I
Il faut bien croire que la Crise Charbonneau n’avait pas été trop meurtrière pour Pontmartin, puisque, dès le mois de juillet 1862, alors que les derniers bruits de la bataille n’étaient pas encore éteints, il publiait dans le Correspondant, sur les Misérables de Victor Hugo[308], une longue étude qui est un de ses morceaux les plus achevés.
A la fin des Jeudis, George de Vernay, le maire de Gigondas, retourne dans la capitale, qu’il avait juré de ne plus revoir, et il reprend «cette vie littéraire contre laquelle tous les serments ressemblent à des serments d’ivrogne et de joueur». Ainsi fait également le maire des Angles. Il choisit même ce moment pour s’installer dans un coquet appartement, au no 8[309] de l’avenue Trudaine. Comme au 51 de la rue Saint-Lazare, il y habitera pendant huit ans, de 1863 à 1870.
L’avenue Trudaine était alors une oasis d’honnêtes gens et de maisons correctes à l’extrémité de cette montée des Martyrs, bruyante, tapageuse, mal famée, où se rencontraient, sur un trottoir étroit et boueux, toutes les variétés de vareuses rouges, de chapeaux mous, de barbes hirsutes, de chevelures en broussailles, de camisoles fripées, de pantoufles éculées, de corsages équivoques, de maquillages déteints, de chignons suspects; tout un monde de rapins, de modèles et de bohèmes, de rôdeurs de barrières et de piliers de brasserie, de déclassés, de fruits-secs et de ratés,—où la Commune recrutera plus tard ses colonels, ses chimistes et ses pétroleurs. Au haut de cette rude et orageuse montée, vous vous trouviez dans une large avenue, plantée d’une double rangée de platanes, et aussitôt il vous semblait que vous respiriez un autre air:
A droite et à gauche, dit Pontmartin, une trentaine de maisons bourgeoises, régulières et proprettes. Peu de voitures. Sur de larges trottoirs, çà et là, un groupe de promeneurs; sur les bancs espacés entre les platanes, des arrière-neveux de Philémon et de Baucis, lisant tranquillement leur journal. Aux fenêtres entr’ouvertes, à travers de légers nuages de mousseline, des sourires de mamans, de fins visages de bébés agitant à la brise printanière les ballons roses des magasins du Louvre. Dans les jardins encore épargnés par la démolition universelle, dans l’épaisseur des marronniers de la cité Malesherbes, que n’habitait pas encore M. Henri Rochefort, un merle siffleur préludait aux sarcasmes du terrible lanternier. Derrière la grille des petits hôtels, on voyait des volées de moineaux se disputant les miettes de pain éparpillées par les élèves de l’École commerciale ou ceux du collège Rollin. A la sortie des classes, c’étaient des cris de joie, des gazouillements d’oiseaux délivrés de leur cage, d’amusantes poussées d’adolescents en belle humeur. Presque la campagne, au sortir du coin le plus tumultueux de la plus fiévreuse des villes; une miniature de l’Éden à vingt pas d’un diminutif de l’enfer; une vague sensation d’apaisement et de bien-être. J’ai passé là huit ans, et je dois croire que j’y étais à peu près heureux, puisque mes jours les plus néfastes étaient ceux où le Siècle me qualifiait d’idiot et où le Charivari me traitait d’imbécile[310].
En même temps qu’il quittait la rue Saint-Lazare pour l’avenue Trudaine, il transportait ses pénates littéraires à la Gazette de France.
Pontmartin se trouvait un peu gêné à l’Union, où il était entré, nous l’avons vu, en 1858. Grave, solennel d’allure, souvent dogmatique, le journal de M. Laurentie n’était pas le cadre qui convenait à sa verve exubérante, à ses vivacités de plume, à ses boutades humoristiques. Dès qu’il put le faire honorablement et sans rupture, il cessa sa collaboration. Je ne lui cachai pas mon regret de le voir abandonner une feuille plus politique sans doute que littéraire, mais qui, la première parmi les feuilles parisiennes, avait accueilli ses causeries de province. Il me répondit, le 10 janvier 1863:
Ce qui m’a décidé, mon cher ami, c’est le désir de rendre service à mon compatriote Frédéric Béchard[311], qui m’avait donné des preuves de dévouement pendant la crise Charbonneau. Or, Béchard avait grande envie d’être mis en possession d’un feuilleton dramatique, ce qui est le hoc erat in votis d’une certaine catégorie d’écrivains parisiens. Nous ne voulions pas déloger le pauvre Escande[312], qui en serait mort de chagrin, et Janicot[313] a mis pour condition que nous entrerions ensemble, l’un portant l’autre. Cela durera tant que je pourrai y suffire. Mais je sens que je vieillis. Je suis comme ces ténors fatigués, qui ne peuvent plus donner que certaines notes. Chose singulière! A mesure que je deviens vieux, les notes qui me resteraient, ce serait la charge, la caricature, la fantaisie en prose et même en vers, toutes choses qui ont besoin de jeunesse et qui, à mon âge, ressemblent à des anachronismes ou à des grimaces.
Sa collaboration à la Gazette de France devait durer vingt-huit ans. Il l’inaugura, le samedi 13 décembre 1862, par un article sur le roman de Sibylle, par Octave Feuillet.
Ses feuilletons de la Gazette—ils paraissaient sous le titre de Semaines littéraires—ne se ressentent aucunement—est-il besoin de le dire?—de la fatigue dont il se plaignait dans sa lettre du 10 janvier. Il est aussi en verve que jamais, qu’il parle de Louis Veuillot ou de Lamartine, de M. Ernest Feydeau ou de Mme Sand, de M. Guizot ou de M. Michelet. Il nous a dit tout à l’heure son goût, très vif en effet—et très ancien—«pour la charge, la caricature, la fantaisie en prose et en vers». Son article sur la Sorcière de Michelet[314] est, en ce genre, un modèle qui sera difficilement égalé. Le jour où il écrivit ce feuilleton, il était en fortune, selon le mot de Mme de Sévigné.
Un jour que Pontmartin faisait visite à M. Silvestre de Sacy, celui-ci le gronda doucement de son engagement hebdomadaire. «Quand on écrit un article par semaine, lui disait l’académicien, c’est beaucoup s’il y en a un de bon sur quatre!» Pontmartin n’en demandait pas tant,—ce qui ne l’empêchait pas de mettre souvent quatre fois de suite dans le mille.