I
Pontmartin maintenant ne quittera plus les Angles. Loin, bien loin de Paris et de ses vaines rumeurs, il passera ses dernières années dans cette maison où s’est écoulée son enfance et où il lui sera doux de mourir.
L’heure est venue de la décrire.
Située sur la rive droite du Rhône, presque en face d’Avignon, mais dans le département du Gard, la plaine des Angles, bornée d’un côté par le fleuve, est entourée de tous les autres côtés d’une chaîne de collines formant hémicycle. La maison est au fond de la plaine, à l’endroit le plus éloigné du Rhône, au pied de la colline, qui s’élève presque à pic derrière elle. C’est une construction à deux étages, à contrevents verts, datant du milieu du XVIIIe siècle, ainsi que le rappellent quelques ornements Louis XV. Logis modeste, en somme, et dont l’aspect n’a rien de seigneurial, bien que dans toute la région on l’appelle couramment le château. Ce qui en fait le charme, ce sont de nombreuses sources d’eau vive, de riantes prairies, de magnifiques arbres, parmi lesquels les marronniers célèbres et un platane qui n’est pas moins légendaire dans le pays. L’été, c’est un nid de verdure et une fraîche retraite; l’hiver, le soleil ne manque pas, et ses rayons ont encore un éclat et une tiédeur que la ville ne connaît pas. Derrière la maison, se dresse sur la colline calcaire dénudée, à une cinquantaine de mètres de hauteur, le village des Angles, avec son prieuré du XIVe siècle et son église du XVe. Vu du bout de l’allée des marronniers, il ressemble d’étonnante façon à ces nids d’aigle des environs de Nice et de Monaco, tels qu’Éza, que leurs habitants avaient bâtis sur des cimes presque inaccessibles, par crainte des Sarrasins. Tous ceux des visiteurs de Pontmartin qui connaissaient la Corniche étaient frappés de cette ressemblance. L’ascension du château à ce village perché sur son rocher est très fatigante; mais, parvenu au sommet, on découvre une vue merveilleuse sur le Rhône, la Durance, la chaîne des Alpines, le tout inondé de cette lumière intense et douce à la fois, qui donne tant de charme aux paysages méridionaux.
Pontmartin avait fait du grand salon du rez-de-chaussée son cabinet de travail. C’était une très vaste pièce, percée de trois fenêtres donnant au midi. Aucune élégance dans l’ameublement, demeuré tel qu’il était au temps de M. Eugène de Pontmartin et de l’oncle Joseph: deux canapés[451] et six fauteuils Restauration garnis de toile perse assortie aux rideaux des fenêtres; deux fauteuils Louis XVI; deux chaises de cuir Louis XIII; deux fauteuils modernes plus confortables; quelques chaises de paille ou de canne; une vieille table de trictrac, supportant un plateau garni de porcelaines de Chine; entre les fenêtres, deux consoles surmontées de deux étagères-bibliothèques; sur la cheminée, une belle pendule Louis XIII de la forme dite religieuse, flanquée de quatre potiches et de deux bronzes de Chine. Aux murs, quatre grandes gravures d’Audran, d’après les tableaux de Jouvenet: la Pêche miraculeuse, la Résurrection de Lazare, les Noces de Cana, la Guérison du paralytique. Au milieu de la pièce, une grande table ovale, toujours submergée de papiers, de livres, de journaux. C’est là que, tous les matins, assis en face de la fenêtre du milieu, il écrivait lettres et articles avec une régularité, une facilité et une abondance qui ne connaissaient pas la fatigue.
