III
Le 23 mars, je recevais de son fils la lettre suivante:
Votre amitié m’en voudrait si je ne vous associais pas aux inquiétudes que nous donne depuis dix jours la santé de mon père. Il s’était à peu près relevé de sa pénible crise du mois de décembre, et en janvier et février il allait relativement bien, mais il s’alimentait peu et il ne reprenait pas de forces. Il y a aujourd’hui quinze jours, il s’enrhuma, et ce rhume qui, en lui-même, n’a pas été bien grave, a amené pour lui un effondrement de ses dernières forces. Depuis le vendredi 14 (jour où il a terminé son dernier article), il est dans son fauteuil, en proie à une grande faiblesse et à un assoupissement constant. Le pire, c’est qu’il est impossible de combattre cette faiblesse; car son dégoût pour toute nourriture est absolu, et à grand’peine on parvient à lui faire prendre un peu de bouillon. Il a du reste conservé toute sa lucidité, et hier il s’est un peu ranimé pour recevoir la visite de M. de Gaillard, qui est lui-même à peu près infirme et qui a fait le grand effort de venir jusqu’ici. Mon père est résigné et préparé à tout: ce sont les deux expressions qu’il emploie sans cesse. Il a reçu les sacrements, sauf l’extrême-onction. Je ne veux pourtant pas vous présenter son état comme désespéré; on a vu des vieillards subir de pareilles crises et se relever ensuite. Mais enfin la situation est grave, et je ne pouvais vous la laisser ignorer. Une lettre de vous serait une grande joie pour mon père; et je suis sûr qu’il sortirait un moment de sa torpeur pour y répondre. Bien entendu, vous ne lui parleriez pas de sa santé; mais vous lui écririez comme vous le faites d’habitude et, je suppose, comme pour répondre à sa dernière lettre. Votre amitié saura bien ce qu’il faut lui dire. Je vous sais si bien de cœur avec nous que j’ai à peine besoin de vous dire combien je vous suis affectionné et dévoué.
Plus heureux que moi, Léopold de Gaillard avait pu aller aux Angles. C’était le 22 mars:
La dernière fois que j’ai vu mon vieil ami, écrit-il[514], il n’avait plus que sept jours à vivre. Sans maladie bien caractérisée, mais d’une faiblesse extrême et ne prenant aucun aliment solide, il n’était pas alité et se tenait dans le grand salon où sa vie s’est écoulée, en face de trois fenêtres qui donnent sur la riche vallée du Rhône. Son seul exercice se bornait depuis quelques jours à se traîner d’un fauteuil à l’autre. Quand il me vit, il vint le plus vite qu’il put s’asseoir à mes côtés. Il m’annonça avec une parfaite sérénité sa mort pour un des jours de la semaine qui allait s’ouvrir. «Je n’ai pas attendu, ajouta-t-il, le dernier moment pour me mettre en règle avec le bon Dieu. Le P. B.[515] vient me voir souvent et je me confie à lui avec délices. Ah! mon ami! quels hommes vraiment de Dieu! Quels consolateurs!...» Je le louai avec toute l’effusion d’une amitié chrétienne, puis j’essayai de lui parler de ses travaux, des livres nouveaux et du buste donné par souscription que je voyais en face de moi. Pontmartin redevint aussitôt le charmant causeur qu’il a toujours été. Je me souviens que m’étant plaint à lui d’une photographie aux traits durcis et de couleur très sombre qu’on envoyait à ses souscripteurs, il me répondit en souriant. Peu de temps après son éclatante disgrâce, on osa exposer au Salon un portrait de Chateaubriand signé par Girodet. Chacun craignait la colère du maître. Mais, cette fois, il sut se contenir et s’en tirer par un bon mot. Comme le tableau était très poussé au noir: «Il ressemble à un conspirateur, dit un courtisan.—Oui, ajouta l’empereur, mais à un conspirateur qui serait descendu par la cheminée!»
Cette saillie et plusieurs autres me donnèrent l’espoir que le désastre de sa santé était encore réparable, et que cet entrain de conversation n’allait pas avec un épuisement complet. Illusion, hélas! Chez notre ami comme chez tous ceux qui ont surtout vécu par l’esprit, c’est l’esprit qui meurt le dernier. C’est sa flamme qui brille encore quand toutes les autres sont éteintes. Juste récompense d’une vie toute d’intelligence et vouée tout entière aux plus nobles occupations!
Le 28 mars, Henri de Pontmartin m’adressait ces lignes:
Merci de votre lettre, qui a touché mon père jusqu’aux larmes; il veut que je vous le dise. Depuis hier, il garde le lit, et en un sens cela vaut mieux pour lui donner des soins et l’empêcher d’user ses dernières forces dans l’effort inouï qu’il lui fallait faire pour se lever, descendre et monter l’escalier. Sa faiblesse est toujours extrême, et les moyens de la combattre toujours à peu près nuls. Pourtant, aucun organe n’est atteint, et sa lucidité est intacte. Plus que jamais il est préparé, et il se remet entre les mains de Dieu.
