III
Pontmartin collaborait toujours à l’Assemblée nationale. Ses Causeries littéraires paraissaient régulièrement chaque semaine. Sans les interrompre, il donna au journal de la rue Bergère un roman dont la publication dura du 21 mai au 9 août 1856. Il portait dans le journal ce titre: les Deux Érostrates, en attendant de s’appeler, dans les éditions postérieures, Pourquoi je reste à la campagne, puis les Brûleurs de Temples[254].
Le roman commence mal. Il s’ouvre par un long prologue qui ne se rattache en rien à l’action. Félix Daruel, ancien lauréat du Concours général et de l’École de droit, qui aurait pu être, s’il l’avait voulu, un éminent avocat ou un écrivain distingué, et dont la Revue des Deux Mondes a déjà publié un ingénieux récit: Eveline,—j’allais dire Octave,—habite depuis huit ans la province, où il s’est marié, où il vit sur ses terres, et où rien ne manque à sa gloire et à son bonheur, puisqu’il est conseiller municipal de sa commune et marguillier de sa paroisse. Parfois pourtant il se demande s’il a eu raison de renoncer à la littérature. Un jour,—c’est au moment de l’Exposition universelle de 1855,—il se décide à louer un hôtel à Paris, à revoir ses anciens camarades, à reprendre pendant quelques mois, et qui sait? peut-être pour toujours cette vie brillante qui aurait pu être la sienne et à laquelle il n’a pas renoncé sans regret. Parmi les amis qu’il retrouve, il en est deux, Anselme Maynard et Julien Féraud, qu’il a perdus de vue depuis qu’ils sont entrés dans le journalisme. Partis de deux points extrêmes, et ayant employé des moyens contraires, ils se sont rencontrés, au bout, dans le même mécompte et dans le même malheur, Félix Daruel se fait raconter leur histoire,—et ce sera précisément là le roman. Il apprend d’eux comment la société peut repousser à la fois ceux qui l’attaquent et ceux qui la défendent. Leurs confidences l’éclairent sur l’imprudence qu’il commettrait, s’il cédait à l’envie d’entrer à son tour dans la lice et d’échanger contre une chance de succès et d’éclat le calme de son existence; elles lui apprennent à redouter l’épreuve, à retourner dans ses montagnes et à se contenter d’être heureux.
Ce prologue n’est pas seulement inutile; par son caractère factice et conventionnel, il met le lecteur en défiance. Le roman, qui est excellent et qui peut, certes, se suffire à lui-même, gagnerait beaucoup à être débarrassé de ce cadre un peu vieillot.
La Révolution de 1848, survenant à l’heure où Pontmartin, après des débuts remarqués à la Mode et à la Revue des Deux Mondes, pouvait se croire assuré d’un succès brillant et d’une vie heureuse,—cette Révolution avait produit sur lui une impression qui ne devait plus s’effacer. Jeté soudain au fort de la mêlée, lui qui était fait pour le rêve plus que pour l’action, il avait vécu, pendant quatre ans, d’une vie ardente, fiévreuse, passionnée. Les spectacles et les émotions de ces quatre années, il les a retracés dans ce roman des Deux Érostrates, qui commence à la veille du 24 février 1848 et qui se termine au lendemain du 2 décembre 1851. Aussi bien son livre est-il moins un roman qu’une page de Mémoires. On éprouve en le lisant (pour peu qu’on oublie le fâcheux prologue) la sensation que donnent les choses vues et les choses vécues.
Sans renoncer à ces analyses du sentiment et de la passion dans lesquelles il excellait, l’auteur, cette fois, avait accordé à l’action et au mouvement du drame une part plus large; sans verser dans le réalisme, il avait donné à ses personnages une individualité plus forte et plus accentuée. M. Servais, le député, Julien Féraud, le journaliste, Nathalie Duvivier, la directrice des postes, sont des types saisis sur le vif, si réels et si vrais qu’après plus d’un demi-siècle nous les retrouvons, sous la troisième République, tels que l’auteur les avait représentés sous la seconde. Dans cette peinture de quelques-unes de nos plaies sociales, Pontmartin avait déployé des qualités de vigueur et d’énergie qu’on ne lui soupçonnait pas et qui le plaçaient, au moins pour une fois, très au-dessus de son ami Jules Sandeau. Son ennemi Balzac, s’il eût vécu, aurait applaudi à ces scènes de la vie politique, à ce roman royaliste et catholique.
L’Assemblée nationale cependant n’avait plus longtemps à vivre.
Un bien averti en vaut deux. De ce proverbe, Pontmartin avait tiré une de ses nouvelles[255]; mais, sous l’Empire, au moins en matière de presse, le vieux proverbe avait cessé d’être une vérité. Un journal bien averti, loin d’en valoir deux, n’en valait plus même la moitié d’un. Il était comme un condamné mis en chapelle, et il n’avait plus qu’à attendre la venue de l’exécuteur. Ainsi en fut-il pour l’Assemblée nationale. Déjà frappée d’un double avertissement, elle fut, en juillet 1857, suspendue pour trois mois, avec défense, si elle reparaissait, de garder son titre qui avait trop l’air d’un défi lancé aux vainqueurs du 2 décembre. Lorsqu’elle reparut en octobre, elle s’intitula le Spectateur. Pontmartin y reprit ses Causeries littéraires, mais ce sera seulement pour quelques semaines. Le 14 janvier 1858, avait lieu l’attentat d’Orsini. Le lendemain, le Spectateur publia un article où il laissait entendre, en termes très légèrement voilés, que l’Empire, n’ayant pas de racines dans le pays et ne tenant qu’à un homme, aurait cessé d’exister si les bombes d’Orsini avaient atteint Napoléon III. Vingt-quatre heures après, le Spectateur avait vécu.
Il ne se pouvait pas que les Causeries littéraires de Pontmartin cessassent de paraître, précisément à l’heure où il était devenu, sans conteste, le maître du genre. Plusieurs journaux sollicitèrent aussitôt sa collaboration. Celui qui était le moins riche et qui lui faisait les offres les plus modestes fut précisément celui dont il accueillit les propositions. L’Union ne peut lui donner que 75 francs par article; n’importe, il écrira dans l’Union. N’est-elle pas la feuille royaliste entre toutes, le journal de Laurentie et d’Henry de Riancey, l’ancienne Quotidienne, qui publia jadis ses Causeries provinciales?
Son premier article parut le 23 mars 1858. De même qu’il avait autrefois consacré sa première causerie de l’Assemblée nationale à Mme Émile de Girardin, de même il consacra sa première causerie de l’Union à M. Émile de Girardin, qui venait de perpétrer une comédie ridicule, intitulée la Fille du Millionnaire. L’article avait pour titre: le Fils du Millionnaire ou les Délassements d’un homme fort. C’est une des pages les plus spirituelles de Pontmartin[256].