CHAPITRE IV.

LA DÉPORTATION.

Si c'était possible, nous voudrions ignorer tout ce qui a été écrit sur ce sujet: car c'est une lecture particulièrement pénible pour un Anglais. Il ne peut s'empêcher de regretter que son gouvernement se soit chargé de la garde de Napoléon, et, plus encore, que cette tâche ait été remplie dans un esprit aussi méprisable et par d'aussi malencontreux agents. Si Sainte-Hélène rappelle de cruels souvenirs aux Français, bien plus cruels encore sont ceux que ce nom éveille parmi nous.

Peut-être ne sommes-nous pas aujourd'hui en état de juger impartialement la situation telle qu'elle se présentait en 1815 au gouvernement britannique. Ce gouvernement était à la tête de la coalition qui avait réussi, par deux fois, à renverser Napoléon. Il en avait coûté à la Grande-Bretagne, si l'on en croit les chiffres donnés par les dictionnaires de statistique, plus de huit cents millions de livres[5] pour envoyer Napoléon à l'île d'Elbe. Son retour avait encore coûté à l'Angleterre des millions, sans compter l'horrible ébranlement donné au système nerveux de l'Europe. Le coût de ces guerres en existences humaines ne pourra jamais être évalué au juste: probablement le total monterait à plusieurs millions. Le premier et le principal but des Alliés—c'était leur devoir envers les nations qui avaient fait de si grands sacrifices!—était donc de mettre Napoléon dans l'impossibilité absolue de s'échapper une seconde fois. Nous pensons, quant à nous, que jamais, quoi qu'il pût arriver, Napoléon n'aurait vaincu de nouveau l'Europe. Son énergie était à bout, et la France, de son côté, était épuisée pour le temps qu'il lui restait à vivre. Mais les Alliés n'en pouvaient rien savoir et, s'ils avaient adopté cette manière de voir, ils eussent été répréhensibles.... En tout cas, Napoléon, bien portant ou malade, actif ou non, eût été, si on lui avait laissé la liberté, un dangereux point de ralliement pour toutes les forces révolutionnaires de l'Europe.

Nous pouvons donc considérer comme admis et comme démontré que Napoléon ne pouvait plus garder sa liberté de mouvement et d'action. Dure nécessité pour lui; mais n'avait-il pas été dur, lui aussi, pour le monde? En un sens, c'était le plus magnifique hommage qu'on pût lui rendre.

Napoléon se remit lui-même aux mains de la Grande-Bretagne, et les Alliés exprimèrent le désir que la Grande-Bretagne fût responsable de sa personne. Dans quel esprit notre gouvernement accepta-t-il cette mission? «Nous voudrions, écrit lord Liverpool à lord Castlereagh, secrétaire d'État aux Affaires étrangères, que le roi de France fît fusiller ou pendre Bonaparte: ce serait la meilleure façon de terminer l'affaire.» Pour rendre son idée plus claire, voici comment il l'expose à Eldon[6]: «De deux choses l'une: ou Napoléon doit reprendre son caractère primitif de sujet français, ou il n'est rien du tout et il a conduit ses expéditions à la manière d'un outlaw, d'un proscrit, qui est en dehors de la société, en dehors des lois, hostis humani generis.» Le dilemme qui se présentait, apparemment, au choix de lord Liverpool était celui-ci: remettre Napoléon à Louis XVIII, comme son sujet, afin qu'il fût traité par lui en rebelle, ou le placer en dehors de l'humanité et agir avec lui comme avec un animal malfaisant. Il écrit à Castlereagh, avec une sorte de regret: «Si... le roi de France ne se sent pas assez fort pour le traiter comme un rebelle, nous sommes prêts à nous charger de la garde de sa personne...» et ainsi de suite. Walter Scott admet qu'en 1816 il y avait beaucoup de gens en Angleterre qui étaient d'avis que Napoléon aurait dû être remis à Louis XVIII pour être puni comme un sujet révolté. Par bonheur, quoique nous n'ayons point à en remercier nos ministres, la honte d'avoir livré Napoléon au roi de France pour être fusillé comme Ney nous a été épargnée.

