V
Au petit jour, un bruit qui se faisait dans la chambre de Lydia réveilla Gannett d’un sommeil inquiet. Il se mit sur son séant, il écouta: elle remuait doucement, comme si elle eût craint de le déranger. Il l’entendit repousser une des persiennes, qui grinça; puis il y eut un moment de silence: il pensa qu’elle attendait de savoir si le bruit l’avait réveillé.
Bientôt elle recommença de remuer. Elle avait eu, sans doute, une nuit d’insomnie, et s’habillait pour aller respirer au jardin. Gannett se leva aussi; mais, par un indéfinissable instinct, ses mouvements étaient aussi prudents que ceux de Lydia. Il se glissa vers la fenêtre, à pas de loup, et regarda par les lames de la persienne.
Il avait plu pendant la nuit; l’aube était grise et triste. Les montagnes, de l’autre côté du lac, emmitouflées de nuages, se réfléchissaient à sa surface comme dans un miroir terni. Dans le jardin, les oiseaux commençaient à secouer les gouttes de rosée qui pendaient aux branches des lauriers-tins immobiles.
Gannett se sentit pris d’une immense pitié. L’apparente indépendance intellectuelle de Lydia l’avait aveuglé, lui, pour un temps, sur le caractère féminin de son esprit. Il n’avait jamais songé qu’elle pût, tout comme les autres femmes, pleurer et chercher un appui: ses intuitions étaient d’une telle lucidité qu’on les prenait pour le résultat d’un raisonnement. Il voyait maintenant la cruauté qu’il avait commise en la détachant des conditions normales de la vie; il constatait la profondeur avec laquelle Lydia avait pénétré jusqu’à la véritable cause de leur souffrance. Leur vie était impossible, comme elle avait dit; et son pire châtiment, c’était qu’elle avait rendu toute autre vie impossible pour eux. Même si son amour, à lui, avait diminué, il était lié à Lydia maintenant par tous les liens de la pitié et du remords; et elle, la pauvre enfant, était forcée de revenir à lui comme Latude à son cachot...
Un nouveau bruit le fit tressaillir: c’était la porte de Lydia qui se fermait avec précaution. Il s’approcha de la sienne, sur la pointe des pieds; il entendit les pas de Lydia s’éloigner dans le couloir. Alors il retourna à sa fenêtre et regarda dehors.
Une ou deux minutes après, il la vit descendre les marches du porche et entrer dans le jardin. Il ne pouvait distinguer sa figure, mais il y avait dans son extérieur quelque chose qui le frappa. Elle portait un long manteau de voyage sous les plis duquel il reconnut le relief d’un sac ou d’un paquet. Il poussa un grand soupir et continua de l’observer.
Elle descendit rapidement l’allée de lauriers-tins qui menait à la grille; puis elle s’arrêta un moment et parcourut des yeux la petite place ombragée. Sous les arbres, les bancs de pierre étaient vides; elle parut puiser du courage dans la solitude qui l’entourait, car elle traversa la petite place, vers l’embarcadère du vapeur, et fit une pause devant le guichet, au bout du quai. Maintenant elle prenait son billet. Gannett se retourna pour regarder l’heure à la pendule: le bateau serait là dans cinq minutes. Il n’avait que le temps de sauter dans ses habits et de la rejoindre...
Il ne bougea pas; une force obscure le retint. Si, dans le tumulte de ses sentiments, une pensée surnageait, c’était qu’il devait la laisser aller si tel était son désir, à elle. La veille au soir, il avait parlé de ses droits, à lui:—de quels droits?... En fin de compte, ils étaient, lui et elle, deux êtres séparés, qui n’étaient pas fondus en un seul par le miracle de corvées, d’obligations, d’abnégations communes, mais se trouvaient liés ensemble dans une noyade de passion, où ils résistaient tout à la fois et se cramponnaient l’un à l’autre, en coulant...
Après avoir pris son billet, Lydia était restée là un moment, les yeux errant à travers le lac; puis il la vit s’asseoir sur un des bancs près de l’embarcadère. Lui et elle, à cette minute, guettaient le même son: le sifflet du vapeur qui doublerait le promontoire voisin. Gannett se retourna pour regarder encore la pendule: c’était l’heure du bateau maintenant.
Où irait-elle? Que serait sa vie après qu’elle l’aurait quitté? Elle n’avait pas de proches parents, elle avait peu d’amis. De l’argent, elle en avait assez; mais elle demandait tant de choses à la vie, et si complexes et tellement immatérielles! Il se la figura marchant nu-pieds à travers un désert pierreux. Personne ne la comprendrait, personne ne la plaindrait... et lui qui la comprenait et qui la plaignait, il était impuissant à lui venir en aide...
Il vit qu’elle s’était levée de son banc et qu’elle s’était avancée vers le bord du lac. Elle resta là, regardant du côté d’où devait venir le vapeur; puis elle retourna au guichet, sans doute pour demander la cause du retard. Ensuite elle revint vers le banc et s’y assit, la tête penchée. A quoi pensait-elle?
Le sifflet retentit soudain: Lydia tressaillit, et Gannett fit un mouvement involontaire vers la porte. Puis il revint à son poste et continua de l’observer: elle restait là, immobile, les yeux fixés sur la traînée de fumée qui précédait l’apparition du bateau. Enfin le petit bâtiment contourna la pointe,—un cadavre blanc sur l’eau couleur de plomb—: une minute après, haletant, il faisait machine en arrière contre le quai.
Les quelques voyageurs qui l’attendaient—deux ou trois paysans et un prêtre—étaient groupés auprès du guichet. Lydia demeurait à part, sous les arbres.
Le vapeur était maintenant à quai; on jeta la passerelle, et les paysans montèrent avec leurs paniers de légumes, suivis du prêtre. Cependant Lydia ne bougeait toujours pas. Une cloche tinta, plaintivement; puis ce fut un rugissement de vapeur; quelqu’un, apparemment, avait crié à la voyageuse qu’elle serait en retard: elle s’élança, comme pour répondre à un appel. Elle s’avança d’un pas indécis; puis, au bord du quai, elle s’arrêta. Gannett vit un matelot lui faire signe; la cloche sonna encore et Lydia mit le pied sur la passerelle.
A mi-chemin de la courte pente qui menait au pont, elle s’arrêta de nouveau, puis se retourna et revint en courant au bord. On retira la passerelle, la cloche cessa de tinter et le bateau se remit en marche. Lydia, lentement, revenait vers le jardin...
En approchant de l’hôtel, elle leva furtivement les yeux: Gannett disparut de la fenêtre. Il s’assit auprès de la table: un indicateur était là, sous sa main, et, machinalement, sans savoir ce qu’il faisait, il se mit à chercher les heures des trains pour Paris...