III
Nous ne nous étions plus rencontrés depuis le mois de mai 1873. Dans ma dernière lettre de 1876, je le priai de me dire à quelle date nous pourrions, après une aussi longue séparation, nous retrouver enfin à Paris. Il me répondait, le 4 janvier 1877, au sujet de ce projet de réunion:
...ous rayons, n’est-ce pas, le mois de janvier? Me voici en plein dans ma 66e année; je m’enrhume facilement, et si j’arrivais à Paris pour le parcourir en tous sens (pardonnez-moi celui-là; il est d’une vieillesse qui a droit au respect), notre but ne serait pas atteint. Savez-vous quelle avait été mon idée? Louer à Versailles une petite maison meublée avec jardin, où j’aurais passé toute une saison, du 15 mars au 15 juin. Mon fils serait venu m’y retrouver un peu plus tard, et, en attendant, vous auriez occupé sa chambre. J’ai un domestique fort peu élégant, mais brave homme, qui nous aurait servis. Il y a un train du soir pour les gens qui vont au spectacle. Nous aurions pu passer à Paris une partie de nos journées, et, quand nous aurions ressenti quelque fatigue, messieurs de l’extrême gauche ne nous auraient pas empêchés de jouir des magnifiques ombrages du parc, et de cette atmosphère de calme, de mélancolie, de majestueuse solitude, que les violences ou les niaiseries parlementaires[411] n’ont pas réussi à supprimer. Si cette idée vous déplaît, ne vous en effrayez pas trop. Elle n’a rien de précis, de positif; c’est plutôt la vague impression d’un vieux qui commence à se trouver un peu dépaysé au milieu des encombrements parisiens et du tapage des voitures...
Il était encore aux Angles, lorsque, le 7 mars, sans que rien l’eût préparé à cette nouvelle tristesse, il apprit la mort de son ami Autran, qu’il m’annonça, le jour même, en ces termes:
Mercredi matin. 7 mars 1877.
Je comptais ce matin vous écrire une longue lettre; mais je suis foudroyé par une nouvelle que, très probablement, vous connaîtrez déjà quand vous me lirez, la mort subite de M. Joseph Autran. Je l’apprends, à l’instant, par un télégramme, qui, grâce à un retard inexplicable, ne m’arrive qu’avec la Gazette du Midi, où ce malheur est annoncé. Rien ne m’y préparait. Atteint, depuis six ou sept ans, d’une cécité presque complète, le pauvre poète paraissait d’ailleurs jouir d’une bonne santé. Son père avait vécu jusqu’à 84 ans. Une maladie de cœur, que personne ne soupçonnait, l’a emporté en quelques minutes. Je vais partir pour Marseille, où j’espère arriver à temps pour ses obsèques. En dehors de mes profonds regrets, quelles douloureuses réflexions ne suggère pas cette mort si soudaine! Il y a un mois, je perdais un ami intime, non moins intime ami de Léopold de Gaillard, M. Louis de Guilhermier[412]; dans l’intervalle, j’ai tremblé pour ce jeune homme[413] si bon, si pieux, si dévoué, dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre, et que nous appelions ensemble le Biré de la onzième heure; il n’est pas mort, il est hors de danger; mais, pendant huit jours, on a cru qu’il serait impossible de le sauver, et sa mère m’écrit ce matin qu’il est encore si faible qu’elle me demande de retarder ma visite. Vous le voyez, mon cher ami, cette année 1877, si menaçante pour la France et pour tous les honnêtes gens, a pour moi des cruautés particulières, et ses coups de foudre ressemblent à des coups de cloche. Il faut que ces tristesses tiennent une bien grande place dans mon cœur, pour m’excuser de ne pas vous avoir encore remercié de l’envoi de l’Union de l’Ouest et de cet article[414] où je me suis retrouvé, comme toujours, embelli par votre amitié. Cette amitié est infatigable depuis près d’un quart de siècle, et mon regret est de n’avoir pas un peu moins d’années et un peu plus de talent pour la suivre et la justifier jusqu’au bout. Mes remercîments, quoique vêtus de deuil, n’en sont pas moins sincères, et, quoique tardifs, seront toujours prêts à rattraper le temps perdu.
