VII
Les Causeries littéraires de Pontmartin ne doivent pas nous faire oublier ses romans. Dans le Correspondant du 25 octobre 1865, Victor Fournel[502] publia sur l’auteur des Samedis un article où il donnait le pas au critique sur le conteur. Pontmartin m’écrivit aussitôt:
Je veux maintenant, puisque votre amitié me tend ce piège, vous dire un mot de l’article de Victor Fournel. Assurément il y a, dans cet article, de quoi contenter dix vanités plus exigeantes que la mienne. Et cependant!... cependant de mon cœur de romancier l’orgueilleuse faiblesse eût mieux aimé peut-être voir sacrifier le critique, pourvu qu’une part un peu plus large fût faite au conteur. M. Victor Fournel, que je ne connais pas, qui ne peut pas savoir mes secrètes préférences, a suivi tout simplement l’opinion généralement adoptée par tous ceux qui veulent bien songer à moi: sous les formes les plus bienveillantes et avec de fort belles compensations, il a fait clairement entendre que, dans mon bagage, la critique représente les malles, et le roman tout au plus le sac de nuit. Il ne s’est pas aperçu que, dans son système, le roman d’analyse, qui n’est souvent que de la critique animée, ne serait plus que le très humble serviteur du roman d’aventure, contre lequel nous n’avons, au contraire, cessé de protester et de réagir depuis trente ans; Eugène Sue, Alexandre Dumas, Frédéric Soulié, redeviendraient alors les souverains maîtres de ce romanesque empire d’où nous aurions à expulser les délicats, les analyseurs, tels qu’Octave Feuillet, etc., etc. Mais en voilà bien assez sur ce sujet où je devrais me récuser[503]...
Avait-il, comme il le croyait, une véritable vocation de romancier? Peut-être. Les Brûleurs de Temples, la Fin du Procès, les Jeudis de madame Charbonneau, Entre chien et loup, le Filleul de Beaumarchais ont de rares et précieuses qualités. Mais ce sont des livres mi-partie critique et mi-partie roman. La vigueur de la conception, la puissance et la fertilité de l’invention n’égalaient pas, chez Pontmartin, la finesse de l’observateur et la délicatesse de l’analyste. Il n’avait pas assez de poigne pour étreindre de fortes situations, pour soulever de lourds fardeaux. Le cadre de la nouvelle lui était plus favorable; nos meilleurs auteurs en ce genre, Nodier, Mérimée, Charles de Bernard, Jules Sandeau, ont dans leurs écrins peu de perles d’une plus belle eau que la Marquise d’Aurebonne, Aurélie et Marguerite Vidal.
Je ne finirai pas ce chapitre sans dire un mot de la Correspondance de Pontmartin.
Il écrivait ses lettres de prime-saut et avec une rapidité matérielle inouïe. Il ne soupçonnait pas d’ailleurs qu’aucun fragment pût en être jamais publié, et il n’y attachait pas plus d’importance qu’à des paroles qui volent et dont rien ne reste. Elles resteront pourtant, parce qu’elles sont les plus simples, les plus naturelles—et les plus spirituelles du monde.
Ses principaux correspondants furent Léopold de Gaillard, Joseph Autran, Cuvillier-Fleury, Victor de Laprade, Jules Claretie, la marquise de Blocqueville et la duchesse de la Roche-Guyon. Dans les dernières années de Pontmartin, la duchesse et lui s’écrivaient tous les trois jours en prose et en vers.
Les lettres à Autran, que la famille du poète a bien voulu me confier, vont de 1845 à 1875. Le châtelain de Pradine écrivait à son ami des Angles, le 23 octobre 1873:
Votre lettre, mon cher ami, est tout à la fois désolante et charmante.
Désolante, elle me donne de fâcheuses nouvelles de votre santé, et m’annonce des résolutions qui, je l’espère, ne sont pas irrévocables.
Charmante, elle est écrite dans ce style dont vous possédez seul le secret, et qui fait de vos lettres autant de perles fines. Laissez-moi vous dire quelque chose à ce propos, c’est que j’ai dernièrement recherché et retrouvé toutes celles que j’ai reçues de vous depuis l’origine de notre amitié. Je les ai réunies dans une vaste cassette, qui restera pour moi plus précieuse que la fameuse cassette d’Alexandre. Autrefois, je relisais de temps en temps les épîtres de Cicéron à Atticus. Je relirai maintenant celles d’Armand à Joseph, et l’amitié ne sera pour rien dans la préférence très réelle que je leur donnerai.
La correspondance avec Cuvillier-Fleury s’étend de 1854 à 1886. «Savez-vous bien, mandait un jour à l’auteur des Samedis l’auteur des Portraits révolutionnaires, savez-vous qu’on ferait deux ou trois beaux volumes après notre mort—Dî talem avertite casum!—avec les lettres que nous échangeons depuis dix ans, vous fournissant l’esprit, moi le reportage parisien, vous la mélancolie de l’exilé, moi la fausse gaieté du citadin, celle qui court les rues, bien que je ne sorte guère de la maison; mais la rue nous arrive par tous les canaux de la publicité, par tous les bruits du boulevard qui semblent retentir dans nos solitudes suburbaines[504]...»
