I

Au départ de Bologne, leur compartiment était complet; mais à la première station après Milan leur dernier compagnon les quitta;—c’était un voyageur modeste et courtois, qui avait tiré un déjeuner frugal d’un sac en tapisserie, et les avait salués en se levant du coussin jonché de miettes.

L’œil de Lydia suivit avec regret son paletot luisant jusqu’à ce qu’il eût disparu dans la foule des cochers de fiacre qui se tenaient aux abords de la gare; puis elle regarda Gannett et saisit le même regret dans ses yeux. Tous les deux, ils étaient fâchés d’être seuls.

Partenza! criait l’employé.

Le train vibrait sous la secousse des portières fermées brusquement; un garçon de buffet courut le long du quai avec un plateau de sandwichs desséchés; un porteur en retard jeta dans une voiture de troisième classe un paquet de châles et de cartons; l’employé répéta un Partenza! très bref, d’où l’on pouvait conclure que le premier appel avait été purement de parade,—et le train roula hors de la gare.

La direction de la voie avait changé: un rayon de soleil, par-dessus les poussiéreux coussins de velours rouge, atteignit le coin de Lydia. Gannett n’y prit point garde. Il s’était replongé dans sa Revue de Paris, et Lydia dut se lever pour baisser le store. Sur le vaste horizon de leur existence inoccupée, de tels incidents se dessinaient nettement.

Après avoir baissé le store, Lydia se rassit, laissant toute la longueur du compartiment entre elle et Gannett. A la fin, il s’aperçut qu’elle n’était plus en face de lui et leva la tête.

—J’ai fui le soleil, expliqua-t-elle.

Il la regarda curieusement: à travers le store, le soleil frappait encore son visage.

—Très bien, dit-il tranquillement.

Et, tirant de sa poche un étui à cigarettes, il reprit:

—Vous permettez?...

Ce fut pour elle un repos, un relâche à la tension de son esprit, cette idée qu’après tout, il pouvait fumer!... Mais ce relâche ne fut que d’un moment. Elle n’avait pas grande expérience des fumeurs,—son mari ayant réprouvé l’usage du tabac,—mais elle croyait savoir que dans certains cas les hommes fumaient pour s’étourdir...

Gannett, après une ou deux bouffées, reprit sa lecture.

C’était bien ce qu’elle avait prévu: il craignait de parler tout autant qu’elle. C’était une des misères de leur situation qu’ils ne fussent jamais assez occupés pour que cela nécessitât ou même excusât l’ajournement des discussions pénibles. S’ils évitaient un sujet, c’était évidemment parce que le sujet était désagréable. Ils avaient des loisirs illimités, et toute une accumulation d’énergie mentale à consacrer à la première question qui se présentait; pour eux, tout ce qui était nouveau faisait prime. Lydia avait parfois comme des pressentiments qu’ils en arriveraient à une période de disette où il ne resterait plus rien de quoi parler, et elle s’était plus d’une fois surprise à distiller goutte à goutte ce que, dans la prodigalité de leurs premières confidences, elle aurait débité d’une haleine. Leur silence pouvait donc s’expliquer par le fait qu’ils n’avaient rien à se dire; mais un autre désavantage de leur position, c’était les occasions multiples qui s’offraient à eux de classer les moindres nuances. Lydia avait appris à distinguer entre les silences réels et les silences factices; et à cet instant, sous celui de Gannett, elle découvrait un bourdonnement de paroles auquel ses propres pensées répondaient non moins impétueusement.

Pouvait-il en être autrement, avec cette chose entre eux?... Lydia leva les yeux vers le filet au-dessus d’elle: oui, la chose était là, dans son sac de voyage, symboliquement suspendue sur leurs deux têtes. Il y pensait, à ce moment, tout comme elle; ils y avaient pensé, à l’unisson, depuis qu’ils étaient montés dans le train. Tant que le compartiment avait contenu d’autres voyageurs, ceux-ci avaient mis entre elle et lui comme un écran; maintenant qu’ils étaient seuls, Lydia savait exactement ce qui se passait dans l’esprit de Gannett; elle l’entendait se demander ce qu’il devait lui dire...

