IV

Si vifs qu’il fussent, ses succès parisiens ne faisaient point oublier à Pontmartin sa province natale, son petit village et la maison paternelle, sa maison des Angles. Il continuait d’y habiter la plus grande partie de l’année. Chaque année aussi, en août et septembre, il venait à la Mûre[257], avec son fils, passer les vacances chez l’aïeule maternelle. A vingt minutes de la Mûre se trouvait le beau château de Gourdan, appartenant au comte de Vogüé. L’intimité régnait entre la modeste villa et la demeure seigneuriale, où grandissait Eugène-Melchior de Vogüé, de trois ans plus jeune qu’Henri de Pontmartin. L’auteur des Causeries littéraires assistait avec bonheur aux jeux de son fils et du futur académicien, dont il pressentit de bonne heure le brillant avenir et dont il eut la grande joie d’être le premier à saluer les éclatants débuts[258].

Ainsi commencées dans l’Ardèche, les vacances se terminaient toujours dans le Vaucluse et dans le Gard, où de nouveaux devoirs allaient retenir de plus en plus Pontmartin. En cette année 1858, où nous a conduits notre récit, il devenait maire des Angles. Comment la chose arriva, lui-même le raconte en ces termes dans une lettre à son ami Autran:

Les Angles, le 18 octobre 1858.

Voilà, cher et excellent ami, une bien longue lacune dans notre correspondance. Si je vous dis comment je l’ai remplie, il faudra ou que vous cessiez d’être poète, ce qui vous est impossible, ou que vous cessiez de m’aimer, ce qui, je l’espère, vous est presque aussi difficile. Depuis un mois, j’ai été absorbé par une crise municipale et rustique d’où je crois que je vais sortir... maire des Angles! Oui, mon ami, voilà comment finissent les ambitions humaines. On part, le bâton à la main, pour le pays de l’idéal. On rêve littérature, critique et roman; on détourne superbement sa pensée des vils intérêts de la terre. Mais les années passent; la lassitude arrive; on revient chez soi, l’aile blessée; et alors on s’aperçoit que, pendant que l’on courait le monde des idées et des songes, deux ou trois intrigants de village se sont complètement emparés du pays où l’on avait eu jadis de l’influence, et que, si on les laissait faire, ils mèneraient tout doucettement à sa ruine une fortune territoriale et riveraine sans cesse exposée et menacée. C’est ce qui m’est arrivé cette année, et il s’y est joint la conviction que, si cet état de choses se prolongeait, toute religion, toute morale, toute honnêteté étaient perdues dans cette pauvre commune que j’aime, et où j’avais toujours tâché de faire un peu de bien. Alors je suis allé me plaindre, j’ai eu affaire à un préfet[259], homme d’esprit, qui m’a dit en souriant qu’il y avait moyen d’arranger les choses, mais que quand on avait boudé pendant six ans, et que l’on demandait au gouvernement une marque de confiance, il fallait payer une petite rançon... Bref, mon cher ami, on m’a fait entendre poliment, et même avec quelques compliments fort bien tournés, qu’en acceptant la mairie des Angles, je lèverais toutes les difficultés. Je me suis récrié d’abord, puis j’ai réfléchi, et j’ai fini par dire oui; si bien que j’attends ma nomination d’un moment à l’autre. Eh bien! cher ami, vous connaissez ma manie d’analyse. Je me suis convaincu, de visu, pendant toute la durée de cette tempête dans un verre d’eau du Rhône, que la chose à laquelle le cœur et l’esprit s’accoutumaient le plus aisément, c’était l’amoindrissement du cadre. Le fait est que j’ai fini par me passionner contre le sieur P..., mon féroce prédécesseur, comme je me passionnais autrefois contre feu Gustave Planche, ou contre Taxile Delord. Les marches et les contremarches de la troupe ennemie, leurs courses à Uzès et à Nimes, les péripéties de la lutte, les espérances des uns, les angoisses des autres, tout cela, mon cher ami, avait pris, à la longue, pour moi, les proportions d’un drame de la Porte-Saint-Martin ou du Gymnase, dont j’aurais été auteur et acteur. Enfin, pour passer du plaisant au grotesque, je vous dirai que tout mon sang, presque quinquagénaire, en a été tellement fouetté, agité, chauffé, que j’y ai gagné une série de clous horriblement mal placés, qui ont achevé d’accrocher ma littérature et ma correspondance. Je ne puis pas m’asseoir et, dans ce moment-ci, je vous écris sur une espèce de pupitre improvisé. Mais, grand Dieu! c’est assez vous parler de moi. Votre changement d’adresse me prouve que vous vous êtes établi à Paris, et que vous ne retournerez pas, cet automne, en Provence... Quant à moi, je suis retenu au rivage, non pas par ma grandeur, mais par mon écharpe. Je vais vous envoyer, comme précurseurs, ma femme et mon Bonapartiste[260], et j’irai vous retrouver dans le courant de décembre. Quand je songe que je perds une grande partie de votre séjour à Paris, que j’allais publier, le 1er novembre, mon cinquième volume de Causeries littéraires, que Lévy s’apprête sans doute à laisser tomber silencieusement dans son gouffre hebdomadaire; que j’aurais pu profiter à la fois de votre charmante et précieuse amitié, et de cette espèce de trêve littéraire que votre salon m’a toujours offerte; quand je songe que je sacrifie tout cela au plaisir d’administrer un village de 400 âmes..., je me demande si on m’a tout à coup fait changer de nature, de goûts, d’idées, d’habitudes, en vertu de quelque avatar rustique oublié par Théophile Gautier[261]. Faut de la raison, mais pas trop n’en faut, et il me semble cette fois que les extrêmes se touchent, que jamais je n’ai été plus fou que depuis que je me crois plus sage... Adieu, je vous quitte pour mon adjoint, qui m’apporte à signer un devis des réparations de l’église; le malheureux! il a écrit réparation avec deux s, et comme je veux rester populaire, je respecte sa faute d’orthographe. Que les ambitieux sont lâches! Omnia serviliter faciunt pro dominatione.

