VI
Bayle a dit quelque part: «Combien y a-t-il de gens d’esprit qui s’ennuient à la lecture d’un ouvrage qui resserre leur imagination en la tenant toujours appliquée à un même sujet! Qui n’aime la diversité?» Ceux-là ne s’ennuieront pas avec les Causeries de Pontmartin. Où trouver plus de diversité? Diversité dans les cadres, nous venons de le voir, diversité aussi dans les sujets. D’habitude, les critiques littéraires ne parlent que des livres. Pontmartin parle de tout; il a des feuilletons sur les théâtres et sur les grandes premières; il en a sur les réceptions académiques—et ce lui est un jeu de montrer que si les immortels ont, à eux tous, de l’esprit comme quarante, il a, à lui seul, de l’esprit comme quatre. A un article de critique succède un article de fantaisie: après une grande étude sur les Misérables, de Victor Hugo, vient une dramatique nouvelle intitulée le Vrai Jean Valjean[491]. A la suite de feuilletons sur les romans d’Alphonse Daudet ou de Georges Ohnet, viennent d’émouvantes pages sur les Invalides du Sanctuaire[492], l’Orphelinat d’Auteuil[493] et les Sœurs hospitalières[494].
Les autres critiques ne s’occupaient que des vers publiés à Paris. Pontmartin s’occupe volontiers des poètes restés fidèles à leur province, et en particulier de ceux qui n’ont pas voulu quitter, pour les rives de la Seine, les bords du Rhône et de la Durance, Roumanille, Mistral, Aubanel, Félix Gras, Anselme Mathieu. C’est lui qui a, dès 1854, bien avant l’apparition de Mireille, appelé l’attention sur ce réveil de la littérature provençale, qui contraste si singulièrement avec les tendances générales d’une société dont le génie centralisateur est encore secondé par la rapidité des communications, le mouvement des idées et l’inévitable abandon des mœurs, des traditions, des physionomies locales. C’est l’auteur des Causeries littéraires qui nous a fait connaître et aimer cet admirable Roumanille, dont les œuvres en prose et en vers ont fait autour de lui tant de bien, ce vaillant et ce modeste qui, par ses efforts, sa persévérance, ses poésies charmantes, a créé le groupe dont, jusqu’à sa mort, il est resté le centre et d’où Mistral a pu sortir, son poème de Miréio à la main, sûr d’avoir un public et un auditoire.
Si la philosophie l’attire peu, et s’il s’obstine à trouver, ainsi qu’il le faisait au collège, qu’il y a là beaucoup de tintamarre et de brouillamini, il aborde volontiers, quand l’occasion lui en est offerte, les questions morales et religieuses. Ses articles sur les livres de Renan, et en particulier sur son volume des Apôtres[495], sont d’excellents chapitres d’apologétique chrétienne.
Romancier et poète, il a du goût pour l’histoire,—je veux dire celle de son temps et de son siècle; car, de l’histoire ancienne, il n’avait guère souci. En politique, comme en littérature, il a des principes, il a un criterium, qui lui permet de bien juger. Jeune, il avait été un carliste intransigeant, et il fût allé aisément aux extrêmes; mais les années, la leçon des événements, la connaissance des hommes, lui ont appris l’indulgence et lui ont rendu facile l’impartialité. Nul peut-être n’a mieux parlé de la monarchie de Juillet que ce légitimiste impénitent. Ses huit articles sur les Mémoires de M. Guizot[496] sont vraiment dignes de l’illustre homme d’État. S’il est parfois obligé de le combattre, il n’engage avec lui qu’un duel à armes courtoises, et il met un crêpe à la poignée de son épée.
Pontmartin excelle encore dans ces études d’ensemble, dans ces portraits après décès, qu’il consacre à ceux de ses contemporains qui ont brillé dans la politique ou dans les lettres et dont la tombe vient de s’ouvrir. Il aurait suffi de les réunir en un ou deux volumes, pour avoir comme une annexe de l’Exposition des Portraits du siècle: Lamartine, Berryer, Thiers, Guizot, de Barante, Alfred de Vigny, Charles Baudelaire, Edmond About, Louis de Carné, Brizeux, Reboul, Charles de Bernard, Jules Sandeau, Mgr Dupanloup, le Père d’Alzon, François Buloz, Victor Cousin, Joseph Autran, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Jules Janin, Salvandy, Vitet, Saint-Marc Girardin, le baron de Larcy, Gustave Flaubert, Victor de Laprade, Alfred de Falloux, Paul de Saint-Victor, Charles de Rémusat, Villemain, Silvestre de Sacy, etc., etc.
Mais où il excelle surtout et se montre vraiment original, c’est dans ce genre qui lui est propre, qui donne un charme si particulier à ses Souvenirs d’un vieux critique, et qu’il a défini lui-même—on se le rappelle peut-être,—un genre mixte entre la critique, l’histoire intime, l’impression personnelle et le roman[497].