C’était le matin même à Bologne, lorsqu’ils se préparaient à quitter l’hôtel, que la chose était parvenue à Lydia sous l’aspect innocent d’une enveloppe banale, avec le reste de leur courrier. En décachetant la lettre, elle avait continué à rire avec Gannett de quelque ineptie du guide local:—ils en étaient réduits, depuis quelque temps, à tirer le meilleur parti possible des incidents humoristiques du voyage.—Même lorsqu’elle eut déplié la feuille, elle s’imagina que c’était un papier d’affaires insignifiant qu’on lui envoyait à signer; ses yeux parcoururent distraitement les «attendu» tourbillonnants du préambule, jusqu’à ce mot qui l’arrêta: «divorce». Oui, il était bien là, ce mot, dressant une barrière infranchissable entre le nom de son mari et le sien.

Elle y avait été préparée, bien entendu, comme les gens bien portants sont préparés à la mort: ils savent qu’elle doit venir, sans s’attendre le moins du monde à ce qu’elle vienne. Elle avait su dès le début que Tillotson comptait demander le divorce contre elle; mais que lui importait? Rien ne lui importait, dans ces premiers jours de suprême délivrance, hormis le fait qu’elle était libre; et pas tant—elle commençait à s’en apercevoir—le fait d’être ainsi délivrée de Tillotson que celui d’appartenir maintenant à Gannett. Cette découverte l’avait choquée dans l’estime qu’elle avait d’elle-même. Elle aurait mieux aimé croire que Tillotson incarnait à lui seul toutes les raisons qu’elle avait eues de le quitter; et ces raisons lui avaient paru assez puissantes pour n’avoir pas besoin de renfort. Et pourtant elle ne l’avait quitté qu’après avoir rencontré Gannett. C’était son amour pour Gannett qui avait fait de la vie avec Tillotson une si pauvre et médiocre affaire. Si, dès le principe, elle n’avait pas regardé son mariage comme un plein abandon de ses droits sur la vie, elle l’avait tout au moins accepté, pour un certain nombre d’années, comme une compensation provisoire; elle en avait pris son parti.

L’existence, chez les Tillotson, dans leur spacieuse maison de la Cinquième Avenue,—avec Mrs Tillotson mère commandant les abords par ses fenêtres du second étage,—l’existence avait été réduite à une série d’actes purement automatiques. Le moral de l’intérieur Tillotson était aussi soigneusement protégé, aussi pourvu de paravents et de rideaux que la maison elle-même: Mrs Tillotson mère craignait tout autant les idées que les courants d’air. Ces gens prudents aimaient une température égale; pour eux, faire quelque chose d’inattendu était aussi absurde que de sortir sous la pluie. Un des principaux avantages de la richesse était de supprimer les éventualités imprévues: avec une fermeté ordinaire et un peu de bon sens, on pouvait être sûr de faire exactement la même chose tous les jours, à la même heure. Ces doctrines, révérencieusement sucées avec le lait de sa mère, Tillotson, le fils modèle qui n’avait jamais donné à ses parents une heure de souci, les exposait complaisamment à sa femme, et citait comme preuves de l’importance qu’il y attachait la régularité avec laquelle il mettait ses caoutchoucs les jours de pluie, sa ponctualité aux repas et ses précautions compliquées contre les cambrioleurs et les maladies contagieuses. Lydia, élevée dans une ville de province et entrant dans le monde de New-York par le portail de la maison Tillotson, avait accepté machinalement cette manière d’envisager les choses comme inséparable du banc qu’on avait dans les premiers rangs au temple, et de la loge qu’on avait à l’Opéra. Tous les gens qui venaient chez eux évoluaient dans ce même cercle étroit de préjugés. C’était la société où, après dîner, les femmes comparent les prix exorbitants que leur coûte l’éducation de leurs enfants, et conviennent que, malgré les nouveaux droits sur les toilettes importées de France, au bout du compte il est meilleur marché de tout prendre chez Worth,—tandis que les maris, en fumant leurs cigares, se lamentent sur la corruption municipale et décident que, pour faire des réformes, il faut des hommes qui n’aient pas d’intérêts personnels en jeu.

