V

L’hiver s’avançait, et dans le monde on profitait de la cordialité de Waythorn à l’égard de Varick. Les maîtresses de maison leur étaient reconnaissantes d’aplanir ainsi une difficulté sociale, et l’on tint Mrs Waythorn pour un modèle de tact et de bon goût. Quelques esprits caustiques ne purent résister à la plaisanterie de jeter Varick dans les bras de son ancienne femme; d’autres déclarèrent que tous deux trouvaient du sel à ces nouvelles relations. Mais la conduite de Mrs Waythorn demeurait irréprochable; elle n’évitait ni ne recherchait Varick, et Waythorn lui-même fut obligé de reconnaître qu’elle avait découvert la solution du problème social le plus récent.

Il n’avait d’ailleurs guère songé à ce problème en l’épousant, et s’imaginait naïvement qu’une femme peut, comme un homme, rompre avec son passé. Mais il constatait à présent qu’Alice était liée au sien par des nœuds qui ne se pouvaient défaire, et par les marques ineffaçables que lui avaient imprimées ses deux maris. Avec une ironie amère Waythorn se compara à un membre de syndicat. Il avait plusieurs parts sur la personnalité de sa femme, et ses prédécesseurs étaient ses associés dans l’affaire. Si la passion avait été un des facteurs de cette transaction il ne se serait pas senti aussi amoindri; mais le fait qu’Alice changeait de mari comme on change de domestique donnait à sa situation un cachet de médiocrité humiliante. Il aurait pu lui pardonner des fautes, des folies; il aurait admis qu’elle résistât à Haskett, qu’elle cédât à Varick, mais il ne comprenait pas sa passivité et son tact constant. Elle lui rappelait le jongleur qui jongle avec des lames: seulement, cette fois, les lames étaient émoussées, et elle savait qu’elles ne la blesseraient jamais.

Puis, peu à peu, l’habitude revêtit sa sensibilité d’une enveloppe protectrice: s’il achetait la paix de son ménage par la perte de ses illusions, il attachait chaque jour plus de prix à cette paix et sacrifiait ses illusions avec moins de regrets. Il avait petit à petit accepté sa situation et ne s’indignait plus de ses rapports forcés avec Haskett et Varick, se contentant, comme d’une faible vengeance, de tourner la chose en ridicule. Il en arrivait même à se demander s’il ne valait pas mieux posséder le tiers d’une femme qui a appris par expérience à rendre son mari heureux, qu’une femme entière, forcément moins experte en cet art.

Car il le considérait comme un art, fait, ainsi que tous les autres, de concessions, d’éliminations, d’embellissements, de lumières et d’ombres habilement ménagées. Sa femme était passée maîtresse en cet art, et il savait parfaitement à quelle école elle devait son talent.

Il cherchait même à remonter à la source de ses expériences, et à distinguer les diverses influences qui s’étaient combinées pour créer la joie de son foyer. Il comprenait que la nature commune de Haskett faisait apprécier à Alice la bonne éducation, tandis que le cynisme et les théories libérales de Varick sur le mariage lui avaient appris à aimer les vertus conjugales; de sorte que Waythorn se sentait redevable à ses prédécesseurs des différents avantages qui rendaient sa vie facile, sinon romanesque.

A partir de ce moment il accepta tout, complètement et sans la moindre révolte. Il cessa de se satiriser lui-même, le temps calmant l’ironie de la situation et la plaisanterie perdant sa saveur en même temps que son acuité. La vue du chapeau de Haskett, dans l’antichambre, ne le troublait même plus, et le chapeau s’y voyait fréquemment à présent, car il avait été jugé préférable que le père de Lily vînt rendre visite à sa fille au lieu de recevoir l’enfant chez lui. Waythorn, consulté à ce sujet, avait accepté l’arrangement, et fut même surpris de n’en être pas affecté. Haskett restait toujours d’une discrétion parfaite, et les quelques personnes qui le rencontraient dans l’escalier ignoraient même qui il était. Waythorn ne savait pas si Alice le voyait souvent, mais lui-même se trouvait rarement devant lui.

Pourtant, un après-midi, il apprit, en rentrant, que le père de Lily l’attendait, et il trouva dans la bibliothèque Haskett, comme toujours assis au bord d’une chaise. Waythorn lui était d’ailleurs reconnaissant de son attitude réservée.

—J’espère que vous m’excuserez, monsieur Waythorn, dit Haskett en se levant. Je voulais voir Mrs Waythorn à propos de Lily, et votre domestique m’a prié de l’attendre ici.

—C’est tout naturel, répondit Waythorn, se rappelant que la rupture d’un tuyau, le matin même, avait livré le salon aux ouvriers.

Il ouvrit son étui à cigares et le tendit à Haskett; ce dernier y prit un cigare, et ce simple fait parut resserrer davantage les relations des deux hommes.

