préparait à partir pour Sainte-Hélène afin d'y prendre la place de Montholon. Mais, lors de sa première désignation, Gourgaud, en l'apprenant, avait fait à l'Empereur une si furieuse scène de jalousie qu'il avait fallu substituer son nom à celui de Planat. Les vœux de Gourgaud s'étaient donc accomplis. Il était, en quelque sorte, seul avec l'Empereur; l'Empereur était sa seule ressource et, pourtant, sa susceptibilité, son mauvais caractère, lui aliénaient, chaque jour davantage, les bonnes dispositions de son maître. L'Empereur lui donnait fréquemment à entendre,—c'est son journal qui nous le laisse voir,—qu'il ferait mieux de partir, et ces avertissements deviennent de plus en plus clairs à mesure que le temps s'écoule. Enfin, il part, après avoir, d'abord, provoqué en duel Montholon. L'Empereur intervient et couvre Montholon de son autorité. Le duel était-il une comédie? On ne peut se prononcer là-dessus. Les éditeurs de son journal en sont persuadés. Cette théorie repose uniquement sur un document qu'ils impriment dans leur préface, d'après le texte original conservé dans les papiers de Gourgaud. C'est une lettre de Montholon, écrite à Gourgaud quinze jours après le cartel, dans des termes qui n'ont rien d'hostile et d'où il résulterait que le départ de Gourgaud pour l'Europe avait été imaginé ou, du moins, utilisé par Napoléon pour servir à ses propres desseins. «L'Empereur trouve, mon cher Gourgaud, écrit Montholon, que vous chargez trop votre rôle. Il craint que sir Hudson Lowe n'ouvre les yeux.» Nous avouerons que si c'était Las Cases qui publiait cette lettre, nous serions disposé à la révoquer en doute. Dans les conditions où elle s'offre à nous, nous n'avons point de raison valide pour mettre en question son authenticité. Mais pour quelle part entraient, dans le départ de Gourgaud, le drame et l'intrigue politique, pour quelle part la lassitude et la surexcitation mentale, nous ne saurions le dire. Probablement il y eut un mélange. Il est, cependant, important de remarquer que, deux mois avant cette bruyante rupture, Montholon note que l'Empereur a résolu de renvoyer Gourgaud en Europe afin d'adresser un appel au Tsar, et, suivant Montholon, le départ de Gourgaud, comme on le verra plus loin, n'est qu'une mission en Russie. D'une querelle il n'est même pas question. Évidemment, il y a là une omission imputable à la date de publication (1847). Nous croyons que la vérité était celle-ci: Gourgaud avait assez de la vie qu'il menait à Sainte-Hélène. Napoléon, de son côté, avait assez de Gourgaud. En sorte que la jalousie de Gourgaud contre Montholon,—jalousie parfaitement réelle et effective,—fut utilisée par l'Empereur pour deux objets: se débarrasser de Gourgaud et communiquer avec l'Europe par l'intermédiaire d'un officier qui était en mesure d'expliquer admirablement la situation et la politique de Longwood.
Ce qui donne de la valeur au journal de Gourgaud, ce n'est pas le portrait qu'il a tracé de lui-même, mais celui qu'il nous donne de son maître. Pourtant on est obligé de parler beaucoup de Gourgaud à l'occasion, parce qu'il est l'ombre, le repoussoir nécessaire pour éclairer le caractère de l'Empereur. Sans cette considération, nous serions vite las de ce brillant jeune officier, dévoué à son maître, mais dont une jalousie folle et déraisonnable rendait le dévouement intolérable, et en qui nous voyons surtout la victime d'un effroyable ennui. Ennui d'être à Sainte-Hélène, ennui d'être en prison, ennui d'être seul, ennui de n'être point marié, ennui de mener cette vie de cour dans un désert, avec toutes les charges et rien des splendeurs d'un palais, ennui de ne rien faire, ennui, enfin, de lui-même. Car il s'en voulait de céder à l'ennui. C'est ainsi qu'il est obligé de donner le fil à son énergie qui se rouille par des querelles, par de furieuses bouderies contre l'Empereur, par des accès de rage contre Las Cases et, quand Las Cases est déporté, par son animosité contre Montholon, apparemment parce qu'il n'y a plus que lui avec qui se quereller. En effet, Bertrand s'épuise en efforts perdus pour réconcilier les gens. La vie de Gourgaud se passe dans un long gémissement d'ennui. «Ennui, grand ennui, mélancolie», voilà ce qu'on lit à chaque page dans son journal. Une semaine pourra servir d'échantillon: «Mardi 25, Ennui, ennui! Mercredi 26, idem. Jeudi 27, idem. Vendredi 28, idem. Samedi 29, idem. Dimanche 30, grand ennui.» Et encore: «J'étouffe d'ennui.» En ce qui touche Gourgaud, le mot ennui, pourrait-on dire, résume les douze cents pages in-8o de son journal. Heureusement, ce n'est pas de Gourgaud qu'il s'agit.
Il faut avouer que nous apprenons à l'aimer davantage à mesure que nous pénétrons dans son intimité. Nous l'avons connu d'abord lorsqu'il bataillait contre sir Walter Scott. Scott donnait à entendre que Gourgaud avait joué un rôle double et servi, pour ainsi dire, d'agent au gouvernement anglais. Là-dessus, Gourgaud eut d'abord l'idée, fort naturelle, de se battre avec Scott, et, ne pouvant amener son adversaire sur le terrain, remplaça les pistolets par des brochures. Mais être l'ennemi de Scott c'est être l'ennemi de la Grande-Bretagne, et Gourgaud devint pour les Anglais une sorte de matamore à réputation équivoque. Sur les accusations portées par Scott nous ne dirons rien, parce que nous ne savons rien, et Gourgaud lui-même ne les a pas réfutées. Dans tout ce qu'il dit, il ne répond directement aux allégations de son adversaire que quand il affirme n'avoir jamais échangé un mot avec sir Hudson Lowe pendant son séjour à Longwood, et quand il met Scott au défi de produire une seule ligne de son écriture qui ne respire le plus absolu dévouement pour Napoléon. En adressant ce défi à Scott, il devait être bien sûr que son journal était en sûreté dans ses propres mains, car ce journal contenait d'innombrables passages qui n'auraient pas très bien soutenu l'épreuve demandée. Il y rapporte, également, plusieurs entrevues qu'il eut avec Lowe, lorsqu'il résidait à Longwood. Mais, à Sainte-Hélène, où trouver la vérité?