Cette façon de considérer la vie était devenue pour Lydia une chose toute naturelle, de même que le majestueux landau de sa belle-mère lui semblait le seul moyen de locomotion possible et que le sermon d’un pasteur à la mode, chaque dimanche, était l’inévitable expiation à subir pour s’être ennuyée pendant les six jours de la semaine. Avant qu’elle eût fait la connaissance de Gannett, sa vie lui avait paru simplement monotone; mais, depuis lors, elle ressemblait, cette vie, à une de ces tristes gravures de Cruikshank où tout le monde est laid et se livre à des occupations vulgaires ou stupides.

Il était naturel que Tillotson fût le premier à pâtir de cette optique nouvelle. Le voisinage de Gannett avait rendu Tillotson ridicule; une part de ce ridicule retombait sur sa femme. Qu’elle y parût indifférente, et Gannett soupçonnerait chez elle un manque de sensibilité dont elle devait, coûte que coûte, se justifier à ses yeux.

Mais cela, elle ne le comprit que plus tard. Sur le moment, elle s’imagina tout simplement avoir atteint les limites de l’endurance. Dans la magnifique liberté que semblait lui conférer le seul acte de quitter Tillotson, la petite question de divorcer ou de ne pas divorcer ne comptait pas. Mais quand elle s’aperçut qu’elle n’avait quitté son mari que pour vivre avec Gannett, elle vit clairement le sens de tout ce qui touchait à leurs relations. Son mari, en la rejetant, l’avait pour ainsi dire poussée dans les bras de Gannett: c’était ainsi que le monde envisageait la chose. Le degré d’empressement avec lequel Gannett la recevrait allait devenir le sujet d’intéressantes controverses autour des tables à thé et dans les cercles. Elle savait ce qu’on dirait d’elle: elle l’avait entendu si souvent à propos d’autres! Ce souvenir la consterna. Les hommes parieraient probablement que Gannett ferait «ce qu’il était convenable de faire»; mais les sourires des femmes indiqueraient à quel point cette fidélité forcée leur paraîtrait sans valeur; et, après tout, elles auraient raison. Lydia s’était placée dans une situation où Gannett lui «devait» quelque chose, ou, en galant homme, il était tenu de «réparer». L’idée d’accepter une telle compensation ne lui avait jamais traversé l’esprit; la prétendue réhabilitation que serait un tel mariage, voilà, pour elle, la seule véritable honte. Ce qu’elle redoutait surtout, c’était d’avoir à s’expliquer avec Gannett, d’avoir à combattre ses arguments, à calculer, malgré elle, l’exacte mesure d’insistance par laquelle il chercherait à les lui imposer. Elle ne savait pas ce qui lui faisait plus horreur: qu’il insistât trop ou trop peu. Dans un cas pareil le sens des proportions même le plus fin pouvait se trouver en défaut: combien facilement il pouvait commettre l’erreur de prendre sa résistance, à elle, pour une épreuve de sa sincérité, à lui! De quelque côté qu’elle se tournât, elle se heurtait à l’ironie des circonstances: elle avait le sentiment exaspéré de s’être prise au piège de quelque mauvaise plaisanterie.

