V

L’ermite, comme bien l’on pense, fut étrangement troublé par cette histoire, non moins qu’effaré de ce qu’un pareil cas se trouvât sur son chemin. Son premier mouvement fut de chasser la femme, car il n’ignorait pas tout ce qu’il y a de détestable dans la passion pour l’eau, ni comment saint Jérôme, saint Augustin et autres saints docteurs enseignent que quiconque entend purifier son âme ne saurait être distrait par le vain souci de la propreté corporelle.

Toutefois, se souvenant du désir qu’il avait eu de revoir ses laudes, il n’osa pas juger trop sévèrement la faute de sa sœur.

De plus, il était ému par le récit de la femme sauvage, de ses souffrances, de la plèbe sans foi ni loi parmi laquelle elle s’était trouvée jetée, égyptiaques, jongleurs, bandits, sorciers même, car ceux-ci sont maîtres ès incantations païennes de l’Orient, et pratiquent encore leurs rites au sein des simples tribus montagnardes. Et pourtant, elle ne voulait pas qu’il ne pensât que mal de cette gent vagabonde, des mains de laquelle elle avait plus d’une fois reçu le vivre et le réconfort, tandis que son pire péril (ainsi qu’il l’apprit à sa honte) lui était venu de moines errants, qui sont la plaie et l’opprobre de la chrétienté. Ils vont traînant leur paresse et leur débauche de couvent en couvent, laissant sur leur passage un relent de rapine, de beuverie ou de pis encore. A une ou deux reprises, la femme sauvage avait failli tomber entre leurs mains, et ne s’était tirée d’affaire que grâce à sa présence d’esprit et à son habitude de la forêt. Une fois, assura-t-elle à l’ermite, elle avait trouvé gîte chez un faune et sa femelle, qui l’avaient nourrie et hébergée dans leur caverne, où elle avait couché sur un lit de feuillage, côte à côte avec leurs hirsutes petits. Et dans cette caverne elle avait vu un Terme, ou idole de bois, très dégradée et vétuste, devant laquelle les sylvains placèrent des guirlandes et le miel de l’abeille sauvage, lorsqu’ils crurent leur convive endormie.

Elle lui parla aussi d’un village de tisserands montagnards où elle avait passé plusieurs semaines, apprenant à participer à leurs travaux en échange de l’hospitalité reçue. Par ce hameau passaient des chemineaux, savetiers, charbonniers, chevriers, qui s’en venaient à minuit, et enseignaient d’étranges doctrines dans les chaumières. Ce qu’ils enseignaient, elle ne pouvait clairement expliquer, sauf que, d’après leur créance, chaque âme est en communication directe avec le Créateur, sans que besoin soit de prêtre ou d’intermédiaire d’aucune sorte. Et, de la bouche de certains de leurs disciples, elle avait ouï dire qu’il y a deux divinités, celle du bien et celle du mal, et que le dieu du mal est assis à Rome sur le trône pontifical. Mais, en dépit de ces ténébreuses doctrines, ces gens étaient doux et compatissants, pleins de bonté envers les pauvres et les chemineaux. Aussi fut-elle affligée lorsqu’un jour parut un moine dominicain, suivi d’une troupe de soldats, qui s’emparèrent de plusieurs des tisserands et les traînèrent en prison, tandis que les autres, avec leurs femmes et leurs enfants, gagnaient la forêt en plein hiver. Elle prit la fuite avec eux, redoutant d’être accusée de leur hérésie et pendant des mois ils se tinrent cachés en des lieux sauvages; les plus âgés et les moins robustes, lorsqu’ils tombaient malades par suite des privations et des intempéries, étaient pieusement soignés par leurs frères et mouraient dans la foi assurée du paradis.

La femme sauvage racontait toutes ces choses avec modestie et simplicité, comme ne s’y étant trouvée mêlée que par mésaventure. Elle dit encore à l’ermite que, chaque fois qu’elle venait à entendre le son des cloches d’église, elle ne manquait jamais de dire un Ave ou un Pater, et que souvent, couchée dans les ténèbres de la forêt, elle avait fait taire ses terreurs en récitant ces versets de vêpres:

«Gardez-nous, mon Dieu, comme la prunelle de l’œil;

«Donnez-nous protection à l’ombre de vos ailes.»

La plaie de son pied guérissait lentement, et pendant qu’elle se cicatrisait, l’ermite allait chaque jour jusqu’à la grotte de la réfugiée, lui donnant des enseignements d’amour et de charité, et l’exhortant à retourner au cloître. Mais à ceci elle se refusait constamment, si bien que, de crainte qu’elle ne tentât de s’enfuir avant que son pied ne fût guéri et ne s’exposât ainsi à la faim ou aux mauvais traitements, il lui fit promesse de ne rien révéler de sa retraite, ni de prendre quelque mesure que ce fût pour la remettre au pouvoir de son ordre.