Après le déjeuner, il visitait son jardin, il franchissait son enclos et, quand ses forces le lui permettaient, il promenait ses rêveries dans ces champs familiers et ces sentiers connus, à travers ce petit coin de terre où s’étaient écoulées ses premières années. Il reprenait une à une les impressions de son enfance et de sa jeunesse. Ce chêne vert lui avait prêté son ombre quand il étudiait l’Epitome ou le De Viris. Sous cet ormeau, il avait lu pour la première fois Indiana, la Peau de chagrin, Barnave, Stello, le Rouge et le Noir. Il avait relu Lamartine, Hugo, Vigny, Musset, Childe Harold, Don Juan, Parisina, Faust, Hamlet, Roméo et Juliette. Si la chaleur n’était pas trop grande, il poussait jusqu’au Rhône, ce terrible voisin, dont il redoutait les visites, mais qu’il ne pouvait se défendre d’aimer, malgré ses débordements et ses colères.
Le printemps surtout lui était, chaque année, une fête nouvelle, et il se demandait alors comment il avait pu autrefois quitter sa maison quand Avril ramenait les beaux jours. Ce renouveau le rajeunissait. Comment eût-il regretté le boulevard ou même le jardin de la Revue des Deux Mondes, quand il passait la revue de ce petit monde—arbres, nids et fleurs—sur lequel il régnait et qui tenait à toutes les fibres de son cœur? «Pas un de ces amis ne manque à l’appel, dit-il quelque part. Voici le cytise des Alpes, dont les grappes élégantes étalent plus d’or que notre budget n’en réclame. La pervenche se tapit entre les dernières violettes et les premiers lilas. Les églantiers s’entrelacent aux aubépines à fleurs roses. Les panaches des acacias, plus pressés d’habitude, ont attendu que les tilleuls fussent prêts. Les marronniers ont leurs aigrettes. Les clématites, aux vagues parfums, me sont dénoncées par un essaim d’abeilles, qui vont leur demander leur miel. Les plantes grimpantes montent à l’assaut de mon toit. Et les nids! Je les reconnais. On dirait que ce sont les mêmes. Les pères et mères ne se défient pas de mon hospitalité... Je les vois tous à leur place: le nid de tourterelles sur le grand pin; le nid de loriots sur le peuplier de Virginie. A une branche de l’érable, le nid de merles; dans le massif de noisetiers, le nid de fauvettes; dans une touffe de fusains, le nid de chardonnerets[452].»
L’hiver même n’interrompait pas tout à fait ses promenades, bien que l’anémie dont il avait été atteint en juillet 1870 et dont il ne s’était jamais très bien guéri, l’eût rendu extrêmement frileux. Il y avait, de sa maison au pont d’Avignon, un chemin abrité par une colline boisée de chênes verts, de micocouliers et surtout d’oliviers, en plein midi, en plein soleil. Il l’appelait le Cagnard, et, même en décembre, même en janvier, il allait y faire concurrence aux lézards et y rêvasser à ses articles.
Hiver comme été cependant, la plupart de ses après-midi se passaient dans son salon, où il lisait le livre du jour et d’un crayon rapide l’annotait pour le mieux juger à l’occasion. Le vendredi seulement, laissant là livres et crayon, il recevait ses amis. Dans ces réunions, qui étaient une fête pour la société avignonnaise, il déployait toutes les grâces de son esprit. Aux Angles, comme autrefois à Paris, on lui pouvait appliquer le mot de Montaigne: «Il n’est rien à quoy il semble que la nature l’aye plus acheminé que pour la Société.»