Au fond de toutes ces préoccupations il y avait la crainte de ce que Gannett pouvait penser. Tôt ou tard, naturellement, il faudrait qu’il parlât; mais qu’il pût penser, un moment, que ses paroles auraient le moindre effet, Lydia, en attendant, trouvait cela simplement insupportable. Sa sensibilité, à ce propos, s’aggravait d’une autre crainte à peine consciente jusque-là: celle d’entraver involontairement la liberté de Gannett. Le regarder comme l’instrument de sa libération, résister en elle-même à toute velléité de mainmise conjugale sur son avenir, à lui,—elle avait jugé que tel était le seul moyen de maintenir la dignité de leurs relations. Ses idées n’avaient pas changé, mais elle se sentait de plus en plus incapable de fixer son esprit sur le point essentiel: la rupture avec Gannett. Sans doute, il était facile de l’admettre, tant qu’elle en reculait assez l’échéance; mais par le fait même qu’elle l’ajournait ainsi mentalement, est-ce qu’elle n’empiétait pas un peu sur l’avenir de Gannett? Il faudrait qu’elle eût le courage de discerner le moment où, par un mot ou un regard, leur association volontaire se transformerait en un esclavage d’autant plus dur qu’il ne serait fondé sur aucune de ces obligations communes qui assurent l’équilibre du mariage le plus défectueux.

Lorsque à la station suivante un facteur ouvrit la portière, Lydia se recula pour faire place à l’intrus qu’elle espérait; mais personne ne monta, et le train continua de rouler paresseusement à travers les blés printaniers et les taillis en bourgeons. Elle commençait à espérer que Gannett parlerait avant le prochain arrêt: elle le guettait furtivement, songeant à revenir s’asseoir en face de lui. Mais la manière dont Gannett s’absorbait dans sa lecture était vraiment trop voulue: Lydia ne bougea pas. Elle ne l’avait jamais vu lire avec un air si évident de repousser toute interruption. A quoi pouvait-il bien penser? Pourquoi avait-il peur de parler? Ou bien redoutait-il la réponse qu’elle lui ferait?

Le train s’arrêta pour laisser passer un express: Gannett posa son livre et regarda par la fenêtre. Tout à coup il se tourna vers Lydia en souriant:

—Voici une charmante vieille villa, fit-il.

Ce ton aisé fut un soulagement pour elle: elle répondit à son sourire, en changeant de place pour se mettre auprès de lui.

Au delà du talus, par la brèche ouverte dans un mur couvert de mousse, elle aperçut la villa, avec ses balustrades effritées, ses fontaines endormies et le satyre de pierre achevant la perspective du tapis vert.

—Vous plairiez-vous là? demanda-t-il, au moment où le train se remettait en marche.

—Là?

—Dans un endroit de ce genre, enfin... Il y a au moins deux siècles de solitude sous ces ifs. Cela ne vous plairait pas?

—Je... je ne sais pas, balbutia-t-elle.

Elle comprenait maintenant qu’il voulait parler.

Il alluma une autre cigarette.

—Il faudra bien pourtant nous établir quelque part! dit-il en se penchant sur l’allumette.

Lydia répondit, en s’efforçant à l’insouciance:

—Je n’en vois pas la nécessité! Pourquoi ne pas vivre un peu partout, comme nous l’avons fait jusqu’ici?

—Mais nous ne pouvons pas voyager toujours, n’est-ce pas?

—Oh! «toujours» est un bien grand mot! répliqua-t-elle en ramassant la revue qu’il avait jetée de côté.

—Je veux dire: tout le reste de notre vie! fit-il en se rapprochant.

Mais Lydia, par un léger mouvement, esquiva la main qu’il étendait vers la sienne.

—Pourquoi donc faire des plans? Ne trouvez-vous pas, comme moi, plus agréable de se laisser aller au fil de l’eau?

Il la regarda avec hésitation.

—Agréable, oui, pour un temps, c’est certain; mais ne faudra-t-il pas que je me remette au travail, un de ces jours? Vous savez que je n’ai pas écrit une ligne depuis... tous ces temps-ci, corrigea-t-il vivement.

Elle tourna vers lui un visage rayonnant de sympathie et de remords:

—Oh! si c’est là ce que vous voulez dire, si vous désirez écrire, il faut, bien entendu, que nous nous arrêtions quelque part. Comme je suis sotte de n’y avoir pas pensé plus tôt! Où irons-nous? Où pensez-vous pouvoir le mieux travailler? Il ne faut plus perdre de temps.

