V

Heureusement pour lui, à côté de l’Exposition des machines, il y avait l’Exposition des Beaux-Arts. Il y trouva le sujet de deux grands articles, publiés dans le Correspondant sous le titre de Promenade au Salon de 1878[422]. Dans la Mode, nous l’avons vu, et dans l’Univers illustré, il avait déjà fait plusieurs Salons. Celui de 1878 fut le dernier qu’il écrivit.

Les Salons de Pontmartin sont encore des Causeries. Il n’essaie point, comme Théophile Gautier ou Paul de Saint-Victor, de faire de sa plume un pinceau et de son encrier une palette; il se promène tout simplement le matin à travers les tableaux et les statues, et, le soir, dans son propre salon, il en parle avec goût, avec agrément, en homme du monde qui ne se pique pas d’avoir du métier. Que de jolis morceaux il y aurait à extraire de cette Promenade au Salon de 1878, qu’il n’a pas recueillie dans ses œuvres!

Le clou de l’Exposition était le Barabbas de Charles Muller, l’auteur de l’Appel des condamnés[423] et d’une Messe sous la Terreur[424]. Pontmartin lui consacre deux ou trois pages dont voici le début:

La physionomie de Barabbas est une vraie trouvaille: tout y est, sur cette figure, le vice, le crime, le cynisme, l’abjection gouailleuse, la joie de la délivrance, l’éblouissement du grand jour succédant tout à coup à l’obscurité de la prison, la stupeur d’une ovation aussi peu prévue que peu motivée, et aussi une forte envie de rire aux dépens de son cortège; car en sa qualité de brigand, Barabbas a un peu plus d’esprit que ceux qui le portent en triomphe.—Il nous faut Barabbas! Entendez-vous bien?—Mais c’est un misérable, un gibier de potence: il a volé, il a assassiné peut-être et celui que vous lui sacrifiez ne s’est révélé à vous que par des bienfaits.—Il nous faut Barabbas!—Mais réfléchissez! voilà, d’un côté, la vertu, l’innocence, la bonté, la charité, le dévouement, la piété, l’honneur; de l’autre...—C’est tout réfléchi; il nous faut Barabbas!—Mais il a un dossier, un lourd dossier!—C’est justement pour cela que nous le voulons; s’il valait mieux que nous, où serait le plaisir de l’acclamer, d’en faire notre élu et notre idole?... Plus vous nous en direz de mal, plus nous nous obstinerons à le choisir... Un individu taré, flétri, dépravé, pourri jusqu’aux moelles, condamné pour inceste, exécuté à la Bourse de Jérusalem, qui nous donne la joie de le mépriser en le nommant, de chercher, pour le découvrir, au-dessous de notre niveau, de rester ses maîtres en le couronnant de lauriers et de fleurs, c’est ce qu’il nous faut! Mort à Jésus! vive Barabbas!—Pardon! je crois en vérité, que j’allais parler politique!

Le peintre Vibert avait exposé l’Apothéose de M. Thiers, et Pontmartin d’écrire, au risque de faire encore de la politique:

Rien ne s’accorde plus mal que ces allégories mythologiques et emphatiques avec la physionomie spéciale, typique, de cet homme illustre et discutable, dont le portrait, malgré Bonnat et Mlle Nélie Jacquemart, est encore à faire: figure essentiellement bourgeoise et moderne dans ses qualités comme dans ses défauts; intelligence merveilleusement douée, esprit alerte, souple, varié, dextre plutôt que droit, avisé, agile, ouvert, plus riche d’expédients que de principes, prêt aux éventualités, fertile en ressources; imagination sans élan, sans couleur, sans chaleur et sans style; rebelle à toute tentative d’idéalisation poétique ou fantasmagorique; patriote avec économie et calcul, insensible aux joies sublimes du sacrifice; politique égoïste, parcimonieux et incomplet, dont l’art consista tout entier à tempérer la Révolution par la bourgeoisie, à réconcilier la bourgeoisie avec la Révolution, à neutraliser les partis les uns par les autres, à se créer une popularité tardive en persuadant tour à tour aux conservateurs qu’ils pensaient comme lui et aux républicains qu’il travaillait pour eux. En somme, le contraire d’un héros dans la moins héroïque des époques, avec un visage, une taille et une tournure de Joseph Prudhomme infiniment spirituel...

