IV
«J’ai commencé ce matin l’article numéro mille[470], auquel je désespérais d’atteindre; après quoi, nous verrons si je dois me reposer, ou continuer mon radotage sénile...» Ainsi m’écrivait Pontmartin, le 31 janvier 1887. Comme il était toujours en avance à la Gazette, l’article ne fut publié que le dimanche 24 avril[471]. Il s’était amusé à en disposer ainsi l’en-tête:
M
| 1,000 | Mille |
J’ai mis dans le mille.
(Pomadour—Eugène Labiche.—29 degrés à l’ombre.)
Le jour même où paraissait le millième article, l’Ermite des Angles voyait entrer dans son salon deux rédacteurs de la Gazette de France, M. Louis de La Roque et M. Henri Poussel, qui venaient, au nom de M. Gustave Janicot et de son journal, lui offrir un encrier d’honneur. MM. de La Roque et Poussel s’étaient adjoint, pour remplir leur mission, deux vieux amis du vieux critique, le poète Roumanille[472] et M. Augustin Canron[473], l’un des plus anciens journalistes de province.
En termes émus, M. de La Roque exprima les sentiments de M. Janicot et de ses collaborateurs envers le maître qui, depuis près de vingt-cinq ans, n’avait pas cessé de donner à tous l’exemple du travail; qui, depuis un quart de siècle, avait toujours été à la peine, et aussi, grâce au ciel, à l’honneur. «C’est l’amitié, dit-il en terminant, qui, en ce jour, rend hommage au talent, au caractère et à la fidélité.»
Pontmartin remercia par de touchantes paroles; puis, tout émerveillé, lui, l’infatigable écrivain que l’encre avait si souvent grisé, il se prit à contempler, avec une joie d’enfant, le magnifique encrier qui allait être désormais le sien.
Le sujet allégorique de cette belle pièce, en argent ciselé, représente une urne renversée sur laquelle s’appuient deux Amours et d’où s’échappe une nappe d’eau coulant dans une vasque, ornée de deux cartouches style Louis XV. Sur celui de droite, on lit l’inscription suivante: «La Gazette de France à Pontmartin, 24 avril 1887», et sur celui de gauche se trouvent gravées les armoiries de sa famille, qui sont: d’azur à une porte coulissée et renversée d’argent, mouvante du côté droit de l’écu et accompagnée d’un lion d’or armé, lampassé et couronné de gueules.
Cette fête du Millième avait eu un caractère intime. Dans les départements de la région du Sud-Est, où l’écrivain comptait tant d’admirateurs et d’amis, on décida de faire en son honneur une manifestation d’un caractère plus général et qui serait, d’ailleurs, exclusivement littéraire. L’Union de Vaucluse et les principales feuilles du Midi ouvrirent une souscription dont les fonds devaient être consacrés à l’exécution de deux bustes de M. de Pontmartin: l’un, en marbre, qui lui serait offert; l’autre, en bronze, qui serait placé dans le Musée d’Avignon.
Plusieurs journaux de Paris, de ceux-là mêmes qui combattaient les opinions de l’auteur des Samedis, envoyèrent leur adhésion. Sous ce titre: les Noces d’or de M. de Pontmartin, Francisque Sarcey rendit un complet hommage à son caractère et à son talent. «Ce n’est pas peu de chose, écrivait-il, d’avoir durant tant d’années dirigé l’opinion d’une foule d’honnêtes gens, d’avoir toujours témoigné d’une justice, au moins relative, même envers des adversaires, d’avoir toujours respecté sa plume, aimé les lettres, et de se trouver encore, à l’âge où l’on a depuis longtemps pris sa retraite, à la tête du mouvement, entouré de la considération et de la sympathie universelles.»
En publiant, le 31 juillet 1887, sa première liste de souscription, l’Union de Vaucluse la faisait précéder de la lettre suivante, écrite au nom de Mgr Vigne, archevêque d’Avignon:
Cher monsieur,
Mgr l’archevêque me confie l’agréable mission de vous transmettre sa souscription au buste de notre cher et illustre compatriote, M. le comte Armand de Pontmartin, et de féliciter en même temps, en son nom, ceux qui ont eu l’inspiration et pris l’initiative d’élever un monument à la gloire de notre éminent critique.