Nous voyons donc qu'il n'y avait pas à espérer l'ombre de magnanimité dans la conduite de notre gouvernement en cette circonstance. Seul, un prince anglais, le duc de Sussex, d'accord avec Lord Holland, formula une protestation publique contre les agissements du ministère. Napoléon, qui avait songé d'abord à Thémistocle, puis à Annibal, avait réclamé, peut-être avec moins de confiance qu'il ne voulait en avoir l'air, l'hospitalité de la Grande-Bretagne. Il avait espéré que, sous le nom du colonel Muiron, un ami des premiers jours qui avait été tué à Arcole à son côté, en le couvrant de son corps et auquel il gardait un tendre souvenir, on lui permettrait de mener en Angleterre la vie de gentilhomme campagnard. Cette idée, nous le disons à regret, était impraticable. L'Angleterre était trop près de la France. Le trône des Bourbons, qui, par une raison inexpliquée, était devenu le pivot de notre politique, ne pouvait être en sûreté tant que le public saurait qu'à quelques vingt milles de la côte française, vivait certain colonel entre deux âges qui s'était appelé Napoléon. Toutes les précautions qui enferment Danaé dans son coffre n'auraient pas été suffisantes pour empêcher la pitié ou la prière d'arriver à ce trop puissant voisin. Napoléon avait été en Europe le génie du bouleversement. Traditions, souvenirs, tout le passé aurait continué à entourer le colonel Muiron, si tranquille, si casanier, si bon bourgeois que cet officier eût été dans sa vie privée. Un jour, à Sainte-Hélène, Napoléon laissa échapper la vérité devant son petit cercle. Il venait de recevoir une lettre qui lui annonçait un revirement dans l'opinion des Français. «Ah! s'écria-t-il, si nous étions en Angleterre!» De plus, sa présence eût soulevé, sans qu'il le voulût, toute espèce de questions de droit, qui eussent donné les plus grands ennuis au gouvernement. En fait, l'amiral Keith fut poursuivi, pendant une journée entière, à travers sa flotte, par un huissier qui lui portait une assignation au nom de Napoléon.

Enfin,—et ce fut là le mobile déterminant de nos ministres,—il serait devenu, parmi les Anglais eux-mêmes, un objet de sympathie, nous dirons même d'admiration. Car la Grande-Bretagne avait beau être victorieuse: elle n'était point satisfaite. Quand nous nous rappelons l'histoire des six années qui s'écoulèrent entre Waterloo et la mort de Napoléon, nous pouvons aisément comprendre que la présence, dans les limites du Royaume-Uni, de ce glorieux fils de la Révolution eût été loin d'être un soutien ou une force pour un gouvernement tory. «Vous connaissez assez les sentiments des gens de ce pays-ci, écrit Liverpool à Castlereagh, pour être persuadé qu'il deviendrait immédiatement un objet de curiosité et, probablement, de compassion d'ici à quelques mois.» Les innombrables visiteurs qui affluèrent à Plymouth justifièrent le pronostic du premier ministre. La vérité est que le monarque déchu était entouré d'une auréole extraordinaire. Lui-même le savait parfaitement. Il dit à Sainte-Hélène avec confiance que, s'il avait vécu en Angleterre, il aurait gagné le cœur des Anglais. Il fascina Maitland, qui le conduisit en Angleterre, comme il avait fasciné Ussher qui l'avait conduit à l'île d'Elbe. Après que Napoléon eut quitté le Bellérophon, Maitland fit faire une enquête sur les sentiments de l'équipage, et voici le résultat de cette enquête: «On peut dire de cet homme-là tout le mal qu'on voudra, mais si le peuple anglais le connaissait comme nous le connaissons, il ne toucherait pas à un cheveu de sa tête.» L'équipage du Northumberland était à peu près dans les mêmes dispositions. «C'est un rude homme; il ne mérite pas son sort.» Les marins du vaisseau qui amena Montchenu pensaient de même. Quand il avait quitté l'Undaunted, qui le mena à l'île d'Elbe, le maître d'équipage, au nom de ses camarades, lui avait souhaité «longue vie, prospérité dans l'île et meilleure chance une autre fois». Après deux courtes entrevues, l'amiral Hotham et son capitaine de pavillon, Senhouse, sentirent leurs préjugés s'évanouir. «L'amiral et moi, écrit Senhouse, nous avons découvert l'un et l'autre que notre vieille animosité avait fondu comme le courage d'Acres dans les Rivaux[7].» Restait un péril plus grand encore: «Le diable emporte cet homme! disait lord Keith, s'il avait obtenu une entrevue avec Son Altesse Royale le prince Régent, ils auraient été les meilleurs amis du monde au bout d'une demi-heure!» On finit par informer Napoléon du danger qu'on voyait à le laisser en Angleterre. Un voyageur lui avait dit que le gouvernement anglais ne pouvait y souffrir sa présence, dans la crainte que les émeutiers le missent à leur tête. Un autre lui avait assuré avoir entendu dire à lord Liverpool et à lord Castlereagh que leur grande raison pour l'envoyer à Sainte-Hélène était la peur qu'il n'intriguât avec l'opposition. Il est inutile de nous étendre sur ce point. Napoléon, en Angleterre aurait été dangereux à la fois pour le gouvernement français et pour le gouvernement britannique.

