III

Bien des fois, je l’avais engagé à écrire ses Mémoires. Il me répondait que ses vrais Mémoires, les seuls qu’il pût avoir la prétention de publier, il les écrivait au jour le jour dans ses Causeries. Tel était aussi, du reste, l’avis de Cuvillier-Fleury, qui, dans une lettre du 3 mai 1880, lui disait: «Vos feuilletons prennent figure de mémoires «pour servir à l’histoire de notre temps», presque aussi politiques que ceux de M. Guizot, et plus mêlés de littérature, de souvenirs personnels et de commérages friands. On les savoure et on en garde le goût comme d’un mets délicatement épicé. Tout est là, être délicat dans un siècle qui ne l’est plus.»

Un jour vint cependant où, se trouvant de loisir,—c’était au mois d’août 1881,—il prit une belle feuille de papier, inscrivit en tête ces deux mots: MES MEMOIRES, écrivit d’un trait le premier chapitre et l’envoya au Correspondant[460]. Au bout de quatre ou cinq mois, le volume était fait et conduisait le lecteur jusqu’à l’année 1832.

Critique, Pontmartin avait eu à juger les Mémoires et les Confidences de nos illustres, Chateaubriand, Lamartine, Alexandre Dumas, George Sand, et il ne s’était pas fait faute de condamner chez eux l’abus de la personnalité, ces complaisances du Moi, qui les avaient conduits à entretenir le public de tout ce qu’ils avaient fait depuis le berceau, de leurs enfantillages, de leurs espiègleries, de leurs bonnes fortunes, de leur mérite, de leur vertu, de leur talent. Il ne les imitera donc pas; mais,

Souvent la peur d’un mal entraîne dans un autre.

Comme il est bien décidé à ne point se poser en héros de sa propre histoire; comme il s’efforce de se dégager de toute préoccupation d’amour-propre, il arrive qu’il s’en dégage trop. Il semble qu’il éprouve surtout le besoin de ne pas se grandir, de diminuer sa personne et ses succès. Au lieu de chercher seulement en lui-même les éléments d’intérêt, il les cherche volontiers ailleurs, et il est ainsi conduit à ne pas serrer la réalité d’assez près, à substituer son imagination à sa mémoire et à romancer ses souvenirs. Obligé de faire le départ de ce qui est exact et de ce qui a cessé de l’être, le lecteur, dépaysé, perd confiance, résiste à son plaisir et ne goûte plus, comme il le faudrait, tant de pages charmantes, où la modestie la plus sincère se relève de l’esprit le plus piquant.

Pontmartin avait terminé la préface de ce premier volume, en disant: «Je commence, au risque, hélas! de ne jamais finir.» Ce fut seulement quatre ans après, en 1885, qu’il se décida à donner la suite: MES MÉMOIRES. SECONDE JEUNESSE[461].

Ce nouveau volume allait de 1832 à 1845, du retour à Avignon au départ pour Paris. Il renfermait, sur Berryer, un chapitre qui ne laissa pas de surprendre. Pontmartin autrefois, en 1837 et 1839, avait très bien parlé du grand orateur[462]. Plus tard, en 1869, sans renier sa première admiration, il avait atténué ses louanges et élevé quelques chicanes[463]. Cette fois, son jugement était d’une sévérité qui allait jusqu’à l’injustice. D’où était venu ce changement? Dans ce chapitre même, avec une entière franchise, avec cette bonne foi dont il ne se départait jamais, il en donnait la raison. Tandis que de grands artistes, des écrivains célèbres, des hommes d’État plus ou moins étrangers à la cause royaliste, Meyerbeer, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Berlioz, Molé, Cousin, Guizot, Villemain, Dupanloup, Montalembert, lui prodiguaient des marques de sympathie, Berryer le traitait en inconnu[464]. Le grief était mince et ne justifiait guère ces représailles contre le chef du parti que lui-même avait si persévéramment et si noblement servi, contre celui que Jules Janin avait si bien défini un jour: «Cet admirable et charmant Berryer[465]

Je ne cachai pas à Pontmartin ma tristesse et ma désapprobation. Je le suppliai de ne pas reproduire dans le volume les pages publiées dans le Correspondant[466], ou tout au moins de les modifier. Il me le promit. A quelques jours de là, parut une réplique de M. Charles de Lacombe[467]: elle eut pour résultat de décider Pontmartin à maintenir son premier texte. Il le fit suivre, dans son volume, d’une note ainsi conçue:

