V
Pontmartin n’avait dans l’Union que deux causeries par mois[267]. Ce n’était là pour lui qu’une trop faible et trop courte besogne. Depuis longtemps il a pris l’habitude d’écrire au moins un article par semaine. Et c’est pourquoi, en même temps qu’à l’Union, il collabore au Correspondant, à l’Univers illustré, à la Semaine des Familles et au Journal de Bruxelles, la plus importante des feuilles catholiques de Belgique.
Les causeries du Journal de Bruxelles—la première parut le 24 mars 1859—avaient pour titre général: Symptômes du temps. Elles étaient signées Z. Z. Z., comme l’avaient été, vingt-trois ans plus tôt, les premiers articles de Pontmartin dans le Messager de Vaucluse.
Pendant les années 1843, 1844 et 1845, Sainte-Beuve s’était fait, lui aussi, chroniqueur extra muros, hors frontières. Il envoyait régulièrement à Lausanne, à son ami M. Juste Olivier, directeur de la Revue Suisse, des articles qu’il ne signait pas[268]. Cela lui permettait de prononcer sur les hommes et sur les choses des jugements tout à fait libres et indépendants, dégagés de ces ménagements, de ces atténuations, dont souffrent la vérité et la justice. Il ne faisait ainsi qu’user de son droit. Malheureusement, il excédait toutes bornes quand, à la même heure, il couvrait le même écrivain, le même livre, à Paris de louanges publiques, et à Lausanne d’injures anonymes[269].
Avec Pontmartin, rien de pareil n’était à craindre. Il use largement, dans le Journal de Bruxelles, de son droit de dire sur les auteurs et leurs ouvrages la vérité tout entière, sans voiles et sans réticences; mais il ne se dédit pas d’un côté de la frontière à l’autre; ceux qu’il loue à Paris, il ne les dénigre pas à Bruxelles: ceux qu’il critique à Bruxelles, il les critique aussi à Paris. Seulement, là-bas, les critiques sont plus vives, plus accentuées; dans ces libres causeries, l’auteur met tout son aiguillon.
Il s’attache moins, du reste, à l’examen et à l’analyse des livres, qu’à l’étude des mœurs littéraires. Les livres et le théâtre lui sont surtout une occasion de peindre la société de son temps. Ces pages où le critique cède le pas au moraliste formeraient, si elles étaient réunies, un bien curieux volume, d’une ingéniosité piquante, d’une information sûre et d’une observation malicieuse.
Dans cette chaire de Notre-Dame, illustrée par Lacordaire et le Père de Ravignan, le Père Félix[270], avec une éloquence simple et forte, avec une puissance de logique admirable, traitait, depuis plusieurs années déjà, la question du Progrès. Le progrès de l’industrie, de la science, de la machine, du bien-être, le progrès réaliseur des merveilles accomplies par l’homme seul, assez fort pour se passer de Dieu, est devenu le mot d’ordre, le symbole, le Credo d’une époque qui ne veut plus subir l’humiliation de croire, ni le chagrin de douter! A cette idole, dont le culte ne prétendait à rien moins qu’à remplacer les religions tombées, le P. Félix opposait le Progrès par le Christianisme. Il parut à Pontmartin que ces belles conférences avaient plus d’importance et présentaient plus d’intérêt, même pour un simple critique littéraire, que les comédies de M. Dumas fils ou de M. Augier, que les romans de M. Feuillet ou de M. Mürger. Il leur consacra, non pas une ou deux causeries, mais tout un petit volume, qui parut en 1861 sous ce titre: Le Père Félix, Étude et Biographie[271]. C’est un de ses meilleurs écrits, celui peut-être, dont, en ses derniers jours, le souvenir lui était le plus précieux[272].
Depuis le 1er février 1855, Pontmartin avait cessé de collaborer à la Revue de M. Buloz. Celui-ci ne pouvait s’en consoler, et, toutes les fois que l’occasion s’en présentait, il essayait de ramener au foyer de la rue Saint-Benoît le chroniqueur prodigue. Il eût tenu pour une particulière victoire de le détacher du Correspondant; mais à cela il ne fallait pas songer. Il obtint seulement, dans l’été de 1861, que Pontmartin, tout en restant le critique en titre de la Revue de la rue de Tournon[273], donnerait de temps à autre des articles à la Revue des Deux Mondes. Sa signature y reparut le 1er août 1861. Il m’écrivait le 14 janvier 1862:
Il est très vrai que j’ai été rappelé à la Revue des Deux Mondes avec quelque insistance par les maîtres du logis[274]; j’étais à la campagne à cent quatre-vingts lieues de la rue Saint-Benoît, et ils m’écrivirent à cette époque trois ou quatre lettres de rappel. Mais je ne m’y sens plus à mon aise; j’y perds, ce me semble, le peu d’originalité et de physionomie que je puis avoir. En outre, ma femme et mes amis, sans me blâmer absolument, s’inquiètent pour moi de ces voisinages, de ces influences peu orthodoxes; aussi, sous ce rapport comme sous tous les autres, l’approbation d’hommes tels que vous m’est infiniment précieuse.
En 1861, Pontmartin publia successivement dans la Revue: les Poètes et la Poésie française en 1861[275];—Henry Mürger et ses œuvres[276];—Le Roman et les romanciers en 1861[277]; puis, le 1er mai 1862, le Théâtre contemporain.
A cette date de 1862, Pontmartin a conquis une légitime et brillante renommée. Ses nouvelles et ses romans, d’une part, et ses Causeries, de l’autre, auraient suffi à faire la réputation de deux écrivains. Comme conteur et romancier, il n’est qu’au second rang; mais, comme critique, il est bien près d’être au premier. Sainte-Beuve sans doute est le maître incontesté de la critique; mais s’il n’occupe pas le trône, Pontmartin—selon le mot d’un spirituel écrivain de ce temps-là[278]—«Pontmartin est assis sur les marches, et c’est le premier de nos princes du sang». Il s’est d’ailleurs créé un apanage qui lui appartient. La Causerie littéraire est sa province, son domaine propre, que nul de ses confrères n’est en état de lui disputer. Il a l’honneur d’avoir des ennemis, mais il a l’amitié de Louis Veuillot, et aussi celle de Montalembert. Les grandes Revues lui sont ouvertes, la Revue des Deux Mondes aussi bien que le Correspondant. Les Guizot, les Cousin, les Falloux, les Villemain, les Noailles et les de Broglie, sont ses justiciables... et ses obligés. Il est sur le seuil de l’Académie; encore deux ou trois ans, encore deux ou trois volumes, et il sera l’un des Quarante.
Sainte-Beuve, qui ne l’aime pas et qui voudrait bien pouvoir faire le silence autour de lui, est obligé, précisément à cette date où nous sommes arrivés, de lui consacrer un de ses Lundis[279]. «J’ai eu, dit-il, il y a quelque temps, maille à partir avec M. de Pontmartin; je ne viens pas réveiller la querelle; mais il m’est difficile d’éviter de parler d’un écrivain qui se fait lire du public et que nous rencontrons à chaque moment.»
Tout lui sourit donc; le succès lui vient de tous les côtés: mais la Fortune est traîtresse, et c’est à l’heure où il semble que Pontmartin va entrer au port, que la tempête s’élève, et va l’en éloigner. Au mois d’avril 1862, éclate la crise Charbonneau.