Scott assure que, «au moment de quitter l'île, Gourgaud se montra très communicatif avec sir Hudson Lowe et avec le commissaire autrichien, Sturmer, à propos des espérances secrètes et des plans dont on s'occupait à Longwood. Lorsqu'il arriva en Angleterre, au printemps de 1818, il n'observa pas plus de réserve avec le gouvernement anglais. Il le mit au courant des différents projets d'évasion qui avaient été soumis à Napoléon; il en exposa les avantages et les difficultés, avec les raisons pour lesquelles Napoléon aimait mieux rester dans l'île que risquer l'aventure.» Scott appuie ces assertions sur des documents contenus dans les archives de l'État (State Paper Office) et sur un rapport de Sturmer qui,—toujours par un effet de cette insincérité caractéristique de tout ce qui tient à Sainte-Hélène,—ne figure pas dans la collection française des rapports de Sturmer, mais qu'on trouvera, dépouillé de sa date, dans les obscures profondeurs de l'appendice de Forsyth. Nous n'avons ni la prétention ni l'envie de prononcer un jugement en cette affaire; mais nous n'admettons pas que Gourgaud, un général français honorable et distingué, qui était depuis de longues années attaché à la personne de Napoléon, allât, pour le plaisir de commettre une trahison, révéler à Lowe, à Bathurst ou à Sturmer, les secrets que son maître lui avait confiés. Nous sommes disposé à croire que, soit pour gagner la confiance de ces messieurs, soit pour s'amuser lui-même à leurs dépens, ou,—hypothèse bien plus vraisemblable,—pour détourner leurs soupçons de quelque autre chose, il les mystifiait tous et, peut-être, suivant le mot de Montholon, chargeait un peu son rôle. Lorsque nous lisons dans le rapport de Balmain: «La façon dont il accuse son maître sort de toute convenance,» ou quand Balmain nous dit qu'il voulait tuer Napoléon sur le champ de bataille de Waterloo et qu'il ne comprend pas pourquoi il ne l'a pas fait, il nous semble entendre Montholon qui l'avertit: «Vous allez trop loin, vous exagérez votre personnage!» Il a, dit le rapport officiel russe, «un ton de franchise suspect». Par exemple, nous refusons de croire qu'il eût été question de faire évader Napoléon dans un panier de linge sale ou dans un tonneau de bière ou dans une caisse de sucre ou sous la livrée d'un domestique portant un plat. Et, pourtant, telles furent, à ce qu'on nous apprend, les «révélations» de Gourgaud. Nous croyons, à travers la distance de quatre-vingts années, le voir cligner de l'œil et sourire. De même pour les dix mille livres qu'on avait fait passer à Napoléon en doublons d'Espagne. Le paquet eût été volumineux et pesant; puis, on eût vite trouvé la provenance d'une telle quantité d'argent monnayé. Nous savons exactement quel fut l'argent laissé par Napoléon lorsqu'il mourut, et il n'y avait point de doublons. C'est Gourgaud qui a frappé cette monnaie-là pour l'usage particulier d'Hudson Lowe.
Il est très possible que l'irritable officier ait, à Sainte-Hélène, laissé échapper des paroles irréfléchies, comme dit Balmain, sous l'influence de sa folle jalousie, et que, d'après le mot de Montholon, il ait un peu chargé son rôle. Mais nous sommes convaincu que ni là, ni plus tard à Londres, il ne révéla rien qui eût la moindre importance. En réalité, il reçut presque aussitôt l'ordre de quitter l'Angleterre, en raison de l'énergie et du zèle qu'il mettait à servir la cause de son maître.
Il faut cependant reconnaître que, certain jour, à Sainte-Hélène, il tint un langage au moins équivoque. Nous donnons le fait tel qu'il le rapporte. Son interlocuteur est Montchenu, le vieux royaliste qui remplit les fonctions de commissaire français. «Vous parlez à un chevalier de Saint-Louis, lui dit Gourgaud. Quelque attachement que j'eusse eu encore (1814) pour l'Empereur, rien ne m'aurait fait manquer à mon devoir envers le Roi et à ma reconnaissance envers le duc de Berry. La preuve en est que Lallemand, qui était mon ami, me crut trop attaché à ce dernier prince pour me mettre dans la confidence de sa conspiration. Après le départ du Roi, sa maison licenciée, je me suis rallié au chef des Français, car le pays était menacé d'une invasion. Je serais toujours demeuré fidèle au Roi, s'il fût resté avec l'armée, mais j'ai cru qu'il nous abandonnait. Le 3 avril, j'ai été nommé premier officier d'ordonnance de l'Empereur et c'est pour cela que je suis ici.» Des hommes qui emploient un tel langage ne peuvent pas se plaindre s'ils sont mal compris et si on les accuse de jouer un rôle double.
