II
Avant sa séparation de la Revue contemporaine, Pontmartin avait trouvé un journal quotidien, très haut placé dans l’estime publique, qui lui avait proposé de faire, chaque semaine, dans ses colonnes une causerie littéraire.
Le 29 février 1848, M. Adrien de La Valette[208] avait fondé l’Assemblée nationale[209], journal de combat qui, sans mettre encore un nom en tête de son programme, se signala, dès le début, par la vivacité de ses attaques contre la République. Cette attitude répondait sans doute au sentiment du pays; car, au bout de trois semaines, l’Assemblée nationale comptait plus de dix-huit mille abonnés, chiffre considérable pour l’époque. Elle ne tarda pas à prendre position sur le terrain monarchique et défendit la fusion avec une énergique sagesse. Au mois de février 1851, M. Berner, accompagné du duc de Noailles, du duc de Valmy, de MM. de Falloux, de Saint-Priest et Mandaroux-Vertamy, était entré dans le comité de direction, où figuraient déjà MM. Guizot, Molé, Duchâtel et de Salvandy[210].
Plus heureuse que l’Opinion publique, l’Assemblée nationale n’avait pas été supprimée après le coup d’État. Au commencement de 1853, à la suite du nouveau plébiscite qui rétablissait l’Empire, elle avait perdu du terrain, mais elle se soutenait encore. M. Adrien de La Valette avait cédé la direction à M. Éloi Mallac, ancien chef de cabinet de M. Duchâtel. C’était un petit homme sec, de tournure élégante, d’une politesse exquise et d’une figure encore charmante, avec de beaux yeux noirs, froids et pénétrants. On l’appelait le beau Mallac, et comme il était né à l’Ile de France, son ami Louis Veuillot le disait en riant «fils de Paul et de Virginie». Nature de créole, spirituel et nonchalant, il n’écrivait jamais dans son journal, mais il savait choisir ses rédacteurs. Amédée Achard était chargé du courrier de Paris, Édouard Thierry du feuilleton dramatique, Adolphe Adam de la chronique musicale. Les questions qui touchent plus spécialement à la politique et à la philosophie étaient confiées à M. Nourrisson, à M. Lerminier et aussi à Léopold de Gaillard, qui, fraîchement débarqué du Midi, venait de publier dans la feuille de la rue Bergère une série d’articles où il prenait la défense de la Restauration contre le bonapartisme. Ces articles avaient été très remarqués. Ils étaient signés du nom de leur auteur; mais comme ce nom n’était pas encore connu à Paris, on y chercha le pseudonyme de tel ou tel illustre personnage. L’engouement des salons s’en mêla, et des noms célèbres furent prononcés. Celui de M. Guizot fut même mis en avant. M. Mallac était ravi, si bien qu’il dit un jour à Léopold de Gaillard: «Décidément, il n’y a que vous autres Méridionaux pour réussir ainsi à Paris. Amenez-moi donc votre ami Pontmartin.»
A quelques semaines de là, le 23 janvier 1853, l’Assemblée nationale insérait un article de Pontmartin, Considérations humouristiques sur la critique. Le 8 février suivant, paraissait sa première Causerie littéraire, consacrée à Mme Émile de Girardin et à son roman de Marguerite ou Deux amours. Pendant cinq ans, jusqu’à la suppression du journal fusionniste, il lui donnera chaque semaine son feuilleton, sans le suspendre jamais, même à l’époque des vacances.