I
Puisqu’il a maintenant un si bel encrier, il faut bien que Pontmartin écrive encore. En 1888, il publie la neuvième série des Souvenirs d’un vieux critique. La dixième paraît en 1889, suivie, la même année, d’un volume de Nouvelles, Péchés de vieillesse[507]. Jeune, il avait aimé ce genre si français; il y revenait encore une fois, souriant à son dernier rêve, suivant d’un mélancolique regard l’étoile qui va s’éteindre, la dernière, dans le ciel assombri.
Deux de ces nouvelles avaient d’abord paru dans les Lettres et les Arts, que dirigeait M. Frédéric Masson, «une étrange Revue qui coûte 300 fr. par an, qui a beaucoup d’argent, qui paie royalement et qui n’a pas d’abonnés.[508]» La collaboration de Pontmartin à la Revue de M. Frédéric Masson ne fut du reste qu’une collaboration de pure fantaisie. Bien que le Correspondant et la Gazette de France payassent moins royalement, il leur resta fidèle. Sa collaboration au Correspondant ne fut même jamais plus active qu’en ces dernières années. De 1887 à 1889, outre sa nouvelle les Feux de paille, il y publia de nombreux articles de critique et d’histoire: Le cardinal de Bonnechose;—Honnêtes gens et livres déshonnêtes;—les Commencements d’une conquête: l’Algérie de 1830 à 1840;—Napoléon et ses détracteurs, d’après le livre du prince Napoléon;—les Causeries littéraires d’Edmond Biré;—une Légende mystique au dix-septième siècle (le duc et la duchesse de Ventadour);—Deux livres jumeaux (Remarques sur l’Exposition du Centenaire, par le vicomte Melchior de Vogüé; 1789 et 1889, par Émile Ollivier). Bientôt, ce ne sont plus seulement des articles, c’est tout un volume qu’il écrit pour la Revue de la rue de Tournon. Sous le titre d’Épisodes littéraires, il y donne la suite de ses Mémoires et les conduit cette fois jusqu’au mois de janvier 1858[509]. Comment il fut amené à entreprendre cette nouvelle série, il me l’apprenait dans une de ses lettres:
...Puisque vous aimez les détails, je dois vous renseigner sur l’origine de mes Épisodes littéraires. J’en étais arrivé à avoir vingt-quatre articles d’avance dans les bureaux de la Gazette. J’ai compris tout ce qu’il y avait de déraisonnable à rendre compte par exemple d’un roman de M. Ferdinand Fabre ou de M. Georges Ohnet dans un article qui ne paraîtra que six mois après le livre. Je me suis souvenu de ce que vous m’aviez écrit au sujet de la première forme que j’avais donnée à mes Mémoires. Léopold de Gaillard m’avait exprimé la même opinion. J’avais trop versé dans la fantaisie et le roman. Cette fois, sauf quelques nuances très légères, je puis assurer que la plupart de ces pages sont d’une exactitude photographique et qu’elles serrent de beaucoup plus près les divers épisodes de ma vie littéraire...
Souvenirs de 1848. LE PUFF d’Eugène Scribe.—Le lendemain du coup d’État dans un salon littéraire. Émile Augier.—La Mort d’un journal. La Naissance d’une Revue. L’OPINION PUBLIQUE et la REVUE CONTEMPORAINE.—Le Suicide d’un Journal, l’ASSEMBLÉE NATIONALE: tels sont les titres des quatre chapitres qui forment le volume de Pontmartin. Ainsi qu’il me l’avait écrit, les Épisodes littéraires, sauf sur deux ou trois points, sont très exacts et cette exactitude ajoute singulièrement au piquant du récit. Les portraits, très nombreux, sont très vivants. L’esprit et le style sont toujours jeunes. Je ferai cependant un reproche à l’auteur. Il fait vraiment trop bon marché de sa belle campagne à l’Opinion publique. Il parle d’Alfred Nettement et de lui-même, j’en ai déjà fait la remarque[510], de façon à laisser croire que ce journal n’a été qu’un journal pour rire, alors qu’en réalité l’Opinion publique a été l’un des journaux qui, de 1848 à 1852, ont le plus honoré la presse française.
Les Épisodes littéraires devaient être le dernier volume de Pontmartin. En voici les dernières lignes; elles sont du 10 janvier 1890: «Je dois désormais laisser reposer ma vieille plume qui n’a que trop couru et trop écrit. On a dit souvent que les vieillards doivent vivre dans le passé; oui, mais ils doivent aussi vivre dans l’avenir, et cet avenir-là n’a rien de commun avec les écritures et les vanités humaines.»