I

L’Opinion publique n’existait plus. Restait à Pontmartin la Revue des Deux Mondes; mais y publier un article tous les mois, ou même tous les quinze jours, n’était pas pour lui suffire. Qu’une occasion d’écrire ailleurs se présentât, il ne la laisserait sans doute pas échapper.

Au mois de mars 1851, Alfred Nettement et Pontmartin avaient reçu la visite de M. L.-C. de Belleval[204]. C’était encore un de ces originaux dont l’espèce, j’en ai peur, est pour longtemps perdue. Très érudit, travailleur acharné, le marquis de Belleval s’engageait à fournir autant de copie qu’on le voudrait, à une condition cependant, c’est qu’on ne le paierait point. Et cela, sous le prétexte bizarre qu’il n’avait pas besoin pour vivre qu’on lui payât ses articles—ce qui d’ailleurs était vrai. Il était donc entré au journal et, jusqu’au jour de sa suppression, il y avait donné, trois fois par mois, sous le titre trop modeste de Bulletin bibliographique, de copieux feuilletons où il rendait compte de presque tous les ouvrages qui paraissaient, principalement de ceux qui avaient un caractère historique.

Au lendemain du coup d’État, la première pensée de ce galant homme fut pour les écrivains dont il avait été le collaborateur bénévole. Il se dit que bien des plumes allaient rester oisives, qui, la veille encore, faisaient tant bien que mal vivre leur maître. En même temps, l’union entre les deux grandes fractions du parti monarchique lui apparaissait comme plus nécessaire que jamais. En attendant que la fusion entre les princes devînt un fait accompli, ne convenait-il pas de travailler à un rapprochement entre les orléanistes centre-droit et les légitimistes purs? Et le meilleur moyen d’y arriver ne serait-il pas de créer une publication périodique, hospitalière, indépendante, qui suppléerait aux journaux silencieux ou disparus et qui recueillerait les naufragés du 24 février et les épaves du 2 décembre[205]?

Créer une Revue n’est pas une petite affaire. Réunir des actionnaires en nombre suffisant n’est pas chose commode. Il y faut beaucoup de temps, et M. de Belleval estimait qu’il n’avait pas de temps à perdre. Donc, point d’actionnaires; il s’en passera; il puisera dans sa bourse, sans inviter ses amis politiques à y déposer leur obole; il tentera l’entreprise sans engager d’autre responsabilité que la sienne.

Les fonds ainsi faits, le titre trouvé: Revue contemporaine, restait la question des rédacteurs. Nature exquise et élevée, aussi distingué que modeste, type de gentilhomme et de lettré, le marquis de Belleval était l’homme le plus aimable qu’on pût voir, le plus sympathique, le plus généreux. Il groupa autour de lui, sans trop de peine, de nombreux écrivains, et non des moindres. Voici la liste de ceux qui, dès le premier moment, lui promirent leur concours: Guizot, Vitet, Salvandy, Berryer—qui devait écrire pour la nouvelle Revue ses Souvenirs personnels,—Prosper Mérimée, Viennet, le duc de Noailles, Villemain, soit huit membres de l’Académie française:—Adolphe Adam, de Saulcy, Raoul-Rochette, baron Taylor, de l’institut;—Paul Féval, Léon Gozlan, Paulin Paris, Xavier Marmier, Reboul, Desmousseaux de Givré, comte Beugnot, Émile Augier, Méry, comte de Marcellus, Philarète Chasles, Edmond Texier, le Père Ventura. L’ancienne rédaction de l’Opinion publique n’avait pas, on le pense bien, été oubliée. Le premier soin de M. de Belleval avait été de s’assurer la collaboration d’Alfred Nettement et celle d’Armand de Pontmartin. L’excellent marquis préluda par quelques dîners; puis, il donna une soirée en habit noir, à titre de répétition générale, et comme moyen de se compter. L’état-major de la Revue était au complet; quelques hommes politiques, tels que M. Molé et M. de Falloux, ajoutaient encore à l’éclat de la réunion. M. Villemain s’approcha de Pontmartin, qu’il avait connu vingt ans auparavant, chez le docteur Double, et lui dit avec son sourire vengeur: «Je plains le futur empereur, s’il n’a, pour le servir, que ceux qui ne sont pas ici.»

Le premier numéro de la Revue contemporaine parut le 15 avril 1852. Il contenait deux articles de Pontmartin, un Bulletin bibliographique et, sous ce titre: Symptômes littéraires du temps, une étude critique sur les Mémoires et en particulier sur ceux d’Alexandre Dumas, alors en cours de publication dans la Presse.