Avec Mlle Sarah Bernhardt, nous passons de la peinture à la sculpture. En 1878, sa célébrité comptait déjà plusieurs lustres. Elle avait exposé un buste de M. Émile de Girardin. Déployant vis-à-vis d’elle la politesse de l’ancienne cour, Pontmartin lui dédiait ces lignes:

Mlle Sarah Bernhardt est le contraire d’une académie de province (je ne cite que moitié du mot de Voltaire). Elle fait énormément parler d’elle. On vante les élégantes originalités, les raffinements merveilleux de son petit hôtel de l’avenue de Villiers, qui a eu, j’aime à le croire, Melpomène et Thalie pour seuls architectes. Nous savons en outre que, malgré ses talents et ses succès de toutes sortes, en dépit des rivalités de théâtre et d’atelier, la charmante artiste a été ciselée par la prodigue nature de façon à ne faire ombrage à personne. Ce qui désolerait ses nombreux admirateurs, c’est le bruit que l’on a fait courir, c’est la crainte de la voir renoncer à l’art dramatique, si elle réussissait assez sérieusement sa sculpture pour prendre définitivement un rang parmi nos statuaires illustres. C’est donc dans l’intérêt de sa gloire et de nos plaisirs, de la Comédie-Française et de ses habitués, que nous oserons lui dire: «Vous êtes adorable; vous jouez Zaïre mieux que la Gaussin, et Phèdre mieux que Mlle Rachel. Mais nous vous devons une sensation bien plus extraordinaire. Vous aviez à perpétrer le buste de M. E... de G..., c’est-à-dire du plus laid, du plus sinistre, du plus odieux de tous les modèles. Eh bien! vous êtes parvenue à surpasser la réalité. Vous avez vengé du même coup toutes les victimes de M. E... de G... D’un masque effrayant vous avez fait une grimace simiesque; votre œuvre est à deux fins. L’original était bronzé; le buste est coulé!»

Les tableaux militaires avaient été exclus de l’Exposition: ils s’étaient disséminés sur plusieurs points, derrière les vitrines de nos marchands les plus accrédités: rue Taitbout, dans l’emplacement de l’ancien théâtre, et surtout chez Goupil. Pontmartin écrit à ce sujet cette dernière page, plus vraie encore après vingt-cinq ans qu’elle ne l’était en 1878:

