IV
Le 1er août 1866, nous venons de le voir, Pontmartin avait publié un article sur Alexandre Dumas fils. A l’automne, il devait se rencontrer avec l’auteur du Demi-Monde, à la campagne, chez leur ami commun, M. Joseph Autran. Le 15 octobre, ce dernier lui écrivait de La Malle, l’un de ses châteaux[323]; il en avait presque autant que le roi de Bohême:
...Dumas partira de Paris le 5 novembre et restera chez moi jusqu’au 20. Cette époque vous convient-elle, et puis-je espérer que vous serez aussi généreux que lui? Vous pourriez l’être davantage en arrivant plus tôt et en restant plus tard... Quelles intimes et charmantes réunions cela va faire! Figurez-vous que nous aurons la primeur de cette comédie que Dumas vient d’achever à peine. Il l’apporte dans sa valise. «J’ai hâte, m’écrit-il, de vous lire cette curieuse étude qui ne ressemble à rien de ce qui a été fait.» C’est à Pradine[324] que nous vous recevrons. Cela vous est égal, n’est-ce pas?...
Pontmartin n’avait garde de ne pas répondre à ce gracieux appel. La réunion eut lieu dans les premiers jours de novembre, non à Pradine, mais à La Malle. L’auteur des Jeudis et des Samedis passa, dans l’hospitalière maison du poète, une délicieuse semaine[325]. Dumas lut sa comédie, les Idées de Mme Aubray. Il n’était pas seulement un habile dramaturge, c’était aussi un merveilleux causeur. Pontmartin fut charmé, mais il ne fut pas conquis. De retour aux Angles, il écrivait à Joseph Autran:
Les Angles, mercredi soir, 14 novembre.
Mon cher ami, figurez-vous que je n’ai quitté Marseille que mardi à onze heures, et encore ce diable de Dumas voulait m’emmener à Toulon, à Cannes, à Nice, à Hyères, et en mille autres lieux! J’ai triomphé de ce fascinateur et de ma propre faiblesse; je suis revenu ici, et, comme la vertu est toujours récompensée, j’ai trouvé au logis deux des plus ennuyeux visiteurs qui aient jamais franchi mon seuil... Je n’avais pas besoin, cher ami, de ce contraste pour me remémorer avec cette mélancolie inséparable de nos meilleures joies des journées trop vite écoulées et pleines de votre image. Quelle semaine! quels sujets de réflexions de toutes sortes! Je ne puis, malgré mes sympathiques efforts, me rendre un compte bien net de l’impression qu’a produite sur moi le héros de la fête. C’est à peine s’il suffirait de me dédoubler pour faire le triage. L’esprit est ravi, le cœur est attristé, l’âme n’est pas satisfaite. Ce type si moderne, si profondément et si brillamment contemporain, intéresse et émeut par la peine même qu’il prend pour troubler ou tarir les sources les plus hautes et les plus pures d’intérêt et d’émotion. C’est un plongeur intrépide et robuste qui a touché du pied le fond de la mer, qu’un prodigieux élan a fait remonter à la surface, mais qui, au lieu de regarder en l’air pour jouir de la vue du ciel, des étoiles et de l’horizon, s’obstine à regarder, à travers cette onde perfide qui n’a plus de secrets pour lui, les plantes marines et le sable, le gravier et la vase où il a failli s’empêtrer et s’embourber. On lui sait gré de ce qu’il est en songeant à ce qu’auraient pu le faire sa naissance, son éducation, son premier entourage, les leçons qu’il a reçues, les exemples qu’on lui a donnés. On l’admire, on l’aime... et on le plaint... O mon ami! Nous à qui la vertu est apparue tout d’abord sous les traits d’un père et d’une mère, songeons à ce qu’il y a eu d’affreux dans cette situation où c’est une chose énorme, presque héroïque, d’être tout à fait un honnête homme, un galant homme selon le monde!
Victor de Laprade, invité lui aussi par Autran, n’avait pu se rendre à La Malle. Pontmartin lui fit part de ses impressions dans une lettre du 22 novembre:
Savez-vous ce qui m’a guéri... pour quelques mois? La société de M. Dumas fils... Voilà donc la perfection du bel esprit français de 1866, le produit le plus complet, le plus brillant, et, pour être juste, le plus propre de la société moderne, une intelligence d’élite, le Morny du coup de théâtre et de la scène filée, auquel il ne manque plus que la patente et le brevet avec garantie du gouvernement! Et remarquez qu’il est charmant, que je crois même qu’il se calomnie quand il fait étalage de table rase et de matérialisme pratique; mais, grand Dieu! que sont donc les autres? Et nous, remercions le ciel de nous avoir fait naître loin de ces zones torrides, hors de portée de ces pommes d’or croissant sur les bords d’un lac empesté. Il a, lui, cinquante excuses pour une; nous, nous n’en aurions point.