Mais, hélas! quel néant que la vie! quel néant surtout que nos glorioles! Hier, à propos de la Biographie d’Alfred de Musset par son frère Paul, je recueillais mes souvenirs, ces souvenirs qui vous intéressent. Je me voyais, à la première représentation du Caprice, puis, dix-huit mois après, au lendemain de la première de Louison (un petit four), quand nous nous demandions, Buloz, de Mars, Alexis de Valon et moi, comment on pourrait s’y prendre pour dire un peu de vérité sans offenser le poète favori de la Revue des Deux Mondes. En ce moment, la porte s’ouvre, et nous voyons entrer Musset nous apportant les Trois marches de marbre rose. Il y a de cela 28 à 30 ans; la chute de Louis-Philippe, la seconde République, le coup d’État, l’Empire, les désastres et les crimes de 1870 et 1871, les tentatives de Restauration monarchique, l’avortement de nos espérances, les victoires de la République radicale, nos humiliations du dedans et du dehors, ont passé sur ces souvenirs; Buloz, de Valon, de Mars, Alfred de Musset, sont morts; et pourtant il me semble que c’était hier! qu’est-ce que l’homme, ou plutôt qu’est-ce qu’un homme, un individu, un atome, un grain de sable, autour duquel tourbillonnent ces événements gigantesques, jusqu’à ce qu’il soit emporté lui-même et disparaisse! Et dire qu’il y a des gens qui bouleversent le monde, qui désolent leur pays, pour le plaisir de nous faire comparer leur petitesse à ces grandeurs! Voilà le triomphe de la Religion; elle agrandit et élève du côté du ciel cet horizon si étroit du côté de la terre. En nous prêchant l’humilité qui devrait nous être aussi naturelle que l’usage de nos cinq sens, elle nous rattache à la seule idée de durée que nous puissions conserver ici-bas. Si je ne craignais de commettre un paradoxe, presque une hérésie, je dirais que l’orgueil, si anti-chrétien, le plus capital des péchés capitaux, ne pourrait pourtant et ne devrait chercher sa pâture que dans la foi qui lui promet l’infini. Pardonnez-moi, cher ami, ce verbiage qui n’est peut-être que du pathos et du galimatias; car ma pauvre tête subit le contre-coup de mes tristesses de cœur. J’y aurai du moins gagné de prolonger avec vous une de ces causeries que je voudrais multiplier sans compter, tant j’y trouve de consolation et de douceur! Adieu et au revoir! ne renonçons pas à nos projets de réunion parisienne. Votre poignée de main me sera plus nécessaire que jamais. A vous, bien à vous de cœur.
Le 3 mai, il arrivait à Paris et descendait, comme l’année précédente, à l’hôtel de Rivoli. Quelques jours après, éclatait le Seize-Mai, le renvoi par le maréchal de Mac-Mahon de M. Jules Simon et de ses collègues, et la constitution du cabinet de Broglie-Fourtou. J’allai, à ce moment, rejoindre Pontmartin. Il était attristé, peu confiant dans le succès de l’entreprise du maréchal: il n’avait jamais cru à la République conservatrice, et il ne voyait dans le nouvel essai qu’on en voulait faire qu’un acheminement plus prompt vers le triomphe de la République radicale. Il venait du reste de tomber assez sérieusement malade, et il dut, pendant deux mois, suspendre ses Samedis de la Gazette. En juillet, sa santé rétablie, il s’installa, pour quelques semaines, comme il l’avait fait en 1876, au château de la Garenne-Randon, où il se rencontra, cette fois, sans préjudice des grandes dames et des clubmen obligés, avec un héros, le général de Charette, et un grand compositeur, Charles Gounod.
La dissolution de la Chambre des députés avait été votée par le Sénat[415]. De nouvelles élections étaient imminentes, et elles emprunteraient aux circonstances une gravité exceptionnelle. Pontmartin ne voulut pas s’en désintéresser. Avant de quitter La Garenne, il publia, dans la Gazette de France, en août, une réplique au manifeste des sénateurs et députés républicains de Seine-et-Oise, réplique qui fut répandue dans tout le département par les soins de M. de Besplas. «Si tous les conservateurs, m’écrivait-il, suivaient l’exemple de ce vaillant octogénaire, nous aurions beaucoup plus à espérer et beaucoup moins à craindre. Le matin, dès 6 heures et demie, je le trouve dans sa bibliothèque, assis à sa table, écrivant aux maires de son arrondissement, abrégeant mon article pour qu’il puisse être propagé dans tous les cafés du pays, puis recevant quelques braves paysans qu’il associe à son œuvre et se concertant avec eux.»
Parti de La Garenne le 17 août, il prit le rapide jusqu’à Marseille pour éviter la fête votive de son village et une séance de syndicat, suivie d’un énorme dîner. A Marseille, il écrivit pour la Gazette du Midi un article électoral qui, dans sa pensée, devait être la contre-partie méridionale de sa Réplique au manifeste des sénateurs et députés de Seine-et-Oise.
Rentré aux Angles, il continuera la campagne. En dehors de ses Samedis, il envoie à la Gazette de France quatre articles sur M. Thiers[416], écrits en vue des élections. Il me mande, à cette occasion, le 30 septembre: «J’avais pensé à faire de mon travail sur M. Thiers une petite brochure, et je vois que vous avez eu la même idée; mais je suis si peu secondé! si peu encouragé! Il y a six mille lieues de mon allée de marronniers au boulevard des Italiens... Je viens pourtant d’écrire quelques lignes à Léon Lavedan[417], qui dispose, m’a-t-il dit, de plus de deux cents journaux, et qui nous les a offerts, à Léopold de Gaillard et à moi, pour la période électorale. Je lui livre mon œuvre, soit pour en faire reproduire des fragments, soit pour la colliger en un format économique et portatif.»
Les élections, à ce moment, étaient proches; elles avaient été fixées au 14 octobre. Pontmartin ne s’illusionnait guère sur leur résultat. Sa lettre du 30 septembre se terminait par ces lignes: «Que le bon Dieu nous protège! Quel chaos, mon cher ami, et peut-être quelle débâcle si les élections sont encore radicales! N’importe! restons fidèles; restons sur la brèche! Faire son devoir, tout son devoir, c’est beaucoup, quand on réussit; l’avoir fait, c’est quelque chose quand on succombe.»