Il hésita encore.

—J’avais pensé à une villa dans ces parages; personne ne nous ennuierait. On s’arrangerait une vie calme et paisible. Cela vous irait-il?

—Mais oui... (Elle se tut et regarda d’un autre côté.) Cependant je croyais... ne m’avez-vous pas dit, une fois, que votre meilleur travail, vous l’aviez fait au milieu de la foule, dans les grandes villes?... Pourquoi nous enfermer dans un désert?

Gannett ne répondit pas tout de suite. A la fin, tout en évitant son regard aussi soigneusement qu’elle évitait le sien:

—Ce ne serait peut-être plus la même chose, à présent, fit-il; je ne peux rien dire, naturellement, avant d’avoir essayé. Un écrivain ne devrait pas être dépendant de son «milieu»; c’est une erreur de se laisser aller à de telles complaisances envers soi-même, et je pensais que, pour les premiers temps au moins, vous préféreriez être...

Elle le regarda en face:

—Etre quoi?

—Eh bien, mais... être tranquille. Je veux dire...

—Que voulez-vous dire par «les premiers temps»? interrompit-elle.

Il se tut de nouveau. Puis:

—Je veux dire après notre mariage.

Elle eut un haut-le-corps et se tourna vers la fenêtre:

—Merci, répliqua-t-elle sèchement.

—Lydia! s’écria-t-il, décontenancé.

Et Lydia eut jusqu’au plus profond de son être la sensation qu’il avait commis l’inconcevable, l’impardonnable erreur d’anticiper son consentement.

Le train continuait son vacarme tandis que Gannett prenait une troisième cigarette. Lydia se taisait toujours.

—Je ne vous ai pas fâchée? risqua-t-il enfin, sur le ton hésitant d’un homme qui cherche sa voie.

Elle secoua la tête avec un soupir:

—Je croyais que vous compreniez, gémit-elle.

Leurs yeux se rencontrèrent, et elle revint se blottir auprès de lui.

—Voulez-vous savoir comment ne pas me fâcher?... En tenant pour acquis, une fois pour toutes, que vous m’avez dit ce que vous aviez à me dire sur cette odieuse question; que j’ai fait de même, et qu’ainsi nous nous retrouvons juste au point où nous en étions, ce matin, avant que... que cet exécrable papier vînt tout gâter entre nous!

—Tout gâter entre nous? Que diable voulez-vous dire? N’êtes-vous pas heureuse d’être libre?

—J’étais libre avant.

—Pas de m’épouser.

—Mais je ne veux pas vous épouser! s’écria-t-elle.

Elle le vit pâlir.

—Pardonnez mon manque de perspicacité, dit-il lentement. J’avoue que je ne vois pas où vous voulez en venir. En avez-vous assez? Ou bien ai-je été simplement un... un prétexte à votre départ? Peut-être aviez-vous peur de voyager seule? Est-ce cela? Et maintenant vous voulez me lâcher? (Sa voix était devenue rauque.) Vous me devez une réponse franche, vous savez. Pas de pitié, je vous en prie!

Les yeux de Lydia se remplirent de larmes tandis qu’elle s’inclinait vers lui:

—Ne voyez-vous pas, dit-elle, que c’est parce que je vous aime?... parce que je vous aime tant!... Oh! Ralph! ne comprenez-vous donc pas combien cela m’humilierait? Tâchez de vous mettre à ma place. Voyez quelle misère, de devenir votre femme dans de pareilles conditions! Si je vous avais connu quand j’étais jeune fille... c’eût été un vrai mariage! Mais maintenant... cette fraude vulgaire à l’égard de la société... d’une société que nous méprisions et dont nous nous moquions... pour rentrer subrepticement dans une situation que nous avons volontairement quittée... ne voyez-vous pas que c’est un compromis indigne de nous? Ni vous ni moi ne croyons à l’abstraite «sainteté» du mariage; nous savons tous les deux que point n’est besoin d’une cérémonie pour consacrer notre mutuel amour: quel serait donc notre raison de nous marier, sinon la crainte secrète de chacun que l’autre n’échappe, ou bien le secret désir de regagner tout doucement, oh! tout doucement, l’estime des gens dont nous avons toujours haï et bafoué la moralité conventionnelle? Le seul fait que ces gens-là pourraient, après un intervalle convenable, venir dîner avec nous... oui, ces femmes qui pérorent sur l’indissolubilité du mariage et qui me laisseraient aujourd’hui mourir dans le ruisseau parce que je vis «dans le péché»... est-ce que cela ne vous dégoûte pas plus que de les voir nous tourner le dos maintenant?