Le samedi 29 mars, à onze heures et demie du matin, Armand de Pontmartin s’endormit dans la paix du Seigneur. Puisque je n’ai pas eu la consolation d’assister à ses derniers moments, je tiens à laisser la parole à ceux qui en furent les témoins. Le docteur Cade, qui lui donnait ses soins, raconte en ces termes cette mort si doucement chrétienne:
A ceux qui l’entouraient, il parlait de sa mort prochaine comme de l’événement le plus ordinaire, réglant lui-même le détail de ses obsèques. A plusieurs reprises, pendant le cours de sa dernière maladie, il avait tenu à recevoir la visite de son Dieu. Il voulut recevoir la communion le jour de la Saint-Joseph[516] et le jour même de sa mort. Et alors que sa famille était dans les pleurs, prévoyant sa fin prochaine, lui était dans une admirable tranquillité, goûtant déjà la joie des élus. Ma profession m’a condamné à voir souvent mourir, mais je n’oublierai jamais les derniers moments d’Armand de Pontmartin. Il avait reçu la communion dans les plus vifs sentiments de piété, et, peu de temps après, avait dit à M. le curé des Angles qui l’assistait: «Oh! comme je suis bien!» Puis il s’était endormi doucement pendant qu’on lui donnait l’extrême-onction. Par les fenêtres entr’ouvertes, le soleil du printemps inondait la chambre de lumière. Au pied du lit, un fils, une belle-fille en pleurs, torturés par une émotion poignante, quelques serviteurs fidèles répondant, malgré leurs larmes, aux prières de l’Église, et sur son lit d’agonie Armand de Pontmartin exhalait son dernier soupir[517].
Un autre témoin adressait d’Avignon, le 31 mars, au rédacteur en chef de l’Univers, une lettre d’où j’extrais ces détails:
J’ai revu M. de Pontmartin le 12 mars: il avait sur sa table la Bête humaine, de Zola. Quoique souffrant déjà, il préparait l’article qui a paru dans la Gazette de France, et, malgré la faiblesse qui commençait à le gagner, il s’exprimait avec une véhémence peu ordinaire sur l’œuvre mauvaise du romancier.
Depuis cette époque, le mal a fait de rapides progrès, et le grand écrivain, avec ce secret pressentiment de sa mort prochaine qui se faisait jour depuis quelques mois à travers ses écrits, s’est résolument et avec une piété touchante tourné vers le bon Dieu. Il a reçu trois fois la sainte communion.
Le matin même de sa mort, il avait reçu la suprême visite du divin Maître, et lui-même avait demandé le saint viatique; mais dans la délicatesse de sa conscience, il n’a voulu prendre ni potion ni aliment. Il avait toute sa connaissance, et à un de ses fidèles serviteurs qui l’aimaient comme un père, il disait après cette dernière communion: «Oh! mon ami, je suis si bien! Laisse-moi maintenant avec le bon Dieu!» La veille, il avait dit à sa belle-fille: «Sais-tu par cœur le Salve Regina? Récite-le avec moi.»
La visite du prêtre le comblait de joie; c’est avec effusion qu’il remerciait le modeste curé des Angles de ses encouragements et de ses prières. Depuis quelques jours, il avait coutume de dire: «Oh! les robes noires, quel bien elles me font! Ce sont elles surtout que je veux voir!»
Les derniers moments ont été calmes: rien n’a troublé la sérénité de cette âme unie à Dieu dans les luttes de la vie...
Et quelle charité pour les pauvres dans cette âme exquise! Le château des Angles était le rendez-vous de toutes les misères, assurées de trouver là, de la part de l’illustre défunt et de son fils bien-aimé, secours et consolation. L’aumône se faisait en grand dans cette noble demeure, et la mort de M. de Pontmartin, qui est un deuil si grand pour les lettres et pour la France, est encore plus un deuil pour les pauvres et les petits...
S’arrachant pour un instant à ses larmes, le fils de mon vieil ami m’envoyait ce douloureux et consolant bulletin:
...Je vous ai dit que, le vendredi matin[518], il avait lu sur son lit votre lettre si excellente, où il ne vit pas les allusions cachées à sa maladie, mais qui le toucha par l’effusion de votre amitié, et l’intéressa par le récit de tout ce que vous aviez fait à Paris. «Quel contraste, me dit-il, entre cette activité et l’état auquel je suis réduit!» La journée et la nuit se passèrent tranquilles, avec diminution des quintes de toux, sommeil; il semblait que le séjour au lit, en supprimant les terribles efforts qu’il devait faire les jours précédents pour rester debout, avait amené une détente, qu’il était moins fatigué, que les traits de son visage ne portaient plus la marque du même accablement. Le samedi matin notre curé lui apporta la communion, ainsi qu’il avait été convenu l’avant-veille avec son confesseur. Il la reçut avec sa connaissance, remerciant ensuite le curé, s’excusant de l’avoir dérangé et me recommandant de ne pas le laisser partir sans lui faire prendre un peu de café. Quand je remontai, dix minutes plus tard, après m’être acquitté de ce soin, je le trouvai endormi d’un sommeil paisible et qui paraissait réparateur. Une heure après, c’est-à-dire vers dix heures, nous nous aperçûmes que ce sommeil ne ressemblait pas aux autres. Au même moment, notre docteur arriva, et, après l’avoir examiné, fit un signe désespéré. Il envoya chercher de nouveau le curé pour l’extrême-onction, qui fut administrée pendant qu’il respirait encore, et, au moment où finissaient les dernières prières, il expira sans souffrance. On peut donc dire qu’il s’est endormi dans le Seigneur, surabondamment assisté et consolé par la religion, et conservant jusqu’à la fin sa lucidité intellectuelle, sauf pour les adieux, dont l’amertume lui a été épargnée[519].
Par une singulière coïncidence, Armand de Pontmartin est mort un Samedi, ce jour qui était devenu le sien. Dans ses dernières années, il se plaisait quelquefois à me dire dans ses lettres: «Soyez tranquille, je prépare depuis longtemps, je soignerai par-dessus tout mon dernier article.» Et en effet celui-là, celui qu’il ne craignait pas d’appeler en souriant, au risque de faire un de ces jeux de mots qu’il affectionnait, «l’article de sa mort»—celui-là fut admirable.