II

Lorsque s’ouvrit l’année 1876, l’Assemblée nationale de Versailles avait vécu.

Le 31 décembre 1875, elle avait décidé que l’élection des deux cent vingt-cinq sénateurs, dont la nomination appartenait au corps électoral, aurait lieu le 30 janvier 1876, celle des députés le 20 février; que les nouvelles Chambres se réuniraient le 8 mars, et que ce serait ce jour-là seulement qu’expireraient théoriquement les pouvoirs de l’Assemblée. Mais, en fait, la séance du 31 décembre fut sa dernière séance. Elle se sépara le dernier jour de l’année 1875, pour ne jamais plus se réunir.

Les élections du 30 janvier et du 20 février allaient décider des destinées du pays; l’avenir, la prospérité, la vie même de la France était l’enjeu. Pontmartin n’avait jamais manqué au devoir patriotique; cette fois encore, il s’y dévouera tout entier. Vainement son médecin insiste près de lui pour qu’il aille passer l’hiver à Cannes. Il s’y refuse, et, le 6 janvier, il m’écrit; ou plutôt il dicte à son fils une lettre à laquelle j’emprunte ces lignes:

...Certes, mes yeux, mes nerfs et mes poumons préféreraient la plage de Cannes au pavé d’Avignon ou de Nimes; mais je ne crois pas devoir m’éloigner du théâtre de la lutte, quand même je n’y gagnerais que la douleur d’assister au triomphe de nos adversaires. Dussé-je ne recruter qu’une voix pour le Sénat et vingt pour la Chambre, je resterais jusqu’à la fin sur la brèche; j’ai la tête pleine de petites vérités sociales, économiques, politiques, à l’usage de nos ruraux, et il est possible que j’en fasse une brochure de 64 pages in-32 que nous tâcherions de propager, surtout dans notre zone méridionale. La littérature a du bon, mais je dois vous avouer que, pendant toute cette crise électorale, il me semble bien difficile et bien inutile de s’occuper des défauts et des mérites d’un roman et d’un volume de poésie...

La brochure projetée parut en six fois dans l’Union de Vaucluse et, sous ce titre: les Élections de 1876, fut répandue dans les départements du Midi, de Toulouse à Marseille. Immédiatement après, vinrent six articles contre Gambetta; puis, un appel aux Conservateurs, en vue du scrutin de ballottage qui eut lieu le 5 mars. Et tout cela presque en pure perte! Des scrutins du 20 février et du 5 mars sortit cette majorité des 363, dont les exploits ne sont que trop connus. Pontmartin m’écrivit aussitôt pour me dire—ce sont les dernières lignes de sa lettre du 5 mars: «Serrons-nous l’un contre l’autre dans la mauvaise fortune. Courage, si c’est une crise! résignation, si c’est une fin! Notre Roi n’a pas voulu de nous; mais Dieu nous reste, et peut-être aura-t-il pitié de la France.»

Dans les premiers jours de juin, il revenait à Paris, après une absence de deux ans, descendait rue et hôtel de Rivoli, 203, et publiait la treizième série des Nouveaux Samedis, où il y avait heureusement assez d’esprit et de talent pour conjurer les mauvaises chances du nombre 13.

En juillet, la chaleur étant devenue insupportable, il alla passer quelques semaines chez son cousin le marquis de Besplas, au château de la Garenne-Randon,—près de la station d’Épone-la-Garenne,—la bien nommée, disait-il; car, dans une seule allée du parc, il avait compté un matin 57 lapins. Jamais chasseur méridional ne s’était trouvé à pareille fête! La bibliothèque du châtelain était un gîte très commode pour ses écritures; c’est à peine cependant s’il pouvait, le mercredi soir, aller jeter à la boîte de la poste son article hebdomadaire. Aussi bien, la demeure de l’aimable M. de Besplas ne désemplissait pas de comtes et de marquis, de baronnes et de duchesses. Élégants et belles dames n’étaient point du reste pour effaroucher Pontmartin, aussi à son aise, en ce château de Seine-et-Oise, qu’au restaurant Caron ou à la Taverne de Londres. Il en était quitte, mélomane incorrigible, pour se chanter à lui-même, sous les arbres du parc, la romance du Pré-aux-Clercs:

Les rendez-vous de noble compagnie
Se donnent tous dans ce charmant séjour.

De retour aux Angles, il reprenait ses écritures avec une activité nouvelle. Le décès de Mme Volnys—la Léontine Fay du Mariage de raison—morte pieusement à Nice le 29 août 1876, lui inspirait un de ses meilleures feuilletons[408]. «Je vous recommande ma Léontine Fay, qui vous intéressera, me mandait-il le 8 septembre. C’est encore un chapitre de mes souvenirs de jeunesse, et je reconnais, chaque fois que je touche à ces notes mélancoliques et vibrantes, que vous avez bien raison et que ce genre mixte entre la critique, l’histoire intime, l’impression personnelle et le roman, est peut-être ce qui me conviendrait le mieux. Mais n’est-ce pas trop tard? Et les triomphes de plus en plus décisifs de la démocratie radicale ne créeront-ils pas bientôt une société nouvelle où les souvenirs de l’ancienne ne trouveront plus d’écho?...»

Ces souvenirs, il y reviendra de plus en plus. Le moindre mot, le plus petit détail, suffisent à les réveiller. Un jour,—c’était à quelques semaines de la lettre qu’on vient de lire,—je lui annonce que j’ai trouvé chez un bouquiniste de Nantes, dans leur édition originale[409], la collection à peu près complète des comédies-vaudevilles de Scribe, du Scribe de la Restauration, de 1824 à 1829. Pontmartin me répond, le 15 décembre 1876:

...Si vous saviez quelles images évanouies, quel monde de souvenirs vous m’avez rendu en me parlant de cette jolie édition beurre frais, rose ou abricot du Répertoire du Théâtre de Madame[410]. C’était bien en 1829, et ce fut, après les austères années de catéchisme, de collège et de lauriers bien éphémères au concours général, une de mes premières jouissances profanes, avec une légère saveur de fruit défendu. On en trouvait l’assortiment chez Masgana, galerie de l’Odéon, et j’échangeais—proh pudor!—mon dictionnaire grec de Planche contre quatre de ces élégantes brochures, la Demoiselle à marier, le Charlatanisme, l’Héritière et les Dernières amours. Est-ce assez loin? Étions-nous assez jeunes, et sommes-nous assez vieux? J’ai peine, cher ami, à retenir mes larmes en vous écrivant ces dernières lignes; c’est que je pense à la France de 1829 et à la France de 1876... Ah! l’abîme est encore plus large et encore plus sombre pour elle que pour moi...