Nous les avons revues, ces toiles de MM. de Neuville, Detaille, Dupray, Berne-Bellecour, Protais, Bellanger, Maigret, et nous avons éprouvé, en les revoyant, un sentiment étrange. Nous n’en sommes plus à compter nos humiliations; nous ne voulons pas savoir si cette mesure émolliente et lénitive nous protège, nous honore ou nous humilie. Non! une émotion plus douloureuse encore, une idée plus actuelle et plus poignante nous serrait le cœur devant ces tableaux où revivent les scènes sanglantes de l’invasion et de la guerre... Ces témoignages et ces souvenirs devaient nous rester présents, éternellement présents, non pas, à Dieu ne plaise! pour nous exciter à des haines stériles, à des représailles insensées, à des revanches impossibles, mais pour entretenir et renouveler sans cesse en nous le feu sacré du patriotisme, le dévouement à cette France mutilée, plus chère et plus aimée dans sa faiblesse que dans sa force, dans ses malheurs que dans ses prospérités. Ces souvenirs, qu’en avons-nous fait? Qui s’en occupe aujourd’hui? Dans cette foule affolée de curiosité banale et béate, dans l’étourdissant chaos de cette Exposition universelle, de ce tournoi pacifique, qui nous fait—à nous et à bien d’autres—l’effet du sursis de quarante jours accordé jadis aux condamnés dont on avait rejeté le pourvoi, sur quels fronts ces navrantes images amènent-elles un pli? Dans quels yeux une larme? Qui songe à Reichshoffen et à Gravelotte, à Sedan et à Metz, à la Lorraine démembrée, à l’Alsace perdue, aux provinces envahies, au siège et à la Commune, aux otages massacrés, à Paris incendié? C’est tout au plus un songe de tragédie dont on se réveille pour aller parier aux courses, s’extasier devant une porcelaine anglaise ou un paravent japonais. Peu s’en faut que les républicains radicaux, les hommes du 4 septembre, désormais en pleine possession de leur victoire, ne transforment ces anniversaires néfastes en fêtes nationales et ne confondent le deuil de leur patrie avec la date de leur avènement. Ils s’y prennent si bien qu’ils réussissent à décourager, à pervertir ou à éteindre jusqu’aux sentiments qui nous avaient soutenus dans cette crise épouvantable, qui avaient donné à l’élite de la nation la force de résister, de souffrir, de mourir, de nous indemniser en détail de tant de calamités et de désastres. Ils énervent, ils flétrissent, ils dénaturent, ils suppriment tout ce qui est nécessaire à un peuple pour se relever quand on l’abaisse, pour se réhabiliter quand on l’outrage, pour se redresser quand on le menace, pour se maintenir ou se retrouver à la hauteur des grandes luttes, des grandes infortunes, des grands sacrifices et des grands périls. Ces coups de foudre de 1870, ces journées d’angoisses, de détresse et de désespoir, ils nous réduisent presque à les regretter. C’était la défaite, c’était l’écrasement, c’était l’agonie; mais c’était aussi le patriotisme, c’était l’honneur; c’était un même battement de cœur, une passion commune devant un SEUL ennemi. Aujourd’hui, si nous avions à subir une nouvelle épreuve, nous n’aurions plus même de quoi être vaincus.

Pour protester à sa façon contre cette Exposition universelle, qu’il voyait peut-être trop en noir et qui lui apparaissait surtout comme le triomphe de la matière sur l’esprit et sur l’art, il publia, pendant qu’elle battait son plein, deux nouveaux volumes; au commencement de juillet, la seizième série des Nouveaux Samedis; à la fin d’octobre, les Souvenirs d’un vieux Mélomane. Ce fut un jeune, un très jeune dilettante, qui se chargea de présenter les Souvenirs aux lecteurs du Correspondant: «Pourquoi vieux? écrivait-il; l’auteur aura beau le dire; personne ne le croira, car il se dément lui-même par l’entrain juvénile et la verve chaude de tableaux et de récits où palpite l’enthousiasme d’un cœur de vingt ans. Vieux! qu’il accumule tant qu’il voudra les lustres sur sa tête; il ne le deviendra jamais! Ce n’est pas fait pour lui, heureusement pour nous... Mais s’il n’est pas vieux, comme il est mélomane! On devine, en le lisant, qu’il ne peut écrire le nom seul des divas qui l’ont enchanté naguère sans ressentir encore le frisson des représentations fameuses dont il réveille le souvenir. L’écho lointain du timbre d’or de la Malibran, de l’archet de Paganini, des accords passionnés de Duprez ou de Mario, le fait tressaillir et l’enflamme comme aux jours heureux où ils soulevaient les auditoires transportés!... En sa qualité de jeune, l’auteur a le premier don de cet âge heureux: la fantaisie, et c’est elle qui a surtout inspiré ce volume chatoyant où s’entremêlent le sourire et les larmes, la malice et le sentiment, où trouvent à se satisfaire tous les goûts et tous les caprices...» Le jeune critique, qui devait revêtir un jour—s’en doutait-il alors?—le frac à palmes vertes, terminait ainsi son article: «On raconte que Brillat-Savarin ne s’asseyait jamais à un repas fin et succulent qu’après avoir endossé son habit le plus coquet et mis ses bas de soie les plus moelleux. Eh bien! les raffinés et les gourmets littéraires devraient aussi se mettre en habit et en cravate blanche pour savourer les Souvenirs d’un Mélomane[425]...»

A l’heure où parut son volume, Pontmartin avait regagné les Angles. Il était revenu si assourdi par le bruit, si fatigué par la cohue, qu’il se promit de ne plus retourner à Paris: il s’est tenu parole.