Un des rédacteurs du Journal des Débats, M. Ernest Bertin, a eu la bonne fortune de pouvoir lire les lettres de Pontmartin à Cuvillier-Fleury, et il ne cache pas qu’il en a été émerveillé. Il résume ainsi les impressions que lui a laissées cette lecture: «Près des lettres de Guizot j’en aperçois d’autres, rassemblées sous un cordon rose, et signées: Armand de Pontmartin! Quelle liasse volumineuse! Quelle écriture fine et serrée! Mais quelle facile et agréable lecture! C’est une heureuse fluidité de langage, qui touche à tout, en se jouant, à la politique, aux lettres, au monde, monde de Paris, monde de la province; c’est aussi une ironie brillante et souple, qui tantôt s’échappe et se disperse en mille flèches légères, et pique à fleur de peau, tantôt se concentre, s’aiguise et s’enfonce en belle chair vive, avec une sorte d’allégresse cruelle; mais toujours et bientôt le sourire reparaît, la belle humeur, la gaieté, la joie du Midi surnagent. Il pense, il sent tout haut, librement, hardiment; mais il se fait pardonner ce qu’il ose, même les calembours les moins académiques, tant il y met d’abandon, de bonne grâce, d’imprévu. «Peu s’en est fallou, écrit-il à M. Cuvillier-Fleury, que je ne Montalember... cadère de la rue Saint-Lazare pour aller vous surprendre dans votre riante oasis», et son indulgent confrère reçoit cela en pleine poitrine sans crier, étant déjà aguerri par l’habitude.
«Il se moque de tout le monde et de lui-même, de lui-même un peu plus que de tout le monde, sur un ton, il est vrai, un peu différent. Il raille fort agréablement les Angles, près Avignon, où il a sa gentilhommière,—les Angles obtus, comme il date l’une de ses lettres,—les airs de grande ville affectés par ce maigre village, et lui, tout le premier, le dilettante de lettres, le critique attitré de la Gazette de France, mordu, sur le tard, de la passion des grandeurs municipales, et s’en offrant jusqu’à saturation les ineffables jouissances, organisant des courses locales, faisant épierrer et arroser la piste, signant des autorisations de buvettes, débattant le prix de location des écuries ou allant faire l’aimable chez les belles dames patronnesses d’une Société hippique fondée dans un pays qui ne produit que des ânes!... C’est l’histoire du maire de Gigondas, dans les Jeudis de madame Charbonneau, moins les enjolivements et les hyperboles de la fiction. Et, tandis qu’il vaque à ces soins variés, il sent ou croit sentir son esprit se rouiller, s’empâter, s’amortir, et il demande grâce aux Athéniens de Paris pour la pesante rusticité de ses lettres béotiennes. Voulez-vous un exemple de sa rouille, de son empâtement épistolaires? Écoutez la façon dont il excuse sa lenteur à partir pour Paris, où il est impatiemment attendu:
Vous savez la vieille histoire de ces aimables affamés qui, dans une partie de campagne, au moment de se mettre à table, s’aperçoivent qu’ils ont oublié le pain. On envoie un domestique à franc étrier, à la ville voisine; on lui commande d’aller ventre à terre et l’on calcule le temps, la distance: il est ici, il est là; il achète le pain, il remonte à cheval, il est à tel endroit, il approche, il arrive, le voici!... En effet, le domestique, à ce moment, ouvre la porte et dit, d’un air bête: «Je ne puis pas trouver la bride!» La bride que je n’ai pas trouvée, ou plutôt celle qui me retient, c’est d’abord un rhume de ma femme au moment où nos malles étaient faites; puis la crise agricole qui nous ruine et m’a mis dans l’alternative ou de partir sans argent ou d’attendre indéfiniment celui de mes fermiers, encore plus pauvres que moi, etc.[505].
Les lettres à Jules Claretie, qui vont de 1862 à 1890 et que j’ai en ce moment sous les yeux, ne sont ni moins intéressantes ni moins spirituelles que celles à Cuvillier-Fleury.
Avec ces lettres de Pontmartin à ses amis, en ne prenant même que le dessus du panier, on fera aisément un ou deux volumes exquis, qui seront un vrai régal pour les délicats,—s’il en existe encore quand ces volumes paraîtront.
Toutes les lettres qu’il recevait de ses amis, Pontmartin les conservait précieusement; c’était un trésor dont il ne voulait rien distraire. Il n’en allait pas de même de celles que, pendant près d’un demi-siècle de critique, il avait reçues de ses justiciables. Ces autographes, signés de noms illustres ou tout au moins célèbres: Guizot, Villemain, Montalembert, Mignet, Victor Cousin, Albert de Broglie et son beau-frère M. d’Haussonville, Vitet, Saint-Marc Girardin, Gaston Boissier[506], Octave Feuillet, Désiré Nisard, Caro, J.-J. Weiss, Ludovic Halévy, Paul de Saint-Victor, Paul Féval, etc., étaient faits pour flatter sa vanité, et d’autres les auraient collectionnés avec soin: il n’en gardait jamais un seul. Plusieurs fois il m’arriva de lui en demander. Il me répondait invariablement: «Hélas! mon cher ami, il ne m’en reste pas une bribe. Toutes les fois qu’il y a en Avignon une tombola, un bazar de charité, je me fais un devoir et un plaisir d’y envoyer quelques-uns de ces autographes: lorsqu’ils atteignent un haut prix, j’en suis fier pour mes auteurs; j’en suis surtout heureux pour nos pauvres.»