Tout à vous; gardez-moi le secret de mes faiblesses grammaticales auprès des illustres gardiens de la langue française, et croyez-moi

Bien à vous de cœur,

Armand de Pontmartin.

P. S.—Ma nomination m’arrive à l’instant. Mon émotion m’empêche d’ajouter un seul mot[262].

L’installation de Môsieu le maire eut lieu le dimanche 24 octobre, avec accompagnement de salves, farandoles, bals rustiques, tonneaux en perce et feux d’artifice, telle à peu près qu’elle est décrite dans les Jeudis de Madame Charbonneau[263].

Ses amis de Paris raillèrent bien le triomphe rural et les lauriers villageois du Critique devenu berger: quelques-uns cependant ne lui ménagèrent pas les félicitations, et Louis Veuillot joignit aux siennes de très nobles conseils. Il écrivait à Pontmartin, le 29 novembre 1858:

Mon cher ami,

J’ai reçu votre lettre par la poste d’Avignon, mais votre livre[264] n’est venu par aucune voie. Je le relirai, mais je ne veux pas l’attendre davantage pour vous remercier. Votre lettre est pleine de l’amitié que je désire de vous, j’en ai le cœur trop heureux.

Je vous loue sincèrement d’avoir permis qu’on vous fît maire. Votre curé et votre village y gagneront beaucoup, et j’ai la conviction que nous n’y perdrons point. Ce petit maniement des hommes et ce plus long séjour aux champs accroîtront votre force sans rien ôter à votre charmante et merveilleuse agilité. J’ai toujours cru et j’ai toujours un peu dit que vous étiez trop dans le monde. Vous avez été diseur de grâces, il faut devenir diseur de vérités. Tournez par là vos pensées, comme votre cœur y était dès longtemps. Vous voyez que les vérités adoucies ne convertissent guère ceux qui haïssent la vérité; elles énervent ceux qui l’aiment. A ce métier on se diminue, et l’on ne fait pas le bien que l’on pourrait faire. Il faut être ce que l’on est. Nous sommes des épées. Taillons, coupons, abattons, non pour le plaisir du carnage, mais pour protéger tant de belles et saintes choses que Dieu a voulu qui fussent derrière la beauté et la sainteté de l’épée. Opposons la noble épée au stylet. Ne rendons pas au monde l’arme que Dieu nous a donnée, mais à Dieu lui-même. Pour n’être pas accrochée dans les musées académiques, elle n’en aura pas moins son lustre, si nous aimons la gloire; et il y a une gloire qu’il faut aimer. C’est la gloire d’avoir défendu la vérité, non suivant nos intérêts ni suivant nos goûts, mais telle qu’elle est et contre les amis tièdes autant que contre les ennemis. Si ce que je vous dis là, très cher ami, vous paraît encore un peu fanatique, attendez un peu, et songez-y la prochaine fois que vous irez à la messe. Voyez le temps, voyez les hommes, voyez s’il leur faut des vérités nouvelles, ou s’il y a quelque chose de trop dans la sève de la vieille vérité. Ensuite, pensez que Dieu vous a donné une voix, et qu’il ne donne rien qui ne doive servir à quelque chose. Or, il n’y a qu’une chose qui soit quelque chose, c’est la vérité. Dieu nous a confié à tous un travail à faire pour la vérité. Il nous interrogera et nous jugera là-dessus. On me reproche souvent de manifester cette pensée: vous ne me saurez pas mauvais gré de vous aimer assez pour vous la dire. Franchement, si nous ne pensons point à cela, nous ne nous distinguons guère des gens d’esprit qui font le Figaro.

Adieu, très cher ami, je désire bien que vous ne veniez à Paris que très tard ou très tôt. Je serai absent du 5 janvier au 15 ou 20 février, et je voudrais vous voir avant de partir, ou vous trouver au retour. Je ne vous dis pas où je vais. Où puis-je aller?

Votre bien dévoué en Notre-Seigneur,

Louis Veuillot.

29 novembre 1858.

Pardonnez-moi le retard de cette lettre que je viens de retrouver sur mon bureau lorsque je la croyais dans votre poche. J’ai vu votre jeune ami qui m’a paru fort bien. Il y a dans votre livre plusieurs chapitres que je ne connaissais pas. Je l’emporte à Rome[265].

L’auteur des Causeries littéraires n’eut point à regretter d’avoir accepté l’écharpe municipale. Elle lui permit de faire un peu de bien, et puis, outre la belle lettre de Louis Veuillot, elle lui valut de recevoir, un peu plus tard, une épître en vers, de Joseph Autran, qui figure en bonne place sous ce titre: Mairie de village, dans les Épîtres rustiques du poète[266].

La mairie de Pontmartin devait durer six ans. Le 7 août 1864, après une longue maladie, suivie d’une interminable convalescence, il donna sa démission.