Gourgaud, il ne faut pas l'oublier, était estimé de tous ceux qui le connaissaient et qui n'avaient pas à vivre avec lui. Mais le trait qui gâtait tout son caractère était cette jalousie qui faisait de lui un compagnon impossible. Elle empoisonna son existence à Sainte-Hélène. Longtemps après qu'il eut quitté Sainte-Hélène, le succès de l'Histoire de la campagne de Russie par Ségur l'exaspéra et le poussa à publier une vaine et haineuse critique du livre. Le gros volume de Gourgaud est loin d'avoir atteint à la réputation durable de l'ouvrage qu'il est censé juger. Ceux que sa jalousie n'a point touchés l'estimaient fort. Lowe, par exemple, l'a toujours considéré et représenté comme un brave et loyal soldat qui suivait son Empereur dans l'adversité, sans jamais prendre part aux taquineries et aux plaintes. Jackson lui rend le même témoignage. «C'est, dit Sturmer, un officier brave et distingué, mais ce n'est pas un courtisan;» et ces mots le résument exactement. C'était si peu un courtisan que les façons d'agir des courtisans l'irritaient. Quand Las Cases s'écrie, en écoutant un récit militaire de Napoléon: «C'est plus beau que l'Iliade!» Gourgaud laisse échapper, de manière à être entendu, une exclamation ironique qui vaut le «Fudge!» de Burchell dans le Vicaire de Wakefield. Il est vrai que le récit dicté à Las Cases avait reçu de lui sa forme littéraire. Aussi Gourgaud fait-il cette remarque railleuse: «Quant à moi, je vois bien qui est Achille, mais je ne conçois pas Las Cases en Homère.» Il est si réfractaire à ce genre d'effusion que Napoléon renonce à lui montrer ses compositions et les réserve au jugement, infiniment moins redoutable, de Las Cases. Il avait vu le côté brillant d'une cour aux Tuileries, à une époque où il avait d'autres sujets de réflexion que la faveur, plus ou moins prononcée, de tel ou tel courtisan. Maintenant il en voit le côté déplaisant et son unique occupation d'esprit est de comparer la bienveillance qu'on montre aux autres avec la froideur qu'on lui témoigne à lui-même. Il devient de plus en plus grognon et, par suite, sa compagnie est de moins en moins agréable. Voici un exemple. Napoléon demande quelle heure il est. «Dix heures, Sire.»—«Ah! comme les nuits sont longues!»—«Et les journées, Sire!» A la fin, Napoléon lui dit franchement: «De quel droit trouvez-vous mauvais que je ne voie que Montholon, que je dîne avec lui? Vous êtes triste et ne savez que vous plaindre. Que m'importe que vous soyez triste! Quand je vous vois, ne le paraissez pas.»
Et, quoique nous ne puissions blâmer Gourgaud d'être mélancolique, nous croyons que Napoléon avait raison. Dans une société formée de quatre hommes, dont l'un méritait, à tout le moins, les soins et les égards dus à un convalescent qui relève d'une chute terrible, il aurait dû y avoir un effort soutenu, dans l'intérêt de tous, pour combattre le découragement. Gourgaud ne fit aucun effort de ce genre. Il était l'incarnation de la susceptibilité atrabilaire, et il ne pouvait comprendre pourquoi on n'était pas enchanté de sa maussade société. Un chevalier de la Triste Figure était une aggravation insupportable au vide affreux, à la désespérance de Sainte-Hélène. Plus d'une fois, au milieu d'une conversation, les larmes de Gourgaud déconcertèrent l'Empereur. «Je pleure» est une phrase qui revient fréquemment dans le Journal.
Gourgaud ne s'en tint pas à la mélancolie passive: il passa à la tracasserie agissante. A la moindre occasion, il détaillait ses services et ses droits, en guise de préface,—ou de conclusion,—à un exposé sans fin de ses griefs et de ses doléances. Bertrand eut beaucoup à souffrir de ces sortes de confidences; il les endura avec une patience exemplaire. La façon dont Gourgaud comprenait une «conversation» avec Bertrand est caractérisée dans ces lignes extraites du Journal: «Il parle de ses ennuis, moi des miens.» Mais le grand-maréchal finit par dire à Gourgaud que, même dans ces conditions de réciprocité, il ne pouvait se laisser tourmenter par les lamentations de son jeune collègue. Un des grands exploits de Gourgaud consistait en ce qu'il avait sauvé la vie de Napoléon à la bataille de Brienne. On croyait,—du moins c'est Warden qui le prétend,—que Gourgaud avait fait graver sur son épée un récit de l'aventure. Jusque-là tout allait bien, mais Napoléon entendait trop souvent parler de cet incident; en sorte que la scène suivante se produisit. Gourgaud: «Je n'ai point fait écrire sur mon sabre que je vous avais sauvé la vie, et cependant, j'ai tué un houzard qui se précipitait sur Votre Majesté.» Napoléon: «Je ne m'en souviens pas.» Gourgaud: «Les bras m'en tombent!» Là-dessus, le pauvre Gourgaud fulmine. L'Empereur met fin à cette explosion de mauvaise humeur en disant que Gourgaud est un brave jeune homme, mais qu'il est étonnant qu'avec tant de bon sens il soit aussi enfant. Oui, Gourgaud avait du bon sens. En ce qui touche les disputes avec sir Hudson Lowe, son bon sens est admirable de clairvoyance. A propos d'une lettre de plainte, il déclare hardiment que «moins on écrira au sujet du boire et du manger, mieux on fera: car ces mesquineries frisent le ridicule». Un autre jour, parlant de l'Empereur, il dit: «Il travaille à répondre à lord Bathurst, mais on ne peut rien rétorquer de noble sur la question de mangeaille.» Il proteste contre le gaspillage des domestiques à Longwood et fait cette observation, pleine de justesse et de vraie dignité: «Dans notre position prendre le moins possible est ce qu'il y a de mieux.»
Sur la situation générale il s'exprime avec sagesse et avec un sentiment très sûr de l'attitude qui eût convenu à Napoléon: «Je trouve que le seul système que l'Empereur puisse suivre est non pas d'injurier Hudson Lowe mais de ne pas se lier avec lui. Il ne serait pas digne à Sa Majesté d'être à tu et à toi avec ce personnage. La position de l'Empereur est si affreuse que le seul moyen de soutenir sa dignité est de paraître résigné et de ne pas faire un pas pour obtenir tel ou tel changement dans les restrictions; il nous faut tout supporter avec résignation. L'Empereur eût-il toute l'île à lui, ce ne serait rien, comparé à ce qu'il a perdu.» Plût au ciel que Napoléon eût suivi ce conseil!