Rien n’égale donc la variété de ces quarante-deux volumes, de ces causeries ailées, fines, légères comme des abeilles, qui butinaient sur tous les livres, qui faisaient leur miel du suc de toutes les fleurs. Pontmartin aurait pu leur donner pour épigraphe ces vers de son poète préféré:
Illæ continuô saltus silvasque peragrant,
Purpureosque metunt flores, et flumina libant
Summa leves. Hinc nescio qua dulcedine lætæ
Progeniem nidosque fovent; hinc arte recentes
Excudunt ceras, et mella tenacia fingunt[498].
En même temps qu’une extrême variété dans les sujets et dans les cadres, les Causeries littéraires offrent un autre caractère plus rare encore et plus essentiel, l’unité. Un même souffle de spiritualisme chrétien anime ces chapitres sans nombre, où l’auteur, toujours fidèle à lui-même, n’a cessé, pendant un demi-siècle, de défendre le beau, le vrai, la vertu et le goût, la religion et la patrie. En publiant son dernier volume, au bas de la dernière page, il aurait eu le droit d’écrire: Qualis ab incepto.
Est-ce à dire que rien ne soit à critiquer dans ces Causeries? Assurément non. Soit dans le blâme, soit dans l’éloge, Pontmartin dépasse quelquefois la juste mesure. Il a ses bêtes noires: tel, par exemple, Barbey d’Aurevilly, pour lequel il se montre sans pitié. Barbey d’Aurevilly sans doute eut l’impardonnable tort de vouloir fréquenter à la fois chez Joseph de Maistre et chez le marquis de Sade, de prendre l’attitude d’un ultra-catholique à l’heure même où il écrivait des contes qui relevaient de la police correctionnelle, les Diaboliques[499] et Une Histoire sans nom. Ces inconséquences, certes, il les fallait signaler; il fallait déplorer ces aberrations. Mais pourquoi ne pas reconnaître en même temps que les vingt volumes des Œuvres et des Hommes au XIXe siècle sont une œuvre maîtresse, et que notre littérature compte peu de romans aussi remarquables que l’Ensorcelée, le Chevalier Des Touches et le Prêtre marié[500]?
Trop sévère, injuste même à l’endroit de certains écrivains, Pontmartin est ailleurs d’une indulgence parfois excessive. Avec ses amis (et, pour ma part, j’en sais quelque chose), il est volontiers prodigue de louanges. Les épithètes les plus flatteuses jaillissent alors de sa plume. Exquis! délicieux! charmant! balsamique! magnifique! adorable! admirable!—«Mais enfin, lui disais-je un jour, si vous donnez ainsi de l’admirable à X. et à Y. que vous restera-t-il pour caractériser les œuvres de Bossuet ou celles de Joseph de Maistre?» Pontmartin souriait: «Bah! me répondit-il, vous seriez bien attrapés, vous et quelques autres, si je n’avais toujours dans ma maison une ou deux chambres à offrir à mes amis.»
On n’écrit pas impunément quatre grands articles par mois, et souvent bien davantage. Quoiqu’il en ait laissé un grand nombre en dehors de ses volumes, il en a pourtant conservé quelques-uns où la lassitude se fait sentir. Il lui arrive, en quelques rencontres, de sacrifier à l’éclat du mot la précision de la pensée, de préférer au feu qui couve et qui dure l’étincelle qui jaillit et brille un instant pour s’éteindre bientôt. Il lui arrive aussi de multiplier les épithètes, de redoubler les synonymes, de s’abandonner aux excès de sa verve et de donner à sa phrase, toujours cependant harmonieuse et pure, une ampleur démesurée.
Mais ces défauts—pouvait-il donc ne pas y en avoir dans une œuvre d’une si extraordinaire étendue?—ne sont-ils pas rachetés, et bien au delà, par tant de brillantes et durables qualités? Pontmartin a été l’un des meilleurs écrivains du XIXe siècle, l’un des plus éloquents et, en même temps, l’un des plus naturels. Le naturel, ce signe distinctif, cette grâce suprême des bonnes littératures et des œuvres dignes de vivre. Pontmartin l’avait au plus haut degré. Lui qui si facilement atteignait à l’éclat, il prisait par-dessus tout la simplicité. «Tâchez, disait-il souvent, tâchez d’être simples, sans être vulgaires.» Un bon juge, J.-J. Weiss, disait un jour: «Pontmartin est du petit nombre de ceux de notre temps qui écrivent naturellement en français.» Écrire naturellement en français, c’est peu de chose, semble-t-il, et pourtant rien n’est plus rare. Un autre bon juge, Cuvillier-Fleury, voyait également juste, quand il écrivait à Pontmartin: «Ah! combien j’en ai vu mourir de jeunes et de vieilles réputations! La vôtre qui a le style vivra ce que le style vit, toujours, plus ou moins célèbre, mais toujours!
Vivunt commissi calores
Æoliæ fidibus puellæ[501]!»