II
Au commencement de 1863, il écrivait encore dans le Journal de Bruxelles. D’une de ses lettres de cette époque, je détache ces lignes: «Le directeur du Journal de Bruxelles a soin de me relancer de temps en temps; les lettres que je lui adresse m’amusent, sauf à ne pas produire le même effet sur les lecteurs belges. J’y trouve une sorte de soupape pour les commérages parisiens qui ne peuvent trouver place dans ma Causerie littéraire, et j’y mêle des assaisonnements qui ne seraient pas toujours du goût de M. le comte Treilhard[315].»
Du 1er janvier 1863 au 9 juin, jour où prit fin sa collaboration au Journal de Bruxelles, Pontmartin n’envoya pas à la feuille belge moins de onze articles.
Sa grande affaire, au demeurant, était la publication de ses Causeries littéraires. Chaque année, il en donnait un nouveau volume. En 1862, 1863 et 1864, parurent les trois séries des Semaines littéraires. Pendant que s’imprimait la troisième série, il tomba très gravement malade et force lui fut d’interrompre ses Samedis. Le 27 février 1864, il fut atteint d’une fluxion de poitrine, qui mit ses jours en danger. Ce fut seulement le 10 mai qu’il put quitter Paris et se rendre chez sa belle-mère, à la Mûre, où il n’avait pas à redouter l’invasion des affaires et des visites qui, aux Angles, seraient venues contrarier sa convalescence. Celle-ci ne dura pas moins de quatre mois, passés dans l’Ardèche et coupés par une saison de trois semaines à Vichy.—«Vichy est le lieu le plus ennuyeux de la terre, m’écrivait-il le 12 juillet, et je déplore le sophisme médical qui m’a envoyé à des eaux digestives sous prétexte de réparer d’une pleuro-pneumonie l’irréparable outrage: je n’ai qu’une consolation, c’est de voir mon Empereur, dont l’état empire, plus affaissé et plus déjeté que moi...» Comme sa lettre renfermait deux ou trois calembours, j’en conclus que le mal était décidément conjuré. La rentrée aux Angles n’eut lieu qu’à la fin d’août, et il y resta six mois afin d’éviter l’hiver parisien.
Le 1er mars 1865, il réintégrait l’avenue Trudaine et préparait la publication de la première série des Nouveaux Samedis. Tandis qu’autrefois à ses volumes de critique se venaient joindre des volumes de contes et de nouvelles, depuis 1862 il semblait avoir renoncé à écrire des œuvres d’imagination. Il avait bien donné au Correspondant de 1863 un court récit, Un Trait de lumière[316]; mais c’était tout. En 1865, il revint au roman, et il y fut ramené, on va le voir, par des motifs qui n’avaient rien de romanesque.
Il m’écrivait, de Paris, le 27 avril 1865:
Laprade est parti vendredi; Gaillard annonce son départ pour mardi. Ces chaleurs si précoces et si extraordinaires mettent en fuite tous ceux qui n’ont pas à Paris une chaîne d’or, de fer ou de fleurs. Quant à moi, mes chaînes littéraires se sont multipliées et compliquées. Tous mes revenus méridionaux me manquant à la fois, je me suis effrayé, et j’ai accepté les offres de l’Illustration, qui désirait rompre avec le Siècle, son bateau remorqueur, et passer de gauche à droite. Mais je me suis embarqué dans une série fantastique qui m’effraye et où, comme Petit-Jean, ce que je sais le mieux, c’est mon commencement. Il me manque, pour y réussir, du poignet, une connaissance suffisante de l’ancien et du nouveau Paris, et une foule d’autres choses...
On était alors au plus fort des démolitions de Paris. L’œuvre était grande, utile, nécessaire même; mais les poètes, les rêveurs, les flâneurs n’y trouvaient pas leur compte. On leur donnait une belle lampe toute neuve, propre et bien polie, en échange de leur vieille lampe, pleine de rouille et passée de mode; mais ils se rappelaient le conte des Mille et une Nuits, et ils se demandaient, comme Aladin, s’ils n’allaient pas perdre au troc et si cette vieille lampe, dont les débarrassait le Magicien africain,—c’est M. Haussmann que je veux dire,—n’était pas précisément la lampe merveilleuse. A mesure que le vieux Paris s’effaçait et que s’élevaient les nouvelles bâtisses, leur imagination réagissait contre cette immense débâcle de toutes les poésies du passé. Plus les boulevards s’allongeaient, plus les rues s’élargissaient, plus les façades neuves rivalisaient de monotonie et de blancheur, plus ils s’enfonçaient dans leurs souvenirs et leurs songes. C’est cet état d’âme dont la description avait tenté Pontmartin.
Il supposait un vieillard, poète ou artiste en son temps, contemporain des premiers récits d’Hoffmann et des promenades de Victor Hugo à travers la cité ou la cathédrale du moyen âge. Le chevalier Tancrède—ce sera le nom de son héros—revient à Paris après de longues années d’absence; il regarde autour de lui et se demande avec angoisse si l’âge a obscurci sa vue ou s’il est le jouet d’un cauchemar. Le berceau de son enfance, le théâtre de ses plaisirs, le nid de ses amours, le refuge de ses chagrins, tout a disparu; il ne sait pas même où loger ses regrets; il lui semble que son exil recommence sur les lieux mêmes où il vient de finir: c’était son corps qui n’avait plus de patrie; maintenant, c’est son âme. Là où il ne se croyait qu’absent, il se reconnaît étranger. Bien des images perdues au fond de sa pensée s’y réveillent pour mourir encore; bien des liens qui s’étaient détendus se resserrent un moment pour se briser à jamais. Ce quartier, cette rue, cette maison, cet escalier, cette chambre, autant de figures aimées, devenues des visages indifférents; s’ils ont encore des larmes dans les yeux ou des sourires aux lèvres, ces sourires et ces larmes sont pour d’autres que lui.