La petite cour de Longwood n'était pas, et ne pouvait former, pour bien des raisons, une heureuse famille, mais elle aurait pu être un peu plus heureuse qu'elle n'était. Elle ne pouvait être heureuse, d'abord,—cela va sans dire,—à cause du prodigieux changement de fortune. Mais, en second lieu, comment cette petite troupe de Parisiens aurait-elle conservé sa bonne humeur, échouée ainsi, comme une compagnie de mouettes mutilées, sur ce rocher des mers tropicales? On avait choisi Sainte-Hélène parce que c'était très loin, et c'est précisément pour cela qu'un tel séjour devait blesser toutes les habitudes, révolter tous les instincts, choquer tous les goûts de ces mondains. Point d'espace, pas de société, pas d'amusement. Rien qu'une pauvre boutique; encore le gouverneur avait-il défendu qu'on leur y donnât rien à crédit. Tout pesé, ils supportèrent une destinée qui eût semblé pénible à quiconque, et qui, pour eux, était vraiment atroce, avec force d'âme et philosophie.
Ils eussent moins souffert sans les jalousies qui hantent une cour. Dans cette petite cour, où il n'y avait ni fortune ni places à distribuer, il n'y avait qu'une seule distinction possible, une seule consolation à espérer: la faveur de l'Empereur. Seule, elle créait des rangs et donnait de la considération. De là des rivalités, des colères, des larmes. Bertrand s'en était vite aperçu. «Sa Majesté, disait-il en avril 1816, est victime d'intrigants. Longwood est un séjour affreux par toutes ces tracasseries.» Bertrand, d'ordinaire, se console par l'idée qu'au fond l'Empereur est juste, que les intrigants peuvent bien prendre le dessus pour un moment, mais qu'il finit toujours par revenir à une saine appréciation. Les rivalités commencèrent le soir même de l'arrivée à Sainte-Hélène. Dans l'étroite demeure de Napoléon, il n'y avait place que pour un seul compagnon, et il choisit Las Cases, simple connaissance de la onzième heure, si l'on peut dire. Aussitôt Las Cases devint l'ennemi du genre humain... représenté par ses collègues de Longwood. Ils le détestèrent jusqu'au jour où il fut déporté; ce jour-là, ils lui sautèrent au cou et lui pardonnèrent.
Alors, ce fut la rivalité de Gourgaud et de Montholon jusqu'au moment où, à son tour, Gourgaud s'éloigna. Puis, quand deux sur les quatre eurent disparu, il y eut une sorte de paix entre les deux survivants; mais nous devinons que la préférence accordée à Montholon n'est pas sans causer quelque chagrin à Bertrand.
Un autre sujet de discussions, c'était l'argent. Ils spéculaient sur les prétendus trésors de l'Empereur comme des héritiers qui flairent des richesses cachées dans la chambre mortuaire d'un avare. Il a donné tant à celui-ci; ce n'est pas vrai. Il donne double pension à celui-là; non, le fait est faux. Comment cet autre paye-t-il pour son luxe et pour les toilettes de madame? Ils se torturent, eux et les autres, avec des problèmes de ce genre. L'Empereur, avec toute la malignité d'un oncle à succession, encourage ces conjectures: «Je n'ai personne, dit-il, à qui je puisse léguer mon argent, si ce n'est mes compagnons». Cette question d'argent a beaucoup à voir dans les jalousies furieuses de Gourgaud. Il le prend de haut, déclare qu'il n'acceptera rien de l'Empereur, mais il descend de son piédestal et accepte les bienfaits de Napoléon. Tout le long d'un volume se déroule, dans toutes ses vicissitudes, l'histoire de la pension de Mme Gourgaud mère. Gourgaud ne sollicitera pas de pension pour elle; il en sollicite une; il ne l'acceptera pas; il l'acceptera; et ainsi de suite. Si bien qu'à la fin le lecteur demeure perplexe, ne sachant si la mère de Gourgaud, au milieu de ces susceptibilités et de ces délicatesses, toujours réveillées et toujours surmontées, a jamais touché quelque chose. En tout cas, elle devint,—elle et sa pension,—un cauchemar pour Napoléon, irrité de cet excès de sollicitude chez son serviteur pour la mère qu'il avait laissée derrière lui en Europe. Gourgaud, il est vrai, faisait prendre l'air à son amour filial un peu plus souvent qu'il n'aurait fallu, et c'est ce qui agaçait l'Empereur. D'abord Napoléon supposait, et non sans raison peut-être, que le retour périodique du nom de Mme Gourgaud avec une allusion à sa situation gênée était un appel indirect à sa générosité; or il était disposé à être généreux à condition qu'on ne l'en pressât point: c'est pourquoi il finit par donner, mais avec mauvaise humeur et mauvaise grâce.
En second lieu, cet excellent fils causa quelque ennui par la description couleur de rose qu'il donnait à ses parents, pour les réconforter, de Sainte-Hélène et de tout ce qui s'y passait. Ces pieux mensonges étaient lus par Lowe, ou par Bathurst, quelquefois par l'un et l'autre, et les remplissaient de joie, car ils donnaient le plus positif des démentis aux doléances de Napoléon. De là la curieuse affection de Bathurst et de Lowe pour Gourgaud. Ce fait, on le conçoit, devait singulièrement déplaire à Napoléon. En troisième lieu, l'Empereur ne pouvait souffrir que quelqu'un qui lui était dévoué le fût, en même temps, à quelqu'un d'autre. Il lui fallait un attachement exclusif, absorbant. La femme de Bertrand et la mère de Gourgaud le choquaient. «Vous êtes fou de tant aimer votre mère, disait l'Empereur à Gourgaud. Quel âge a-t-elle?—Soixante-sept ans, Sire.—Parbleu, vous ne la reverrez plus: elle mourra avant que vous ne retourniez en France.» Gourgaud pleure.