Sur le continent il n'aurait pu vivre que dans une forteresse. En certains pays, il eût été un volcan, dans d'autres il aurait été infailliblement exposé aux outrages et, peut-être, à l'assassinat. Aux États-Unis, il eût été hors du contrôle des puissances qui avaient un si grand intérêt à paralyser ses mouvements, et dans les pays où un Burr avait rêvé de fonder un Empire, un Napoléon eût été, tout au moins, un foyer de troubles. Il a très franchement avoué que, s'il avait vécu là-bas, il ne se serait pas contenté, comme son frère Joseph, de bâtir et de planter, mais qu'il se serait efforcé de créer un État. Montholon nous assure que la couronne du Mexique fut effectivement offerte à Napoléon à Sainte-Hélène, mais nous prenons cette assertion pour ce qu'elle vaut. Dans de telles conjonctures, il n'y avait rien de surprenant à ce que Sainte-Hélène fût choisie comme la résidence qui convenait le mieux pour Napoléon. Dès 1814-1815, le Congrès de Vienne avait pensé à Sainte-Hélène comme à une prison possible pour le souverain de l'île d'Elbe. C'était, disait-on, un paradis sous les tropiques. L'île était lointaine; elle possédait, assurait lord Liverpool, une belle résidence où pourrait vivre Napoléon, et, en effet, il aurait pu y vivre si lord Liverpool n'avait donné des instructions portant défense formelle de lui donner cette résidence. Le duc de Wellington, lui aussi, déclarait le climat charmant, mais il n'avait pas à s'y rendre et il considérait le sort de Napoléon avec un robuste optimisme où l'altruisme n'entrait que pour une faible part. Il n'y avait à Sainte-Hélène qu'un seul mouillage, et fort étroit; les vaisseaux qui s'approchaient de l'île étaient aperçus et signalés à une distance incroyable. Les autorités avaient, de plus, le droit de ne pas recevoir les navires neutres.

Le choix peut donc se justifier, croyons-nous. Ce n'en fut pas moins un coup terrible pour Napoléon et pour ses compagnons. Ils s'étaient figuré que le pis qui pût leur arriver serait d'être internés au château de Dumbarton ou à la Tour de Londres. Un bon Français n'est jamais heureux longtemps hors de France, et il semblait que Sainte-Hélène fût le bout du monde. Napoléon lui-même dit d'abord qu'il n'irait point vivant. Peu à peu, il reprit possession de lui-même et se comporta avec sang-froid et dignité. Dès les premiers moments, il eut beaucoup à souffrir. On lui défendit d'emmener Savary et Lallemand, et sa séparation d'avec eux est décrite par un témoin anglais, peu accessible à l'émotion, comme une scène navrante. Ils furent embarqués, avec plusieurs autres personnes de sa suite, pour Malte où ils furent internés. Quant à lui, on le remit à Cockburn, qui semble s'être assimilé avec enthousiasme l'esprit de ses instructions. Napoléon devait être connu, dorénavant, comme le général Bonaparte et recevoir «les honneurs dus à un général anglais en disponibilité (not in employ)». Il ne devait pas tarder à apprendre qu'un général anglais en disponibilité n'a pas beaucoup d'égards à attendre. On lui donna une cabine de douze pieds sur neuf. Lorsqu'il essaya de se servir de la chambre voisine et d'en faire son cabinet de travail, on lui fit aussitôt comprendre que cette pièce était commune à tous les officiers. «Il reçut la communication avec soumission et bonne humeur.» Lorsqu'il parut sur le pont, tête nue, les officiers anglais restèrent couverts. Quelle nécessité d'être polis envers un officier en demi-solde? Napoléon, qui n'avait jamais eu l'habitude de rester plus de vingt minutes à table, était fatigué de la longueur des repas anglais et, quand il avait pris son café, remontait sur le pont «de façon assez peu civile», pense l'amiral, en exprimant le désir que les autres demeurassent à table: «Je suppose, dit tout haut Cockburn, que le général n'a pas lu lord Chesterfield.» Cette fine ironie n'est pas perdue pour les Français qui composent la petite cour de Napoléon. Une des dames, sans perdre un moment, riposte avec beaucoup d'à-propos et de vigueur. Cette dame aurait pu faire observer que l'amiral avait, de son côté, bien mal lu lord Chesterfield, car il n'est point de pratique qui soit plus nettement condamnée par le célèbre moraliste que celle de s'attarder à table pour boire. «Il est clair, remarque l'amiral, qu'il a une propension à jouer, de temps à autre, au souverain, mais je ne le permettrai pas.» Il continue à exécuter ce programme disciplinaire et note, quelques jours plus tard: «Je n'ai pas beaucoup vu le général Buonaparte aujourd'hui, car, comme il paraissait encore disposé à essayer de prendre des airs d'importance, qui ne conviennent pas (inclined to try to assume again improper consequence), j'ai dû, avec intention, le tenir à distance encore plus qu'à l'ordinaire.» Ne dirait-on pas un dompteur de lions? Nous étions loin des temps du Prince Noir, alors qu'un autre souverain de France était notre prisonnier!