Cédant aux instances de mon ami Edmond Biré, j’allais retoucher, atténuer, adoucir, abréger ce chapitre, lorsque le Correspondant a publié le beau travail de mon éminent confrère et ami, Charles de Lacombe. Sans nul doute, ce travail, où Charles de Lacombe réfute la plupart de mes récits, paraîtra bientôt en volume. Dès lors, je craindrais de lui jouer un mauvais tour en supprimant les détails contre lesquels il proteste. Il aurait trop l’air de s’agiter dans le vide... J’ajoute que, bien différent des plaideurs ordinaires, je désire avoir tort.

Il avait tort très certainement. Encore un peu de temps, et il le reconnaîtra. Il confessera son erreur avec une générosité de cœur, avec une noblesse d’âme, qui ne laisseront rien subsister de la faute commise. En 1888, rendant compte, précisément dans le Correspondant[468], d’un livre où j’avais longuement parlé de Berryer, il écrira ces quelques lignes:

Le cœur! l’âme! qui en eut plus que Berryer, soit qu’il traitât à la tribune de la Chambre une question d’honneur ou d’intérêt national, soit qu’il plaidât un procès politique, soit que, devant la cour d’assises, il se fît le défenseur d’accusés dont la tête était en jeu? Le cœur, l’âme, la conviction, la conscience, les plus nobles facultés qui puissent faire de la parole humaine, non pas un instrument merveilleux sous les doigts magiques d’un Thalberg ou d’un Paganini, mais l’expression d’un sentiment supérieur à toute pensée vulgaire, et en quelque sorte une délégation divine! N’a-t-il pas eu, en maintes circonstances, le droit de s’écrier: «Eh mon Dieu! on parle de fascination, de talent... Savez-vous ce que c’est que le talent pour un honnête homme? C’est d’étudier, c’est de sentir, c’est d’exprimer avec vérité ce qu’il a dans son cœur... Quand on sait rendre cela avec une émotion vraie, on est éloquent, on a du talent, et quelquefois on parvient à faire triompher la vérité dont on est convaincu.»

Berryer a porté bonheur à Edmond Biré. Pour ma part, je lui dois un remerciement. Son livre me fournit l’occasion de faire amende honorable à une illustre mémoire; de réparer les malencontreuses chicanes que m’avaient suggérées de misérables griefs personnels, aujourd’hui perdus comme des grains de poussière dans un rayon de soleil. Eh! n’est-ce pas le soleil ou plutôt l’immortelle lumière qui se lève lorsque toutes les autres s’éteignent[469]?

La rédaction de ses deux volumes de Mémoires n’avait pas interrompu ses Semaines littéraires. De 1881 à 1887, il publia huit volumes des Souvenirs d’un vieux critique. Il allait être bientôt octogénaire, et sa verve, son entrain ne faiblissaient pas. Décidément, Henri Lavedan avait eu raison de dire en 1879: «Vieux! il ne le deviendra jamais! Ce n’est pas fait pour lui...» Ses lecteurs étaient surpris autant que charmés de cette jeunesse sans cesse renouvelée. Cuvillier-Fleury lui écrivait, le 30 mai 1883: «J’envie de plus en plus, quoique j’en profite tous les huit jours, cette jeunesse persistante de votre plume dont vos adversaires vous savent sans doute moins de gré...»

Un autre académicien, M. Camille Rousset, l’historien de Louvois, lui écrivait, de son côté, le 7 avril 1885: «Comment faites-vous, admirable magicien, pour rester toujours aussi jeune? En vérité, votre plume n’a jamais été plus vive, plus alerte, plus gracieuse et, dans l’occasion, plus acérée. Assurément, vous ne vous êtes pas donné au diable; mais à coup sûr, vous lui avez arraché le secret de Jouvence. Je vous en félicite et j’applaudis à votre bonne fortune qui devient celle de vos lecteurs.»—Il lui écrira encore, le 15 juillet 1889: «Vos deux articles sont magnifiques, pleins de choses, pleins d’idées, surtout pleins de cœur. Quelle variété! quelle verve! quel entrain! quelle jeunesse!»