Mais la brutalité de Napoléon n'était que l'expression passagère de son mécontentement à la pensée d'un dévouement qui, pensait-il, devait être tout à lui. Napoléon ne s'en cachait point; il l'avoua à Montholon: «Il y a toujours une affection dominante; or, je veux être, pour qui j'aime et honore de ma confiance, cette affection dominante; je ne veux pas de partage.» En d'autres occasions, il était encore plus franc: «Les princes, dit-il, n'aiment que les gens qui leur sont utiles, et seulement pendant qu'ils le sont.» Il dit encore à Gourgaud: «Après tout, je n'ai d'affection que pour ceux qui peuvent m'être utiles et aussi longtemps qu'ils peuvent m'être utiles.» Ses serviteurs connaissaient bien l'existence de ce principe chez Napoléon. Bertrand, dans un moment d'irritation, confie à Gourgaud une étonnante découverte qu'il a faite: depuis quelque temps il s'est aperçu que l'Empereur est un égoïste. «Il n'aime que ceux dont il attend quelque service.» Un autre jour, il va plus loin: «L'Empereur est ce qu'il est, mon cher Gourgaud; nous ne pouvons changer son caractère.... C'est ce caractère-là qui est cause qu'il n'a pas d'amis, qu'il s'est fait tant d'ennemis et, qu'enfin, nous sommes à Sainte-Hélène. C'est aussi pour cela que ni Drouot ni ceux qui étaient à l'île d'Elbe, ni d'autres que nous (Mme Bertrand et lui) n'ont voulu le suivre ici.» Bertrand avait raison de dire que Napoléon n'avait pas d'amis, car les amis de sa jeunesse étaient morts et aux jours de sa puissance il s'était refusé cette consolation et cette force. «Je me suis fait des courtisans, disait-il, je n'ai jamais eu la prétention de me faire des amis.» La conception qu'il se faisait de son pouvoir, de son impérial isolement, était incompatible avec l'idée d'une amitié ordinaire. Et maintenant, par un triste et inévitable retour, à l'heure où il voulait des amis, il ne trouvait plus que des courtisans. Péniblement, laborieusement, il s'efforçait de retrouver cet art qu'il avait oublié, de gagner des amis. Il était juste et conforme à la nature des choses qu'il ne réussît qu'à moitié.
Ce n'est pas un trait sympathique dans le caractère de Napoléon que cette âpreté avec laquelle il exigeait le renoncement à toute affection humaine, à tout intérêt humain. Il n'y a qu'un Messie qui puisse en demander autant. Napoléon, lui aussi, entendait que ses serviteurs «quittassent tout pour le suivre». Mais il faut pardonner beaucoup à un égoïsme résultat inévitable d'une adulation qui lui avait montré si longtemps le monde à ses genoux.
Quoique Gourgaud eût beaucoup à souffrir,—surtout des tortures qu'il s'infligeait à lui-même,—nous sentons, par son récit même, que la balance est en sa faveur, et de beaucoup, et qu'il fit souffrir bien davantage ses compagnons, Napoléon plus que tous les autres, si cette expression peut s'appliquer à lui.
Car, nous l'avons dit, la réelle valeur du livre de Gourgaud n'est pas dans le portrait, si intéressant qu'il soit, qu'il a tracé de lui-même. Ce qui est profondément intéressant, c'est l'aspect nouveau qu'il nous découvre du caractère de Napoléon. C'est aussi le fidèle compte rendu des paroles de Napoléon dans leur nudité robuste. Si nous nous attardons si longtemps avec Gourgaud, ce n'est pas à cause de Gourgaud, c'est à cause de Napoléon. Napoléon est le corps et Gourgaud est l'ombre. Nous nous figurons avoir une idée très exacte du caractère moral de Napoléon: personnel, dominateur, violent, etc. Mais, dans ce livre, un nouveau Napoléon nous apparaît: un Napoléon inconnu, contraire à nos idées préconçues, un Napoléon que nous n'avions encore pu soupçonner que chez Rapp et chez quelques autres. Rapp, le plus indépendant, le moins courtisan de tous les généraux de Napoléon, et qui, en sa qualité d'aide de camp, était sans cesse à ses côtés, parle ainsi de son maître: «Beaucoup de gens dépeignent Napoléon comme un homme violent, dur et emporté; c'est qu'ils ne l'ont jamais approché. Sans doute, absorbé comme il l'était par les affaires, contrarié dans ses vues, entravé dans ses projets, il avait ses impatiences et ses inégalités. Cependant, il était si bon et si généreux qu'il se fût bientôt calmé; mais, loin de l'apaiser, les confidents de ses ennuis ne faisaient qu'exciter sa colère.»
L'austère et honnête Drouot maintint toujours, lorsqu'il était à l'île d'Elbe, que les colères de Napoléon étaient des colères à fleur de peau: «Je l'ai toujours trouvé, dit son secrétaire particulier, bon, patient, indulgent.» On pourrait, à ces témoignages, en ajouter d'autres d'origine moins sûre. Mais Gourgaud était, certainement, un des confidents dont parle Rapp. Il se représente lui-même, sans en avoir conscience, comme revêche, boudeur et susceptible au dernier degré, tandis que nous voyons Napoléon patient, doux, d'humeur égale, s'efforçant de calmer son atrabilaire et irritable aide de camp avec les manières tendres d'une mère qui cherche à apaiser un enfant volontaire. Une fois, même, il appelle Gourgaud un enfant. Gourgaud, là-dessus, prend feu. «Moi, un enfant! J'ai bientôt trente-quatre ans! J'ai dix-huit ans de service, treize campagnes, trois blessures! Et il m'est bien dur, après tout ce que j'ai fait uniquement par attachement, d'être traité ainsi! M'appeler enfant, c'est me dire que je suis une bête.» Il épanche sur l'Empereur ce flot, ce torrent de paroles furieuses.