Montchenu, lui-même, le commissaire français, dont les idées, en ce qui touche le traitement à infliger à Napoléon, étaient des plus rigoureuses, est d'avis que Cockburn se conduisit un peu cavalièrement avec le prisonnier. Il répète les paroles de Napoléon: «Qu'on m'enchaîne si l'on veut, mais que l'on me traite avec les égards qui me sont dus.»

Cockburn, jugeant d'après sa haute conception britannique du parfait gentilhomme, trouve que la nature de Napoléon «manque de raffinement», mais qu'il est aussi poli «que sa nature le lui permet». En sorte que, le jour de la naissance de Napoléon, l'amiral a la condescendance de boire à sa santé: «Il a paru sensible à cette politesse.» Plus tard, l'amiral, avec un sentiment très délicat de la différence de leur situation respective, fait cette déclaration: «Je suis toujours prêt à faire la moitié du chemin, lorsqu'il semble se conduire avec la modestie qui lui convient et se rendre compte de sa position présente.» Enfin, Napoléon se conduit avec tant de sagesse qu'il obtient le suffrage suivant de l'amiral: «Pendant tout le temps du voyage, il a montré, à propos du vent et du temps qu'il faisait, beaucoup moins d'impatience et fait bien moins de difficultés qu'aucun autre membre de son escorte.» Il avait, pourtant, aussi bien qu'eux, des raisons pour se plaindre. A bord, ils étaient entassés comme des harengs dans un baril. Le Northumberland avait été, disait-on, arrêté au moment où il revenait des Indes, afin de conduire Napoléon. Toute l'eau qu'on avait à bord était allée aux Indes, assurait-on; elle était impure et jaunâtre, en même temps que peu abondante. L'avenir s'offrait à eux sous les couleurs les plus sombres. Un peu d'impatience eût été pardonnable, au moins de la part des deux dames françaises. Mais il semble qu'elles se montrèrent résignées, assez, du moins, pour ne pas mériter les critiques du sévère Cockburn.

L'amiral lui-même ne pouvait pas se sentir tout à fait à l'aise. Son équipage était dans un état de révolte à peine déguisé. Les marins refusèrent de lever l'ancre à Portsmouth, et il fallut, pour les y forcer, faire monter à bord une force militaire imposante. Impossible de donner une idée de leur langage et de leur attitude pendant le voyage; ils n'hésitaient pas un instant à frapper les midshipmen. On mit un factionnaire à la porte de l'Empereur pour empêcher les communications entre le prisonnier et l'équipage. Napoléon, prétend-on, dit à Cockburn qu'il était sûr que beaucoup d'entre eux prendraient son parti. L'éducation de Napoléon à faire et son équipage à dompter: on voit que sir George Cockburn avait une existence bien remplie.

Napoléon débarqua à Sainte-Hélène trois mois exactement après s'être rendu à Maitland. Mais il resta confié à l'amiral jusqu'à l'arrivée du nouveau gouverneur, car le gouverneur actuel, M. Wilks, outre qu'il était un employé de la Compagnie des Indes, n'était pas apparemment jugé à la hauteur des nouvelles fonctions, toutes spéciales, attachées à son poste, bien que Wellington soit d'avis que mieux eût valu le garder. Cockburn resta donc en charge jusqu'au mois d'avril 1816; à cette date, il fut remplacé par sir Hudson Lowe.