Avec tout son esprit, Pontmartin, j’en ai déjà fait la remarque, avait un fond de naïveté. Il s’imaginait pouvoir collaborer à la Revue contemporaine tout en restant un des rédacteurs de la Revue des Deux Mondes. C’était compter sans son hôte, c’est-à-dire sans M. Buloz. Il était pourtant facile de prévoir que l’irascible directeur, jaloux de la gloire de sa Revue, ne vivant que pour elle, ne se résignerait pas à voir un de ses principaux rédacteurs donner des articles à une revue rivale, à un recueil dont la maison n’était pas au numéro 20 de la rue Saint-Benoît. Ce qui devait arriver arriva. M. Buloz mit Pontmartin en demeure d’opter entre lui et M. de Belleval.

La Revue des Deux Mondes était à l’apogée de son succès; comme elle avait mis à profit la révolution de Février, elle avait également bénéficié du coup d’État de décembre. Elle était devenue une puissance; sa renommée était européenne. La Revue contemporaine naissait à peine; elle n’avait pas encore d’abonnés, elle serait peut-être morte dans six mois. Combien de Revues, qui semblaient appelées à réussir, que les bonnes fées, pressées autour de leur berceau, avaient comblées de dons et de mérites, et que la fée Guignon, cachée dans un coin, avait arrêtées dès leurs premiers pas! L’intérêt de Pontmartin était évident: il ne devait pas quitter le certain pour l’incertain, sacrifier à des chances problématiques une position assurée, brillante et déjà ancienne, une collaboration qui, au bout de quelques années, ne pouvait manquer de le conduire tout droit à l’Académie. Son choix fut bientôt fait. M. de Belleval était son ami; la Revue contemporaine était nettement et hautement royaliste. Sans souci de son intérêt propre, il se sépara de M. Buloz[206] et alla chez M. de Belleval.

Sa collaboration fut très active, surtout au début. Il publia, en 1852, outre plusieurs revues littéraires, deux de ses meilleures nouvelles, Aurélie et la Marquise d’Aurebonne, une étude sur Joseph Autran et un très éloquent article sur le Louis XVII de M. de Beauchesne. En 1853, il donna un article sur la Poésie et la Critique en France au commencement de 1853, et, comme pendant à son chapitre sur Joseph Autran, un chapitre sur François Ponsard[207].

Il n’allait pas tarder cependant à quitter la Revue contemporaine. Que s’était-il donc passé?

La Revue du marquis de Belleval avait très vite conquis une place honorable. Elle avait eu des romans de Paul Féval, de Méry et de Léon Gozlan, des études historiques et littéraires de Philarète Chasles et de Prosper Mérimée. Des vétérans comme Villemain, Salvandy et Vitet y donnaient la main à des nouveaux tels que Caro, Guillaume Guizot, Edmond About. De temps à autre, un article à sensation venait réveiller la curiosité publique, qui ne demandait qu’à s’endormir. C’était, un jour, un article de M. Guizot: Nos mécomptes et nos espérances. Une autre fois, c’était le Louvre, un chef-d’œuvre de M. Vitet.

Malheureusement, à côté de ces rédacteurs, il y en avait d’autres. Un jour que Pontmartin sortait des bureaux de la Revue contemporaine, rue de Choiseul, no 21, il rencontra Henry Mürger, qui lui dit, au cours de leur conversation: «Pour bien diriger un théâtre, il faut être un peu canaille; pour bien diriger une Revue, il ne faut pas être trop poli.» M. de Belleval était un émule de M. de Coislin: c’était l’homme le plus poli de France. Faire de la peine à quelqu’un, refuser à un galant homme d’insérer sa copie, fût-elle la plus ennuyeuse du monde, était pour lui chose impossible. Il se laissa ainsi aller à insérer des articles de M. Viennet (si encore ce dernier ne lui eût apporté que des Fables!), puis, ce qui fut plus désastreux encore, une certaine Histoire des Conseils du Roi, dont la publication dura plus d’une année. Le résultat fut que M. de Belleval, en réglant ses comptes, s’aperçut qu’il avait, en moins de trois ans et demi, perdu plus de quatre-vingt mille francs et—ce qui pour lui était plus grave—qu’il avait gagné une névrose. Sa famille le supplia de s’arrêter sur cette pente; il dut s’y résigner; seulement, il quitta sa chère Revue, comme il l’avait créée,—en grand seigneur. Il la céda pour rien à un de ses collaborateurs, qui était en même temps un de ses compatriotes, M. Alphonse de Calonne.

Au bout de peu de temps, il devint visible que la Revue, depuis le départ de M. de Belleval, si elle n’était pas passée au gouvernement, du jour au lendemain, préparait cependant une évolution dans ce sens. Armand de Pontmartin, pas plus du reste qu’Alfred Nettement, n’eut pas une minute d’hésitation. Malgré les instances du nouveau directeur, tous les deux se retirèrent.