Le Napoléon de nos anciennes idées aurait ordonné à un subordonné qui lui parlait sur ce ton de quitter la chambre avant qu'il eût fini une phrase. Que fait le Napoléon vrai? Laissons parler Gourgaud lui-même. «Enfin je suis très en colère. L'Empereur cherche à me calmer; je me tais. Nous passons au salon. Sa Majesté veut jouer aux échecs, mais elle pose les pièces de travers. Elle me parle avec douceur: «Je sais bien que vous avez commandé des batteries, des troupes, mais vous êtes encore bien jeune.» Je ne réponds que par un silence triste.» Qu'on l'accuse d'être jeune, c'est un affront trop cruel pour que Gourgaud puisse l'endurer. Voilà bien notre Gourgaud tel que nous commençons à le connaître. Mais est-ce là le Napoléon qu'on nous avait enseigné? Il ne menace, il n'anéantit pas son écuyer en révolte, mais il s'efforce d'adoucir, de calmer, de persuader.
Il n'y avait personne à Sainte-Hélène qui eût plus à souffrir, dont la patience fût mise à plus rude épreuve que l'Empereur, personne que sa vie antérieure eût plus mal préparé à ce genre de contrariétés. Et pourtant, nous fermons le volume de Gourgaud sous l'impression que peu d'hommes auraient supporté avec autant de mansuétude un serviteur aussi irritant. Quelquefois il est touché au vif, si bien qu'il ne peut s'empêcher de faire ressortir l'inégalité de leurs fardeaux. Gourgaud parle de ses «chagrins». L'Empereur se tourne vers lui avec un accent d'émouvante sincérité: «Vous avez des chagrins, vous! Et moi! que de chagrins j'ai eus! que de choses j'ai à me reprocher! Vous n'avez rien à regretter.» Puis: «Croyez-vous que, lorsque je m'éveille la nuit, je n'aie pas de mauvais moments, quand je me rappelle ce que j'étais et où je suis à présent?»
Un autre jour Napoléon propose un remède, ou, du moins, un palliatif aux humeurs noires de Gourgaud, et il est probable que jamais traitement plus bizarre n'a été prescrit pour une maladie morale ou intellectuelle. Que le général se mette à traduire en français l'Annual Register: «Vous devriez traduire l'Annual Register; cela vous donnerait une immense réputation.» A quoi l'infortuné Gourgaud répond: «Sire, ce journal a du bon, mais....» Et c'est ainsi qu'il esquive cette glorieuse tâche. C'est là, à notre avis, un des rares incidents comiques de la vie à Sainte-Hélène. Quelquefois l'Empereur bâtit des châteaux en Espagne pour remonter le moral de son lugubre compagnon. En Angleterre, «où nous serons avant un an», Napoléon trouvera dans le monde de la Cité une femme pour Gourgaud, avec une fortune d'environ trente mille livres. Il ira voir les heureux époux et s'amusera à chasser le renard. Napoléon pense souvent à cette question d'un bon mariage pour Gourgaud: tantôt c'est un mariage anglais, tantôt un mariage français, tantôt un mariage corse; mais toujours avec une belle dot.
Ce que ce livre révèle, c'est, nous le répétons, la patience, la résignation de Napoléon dans ses longues souffrances. Les exemples de l'indiscipline et de l'insolence de Gourgaud sont innombrables. Un jour l'Empereur lui ordonne de faire une copie d'une lettre au sujet de ses plaintes, que l'on devait envoyer sous la signature de Montholon. «Je ne suis pas le copiste de M. de Montholon,» répond Gourgaud. L'Empereur dit, avec raison, que c'est lui manquer de respect et Gourgaud veut bien reconnaître qu'il en a été mal à l'aise toute la nuit. Quand Las Cases quitte Sainte-Hélène, Napoléon lui écrit une lettre que Gourgaud trouve trop amicale. Irrité des critiques et de l'air mécontent de Gourgaud, Napoléon signe: «Votre dévoué», Gourgaud éclate. L'Empereur l'invite à jouer aux échecs et lui demande pourquoi il est si fâché. «Sire, j'ai un grand défaut, c'est d'être trop attaché à Votre Majesté. Ce que j'ai dit ne m'est pas dicté, comme on le suppose, par la jalousie.... Mais j'ai cru de mon devoir de vous dire que cette lettre n'était pas digne de vous.... Eh! grand Dieu! mon pauvre père était un bien trop honnête homme; il m'a élevé dans des principes par trop sévères d'honneur et de vertu. Je vois bien que dans ce monde il ne faut jamais dire la vérité aux souverains, et que les intrigants et les flatteurs sont ceux qui réussissent le mieux. C'est Tartufe, Votre Majesté elle-même le reconnaîtra.» Napoléon reprend, avec un mélange de lassitude et d'émotion: «Eh! que voulez-vous? qu'il me trahisse? Eh! mon Dieu, Berthier, Marmont, que j'avais comblés, comment se sont-ils conduits?... Il faudrait que les hommes fussent bien scélérats pour l'être autant que je le suppose.» La scène s'envenime et laisse Gourgaud, pour longtemps, dans une si infernale disposition d'esprit que l'Empereur, fatigué de ces perpétuelles explosions de mauvais caractère, est forcé de s'enfermer dans sa chambre. En l'apprenant, Gourgaud, pour détendre la situation, n'imagine rien de mieux que d'envoyer un cartel à Montholon. Tout va de mal en pis jusqu'au moment où Gourgaud adresse des remontrances à l'Empereur sur la double pension accordée à Montholon. Napoléon fait remarquer que Montholon a une femme et une famille, tandis que Gourgaud n'en a point. Gourgaud continue à se plaindre. A la fin Napoléon perd patience et dit nettement qu'il préfère Montholon à Gourgaud. Oh! alors, c'est une tempête. Les larmes étouffent Gourgaud. «Il fallait que les maréchaux qui m'ont distingué fussent insensés...», et ainsi de suite. «C'est, répond l'Empereur, qu'ils vous ont vu brave et actif sur le champ de bataille.» Ils ne vous ont pas vu,—sous-entend-il,—tel que vous êtes en ce moment. Tout ce que le lecteur peut conclure du récit de Gourgaud, c'est qu'il eût fallu que Montholon fût un bien désagréable compagnon pour n'être pas préférable à un tel homme. Et les fatigantes scènes continuent sans interruption: l'Empereur, patient et affectueux, l'aide de camp maussade, irritable, et quelquefois insolent.