La fin de cette journée de printemps ayant ramené un peu de fraîcheur, Waythorn invita Haskett à se rapprocher du feu. Il cherchait une excuse pour se retirer et le laisser seul; mais il était fatigué, il avait froid, et, après tout, le petit personnage insignifiant ne le gênait plus.

Tout en fumant, les deux hommes s’étaient laissé aller à une intimité presque inconsciente, quand la porte s’ouvrit brusquement, et Varick entra.

Waythorn se leva. C’était la première fois que Varick pénétrait dans sa maison, et l’étonnement de le voir, joint à l’inopportunité singulière de sa venue, fit renaître la sensibilité émoussée de Waythorn. Il regarda fixement son interlocuteur sans rien dire.

Varick paraissait trop préoccupé pour remarquer l’embarras du maître de la maison.

—Mon cher ami! s’écria-t-il d’un ton plein d’expansion, je vous fais toutes mes excuses de fondre sur vous de cette manière; mais il était trop tard pour vous joindre à votre bureau et j’ai pensé...

Il aperçut Haskett et s’arrêta en rougissant jusqu’à la racine de ses rares cheveux blonds. En un clin d’œil il eut repris son sang-froid et salua légèrement. Haskett rendit le salut, et Waythorn cherchait encore à retrouver l’usage de la parole, lorsqu’un valet de pied entra, portant la table à thé.

Cette diversion fut d’un heureux effet sur les nerfs de Waythorn.

—Pourquoi diable apportez-vous cela ici? demanda-t-il sèchement.

—Je prie monsieur de m’excuser, mais les plombiers travaillent encore dans le salon, et Mrs Waythorn a donné l’ordre de préparer le thé ici.

Le ton respectueux du domestique rappela Waythorn à la raison.

—Ah! très bien, dit-il.

Et le valet de pied se mit en devoir de déplier la table et d’y poser les accessoires indispensables du thé. Pendant le temps de ces préparatifs, les trois hommes restèrent debout, suivant machinalement des yeux les mouvements du domestique. Waythorn, pour rompre le silence, demanda à Varick:

—Puis-je vous offrir un cigare?

Waythorn chercha une allumette, mais n’en voyant pas, il alluma avec son propre cigare celui du nouveau venu. Haskett, un peu en arrière, restait tranquillement à sa place, regardant de temps en temps le feu de son cigare, et s’approchant quelquefois de la cheminée pour y secouer ses cendres.

Enfin le valet de pied se retira et Varick commença, sans attendre davantage:

—Si je pouvais vous dire deux mots de cette affaire...

—Parfaitement, bégaya Waythorn... dans la salle à manger...

Mais au moment où il mettait la main sur le bouton de la porte, elle s’ouvrit de nouveau, livrant passage à Mrs Waythorn.

Alice s’avançait, fraîche et souriante dans son costume de ville, tandis que de son boa rejeté en arrière s’échappait un parfum subtil.

—Prendrons-nous le thé ici? demanda-t-elle.

Puis elle aperçut Varick, et accentua son sourire, comme pour voiler par là son tressaillement de surprise.

—Tiens! comment allez-vous? dit-elle d’un ton dégagé.

Pendant qu’elle tendait la main à Varick, elle vit Haskett derrière lui. Son sourire se glaça un instant, pour reparaître bien vite, accompagné d’un regard oblique lancé à Waythorn.

—Comment allez-vous, monsieur Haskett? dit-elle, en lui donnant une poignée de main sensiblement moins cordiale.

Les trois hommes, fort gênés, restèrent debout devant elle. Varick, toujours le plus maître de lui, finit par se lancer dans une phrase explicative.

—Nous... j’avais à voir Waythorn un instant au sujet d’une affaire, balbutia-t-il en rougissant.

Haskett s’avança, avec son air habituel de doux entêtement:

—Je suis désolé de vous importuner, mais vous m’aviez fixé vous-même le rendez-vous à cinq heures.

Et il indiquait avec résignation la pendule de la cheminée.

Alice dissipa la gêne générale avec son geste charmant d’aimable maîtresse de maison.

—Je suis navrée, dit-elle, je suis toujours en retard,—mais il faisait si beau dehors!

Elle ôta ses gants, gracieuse, et cherchant à se faire pardonner, répandant autour d’elle une atmosphère d’aise et de bien-être qui fit disparaître le ridicule de la situation.

—Mais avant de parler affaires, ajouta-t-elle gaiement, je suis sûre que vous avez tous besoin d’une tasse de thé.

Elle se laissa choir dans sa chaise basse près de la table à thé, et les deux visiteurs, attirés par son sourire, s’avancèrent pour prendre de ses mains les tasses qu’elle leur offrait.

Elle regarda Waythorn, qui s’approcha aussi, et prit la troisième tasse en riant.

ÉCHÉANCE