A la vérité, il en vint à douter qu’elle eût la moindre vocation pour la vie recluse. Cependant la candeur de son âme lui faisait croire qu’elle pouvait être ramenée au bien si elle se sentait assurée de la liberté. Aussi, après maint débat intérieur (sa promesse lui interdisant de prendre de quiconque avis à cet égard), il résolut de la laisser séjourner dans la caverne jusqu’à ce que quelque éclaircissement lui vînt. Et un jour qu’il lui rendait visite vers l’heure de none (car il avait contracté la pieuse habitude de réciter en sa compagnie l’office du soir), il la trouva donnant des soins à un petit pâtre qu’un vertige avait fait choir d’un rocher au-dessus de la grotte. Privé de sentiment et couvert de sang, il gisait à ses pieds. Et l’ermite vit avec émerveillement l’adresse qu’elle apportait à bander les blessures, et comment elle rendit ses esprits à l’enfant en lui donnant à boire d’une liqueur qu’elle-même avait distillée des simples de la montagne. Le blessé ouvrit les yeux et loua le Seigneur, comme rendu à la vie par l’intervention du ciel. Or, il était de notoriété publique que ce garçon était sujet à des vertiges, et plus d’une fois était tombé cependant qu’il gardait son troupeau.

Et l’ermite, sachant que les grands saints ou les impurs nécromants sont seuls capables de chasser les démons, en vint à craindre que la femme sauvage n’eût usé, à l’égard des esprits, d’exorcismes impies. Mais elle lui donna à comprendre que le mal du pâtre n’avait d’autre cause que l’ardeur du soleil et que de semblables étourdissements étant de fréquente occurrence dans les climats chauds d’où elle venait, elle avait appris, d’une femme experte en drogues, comment y remédier par une décoction du «carduus benedictus» faite dans la troisième nuit de la lune croissante, et sans aucune intervention magique. «Mais, ajouta-t-elle, tu n’auras pas à redouter que j’attire le scandale sur ta sainte retraite, car, grâce aux enseignements de cette même femme, ma propre blessure est à peu près guérie, et demain, au coucher du soleil, je partirai.»

L’ermite, à ces paroles, sentit un poids à son cœur, et il lui parut que, dans le même instant, le regard de l’étrangère s’attristait. Et voici que, soudain, ses doutes furent levés, et il connut quelles étaient les volontés de Dieu à l’égard de la femme sauvage. «Pourquoi, lui dit-il, fuir ces lieux où tu es à l’abri des dangers, et où tu peux prendre soin du salut de ton âme. Serait-ce que tes pieds sont las de ne plus cheminer, ou que ton esprit est assoiffé des propos du siècle?» Elle lui répondit qu’elle n’avait nul désir de voyager et nulle répulsion pour la solitude. «Mais, dit-elle, il me faut bien aller mendier mon pain, puisqu’en cette solitude il n’y a que toi qui me puisse nourrir. De plus, lorsqu’on saura que j’ai guéri le pâtre, les gens curieux et avides de médisance pourront me rechercher et me ramener de force au couvent.»

Alors l’ermite reprit: «Aux temps jadis, lorsque la foi de Notre-Seigneur Jésus-Christ fut prêchée pour la première fois, il y eut de saintes femmes qui s’en furent au désert et y vécurent dans la solitude, pour la plus grande gloire de Dieu et l’édification de leur sexe. Si ton esprit te porte à embrasser une existence à ce point austère, à te contenter de ce que produit le désert, à passer tes jours dans la prière et la veille, il n’est pas impossible que tu puisses faire ainsi réparation du grave péché dont tu t’es rendue coupable, et qu’il te soit permis de vivre et de mourir dans la paix de Notre-Seigneur.»

Ainsi parla-t-il, sachant que si elle le quittait pour retourner à la vie vagabonde, la faim et la peur la pourraient mener à de nouveaux péchés. Tandis qu’en une vie de pénitence et de réclusion peut-être ses yeux s’ouvriraient-ils à son iniquité.

Il la vit troublée par ses raisons et sur le point d’y céder, et d’embrasser une vie de sainteté. Mais soudain elle devint comme frappée de mutisme, les yeux abaissés sur la vallée qui s’ouvrait à leurs pieds. «Un ruisseau coule au fond de ce ravin, dit-elle enfin; m’interdiras-tu de m’y baigner au fort de l’été?—Ce n’est pas de moi, ma fille, mais de la loi de Dieu, que vient cette défense, répondit l’ermite, et vois comme le ciel t’accorde sa miraculeuse protection, car, en la chaude saison, à l’époque de ta frénésie, notre ruisseau est tari, et ta tentation te sera épargnée. Au demeurant, sur ces hauteurs, il n’est jamais de ces excès de chaleur qui affolent le corps, mais, en tous temps, avant l’aube comme à l’angélus, un souffle d’air vif qui rafraîchit à l’égal d’un bain.»

Et, après avoir longuement médité sur ces choses, après avoir reçu derechef l’engagement qu’elle ne serait pas trahie, la femme sauvage se décida à adopter la vie d’anachorète, et l’ermite tomba à genoux, adorant Dieu et se réjouissant à la pensée que, s’il sauvait l’âme de sa sœur, son propre temps d’épreuve serait abrégé.