Un jour, par exemple, il dit: «Oui, sire, pourvu que l'histoire ne dise pas: «La Franco était déjà bien grande avant Napoléon, mais elle fut morcelée après lui.» Cette apostrophe ne réussit pas à faire perdre à son maître le sang-froid. Une autre fois, après une ennuyeuse discussion, l'Empereur lui dit, avec bonhomie, d'aller se coucher et de se calmer. A quoi Gourgaud répond que, s'il n'avait pas plus de philosophie et de force d'âme que Napoléon, il ne passerait pas la nuit. Quelques semaines après cette belle affirmation, il montre sa philosophie et sa force d'âme en prévenant Bertrand que sa patience est à bout et qu'il est absolument obligé de souffleter Montholon.
Un autre jour Napoléon a laissé échapper quelques paroles de découragement: «Moi, quoique j'aie encore de longues années de vie, je suis mort. Quelle position!»—«Oui, Sire, dit Gourgaud sur un ton de franchise protectrice, elle est horrible. Il aurait mieux valu mourir avant de venir ici, mais, y étant venu, il faut avoir le courage de supporter la situation. Ce serait mourir si ignominieusement que de mourir à Sainte-Hélène!» L'Empereur, en guise de réponse, fait demander Bertrand, dont la société sera un peu moins cruelle. Un autre jour encore l'Empereur se plaint: «Quel ennui! quelle croix!» Gourgaud est prêt à lui offrir la compassion d'un être supérieur. «Cela me fait de la peine, à moi, Gourgaud, de voir réduit à cela l'homme qui a commandé à l'Europe.» Mais, en cette circonstance, il garde l'expression de sa pitié pour son journal.
Tout cela nous semble presque incroyable avec les idées préconçues que nous nous sommes faites de Napoléon, et, comme c'est à lui seul que nous avons affaire, nous multiplions ces citations dans le but unique de montrer les incessantes vexations, les perpétuels coups d'épingle qu'il avait à endurer de la part de ses propres amis, et la patience, la douceur inattendue avec lesquelles il supporta l'épreuve.
Ses compagnons, il faut l'avouer, n'étaient pas pour le soutenir et le consoler. Bertrand était absorbé par sa femme; Montholon n'était ni très capable de le comprendre ni très digne de sa confiance; Las Cases, causeur habile et intelligent, ne servait qu'à attiser la jalousie des autres; Gourgaud était à peu près intolérable. Napoléon avait à tirer d'eux le meilleur parti possible, à les calmer, à les remonter, à faire des visites à Mme Bertrand, des cadeaux à Mme de Montholon, à trouver pour Gourgaud quelque travail d'histoire ou de mathématiques qui lui occupât l'esprit. Sinon l'Empereur s'efforce humblement de le remettre en meilleure humeur. Six semaines avant la crise finale il vient près de son maussade serviteur et, comme celui-ci l'admet, s'évertue à faire l'aimable. Il lui tire les oreilles: on sait que c'est chez lui le signe le plus marqué de bonne humeur et d'amitié: «Qu'avez-vous pour être si triste? De la gaieté, Gorgo, Gorgotto, nous ferons bientôt un ouvrage ensemble, mon fils Gorgo.» Gorgo, Gorgotto ne nous dit pas comment il reçut ces avances. Le lendemain, cependant, revient la même adjuration presque piteuse: Gorgo, Gorgotto, mon fils....
Quelquefois, il est vrai, Gourgaud note que l'Empereur semble froid ou mal disposé. Mais on en aperçoit généralement la cause dans quelque nouvelle grave qui l'absorbe, ou dans quelque incartade du chroniqueur lui-même, ou dans une allusion qu'il a laissé tomber. D'ailleurs, ces occasions sont rares, et nous les devinons simplement par l'impression malveillante de Gourgaud, non par quelque preuve matérielle de la colère impériale. Il y a, pendant les derniers jours, certain malentendu qui ne vaut la peine d'être remarqué que parce qu'il montre à quel point Gourgaud cherchait les malentendus. «Je mourrai, dit Napoléon, et vous vous en irez.» Le général croit entendre: «Vous vous en rirez.» Et il voit là une admirable occasion pour entrer dans une vertueuse colère: «Quoique Votre Majesté me traite bien durement d'habitude, ce qu'elle dit là, aujourd'hui, est par trop fort!» Alors, il y a une explication, et le plumage hérissé se calme pour un instant. Ainsi va cette existence de chien et chat. Tout ce que dit Napoléon, tout ce qu'il fait, devient un grief. Après que Las Cases est parti, il y a du Montholon derrière tout ce qui arrive; les Montholon sont la source de tous les maux. Rien de plus fatigant, de plus irritant, que ce réquisitoire éternel à contre-sens. Aussi le lecteur accueille-t-il avec joie la catastrophe inévitable. Après l'une de ces scènes où Gourgaud—nous le voyons d'après son récit—a tous les torts de son côté, il prie Bertrand d'«organiser son départ». Et, pourtant, il tarde. Avant de partir, il faut qu'il provoque en duel Montholon, et, Mme de Montholon étant tout près d'accoucher, il craint de l'agiter. Cependant, une semaine après la demande à Bertrand, l'enfant vient au monde. Ce jour-là même, Gourgaud déclare à Bertrand que le moment est venu de provoquer Montholon. Il y a neuf ans qu'il est avec l'Empereur (ici suit l'inéluctable état de services), et on le sacrifie aux Montholon. «Ah! maréchal, l'Empereur a été un grand général, mais quel cœur dur!» Pourtant, il attend une semaine. Puis, il a une audience de Napoléon, auquel il fait part de ses intentions homicides, et, lui montrant sa tête: «Voilà mes cheveux que je n'ai pas coupés depuis plusieurs mois; je ne les couperai qu'après m'être vengé.» L'Empereur lui dit: «Si vous menacez Montholon, vous êtes un brigand!» Il m'appelle assassin! «Voyons, si vous vous battez il vous tuera.