II
Jusqu’à la fin cependant il continuera d’écrire. Le 14 mars, il acheva un article sur M. Zola et son roman la Bête humaine, qui venait de paraître. C’était son dernier Samedi[511]. L’effort, un peu de fatigue s’y font sentir. Ce n’est plus la verve étincelante, la merveilleuse facilité des beaux jours. Cette plume, qui allait hier encore la bride sur le cou, qui dévorait la route, qui brûlait le papier, va plus lentement, la main est moins légère; déjà la maladie pèse sur elle; mais la pensée n’a rien perdu de sa vigueur, l’âme a conservé toute sa noblesse, le cœur ressent toujours les belles indignations d’autrefois. Armand de Pontmartin a eu cette heureuse fortune, le jour où la plume allait tomber de ses mains vaillantes, de pouvoir la mettre une dernière fois au service de ses convictions, au service de la vérité, de la morale et du goût. Il s’est élevé une dernière fois contre le matérialiste en littérature et en politique, contre les naturalismes et les jacobins. Son article se terminait par ces lignes:
Voilà, en dehors de toute querelle d’école, le vice radical des romans de M. Zola. Il supprime le libre arbitre, la responsabilité humaine. Pour que son système fonctionne plus à l’aise, il l’a abrité sous l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, qui l’aurait couvert de ridicule, si le ridicule pouvait atteindre le maître des maîtres. Par là, il détruit tout l’intérêt que pourraient inspirer ses personnages et toutes les leçons que renfermeraient leurs actes. Dans ces conditions d’anarchie ou de servitude morale (synonymes ici comme toujours), la vogue de ces romans devait s’accorder admirablement avec le règne de le république jacobine. Sans doute, MM. Tirard, Constans, Thévenet, Spuller, Fallières, ne seraient pas fâchés d’apprendre que, s’ils font mieux leurs affaires que celles de la France, ce n’est pas leur faute, et que, en accaparant les ministères, en décrochant les portefeuilles, en absorbant les traitements, en trichant les budgets, en persécutant nos prêtres, ils obéissent, non pas à de mauvais penchants, mais à une loi d’hérédité transmise par l’âge de pierre où leurs ancêtres et leurs précurseurs vivaient dans les cavernes[512].
Un détail, purement littéraire, celui-là, me frappe dans cet article. Pontmartin était un amoureux de Virgile. Écoutez comme il en parle dans une de ses premières Causeries de la Gazette, à propos de Barthélemy et de sa traduction de l’Enéide. «Pour moi, disait-il, cet auteur préféré, ce poète par excellence, c’est Virgile, Horace est aussi exquis, aussi élégant, et, à coup sûr, plus original. Mais il y a, chez Virgile, un fond de mélancolie et de tendresse, une douceur pénétrante qui va à l’âme, et qui, sans compter certaines vibrations quasi prophétiques, signalées dans le Pollion, en fait le plus chrétien de tous les poètes du paganisme. Cette sorte de sécheresse didactique qui nous gâte souvent nos admirations d’humanistes, n’existe pas avec lui: il a été, dès le premier jour, l’ami, le consolateur, le confident, l’interprète délicieux des premières rêveries, des premières visions de l’adolescence. Pour ceux d’entre nous qui ont été d’abord élevés à la campagne, le charme est plus puissant. Telle image du poète, tel passage des Géorgiques, tel vers se détachant sur l’ensemble comme un point lumineux sur la brume lointaine, s’unissent étroitement dans notre imagination ou dans notre mémoire aux vagues frissons, aux mystérieux tressaillements qu’éveillèrent en nos jeunes âmes les spectacles de la nature ou les scènes de la vie champêtre. Plus tard, lorsque arrivent les années de déclin et d’adieu, nous ne savons plus si c’est le poète qui nous a rendus sensibles aux douces harmonies de la campagne, ou si ce sont ces harmonies qui nous ont initiés aux ineffables beautés du poète. Pour tout dire, Virgile, c’est Racine et Lamartine en un seul génie avec un degré de perfection plus exquise[513].»
Ces impressions remontaient, pour Pontmartin, non seulement à sa jeunesse, mais à son enfance même. Dès l’âge de huit ans, avant le collège, il courait les champs, son Virgile à la main, le lisant déjà à livre ouvert. Il ne s’endormait pas le soir sans le mettre sous son chevet pour le retrouver au réveil. C’est pourquoi sans doute il n’a pas voulu écrire son dernier article sans y mettre le nom du poète qu’il avait le plus aimé, sans répéter une dernière fois quelques-uns de ces vers dont l’harmonieuse douceur avait été l’un des enchantements de ses jeunes années. Son article, je l’ai dit, est consacré à M. Zola et à la Bête humaine. N’importe! il y parlera de Virgile et de l’Énéide, il citera ces vers délicieux:
Purpureus veluti cum flos, succisus aratro,
Languescit moriens; lassove papavera collo
Demisere caput, pluviâ cum forte gravantur!