III
L’auteur des Causeries littéraires avait quitté la Revue des Deux Mondes en mai 1862. Buloz et Pontmartin ne pouvaient pas s’entendre et ils ne pouvaient pas non plus se passer l’un de l’autre. Ils ne se lassaient pas de se rechercher, de se brouiller et de se raccommoder. Le 1er juin 1866, la Revue publiait un article intitulé: Symptômes du temps. La Curiosité en littérature. IDÉES ET SENSATIONS, par MM. de Goncourt. Il était signé: F. de Lagenevais. L’article était de Pontmartin; nul ne pouvait s’y tromper. Comme je lui en avais écrit aussitôt, il me répondit, le 7 juin:
...L’article sur les Goncourt est bien de moi, et vous le retrouverez probablement dans mon douzième volume. Comme j’avais été obligé de l’abréger pour des nécessités de pagination et comme je n’étais pas bien sûr que le ton général ne fût pas çà et là en contradiction avec quelques-uns de mes anciens articles sur les deux frères jumeaux de la sensation et de l’idée, j’ai accepté la proposition de Buloz, qui a été, pour la première fois, d’avis de recourir à cette élastique signature de Lagenevais. Le Lagenevais en chair et en os n’existe pas...
Le 1er juillet et le 1er août 1866, deux autres articles—l’un sur les Romans nationaux(?) de MM. Erckmann-Chatrian, l’autre sur le roman de Dumas fils: Affaire Clemenceau; mémoire de l’accusé,—paraissaient également sous la signature Lagenevais. Dans le tome IV des Nouveaux Samedis, à la suite de ces trois articles, on en trouve un quatrième, sur la Littérature pieuse, qui a son histoire. La voici, telle que l’a contée, dans une de ses lettres, Pontmartin lui-même:
Puisque vous aimez, m’écrivait-il, à connaître nos dessous de cartes littéraires, voici l’histoire de ce chapitre. Il devait paraître dans la Revue des Deux Mondes et faire suite, sous le titre de Symptômes du temps, aux trois morceaux qui ouvrent ce nouveau volume. Quand je quittai Paris en juillet 1866, Buloz, qui désirait alors me rattacher tout à fait à la Revue, me demanda, presque en forme de gageure, si je me croyais capable de faire un article où, tout en restant chrétien bien sincère et bien net, je ne m’écarterais pas trop des traditions de la rue Saint-Benoît. Il paraissait y voir un moyen de conciliation; j’acceptai. D’autre part,—car je ne crains pas de me montrer à vous dans toutes mes faiblesses,—j’en voulais un peu à Mgr Dupanloup, qui, se donnant la peine de dresser un catalogue de bibliothèque à l’usage des gens du monde, y avait mis M. Roselly de Lorgues[319] (ma bête noire) et avait complètement passé sous silence mes Causeries littéraires. C’est sous cette double influence que j’écrivis mon article. Mais je perdis du temps; je fus surpris chez un de mes beaux-frères par les terribles inondations de septembre. Mon article ne partit des Angles que le 1er octobre. Buloz et ses fils étaient à la campagne; l’article tomba entre les mains de M. Challemel-Lacour[320], démagogue et voltairien pur sang, qui intercepta, pendant plus d’un mois, l’article et mes lettres, se bornant à dire à ses patrons que cela n’était nullement dans l’esprit de la Revue; si bien que M. Buloz m’a avoué en décembre ne m’avoir pas lu: mais dans l’intervalle, et à la suite des inondations, étaient arrivés les mandements et la brochure[321] de l’Évêque d’Orléans, et la situation s’était tellement envenimée, que Buloz voulait attaquer Mgr Dupanloup devant les tribunaux!!! Je repris mon manuscrit; j’aurais dû peut-être le jeter au feu; mais vous connaissez les secrètes faiblesses des auteurs; je le fis lire à mon fils, qui vaut mieux que moi. Il n’y trouva rien ou presque rien qui dût m’empêcher de le publier. Voilà toute l’historiette, mon cher ami, et maintenant vous voyez combien je dois savoir gré à mes amis de laisser de côté ces questions délicates pour lesquelles je ne pouvais donner au public les explications que je vous donne. Ainsi donc, merci toujours! merci pour ce que vous dites, et pour ce que vous ne dites pas[322]!...