—Sire, j'ai toujours eu pour principe qu'il vaut mieux mourir avec honneur que de vivre dans la honte!» Sa Majesté me demande ce que je veux.... «Passer avant Montholon?... Me voir deux fois par jour?» Aigri, je répète qu'un assassin, un brigand, ne doit rien demander. Alors, l'Empereur fait des excuses: «Je vous prie d'oublier mes expressions.» Je me sens faiblir et consens à ne pas provoquer Montholon, si l'Empereur veut m'en donner l'ordre par écrit. Mais, dans des phrases confuses, il explique qu'il est décidé à quitter Sainte-Hélène. L'obscurité du récit est imputable, probablement, à ce fait, déjà discuté plus haut, que le départ de Gourgaud était dû à des causes d'ordre divers. Il était impossible qu'il continuât à vivre à Sainte-Hélène sur le pied où il s'était mis. Il s'était rendu désagréable à l'Empereur, et l'Empereur était pour lui la cause de mille tourments. Et, pourtant, quoiqu'il partît dans ces conditions et pour ces motifs, il allait servir d'agent à l'Empereur en Europe. Nous devinons vaguement, à travers ces lignes embarrassées, qu'on craint qu'il ne soit soupçonné d'être envoyé en mission; qu'il doit donner pour raison de son départ l'état de sa santé et produire, à cet effet, un certificat d'O'Meara. Napoléon lui dit adieu. «C'est la dernière fois que nous nous voyons.» Pourtant, ils doivent se rencontrer encore. Gourgaud, ne recevant pas l'ordre écrit, provoque Montholon. Avec la comique inconscience qui le caractérise, il envoie, avec le cartel, un fusil et six louis qu'il avait empruntés à son ennemi. Montholon répond qu'il a donné sa parole d'honneur à son maître de ne pas se battre dans les circonstances actuelles. Alors, Gourgaud, de nouveau, se replie. A qui cet homme extraordinaire va-t-il demander avis? A Lowe, et celui-ci répond que les uns croiront que le général s'en va parce qu'il en a assez, les autres parce qu'il a une mission. Sur quoi Gourgaud demande qu'on le traite avec la dernière rigueur, et retourne à Longwood pour écrire une lettre à Napoléon, où il lui demande la permission de partir pour raison de mauvaise santé. L'Empereur accorde la permission sollicitée et exprime, avec une gravité imperturbable, le regret de voir que la maladie de foie endémique dans l'île (maladie qu'il était, pour des raisons faciles à comprendre, décidé à s'attribuer à lui-même) eût fait une nouvelle victime. Il reçoit Gourgaud encore une fois. Celui-ci raconte, quoique d'une façon fort incomplète, on le sent, ce qui se passa entre eux. L'Empereur lui ordonne de voir la princesse Charlotte, sur la bienveillance de laquelle il comptait. Il est bon de remarquer,—et ceci peut servir à faire juger des difficultés qu'on rencontre lorsqu'on veut chercher la vérité à Sainte-Hélène,—qu'au moment où Napoléon est censé prononcer ces paroles, il connaissait depuis plusieurs jours la mort de la princesse. Il prophétise: «Je vous vois incessamment commander l'artillerie contre les Anglais.... Dites bien en France que je déteste toujours ces coquins, ces scélérats.» C'était sa façon de commenter les instructions dictées la veille par lui, et où il disait: «J'ai toujours eu une haute estime de la nation anglaise; malgré le martyre que ses ministres m'imposent, mon estime reste au peuple anglais.» Au moment où son visiteur prend congé, il lui donne une petite tape sur la joue. «Nous nous reverrons dans un autre monde. Allons, adieu.» Gourgaud l'embrasse en pleurant, et ainsi finissent les curieuses et pénibles relations de ces deux hommes. Une autre source nous apprend que la veille de ces adieux, l'Empereur dicta à Montholon une longue lettre où il essayait de toucher l'Empereur de Russie, probablement pour servir à la mission de Gourgaud. Nous reviendrons plus tard sur ce document. Napoléon donna aussi à Gourgaud des instructions précises sur la conduite qu'il devait tenir en arrivant en Europe. Le général devait emporter certaines notes dans la semelle de ses souliers; il devait remettre des cheveux de l'Empereur à Marie-Louise. Il n'y a rien de très frappant ni de particulièrement confidentiel dans le document confié à Gourgaud. Les véritables secrets furent dits, sans doute, de vive voix.
Il y avait l'inévitable question d'argent: l'argent toujours offert et toujours refusé, et toujours aussi le résultat final qui reste dans l'ombre. Gourgaud va donc se rendre au milieu des Gentils; il réside chez Jackson; il dîne avec Lowe et les commissaires, se plaint de Napoléon, fait des révélations grotesques, en un mot, «charge» son personnage. Nous apprenons par Montholon que, durant tout ce temps, il est en communication secrète avec Longwood, où il fait connaître le résultat de ses conversations avec Sturmer et Balmain. Après un mois de cette existence, il s'embarque, avec les bénédictions de ses nouveaux amis, avec des lettres de recommandation de Montchenu, avec une bonne somme d'argent prêtée par Lowe, et avec les instructions secrètes de Napoléon dans la semelle de ses souliers: fin caractéristique de cet orageux exil.