V

Rarement hommage fut plus mérité que celui qui venait d’être rendu à Pontmartin.

Son œuvre critique était la plus considérable du siècle. Elle se composait, à ce moment, de trente-sept volumes[476], que cinq autres bientôt allaient suivre[477]; soit, en tout, quarante-deux volumes. En voyant ainsi, d’année en année, croître son œuvre, Pontmartin ne songeait nullement à répéter l’Exegi monumentum d’Horace, mais il se croyait le droit de lui appliquer le Vires acquirit eundo de son cher Virgile: «Je sens, m’écrivait-il le 28 juin 1868, que mes volumes de Causeries littéraires gagnent, à se multiplier, une sorte de valeur indépendante de leur mérite.»

Pendant plus d’un demi-siècle, Pontmartin a parlé de tous les écrivains et de tous les livres de son temps, non comme un bibliographe, non pas même comme un critique de profession, mais comme un homme du monde, très mêlé au mouvement littéraire, et qui, sans avoir l’air d’y toucher, ajoute chaque semaine un chapitre à ses Mémoires—et à ceux du voisin. «S’il me fallait chercher dans le passé des comparaisons ou plutôt des analogies, dit très bien M. Léopold de Gaillard, je songerais à une sorte de Saint-Simon homme de lettres, vivant au milieu des auteurs comme l’autre vivait au milieu des courtisans, mêlé à tout, connaissant tout, racontant tout par le menu, non certes sans malice, ni sans parti pris, ni même sans une certaine pointe d’aristocratie, mais avec la bonne foi visible de la passion, avec une verve infatigable, et pour ses lecteurs avec l’heureuse surprise d’un esprit toujours en scène, et qui n’a pas l’air de s’en douter[478]

Quarante-deux volumes d’extraits et de comptes rendus, c’est beaucoup, dira-t-on; j’ajoute, pour ma part, que ce serait trop, beaucoup trop. Mais les feuilletons de Pontmartin ne sont pas des extraits; il n’oublie jamais qu’il est un causeur, et un causeur, dans son salon, n’a pas un livre à la main et ne fait pas de citations. Ce ne sont pas non plus des comptes rendus, à proprement parler. Sans doute il a lu avec soin l’ouvrage dont il veut entretenir ceux qui l’écoutent; mais, sa lecture faite et le volume fermé, il ne l’analyse pas, ou très rarement; il en prend texte seulement pour développer à son tour les idées que le sujet lui suggère. L’auteur lui a fourni le libretto, il se charge d’écrire la musique.

Combien de fois ne lui arrive-t-il pas, surtout lorsqu’il lui faut parler d’un roman, de le reprendre en sous-œuvre et d’ajouter au canevas des broderies nouvelles! A propos du roman par lettres de Mme Caro—Nouvelles amours de Hermann et de Dorothée,—il écrit: «J’en veux à l’auteur d’avoir manqué un délicieux sujet, où nos patriotiques rancunes auraient pu rencontrer un commencement de revanche. Ce sujet, voici, selon moi, comment elle aurait dû le traiter.» Et, en un tour de main, l’auteur et son roman se trouvent refaits[479].

La Veuve est un des meilleurs récits d’Octave Feuillet, Pontmartin ne lui ménage pas les éloges. Les dernières pages cependant n’ont pas laissé de le choquer. Un autre critique se fût borné à donner ses raisons, à motiver son jugement. Il fera mieux; il propose une variante, il imagine un autre dénouement[480].

Dans un de ses premiers romans, Mensonges, Paul Bourget avait développé avec succès toutes les délicatesses, toutes les subtilités de l’analyse psychologique; mais il y avait mêlé des peintures sensuelles, des pages où la psychologie se faisait plastique. Et Pontmartin de se demander: «Était-il donc impossible d’écrire un roman complètement chaste avec le sujet choisi par M. Paul Bourget? Essayons.» Il essaie, et à la toile du jeune maître il apporte d’heureuses retouches[481].

Un autre jour, ayant à parler des Maximes de la vie, par Mme la comtesse Diane[482], il prend deux ou trois de ces maximes et il les illustre par des exemples, par deux ou trois saynètes du tour le plus piquant[483].

C’est ainsi qu’avec lui la critique est souvent une véritable création.

Ses confrères, même les plus justement célèbres, n’ont qu’un cadre, toujours le même, qui sert pour tous leurs articles. Rien de plus varié, au contraire, que les cadres de Pontmartin.

Une femme d’infiniment d’esprit, la comtesse de Boigne, publie en 1866 un roman—une Passion dans le grand monde—qu’elle avait composé... en 1816. L’article de Pontmartin revêt la forme d’une lettre à M. l’abbé de Féletz, à Paris, lettre datée du 12 janvier 1817, et qui dut faire les délices du très spirituel abbé, alors rédacteur au Journal des Débats, en attendant l’Académie française[484].—A-t-il à parler d’un poète, de François Coppée ou de Paul Déroulède, il écrit sa causerie en vers[485]. A propos de la Sorcière, de Michelet, il nous transporte sur une des cimes du Brocken, avec une décoration dans le genre de celle de la fonte des balles, de Freyschütz, et il nous fait assister à un Ballet sur balai, moitié vers, moitié prose[486]. Ailleurs, à l’occasion du Lycée Condorcet (tour à tour Bonaparte, Bourbon, Fontanes, re-bonaparte, etc.), nous avons, non plus un ballet fantastique, mais de vraies scènes de comédie[487]. Jamais Lycée de la République ne s’était trouvé à pareille fête, et ce n’est pas ce jour-là qu’on aurait pu dire:

L’ennui naquit un jour... de l’Université.

Les Causeries ne renferment pas moins de neuf ou dix articles sur les romans de M. Zola. «Comment faites-vous, demandait-on à un vieux journaliste, pour faire votre article tous les jours? Quel est donc votre secret?—Mon secret est bien simple. Il tient en quatre mots: dire, redire, se contredire.» Pontmartin, dans ses dix articles sur Zola, ne se répète pas; encore moins, se contredit-il; seulement, sur ce fond invariable, il applique sans cesse une forme nouvelle. Tantôt, à propos d’Une page d’amour, pour ébrancher, ou plutôt pour couper par le pied l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, le chevalier Tancrède déroule sur le tapis du salon l’arbre généalogique des Bougon-Jobard et en détaille toutes les beautés[488]. C’est de la parodie, mais c’est aussi de la critique, et de la meilleure. Tantôt, il commence un éloquent article sur NanaNana partout—par une désopilante fantaisie sur le naturalisme et la réclame, sur la ronde des affiches remplaçant celle du sabbat[489]. Une autre fois, quand M. Zola met en pièce le plus fameux de ses romans, Pontmartin nous raconte la première de l’Assommoir sur le Grand-Théâtre d’Athènes, et c’est merveille de voir quelle exquise poésie il a su extraire de l’argot de Coupeau et de Bibi-la-Grillade, et comme il a su changer le tord-boyaux de Mes-Bottes en vin de Chypre ou de Samos[490].