Elle s’arrêta. Gannett gardait un silence perplexe.

—Vous jugez les choses trop théoriquement, dit-il enfin d’une voix lente. La vie n’est faite que de compromis.

—La vie d’où nous nous sommes évadés... oui! Si nous avions consenti à les accepter, ces compromis (elle rougit), nous aurions pu continuer de nous rencontrer aux dîners de Mrs Tillotson.

Il sourit légèrement:

—Je ne pensais pas que nous étions partis pour fonder un nouveau système de morale. Je croyais que c’était parce que nous nous aimions.

—La vie est complexe, oui, sûrement, et n’est-ce pas le fait même de la voir ainsi qui nous sépare des gens qui la voient tout d’une pièce? S’ils ont raison, eux, si le mariage en lui-même est sacré, et s’il faut que l’individu soit toujours sacrifié à la famille, alors il ne peut y avoir de vrai mariage entre vous et moi, puisque notre vie commune est une protestation contre le sacrifice de l’individu à la famille.

Elle s’interrompit en riant:

—Vous allez dire maintenant que je vous fais une conférence de sociologie. Chacun agit, bien entendu, comme il peut, tiraillé par toute espèce de fils invisibles; mais au moins rien ne nous force à faire semblant, pour des avantages mondains, de souscrire à un credo qui méconnaît la complexité des motifs humains, classe les gens par des signes arbitraires, et met à la portée de tous l’honneur de figurer sur la liste de Mrs Tillotson. Il peut être nécessaire que le monde soit régi par des conventions; mais si nous y croyions, pourquoi nous en sommes-nous affranchis? Et si nous n’y croyons pas, est-il honnête de profiter de la protection qu’elles assurent?

Gannett hésita.

—On peut y croire ou n’y pas croire, dit-il; mais, tant qu’elles gouvernent le monde, ce n’est qu’en profitant de leur protection que l’on peut trouver un modus vivendi.

—Est-ce que les gens hors la loi ont besoin de modus vivendi?

Il la regarda, découragé. Il n’y a, en effet, rien de plus déconcertant pour un homme que le procédé mental d’une femme qui raisonne ses émotions.

Lydia crut avoir marqué un point et poursuivit passionnément son avantage:

—Vous comprenez, n’est-ce pas? vous voyez à quel point une telle idée m’humilie? Si nous sommes ensemble aujourd’hui, c’est parce que nous l’avons voulu: ne cherchons pas plus loin!

Elle lui prit les mains:

Promettez-moi que vous ne me parlerez jamais plus de cela; promettez-moi que vous n’y penserez même plus! implora-t-elle, en accentuant les mots avec émotion.

A travers tout ce qui suivit,—les protestations, les arguments de Gannett, et sa soumission finale, mais sans conviction,—Lydia eut le sentiment qu’il ne discernait qu’à moitié tout ce qui, pour elle, avait rendu ce moment si pénible. Ils avaient atteint ce point mémorable dans toutes les histoires de cœur où, pour la première fois, l’homme paraît inintelligent et la femme déraisonnable. A la réflexion, ce fut l’empressement un peu maladroit de Gannett qui consola Lydia de son manque de finesse. Après tout, n’eût-ce pas été pire, incalculablement pire, s’il s’était montré trop prompt à la comprendre?