Cet hommage ne s’adresse pas seulement à l’écrivain distingué dont l’incomparable talent a jeté un si vif éclat sur la littérature française, mais encore à l’homme de caractère et de cœur qui, constamment fidèle à toutes les grandes et saintes causes, n’a jamais cherché le succès que dans le culte de la religion, unique source du vrai, du bien et du beau, sans jamais rien demander à ces moyens dont tant d’autres abusent, et que sa plume éloquente et vengeresse flétrissait hier encore avec une si énergique indignation. A ce titre, votre entreprise doit trouver de l’écho dans toutes les âmes qui veulent honorer le talent et la vertu, et je lui souhaite un plein succès.
Veuillez agréer, cher monsieur, l’assurance de mes sentiments bien respectueux et dévoués.
L. Plautin,
Vic.-gén., secr. de Mgr l’archevêque d’Avignon.
Les souscripteurs atteignirent bientôt le chiffre de 580. Les fonds versés s’élevèrent à 6,768 fr. 25, somme qui dépassait de beaucoup celle demandée par le sculpteur.
Sur les listes, à côté du Chef de la Maison de France, Monseigneur le comte de Paris, figuraient de hauts dignitaires de l’Église, des académiciens, des notabilités de tout genre, et, auprès des principaux représentants de l’aristocratie, des commerçants et des industriels, des ouvriers de la ville et de la campagne.
On trouvera plus loin[474] les noms de tous les souscripteurs. Signaler ici les uns et laisser les autres dans l’ombre, serait mal répondre au sentiment éprouvé par Pontmartin: les témoignages de sympathie auxquels il se montra le plus sensible furent ceux qui lui venaient des petits et des humbles.
Beaucoup de souscripteurs accompagnaient leur cotisation dune lettre d’envoi; plusieurs de ces lettres méritent d’être reproduites.
Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, faisait suivre son offrande de ces lignes:
Bien faible tribut des constantes sympathies de l’évêque de Moulins pour son ancien condisciple Pontmartin, alors concurrent désespérant, et depuis passé maître en tous les styles, hormis les styles académique et ennuyeux.
M. de Belcastel, l’ancien et vaillant député de la Haute-Garonne à l’Assemblée nationale de 1871, écrivait:
N’étant pas à Toulouse lorsque le Messager de cette ville a ouvert sa petite souscription pour le buste de votre grand écrivain, Armand de Pontmartin, je n’ai pas eu l’occasion d’y prendre part. Mais j’aurais un trop vif regret de ne pas m’inscrire au nombre des admirateurs de ce beau talent, qui a tout à la fois la grâce des fleurs de la Provence, la force, la santé et la longévité du vieux chêne gaulois...
Voici quelques lettres d’académiciens.
De M. Edmond Rousse:
Le nom de M. de Pontmartin est assurément un de ceux qui honorent le plus la littérature de notre temps. Sa vie est un bel exemple de probité littéraire; et son œuvre atteste, avec le talent de l’écrivain, le courage de l’homme et du citoyen. Je suis très heureux de joindre mon modeste hommage à tous les témoignages d’estime et de respect dont les amis des lettres doivent entourer ce grand homme de bien.
De M. Désiré Nisard:
Je m’associe de grand cœur au sentiment qui a inspiré le projet d’offrir à M. de Pontmartin son buste en marbre comme un juste hommage rendu au talent, à la vieillesse si verte et si féconde, au caractère si honorable de l’illustre écrivain.
De M. Émile Ollivier:
Monsieur, j’éprouve pour la personne de Pontmartin une sympathie cordiale et bien ancienne, puisqu’elle date des réunions de 1849, chez Joseph d’Ortigue. J’admire son talent souple, varié, à la fois charmant et élevé, embaumé de poésie et, à l’occasion, vibrant d’éloquence, et dans lequel la pointe malicieuse n’est que la bonne humeur d’un esprit sain, ou la mise en relief du bon sens, et non l’échappée d’une âme maligne.
J’aurais voulu contribuer à le faire un de nos confrères à l’Académie. C’est vous dire que j’approuve fort la souscription dont vous avez pris l’initiative, et que je m’y associe avec empressement.
Frédéric Mistral, qui est à lui seul toute une Académie, écrivait de Maillane:
GLORI A PONTMARTIN!
