III

Lady Susan ne modifia pas sa manière d’être. Elle ignora les Linton, et sa petite famille, comme disait miss Pinsent, suivit son exemple. Mrs Ainger elle-même convint que c’était obligatoire: si lady Susan devait aux autres de ne pas adresser la parole aux Linton, les autres devaient à lady Susan de la soutenir. On trouva généralement commode, à l’hôtel Bellosguardo, d’adopter ce raisonnement.

Quel que fût l’effet de cette action combinée sur les Linton, ce ne fut pas du moins de les chasser.

M. Grossart, après quelques jours d’incertitude, eut la joie de les voir installer dans son appartement de gala un décor de palmiers et de bibelots qui annonçait un long séjour; et ils continuèrent à faire une forte consommation de champagne. Mrs Linton promenait ses toilettes de Doucet à travers le jardin avec le même air de défi, et son mari, fumant d’innombrables cigarettes, se traînait, d’un air abattu, dans son sillage; mais ni l’un ni l’autre, après leur première rencontre avec lady Susan, n’avait tenté de faire des connaissances. Ils ignoraient simplement ceux qui les ignoraient. Miss Pinsent le faisait observer avec un peu de rancune: ils se comportaient exactement comme si l’hôtel eût été vide.

Lydia fut donc désagréablement surprise quand, un jour qu’elle était assise dans le jardin, elle découvrit que l’ombre soudain projetée sur son livre était celle de l’énigmatique Mrs Linton.

—J’ai à vous parler, dit celle-ci de la belle voix chaude, mais un peu brusque, qui s’accordait si bien avec sa toilette et son teint.

Lydia tressaillit. Elle, certainement, n’éprouvait pas le besoin de parler à Mrs Linton.

—Puis-je m’asseoir là? continua l’autre, fixant ses yeux peints sur le visage de Lydia, ou bien avez-vous peur d’être vue avec moi?

—Peur? (Lydia rougit.) Asseyez-vous, je vous en prie. Qu’avez-vous à me dire?

Mrs Linton, avec un sourire, approcha une chaise, et croisa l’une sur l’autre ses chevilles chaussées de bas à jour.

—Je désirerais savoir ce que mon mari a dit au vôtre hier soir.

Lydia devint pâle.

—Mon mari... au vôtre? reprit-elle avec hésitation.

—Ne savez-vous pas qu’ils se sont enfermés ensemble, pendant des heures, dans le fumoir, après que vous êtes remontée? Mon mari ne s’est couché qu’à deux heures, et même alors je n’ai pas pu tirer de lui un seul mot. Quand il veut être insupportable, il n’a pas son pareil. (Mrs Linton jeta sur Lydia l’éclair persuasif de son sourire.) Dites-moi, je vous en prie, ce qu’ils se sont raconté? Je sens que je peux avoir confiance en vous: vous avez l’air si aimable!... Ce que j’en fais, du reste, c’est pour son bien. Le pauvre garçon est si bêta!... j’ai peur qu’il ne se soit fourré dans quelque pétrin! Si seulement il voulait écouter sa bonne vieille femme!... Mais ils lui écrivent sans cesse et l’excitent contre moi. Et je n’ai personne autre à qui m’adresser. (Elle posa la main sur la main de Lydia, avec tout un cliquetis de bracelets.) Vous m’aiderez, n’est-ce pas?

Lydia se recula, intimidée par cette vivacité souriante.

—Je suis désolée, mais je crains de ne pas comprendre... Mon mari ne m’a pas parlé de... du vôtre.

Les noirs sourcils de Mrs Linton se froncèrent:

—Est-ce bien vrai?

Lydia se leva vivement.

—Oh! pardon, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire... s’écria Mrs Linton. Il ne faut pas me ramasser comme ça... Ne voyez-vous pas que je suis toute bouleversée?

Lydia s’aperçut qu’en effet, au-dessous de ses yeux radoucis, sa jolie bouche tremblait.

—Je n’ai plus ma tête, gémit la belle créature en s’écroulant sur son siège.

—Je suis désolée, répéta Lydia, s’efforçant de prendre un ton aimable; mais comment puis-je vous aider?

Mrs Linton releva le front brusquement:

—En découvrant... allons, soyez bonne!...

—En découvrant quoi?

—Ce que Trevenna lui a dit.

—Trevenna? répéta Lydia, effarée.

Mrs Linton mit sa main sur sa bouche:

—Oh! Seigneur! voilà que j’ai lâché le nom! Que je suis bête! Mais je croyais que vous saviez; je croyais que tout le monde savait. (Elle essuya ses yeux et se redressa fièrement.) Ne saviez-vous pas que c’est lord Trevenna? Moi, je suis Mrs Cope.

Lydia reconnut les noms. Ils avaient figuré dans un enlèvement sensationnel qui avait ému le tout-Londres élégant six mois auparavant.

