II

Pontmartin avait soixante-sept ans quand il se retira ainsi aux Angles. L’âge est venu, mais non la paresse de la vieillesse, celle dont Tacite a dit: Invisa primum desidia postremo amatur. Avec une régularité plus grande encore que par le passé, il enverra à la Gazette de France sa causerie hebdomadaire. S’il lui arrive parfois d’avoir une heure de découragement, ce ne sont pas seulement ses amis les plus anciens, ses vieux coreligionnaires et à leur tête Léopold de Gaillard, qui lui demandent de ne pas interrompre ses Semaines littéraires; c’est Cuvillier-Fleury, qui lui écrit: «Non, vous ne renoncerez pas à cette tribune littéraire, bien souvent politique de la Gazette, où vous vous honorez si grandement par le talent, la vivacité et la sincérité de l’esprit, l’originalité souvent familière, toujours spirituelle[456].» Et Cuvillier-Fleury ajoutait, à propos d’un article de Pontmartin en réponse à une attaque de M. Émile Zola[457]: «Vous avez traité Zola avec une douceur féline qui a dû faire sortir toutes ses griffes, suaviter in modo, fortiter in re. Voilà le Figaro qui vous complimente après vous avoir immolé. C’est le Capitole après la Roche Tarpéienne. N’importe, j’aime mieux cela. On vous a beaucoup lu, et on a beaucoup admiré cette grande possession que vous avez montrée de vous-même. On attendait de vous un éreintement de première grandeur; vous avez préféré un enterrement de première classe.»

C’est précisément parce que la Gazette de France était une tribune politique, ainsi que l’écrivait Cuvillier-Fleury, que Pontmartin ne pouvait pas, ne voulait pas la déserter. Il combat la République depuis le jour où elle est née; il la combattra jusqu’à la fin. Il continuera donc de parler encore littérature, roman, poésie, mais à la condition de terminer chacun de ses articles par un mot, par un cri, toujours le même: Delenda est res... punica. Même quand la République se présente sous des apparences modérées, il refuse d’être dupe; ni la houlette et la panetière, dont parfois elle s’affuble, ne le trompent, et sous le déguisement de ce faux berger il a vite reconnu Guillot le sycophante. Quand des Religieux, comme le Père Didon ou le Père Maumus, prêchent le ralliement et annoncent le prochain avènement d’une République chrétienne, il leur répond:

C’est là un beau rêve, qui pourrait être, au besoin, contresigné par M. de La Palice, mais c’est un rêve. La République ressemble à ces vins frelatés qui s’aigrissent en vieillissant... L’expérience prouve que la République est forcée de marcher toujours, soit à reculons, pour refluer vers la dictature, soit en avant pour verser dans le radicalisme et le jacobinisme. Je me souviens d’une très amusante pièce de M. Labiche, où Hyacinthe jouait le rôle d’un fabricant de bougies de l’Aurore boréale. On lui faisait observer que ses bougies coulaient et n’éclairaient pas.—«Si elles éclairaient et ne coulaient pas, répliquait-il avec un sang-froid superbe, elles ne seraient pas de l’Aurore boréale.»—Si la République pouvait se fixer dans un programme d’amabilité, d’honnêteté, de modération, d’équité, de tolérance, de libéralisme sincère, elle ne serait pas la République[458].

De telles pages, on en rencontre à chaque instant dans les Causeries de Pontmartin, et c’est pourquoi, bien loin d’avoir vieilli, elles sont plus actuelles que jamais.

De Semaine en Semaine, il semblait rajeunir, et ses amis, en présence de ce perpétuel jaillissement d’esprit et de talent, ne pouvaient croire qu’il eût définitivement renoncé à toute idée de retour à Paris. Pour ma part, toutes les fois qu’il m’arrivait d’y aller, je le suppliais de venir m’y rejoindre. Toujours charmantes, ses réponses étaient toujours négatives. Telle, par exemple, cette lettre du 21 avril 1880:

...Je n’ai pas le courage de me décider. Tout à l’heure, je me promenais seul dans mon allée de marronniers où je voudrais tant me promener avec vous. Je pesais le pour et le contre de ce voyage: d’un côté, le plaisir de rentrer un moment dans la vie littéraire, de retrouver quelques figures amies, de m’asseoir dans un fauteuil d’orchestre du Théâtre-Français, de faire quelques visites au Salon, dont je ne rends plus compte; de l’autre, la nuit en chemin de fer, la chance de tomber malade dans un hôtel comme en 1877, la difficulté de se procurer tous ces petits détails de bien-être et de chez soi, dont on ne s’aperçoit que quand ils vous manquent. J’étais exactement comme l’âne de Buridan entre deux bottes de chardons d’égale grosseur. Tout à coup, j’ai entendu le premier rossignol de l’année, qui commençait sa mélodieuse chanson dans un massif d’érables; ce n’est rien, et pourtant le gazouillement de ce petit oiseau m’a presque décidé au parti le plus sage, c’est-à-dire le plus sédentaire. Ne vous semble-t-il pas qu’un poète pourrait rimer là-dessus quelques jolies stances ou un sonnet presque sans défauts? Mais la poésie, c’est la jeunesse; la jeunesse, c’est le vrai printemps; ce rossignol, dont j’ai probablement entendu chanter les ancêtres les plus lointains, n’avait pour moi que le charme mélancolique d’un fugitif retour au passé[459].

L’année suivante, je revenais à la charge, mais sans plus de succès. Il me répondait, le 7 novembre 1881: «Vous me demandez si je n’ai pas idée d’aller à Paris au mois de décembre. Hélas! j’ai l’idée contraire. Il ne faut pas que la surabondance de mes écritures vous fasse illusion sur mon âge et sur ma santé. Et puis, décembre est bien froid ou bien humide, avec des jours bien courts, des rues bien boueuses et des boulevards bien bruyants. Bizarre contraste! Le sage Biré m’engage à venir à Paris, et Ludovic Halévy, l’auteur d’Orphée aux Enfers, le boulevardier par excellence, m’écrivant pour me remercier d’un article, ajoutait récemment: ‘Ne venez pas à Paris! Vous ne le reconnaîtriez pas. Il n’est plus digne de vous.’»

S’il ne va plus à Paris, il y enverra du moins ses volumes, à raison de deux par an. En 1879, il publia la dix-septième et la dix-huitième série des Nouveaux Samedis; en 1880, la dix-neuvième et la vingtième.

Ce tome XX des Nouveaux Samedis n’était rien moins que le vingt-neuvième volume des Causeries. «Si nous adoptions un nouveau titre?» lui écrivit son éditeur, M. Calmann-Lévy. Pontmartin, légèrement piqué, proposa, un peu ab irato: Souvenirs posthumes, ou Causeries posthumes. Au fond, M. Calmann-Lévy avait raison, et, d’un commun accord, on adopta, pour les séries futures, le titre de Souvenirs d’un vieux critique.

Le premier volume des Souvenirs parut au mois de juillet 1881, avec cette dédicace:

A
MA CHÈRE FILLE
JEANNE D’HONORATI
VICOMTESSE HENRI DE PONTMARTIN
HOMMAGE
DE RECONNAISSANCE ET DE TENDRESSE

A. DE PONTMARTIN.

Le mariage de son fils avait eu lieu le 27 avril précédent. En me l’annonçant, le 16 avril, il terminait ainsi sa lettre: «Je vous embrasse de cœur dans toute l’effusion d’une honnête joie.»