Fils d’un père honnête homme et d’un fervent chrétien,
A ce Dunois du drame, ami, n’enviez rien!...
Le lendemain du jour où il écrivait cette lettre, un coup terrible venait atteindre Pontmartin et le frapper au cœur. Sans que rien l’y eût préparé, il apprenait la mort de Joseph d’Ortigue[326], l’éminent critique musical, son compatriote et son plus intime ami. Il m’écrivit le 28 novembre:
...Le 23, j’ai été foudroyé en ouvrant le Journal des Débats, par le plus grand des hasards, et en y lisant, sans préparation aucune, un article de M. de Sacy qui annonçait la mort subite de mon pauvre vieil ami d’Ortigue. Il y a de cela cinq jours, et je ne puis encore revenir de ma douloureuse stupeur, je ne puis m’accoutumer à l’idée que je ne reverrai plus ce compagnon si bon, si fidèle, si sympathique, de mes saisons laborieuses et de mes vacances, l’homme dont les sentiments, les goûts, les rêves s’accordaient si bien avec les miens qu’on nous appelait les inséparables. Vous lirez dans la Gazette de samedi prochain l’hommage que j’ai essayé de lui rendre. Je n’ai pas dit la moitié de ce que j’aurais dû et voulu dire: il m’aurait fallu une feuille de Revue, et l’on m’aurait répliqué sans doute que d’Ortigue n’était pas assez célèbre pour justifier une si longue notice. Enfin, je suis allé au plus pressé.
Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous parler si longuement d’un homme que vous ne connaissiez pas, et d’une douleur que vous ne pouvez partager. Je suis tellement plein de mon sujet qu’il m’arrive plusieurs fois dans la journée de sentir des larmes me venir aux yeux, de ne pouvoir les retenir et d’être obligé d’interrompre ce que j’écris ou ce que je fais. En face de cet avertissement, je suis bien peu tourné du côté des vanités littéraires, bien peu disposé à vous écouter lorsque vous me parlez de l’Académie, comme vous le faites encore dans votre dernière lettre...
Quelques jours après, je recevais l’article de la Gazette; je me reprocherais de n’en pas reproduire ici les dernières lignes, si vraiment belles et si touchantes:
...L’auteur de la Messe sans paroles, s’il a pu se reconnaître avant de mourir—ce que j’ignore encore en écrivant ces lignes!—aura eu le droit de se dire que, pendant trente-sept ans de journalisme, il n’avait pas publié un mot offensant. Rassurante pensée, appréciable surtout pour ceux à qui il sera impossible de se rendre le même témoignage! Pour moi, aussi faible qu’il était fort, aussi nerveux qu’il était doux, aussi mauvais qu’il était bon, sans renseignements sur sa mort, exilé à deux cents lieues de cette maison en deuil, je n’ose encore mesurer l’étendue de ma perte: je craindrais de le pleurer en égoïste, au lieu de le pleurer en ami. A Paris, nous nous quittions le moins possible, et ce que je connais le mieux dans la grande ville, c’est la rue qui mène de ma porte à la sienne. Ici, chaque année, aux vacances, il me devait une longue visite; il était heureux de s’acquitter de sa dette, et, depuis ma vieille servante jusqu’à mon vieux chien, tout se mettait en fête pour le recevoir. Journées radieuses et charmantes qui ne reviendront jamais! Échange inépuisable d’idées, de sentiments, de récits, de confidences, de raison et de folie! Perdu tout cela, perdu pour toujours! Une mort comme celle-là, c’est un pas de plus que fait l’ombre de la nuit pour envahir l’ami qui reste. Bon et cher Joseph! «Je n’ai plus ni soir ni matin!» disait d’Alembert en perdant une de ses vieilles amies. C’est avec un autre battement de cœur, un autre déchirement d’amitié et un autre recours vers le ciel, que je te dis: «Sans toi, il me semble que la ville et la campagne, que Paris et la province vont me manquer en même temps[327]!»