IV
Aurélie a toute une histoire.
Le 1er avril 1852, Pontmartin présenta à M. Buloz, sous le titre de Françoise, une Nouvelle qui fut reçue à corrections. Il croyait mériter mieux, et comme, à ce moment, la Revue contemporaine était à la veille de paraître, il porta sa nouvelle à M. de Belleval. Il avait seulement démarqué le trousseau de Françoise, qui, d’ailleurs, n’en avait pas besoin, puisqu’il ne la mariait pas. Il la débaptisa, il l’appela Aurélie, et c’est sous ce nom plus romanesque qu’elle parut dans la nouvelle Revue.
Vingt-sept ans se passent. Le 1er octobre 1879, Pontmartin ouvre la Revue des Deux Mondes et, à son grand étonnement, il y retrouve cette même Aurélie que M. Buloz avait presque refusée,—Aurélie, un peu changée sans doute, grandie, développée, mais encore très reconnaissable, surtout pour l’œil d’un père. Elle ne s’appelle plus Aurélie d’Ermancey; elle s’appelle Georgette Danemasse[216]; mais ce changement de nom n’empêche pas les deux jeunes filles d’avoir la même physionomie et les mêmes traits, de se ressembler comme deux sœurs. Les détails varient, les incidents offrent certaines différences, le dénouement n’est pas le même. N’importe! les similitudes n’en sont pas moins frappantes, les situations principales n’en sont pas moins identiques. Les deux sujets sont exactement semblables, ou plutôt c’est le même sujet: une jeune fille pure, innocente, chastement aimante, sincèrement aimée, faite pour les honnêtes joies du pays natal et de la famille, victime des désordres superbes de sa mère.
Pontmartin va-t-il crier au plagiat? Il est bien trop galant homme pour cela. Pour rien au monde, il ne voudrait contrister une femme, et l’auteur de Georgette est justement une femme, qui a déjà fait ses preuves de talent et qui sans doute n’a jamais lu Aurélie,—Pontmartin en est persuadé. Il se borne à sourire, et il écrit sur ce petit épisode une causerie charmante, qu’il termine ainsi: «Si Georgette était une pièce de théâtre, j’aurais prié Mme B..., de me donner un fauteuil d’orchestre pour la première représentation. Puisque Georgette est un roman, je me tiendrai pour très content, si Mme B..., en publiant le volume chez notre éditeur Calmann-Lévy, veut bien le faire précéder d’une page où elle mentionnera ma pauvre Aurélie, et ajoutera, non pas que les beaux esprits se rencontrent, mais que les vieux peuvent encore être bons à quelque chose[217].»
La pauvre Aurélie, du reste, n’avait pas trop à se plaindre. Est-ce qu’elle n’avait pas eu l’honneur, en 1862, d’être mise par Sainte-Beuve à l’ordre du jour des Nouveaux Lundis? Sainte-Beuve, à ce moment, était complètement brouillé avec l’auteur des Causeries littéraires. Voici pourtant comment il parle de la nouvelle de Pontmartin:
Aurélie est une nouvelle qui débute d’une manière agréable et délicate. Il y a une première moitié qui est charmante. Cette jeune enfant de dix à onze ans, amenée un matin au pensionnat par une mère belle, superbe, au front de génie et à la démarche orageuse, le peu d’empressement de la maîtresse de pension à la recevoir, la froide réserve de celle-ci envers la mère, son changement de ton et de sentiment quand elle a jeté les yeux sur le front candide de la jeune enfant, les conditions qu’elle impose; puis les premières années de pension de la jeune fille, ses tendres amitiés avec ses compagnes, toujours commencées vivement, mais bientôt refroidies et abandonnées sans qu’il y ait de sa faute et sans qu’elle se rende compte du mystère; l’amitié plus durable avec une seule plus âgée qu’elle et qui a dans le caractère et dans l’esprit plus d’indépendance que les autres; tout cela est bien touché, pas trop appuyé, d’une grande finesse d’analyse. On devine bientôt le secret: la mère d’Aurélie, séparée de son mari par incompatibilité d’humeur et par ennui de se voir incomprise, est une personne célèbre qui a fait le contraire de ce que Périclès recommandait aux veuves athéniennes, qui