Les autres jours de la semaine, d’ailleurs, les visiteurs n’étaient pas rares, et pas n’était besoin qu’ils portassent un nom connu dans le monde ou dans les lettres, pour qu’ils fussent assurés de recevoir un gracieux accueil. Je laisse à l’un de ceux qui l’ont vu alors le plus souvent et de plus près le soin de nous dire ce qu’était Pontmartin dans ce salon des Angles, où il avait désormais renfermé sa vie:
...Dès qu’on entrait, quel cordial accueil, quelle poignée de main bien franche et bien sincère, et comme il était facile de lire sur cette physionomie intelligente et fine, dans cet œil souriant presque avec gratitude: Soyez le bienvenu. Il jetait le livre commencé, semblant dire: A demain les affaires sérieuses, et venait invariablement se placer dans son grand fauteuil adossé au mur et au coin de la cheminée. Il affectionnait cette place, d’où son œil pouvait embrasser le parc merveilleux qui se déroulait sous ses fenêtres, les vertes pelouses baignées par l’ombre des marronniers séculaires. Peu à peu la conversation s’engageait à bâtons rompus, comme une de ces parties de chasse où on jette une pierre dans les touffes que l’on rencontre. C’était l’événement du jour, l’actualité, une anecdote du temps jadis à propos d’un souvenir évoqué par une ligne de journal. Puis la conversation s’élevait peu à peu, elle gagnait les hauteurs par des méandres capricieux, par des chemins détournés, s’arrêtant dans une clairière pour y cueillir un mot, un trait d’esprit, comme une fleur aux chatoyantes couleurs, s’enfonçant sous bois et arrivant enfin sur un plateau découvert, d’où l’on pouvait voir de vastes horizons. L’éminent écrivain jugeait alors d’un mot ou d’un aperçu une œuvre, un auteur, une époque littéraire, mais brièvement, sans tirades, d’un trait, sans la moindre pédanterie. Car Armand de Pontmartin était un merveilleux causeur. Il déployait dans la causerie les grâces naturelles de son esprit si fin et si primesautier. Il avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Sa mémoire était des plus fidèles, et il y puisait comme dans un inépuisable répertoire. Il avait connu presque toutes les illustrations littéraires du siècle, et un sténographe n’eût pas perdu son encre à recueillir les anecdotes et les menus faits qu’il égrenait au cours de la conversation. Il a comparé lui-même la causerie de certaines grandes dames des salons qu’il avait fréquentés, à de la dentelle fine. La sienne était bien de la dentelle, mais une dentelle tissée d’un fil aussi solide que délié et où il laissait percer la grâce aristocratique du gentilhomme unie à la finesse du lettré. C’était, en un mot, le plus séduisant des causeurs. Et ce qui ajoutait plus de charmes à la séduction qu’il exerçait sur l’esprit de son interlocuteur, c’est qu’on n’y apercevait pas la moindre trace de coquetterie. La grâce était toute naturelle et sans le moindre effort[453].
Longue serait la liste des visiteurs, des amis, pour qui c’était une fête de faire le pèlerinage des Angles.
L’évêque de Nîmes, Mgr Besson, lui-même écrivain très distingué[454], était particulièrement fier de son diocésain; toutes les fois que s’offrait à lui l’occasion de l’aller voir, il était heureux de la saisir. Quand Pontmartin avait l’honneur de recevoir son évêque, il ne manquait jamais de me l’écrire et de m’associer—de loin—à sa joie. Elle était complète lorsqu’il pouvait faire asseoir à sa table, le même jour, Mgr Besson et son vieil ami Léopold de Gaillard.
Par une heureuse fortune pour Pontmartin, en même temps qu’il abandonnait définitivement Paris, M. de Gaillard renonçait également à la capitale; le 25 février 1879, il donnait sa démission de conseiller d’État et venait habiter son château de Bellevue, près Bollène (Vaucluse), à quelques lieues seulement des Angles. Si les deux amis, retenus chez eux par des occupations diverses, n’allaient guère qu’une fois ou deux par an l’un chez l’autre, dans l’intervalle de ces visites, que de bonnes rencontres à Avignon! Une ou deux fois au moins chaque mois, jusqu’à la fin de 1887, époque où la fatigue de Léopold de Gaillard devint trop grande, on se donnait rendez-vous à l’Hôtel de l’Europe. A ces déjeuners mensuels, à ces «rendez-vous de l’omelette», ajoutez des lettres sans nombre, si bien qu’en réalité leur amitié ne connais-pas l’absence.