Sombre, pessimiste, morose, refusant de subir le trop près et se rejetant sans cesse dans le lointain, le chevalier Tancrède vit moins avec les réalités du présent qu’avec les fantômes du passé. Les villes ont des âmes comme les hommes. Le vieux Paris a une âme; le chevalier la connaît, il l’aime, et c’est elle qu’il regrette et qu’il pleure. C’est elle qu’il essaie de retrouver dans ses longues flâneries du soir à travers un Paris bizarre, entre chien et loup, fantasque, paradoxal, humoristique, railleur, sinistre, imaginaire.
J’avais applaudi aux premiers chapitres qui avaient pour titre, dans l’Illustration, Paris fantastique, Pontmartin m’écrivit, le 9 juin 1865:
Je vous remercie de ce que vous me dites d’encourageant au sujet de Paris fantastique. Je ne savais pas trop bien, au début, où j’allais et ce que je pouvais faire; à présent, il me semble que mon idée se dessine un peu plus clairement, et j’y mets un peu de passion, ce qui est toujours une chance de réussir. Cela s’appellera, chez Michel Lévy, Entre chien et loup, et si je ne m’essouffle pas trop vite, il est possible que cette série suffise au volume tout entier...
Ce fut seulement au printemps de 1866 que le livre parut. «Savez-vous, mon cher ami, me mandait Pontmartin le 8 avril, savez-vous de qui dépend la date précise de la mise en vente de mon petit volume? Des Apôtres; mais, hélas! des Apôtres revus, corrigés et naturalisés par Ernest Renan. En d’autres termes, Michel Lévy prétend que, dans mon intérêt même, je ne dois pas paraître dans la même semaine que ces nouveaux Apôtres qui absorberont, pendant huit jours, toute son activité commerciale. Soit; mais j’aimerais mieux céder le pas à un bon livre...»
D’une autre lettre, écrite quelques jours après la publication, qui eut lieu le 19 avril, j’extrais ce passage:
...Je n’ai pas du tout prétendu faire un roman. Vous avez d’assez bons yeux et vous êtes assez du métier pour avoir constaté, soit dans l’Illustration, soit dans le volume, que j’étais arrivé à la 79e page sans savoir où j’allais. Mon idée avait été d’abord de faire une série de tableaux ou de croquis où le vieux et le nouveau Paris auraient été mis en présence dans des cadres fantastiques. Je ne tardai pas à reconnaître que l’entreprise était au-dessus de mes forces, et que je n’avais pas d’ailleurs le pied assez parisien pour m’en tirer. C’est alors que j’employai le coffret d’Adolphine comme planche de sauvetage, et que je pus tant bien que mal arriver jusqu’au port. J’avais paru dans de si mauvaise conditions, mon récit avait été tellement haché et si peu remarqué dans l’Illustration, que, sans vous et Michel Lévy, je ne l’aurais peut-être pas publié en volume. Vous voyez que les remerciements que je vous dois sont de plus d’un genre; certes, si j’avais reçu, l’an passé, le quart des encouragements que je reçois aujourd’hui, je puis dire que je n’aurais pas si souvent jeté le manche après la cognée et que le livre serait meilleur[317]...
L’apparition d’Entre chien et loup coïncidait avec les préliminaires de la guerre austro-prussienne. Le petit volume allait donc avoir contre lui, non seulement Renan et ses Apôtres, mais encore Bismarck et la bataille de Sadowa, Le chevalier Tancrède contre le comte de Bismarck, c’était le pot de terre contre le pot de fer. Le pauvre pot de terre ne fut pourtant pas mis en éclats. Il résista si bien que, peu de semaines après, il fallut procéder à une nouvelle édition. Ce fut, pour l’auteur, l’occasion d’écrire une très spirituelle préface. A ceux qui reprochaient à son livre de «n’être pas un roman dans l’exacte acception du mot», il répondait:
...Est-il bien nécessaire que toute œuvre d’imagination et de fantaisie soit un roman?... Faut-il croire, comme Sganarelle, que tout soit perdu si, de la première page à la dernière, ensemble et détails ne sont pas combinés, calculés, ficelés, serrés comme la cravate d’un garçon de noces, en vue du grand événement qui doit combler les vœux d’Arthur, punir les fautes de Rodolphe, châtier les faiblesses de Madeleine, et conduire le dénouement à la mairie ou au cimetière? Qui dit imagination, dit la plus indépendante des facultés humaines, et n’est-ce pas la condamner à une véritable servitude, que de la forcer à s’ajuster toujours aux mêmes cadres, à entrer dans les mêmes moules, à passer par le même chemin, à trébucher dans la même ornière? Si vous aviez, comme moi, par goût de dix-huit à vingt-cinq ans, par habitude de vingt-cinq à trente, et par état de trente à cinquante-cinq, lu des myriades de romans, vous me pardonneriez d’avoir essayé de faire un roman qui n’en soit pas un.
La vérité est que le livre manque d’unité. La fin ne correspond pas au début. Commencé comme un conte fantastique, l’ouvrage se continue et se termine comme un roman: questa coda non è di questo gatto.
Ce petit volume d’Entre chien et loup n’en méritait pas moins son succès. Le chapitre sur Maria-Thérésa, sur la Malibran du Théâtre-Italien et sur la Thérésa du café Bataclan, eût suffi à le justifier. Ce n’est qu’un pastel, mais dont les couleurs n’ont point pâli, et que ne doit pas faire oublier l’eauforte glissée quelques mois plus tard par Louis Veuillot dans les Odeurs de Paris[318].