Pontmartin,—et ce n’était pas l’un de ses moindres titres d’honneur,—avait toujours défendu la Compagnie de Jésus. Un jésuite, le Père Victor Delaporte[475], le poète des Récits et Légendes, à défaut d’autre obole, lui envoya ce sonnet:
A L’ENCRIER DES 1000 ARTICLES
Encrier idéal, source de maint volume,
Fontaine de Vaucluse à la noire liqueur,
Le Maître, avec tes flots qui coulent de sa plume,
Laisse couler à flots son esprit et son cœur.
Tu bouillonnes toujours et tu n’as point d’écume;
Le Maître, juge, arbitre, artiste, chroniqueur,
Puise en ta profondeur claire et sans amertume
Son style ferme et franc—malin, mais non moqueur.
Sous ses doigts l’encre tombe en gouttes de lumière,
Faisant éclore au jour toute fleur printanière,
Reflétant à la fois l’or et l’azur du ciel;
Qu’on grave sur tes flancs, merveilleuse écritoire,
Pour éloge, ou devise unique dans l’histoire:
Cinquante ans de critique! et... pas un jour de fiel.
Le vieux critique pouvait être fier de ces témoignages de sympathie. Il en fut surtout très heureux, et, pour remercier les souscripteurs, il adressa la lettre suivante au Directeur de la Gazette de France:
Mon cher ami,
Au moment où va se clore une souscription pour laquelle j’avais redouté un four, avec d’autant plus de vraisemblance que je posais devant mon artiste avec une chaleur de 38°, et qu’avant d’être fondu en bronze, je fondais en sueur, j’ai recours à la Gazette de France pour adresser mes remerciements à qui de droit.
A vous d’abord, et à la Gazette. On prétend que le contenant doit être plus grand que le contenu. Cette fois, ç’a été le contraire. Le buste était contenu dans l’encrier. C’est l’encrier qui a donné à mes amis de Provence l’idée dont ils ont poursuivi l’exécution avec un merveilleux entrain.
A Léopold de Gaillard, qui, dans une page charmante où il lançait l’affaire, a prouvé que l’amitié ressemblait à nos vins de France, d’autant plus généreux qu’ils sont moins jeunes.
Au Prince auguste que sa haute intelligence, son patriotisme, son âme essentiellement française, élèvent au niveau de toutes les fortunes, depuis l’exil présent jusqu’au trône prochain.
A nos saints et vénérables Évêques, qui, au lieu de m’accueillir à coups de crosse, m’ont donné leur bénédiction.
Aux membres éminents de l’Académie française, qui ont voté pour moi sous forme de souscription, et que je ne pourrais remercier dignement que si j’avais de l’esprit comme quatre.
A mon éditeur Calmann-Lévy, qui a tenu à prouver que je ne l’avais pas ruiné.
Aux grandes dames, qui ont un moment abandonné en ma faveur les romans de M. Zola.
A tous mes amis, connus ou inconnus, lointains ou voisins, à qui je suis obligé d’adresser l’expression collective de ma reconnaissance, en ajoutant que chacun en a sa part, et que tous l’ont tout entière.
Mais surtout, et du fond du cœur, à ceux qui, moins riches de numéraire que de nobles sentiments et de dévouement invincible à toutes les bonnes causes, ont prélevé sur leur nécessaire pour donner un témoignage de sympathie au vieillard dont le seul mérite est de ne pas être tout à fait mort,—et de persévérer.
Si j’avais douze ou quinze ans de moins, je dirais que ces témoignages doivent m’encourager à mieux faire. Mais, à mon âge, quel mieux peut-on demander et attendre? Un seul: le silence, et vous ne le voulez pas.
Encore une fois merci, mon cher ami, tout à vous et à nos excellents collaborateurs.
Armand de Pontmartin.
Les Angles, 11 septembre 1887.
Le buste en marbre, œuvre de M. Bastet, fut remis à Pontmartin; le buste en bronze, fondu à Paris dans les ateliers de M. Thiébault, fut déposée au Musée Calvet, à Avignon. L’excédent des recettes sur les dépenses ayant été de 2109 francs, ce reliquat, suivant le désir exprimé par Pontmartin, fut versé à Mgr Vigne pour des œuvres de bienfaisance.