Dirai-je maintenant tous ceux qui, habitant à Avignon ou dans le voisinage, étaient les hôtes habituels du salon des Angles? Je n’en veux citer que quelques-uns, parmi les plus fidèles: le docteur Cade, M. Augustin Canron, un journaliste et un érudit (ceci n’est point un pléonasme), le bon poète Roumanille, M. de Roubin, M. Alfred Coulondres, ancien magistrat, homme grave, spirituel et savant, M. François Seguin, imprimeur et directeur de l’Union de Vaucluse, pour lequel Pontmartin, qui avait tant fait gémir la presse, éprouvait une particulière sympathie, en raison surtout de sa fidélité à des principes héréditaires dans sa famille, on pourrait dire sa dynastie; car il y a deux siècles que les Seguin pratiquent l’art de Guttemberg, et toujours pour en faire un usage bon et sain.
Le soir venu, quand ses hôtes étaient partis, Pontmartin éprouvait un charme mélancolique à évoquer les jours évanouis, ses souvenirs de jeunesse, et surtout ces deux dernières années de la Restauration, dont rien n’égala jamais la douceur et l’éclat. Il se reporte par la pensée à ses promenades sous les arbres du Luxembourg ou sous les galeries de l’Odéon, aux leçons de Villemain ou de Cousin, ou encore à cette soirée de novembre 1829, où il alla, avec un de ses camarades de collège, entendre Guillaume Tell à l’Opéra. Il revoit le rideau qui se lève sur le chœur Quel jour serein pour nous s’apprête! Il croit entendre encore l’exquise romance du pêcheur, Accours dans ma nacelle! puis le foudroyant appel de Guillaume: Il chante et l’Helvétie pleure sa liberté! Et le lendemain, il écrit:
Doux et lointain souvenir! Il y a de cela cinquante-huit ans. Depuis longues années, je n’entends plus d’autre musique que celle de mes rossignols et de mes cigales. Mais souvent, le soir, dans ce demi-sommeil où l’âme se détache des choses présentes, où ne veillent plus que les songes, j’évoque ces images du passé. Plongé dans mon vieux fauteuil, je me chante à moi-même, sans ouvrir la bouche, ces airs, ces duos, ces cantilènes, dont se berça ma jeunesse. On me croit endormi, tandis que défilent devant moi les créations pathétiques ou riantes, tragiques ou bouffonnes, mais toujours mélodieuses, de Rossini, de ses émules et de ses meilleurs disciples: Sémiramide et Desdemona, Ninetta et Rosine, Assur et Otello, Figaro et don Magnifico, Edgardo et Lucia, Norina et don Pasquale, Elvino et Amina, Alice et Robert, Valentine et Raoul, Fidès et Sélika; et, avec eux, leurs interprètes, Rubini et Lablache, Ronconi et Mario, Tamburini et Julia Grisi, Mme Malibran et sa sœur Pauline Viardot, Garcia et Alboni. Si la musique était belle, les auditoires n’étaient pas moins beaux. Où sont-elles, les célébrités de l’élégance, de l’art, de la poésie, du théâtre, du blason, de la richesse? Dans quelle nécropole faut-il les chercher? Les robes de soie et de velours sont devenues des suaires; les figures sont des fantômes, les fantômes sont des spectres, les spectres sont des squelettes, les squelettes sont des ombres. C’est à peine si les petites-filles savent les noms de leurs aïeules, qui inspirèrent les poètes, les romanciers et les artistes, qui eurent elles-mêmes leurs romans, qui firent battre les cœurs des dandys les plus éblouissants, des plus brillants officiers de la garde royale et de l’armée, et qui constellaient les loges de leur beauté, de leurs sourires. Où sont les fleurs de leur corsage, les diamants et les perles de leurs colliers? O vanité! ô néant! C’est triste; ce serait lugubre et navrant, si, au bout de ces mélodies profanes, on ne récitait un Pater et un Ave, si, après ces litanies mondaines, on ne répétait les véritables: «Rosa mystica! Rose mystique, qui fleurit dans le ciel, et ne se fanera jamais! Stella matutina! Étoile du matin, d’un matin qui n’aura pas de soir, d’un jour qui n’aura pas de nuit[455]!»