IV
Après les tristesses de 1877, l’année 1878 allait lui apporter une grande consolation, une des meilleures joies de sa vie. Au commencement de février, il s’était installé à Hyères, l’avait quittée pour Cannes, où l’appelaient Léopold de Gaillard et Victor de Laprade; puis, après quelques jours passés avec eux, était revenu à Hyères, où Mgr Dupanloup faisait un séjour, par ordre de ses médecins. Les relations de l’évêque d’Orléans et de l’auteur des Samedis n’avaient été jusque-là qu’intermittentes, mais l’entente ne fut pas longue à s’établir entre eux, grâce à leur attrait réciproque l’un pour l’autre et à une foule de souvenirs communs: «On écoutait, ravi, a dit un de leurs auditeurs, l’intarissable critique et le grave et souriant évêque, se laissant aller tous les deux au charme de ces souvenirs[418].»
Ils se voyaient chaque jour, soit chez le comte et la comtesse de Rocheplatte, soit chez le baron et la baronne de Prailly, en cette villa de Costebelle, où vivait la mémoire du P. Lacordaire.
Pontmartin accompagnait souvent l’évêque à quelques lointaines promenades. «C’est pendant ces promenades, écrira-t-il plus tard, au bruit de cette voiture alourdie sur un lit de poussière, avec vingt minutes d’arrêt et de silence pour le bréviaire, que s’ouvrait pour moi ce livre vivant, cette inappréciable collection de chapitres d’histoire contemporaine, où je reconnaissais tour à tour la douceur de l’évêque, la sagacité du politique, la résignation du chrétien, l’enjouement du causeur, l’éloquence de l’orateur, le suprême langage de l’expérience et de la sagesse, l’âme du grand citoyen, la cicatrice des jours de désastres, la conviction que tout aurait pu être sauvé et la crainte que tout ne soit perdu. Je prononçais presque au hasard un nom célèbre, je rappelais une date mémorable: il ne m’en fallait pas davantage pour voir passer devant moi tel ou tel de ces personnages qui ont figuré un moment sur la scène du monde politique...»
Dans la rade d’Hyères stationnait, avec ses douze cents hommes d’équipage, le grand vaisseau-école le Souverain. Le commandant était un marin aussi chrétien que brave, M. Lefort, l’inventeur des torpilles, et le commandant en second, M. de Montesquiou, dont la belle-sœur, Mme Standish, née des Cars, appartenait à une famille depuis longtemps en relation avec Mgr Dupanloup. Tous les deux se rencontraient avec lui chez M. le comte de Rocheplatte. Ils eurent la pensée de lui faire les honneurs de leur bâtiment. Le dimanche 10 mars, la messe fut dite à bord du Souverain par l’évêque d’Orléans. Pontmartin y assistait. Il quitta Hyères quelques jours plus tard, non sans avoir envoyé à la Gazette de France le compte rendu de cette cérémonie, si majestueuse à la fois et si émouvante. Sa Causerie, qu’il n’a pas reproduite dans ses Samedis et qui est pourtant une des plus belles pages qu’il ait écrites, n’arriva à Costebelle qu’après son départ. Il reçut de l’évêque la lettre suivante:
Hyères, 21 mars 1878.
Monsieur et bien excellent ami, il faut donc se résigner à ne plus vous voir à Hyères! C’est ce que je viens d’apprendre avec grande tristesse. Oh! le méchant homme! qui, comme le Parthe, lance en fuyant une flèche empoisonnée de toutes les douceurs les plus mortelles à l’amour-propre des pauvres gens, et ne leur laisse même pas le temps de protester pour la forme! C’est affreux de s’en aller ainsi, quand on vous aime. Mais, du moins, on est heureux de vous avoir vu, entendu, connu de près, et apprécié, comme le méritent votre charmant esprit et votre excellent cœur; et on espère bien vous retrouver quelquefois, à Paris: ce qui n’est pas la même chose que sur les bords de cette mer enchantée, que vous savez si bien peindre, et aux doux feux de ce soleil, dont votre style est un rayon. Mes hôtes, et tous ceux à qui ils vous ont lu, ont été émerveillés, éblouis. Moi, je garde, par-dessus tout, le souvenir de cette exquise bienveillance; et j’espère bien qu’il n’en sera pas de ces relations qui m’ont été si douces comme de ces brumes colorées qui flottent en ce moment sur les îles d’Hyères, et qui s’évanouissent. Je les redemanderai toujours[419].
A Hyères, où ses heures de travail lui étaient disputées par une foule d’aimables prétextes d’oisiveté, Pontmartin avait vite reconnu qu’il lui serait impossible de continuer sous leur forme habituelle ses articles de critique qui n’allaient pas sans beaucoup de lectures. Il eut l’idée de composer de courts récits qu’il pouvait rêver pendant la nuit et improviser le matin. C’est ainsi que furent écrits l’Olivier qui parle, conte fantastique, le Pigeon qui parle, le Colonel Herbert[420].
Les Samedis cependant succédaient aux Samedis. Dès son retour aux Angles, il s’était remis à ses Causeries littéraires. Le 20 mai, il est à Paris. Trois ou quatre ans plus tôt, en 1874, il lui était arrivé d’écrire: «Voici bientôt trente ans que je rêve, comme le hoc erat in votis, un petit chalet à Passy, au milieu de cette colonie charmante où je compte des amis, non loin de mon cher Saint-Genest et de son adorable famille, à deux pas de Jules Janin et de Cuvillier-Fleury, dans cette oasis où je retrouve la trace des deux enchanteurs de ma jeunesse, Rossini et Lamartine. Il est infiniment probable que ce doux rêve ne se réalisera jamais; mais je le reprends avec un mélancolique plaisir, chaque fois que je reviens à Paris. Le latin n’est-il pas admirablement connaisseur du cœur humain, quand il exprime par le même mot désir et regret[421]?»
Son rêve se réalisa au mois de mai 1878. Il prit un appartement à Passy, dans une maison meublée de la rue de ce nom, au no 82, tout près de la gare de la Muette. Nos plus beaux rêves nous déçoivent, même quand ils semblent s’accomplir. Celui de Pontmartin vint se briser contre la plus brutale des réalités. On était en pleine Exposition universelle. Logé à deux pas du Trocadéro et en face du Champ de Mars, il lui fallut vivre au milieu du tapage et de la cohue, assourdi par les tramways et les voitures, contemplant chaque jour cet incroyable fourmillement, cette foule inouïe qui semblait avoir fait de la curiosité sa religion, sa politique et sa littérature, et qui paraissait croire que tout était sauvé, si elle voyait le matin un tambour-major, à midi un shah, le soir une opérette.
Au milieu du tapage de l’Exposition de 1867, après l’audition de cette cantate du vieux Rossini, exécutée par mille musiciens, un orgue, deux pièces de canon et douze cloches, Augustin Cochin s’écriait: «O Mozart! O flûte enchantée!» Pontmartin, en 1878, songeait, lui aussi, au divin Mozart et au divin Racine. Une fois sur cette pente, obéissant à la loi des contrastes, il se revoyait en idée sur cette terrasse de Costebelle, où il était assis à côté de Mgr Dupanloup, et d’où ils contemplaient ensemble l’horizon merveilleux qui se déroulait sous leurs regards, le vaste ciel, la mer et les montagnes.