—Maintenant que vous voyez ce qu’il en est... vous comprenez, n’est-ce pas? continua Mrs Cope sur un ton suppliant. Oui, je savais bien que vous comprendriez; c’est pourquoi je suis venue à vous... Je suppose que lui, il a eu le même sentiment à l’égard de votre mari: il n’a parlé à personne autre, ici. (Son visage redevint anxieux.) Il est horriblement timide, en général: il dit qu’il souffre de notre situation... comme si ce n’était pas à moi d’en souffrir!... Mais quand il est en veine de bavardage on ne peut pas savoir ce qu’il racontera. Je sens qu’il a ruminé quelque chose, ces jours-ci, et il faut que je découvre quoi... il le faut, dans son intérêt. Je lui dis toujours que je ne pense qu’à son intérêt; si seulement il avait confiance en moi!... Mais il a été si drôle, ces jours-ci!... vous m’aiderez, n’est-ce pas, ma chère?

Lydia, qui était restée debout, se détourna, mal à son aise:

—Si vous prétendez que je découvre ce que lord Trevenna a dit à mon mari, je crains fort que ce ne soit impossible.

—Pourquoi impossible?

—Parce que je présume qu’il l’aura dit en confidence.

Mrs Cope la regarda, incrédule:

—Eh bien! qu’est-ce que cela fait? Votre mari a l’air si gentil!... il est clair pour tout le monde qu’il est très épris de vous. Qu’est-ce qui vous empêche de lui tirer les vers du nez?

Lydia rougit jusqu’aux oreilles.

—Je ne suis pas une espionne! s’écria-t-elle.

Mrs Cope sursauta:

—Une espionne! une espionne!... comment osez-vous employer un mot pareil?... Mais non, ce n’est pas ce que je voulais dire! Ne vous fâchez pas, je suis si malheureuse! (Elle essaya d’inflexions plus douces.) Appelez-vous une espionne la femme qui en aide une autre? J’ai tant besoin d’aide! Je suis au bout de mon rouleau avec Trevenna. C’est un tel enfant!... vous savez, il n’a que vingt-deux ans. (Elle baissa ses paupières soulignées.) Il est plus jeune que moi, pensez donc! de quelques mois seulement. Je lui répète qu’il devrait m’écouter comme si j’étais sa mère: n’est-ce pas vrai? Mais il ne veut pas, il ne veut pas! Il a toute sa famille sur le dos, voyez-vous: oh! je vois bien leur jeu! Ils tâchent de nous séparer avant que j’aie obtenu mon divorce: voilà où ils veulent en venir. Au début, il ne voulait pas les écouter: il me jetait leurs lettres pour que je les lise; mais maintenant il les lit lui-même, et j’ai idée qu’il y répond: il est toujours enfermé dans sa chambre, à écrire. Si je connaissais seulement son plan, je pourrais l’arrêter court: c’est un tel nigaud! Mais il est aussi très dissimulé: il y a des moments où je ne le comprends plus... Mais je sais qu’il a tout dit à votre mari: je l’ai vu hier soir, au premier coup d’œil. Et il faut que je découvre... il faut que vous m’aidiez. Je n’ai personne autre à qui m’adresser!

Elle saisit la main de Lydia et la pressa frénétiquement:

—Dites que vous m’aiderez, vous et votre mari, dites-le!

Lydia tâcha de se dégager.

—Ce que vous demandez est impossible; vous devez bien le voir. Personne ne peut s’immiscer dans cette affaire-là.

L’étreinte de Mrs Cope se resserra encore:

—Vous ne voulez pas? Vous ne voulez pas?

—Certainement non. Lâchez-moi, je vous prie.

Mrs Cope la lâcha, en éclatant de rire.

—Oh! vous pouvez aller, parbleu! je ne vous retiendrai pas de force!... Irez-vous de ce pas dire à lady Susan Condit que nous faisons la paire, vous et moi?... ou bien voulez-vous que je me charge de l’éclairer?

Lydia restait immobile, au milieu de l’allée, ne voyant plus son adversaire qu’à travers une brume d’épouvante. Mrs Cope riait toujours:

—Vous savez, ma chère, je ne suis pas méchante; mais vous en exigez un peu plus qu’il ne faut en demander!... C’est impossible, vous dites que c’est impossible?... Il faut que je vous lâche, oui!... Vous êtes trop comme il faut pour vous mêler de mes affaires, n’est-ce pas? Mais, petite bête, la première fois que je vous ai vue, j’ai compris que vous et moi nous étions toutes les deux à fourrer dans le même sac: voilà pourquoi je me suis adressée à vous.

Elle s’approcha de Lydia et son sourire se dilata comme une lampe à travers le brouillard.

—Vous avez le choix, vous savez: je joue toujours franc jeu. Si vous le dites vous-même, je promets de me taire... Eh bien! qu’est-ce que vous décidez?

Lydia, machinalement, avait commencé de s’éloigner, pour échapper à cette furieuse rafale de paroles. Mais, à cette sommation, elle se retourna et vint se rasseoir:

—Allez, dit-elle simplement, je reste ici.