a fait beaucoup parler d’elle, qui a demandé à ses talents la renommée et l’éclat, à ses passions les émotions et l’enivrement à défaut de bonheur. La pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne voit que rarement cette mère capricieuse et inégale, pour laquelle, du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle s’est pourtant autrefois prononcée dans le cabinet du magistrat, lorsqu’il lui fut demandé de choisir, entre elle et son père, la pauvre Aurélie arrive à l’âge de dix-sept ans sans s’être rendu compte des difficultés de sa destinée. Elle aime le frère de son intime amie Laurence, Jules Daruel, un gentil sujet, qui vient d’autant plus régulièrement visiter sa sœur qu’il ne la trouve jamais sans Aurélie. Ce jeune homme est avocat, il a des succès et voit déjà s’ouvrir devant lui une honorable et brillante carrière. Il a pour tuteur M. Marbeau, un grave conseiller à la Cour royale, celui même dans le cabinet duquel, bien des années auparavant, s’est consommée à l’amiable la séparation du père et de la mère d’Aurélie. Un jour, un soir d’été, que M. Marbeau est venu à la pension, il y rencontre Jules, son pupille, qui s’y trouvait déjà en compagnie de Laurence et d’Aurélie; ils sont tous, dans une allée du jardin, à jouir de la beauté et des douceurs de la saison en harmonie avec les sentiments de leurs cœurs. Aurélie n’a jamais été plus belle; Jules n’a jamais été plus amoureux; M. Marbeau semble lui-même sourire et prendre part à leurs espérances. Tout d’un coup, au tournant d’une allée, Aurélie pousse un cri de joie; elle vient d’apercevoir sa mère, qui, ne l’ayant pas trouvée au parloir, s’est dirigée vers le jardin; mais la présence de Mme d’Ermancey apporte à l’instant du trouble dans tout ce bonheur. Elle a d’abord reconnu M. Marbeau, l’arbitre de la séparation conjugale, celui-ci a repris son front de juge; la contrainte succède, un froid mortel a gagné tous ces jeunes cœurs. Ce jour sera le dernier beau jour de la vie d’Aurélie.
Jusqu’ici, j’en conviens, la nouvelle est parfaite[218].
Autant Sainte-Beuve est élogieux pour la première moitié du récit de Pontmartin, autant il est dur pour la seconde moitié, dont il donne, il est vrai, une analyse qui n’est rien moins qu’exacte. Dans la nouvelle, M. d’Auberive, voisin de campagne et ami de M. d’Ermancey, vient lui demander pour son fils Emmanuel la main d’Aurélie. M. d’Ermancey commence par refuser. Il craint pour sa fille, pour le mari qu’elle prendra, les propos méchants, les calomnies, suites fatales des désordres de la mère et de son orageuse réputation; il soumet à son ami les scrupules que lui dicte une exquise délicatesse. «Si l’envie et la malice, dit-il à M. d’Auberive, se sont si aisément emparées de la réputation d’Aurélie, c’est qu’Aurélie n’est pas placée dans les conditions ordinaires; c’est que cette réputation leur était livrée d’avance par un implacable souvenir, par une tache ineffaçable...» Il finit cependant par céder aux instances de M. d’Auberive; il consent au mariage de sa fille. «J’y consens, dit-il à son ami... Emmanuel et toi, vous reviendrez dans deux jours. Si vous persistez dans votre demande, j’appellerai Aurélie, et elle prononcera.» Mais Aurélie a tout entendu, et elle refuse d’épouser Emmanuel d’Auberive.—Dans l’analyse de Sainte-Beuve, les choses se passent autrement. L’auteur des Nouveaux Lundis,—après avoir solennellement déclaré qu’il ne montera pas sur ses grands chevaux,—néglige de mentionner le refus d’Aurélie, et il nous montre M. d’Ermancey refusant sa fille, faisant bon marché de son bonheur, la réduisant de gaîté de cœur à l’état de paria pour toute sa vie, faisant le mal par préjugé et par orgueil. Il s’exalte lui-même au tableau imaginaire de la conduite qu’il lui plaît d’attribuer à ce malheureux M. d’Ermancey, qui n’en peut mais, et tout à coup, dans un accès d’éloquence qui dut faire tressaillir d’aise les abonnés du vieux Constitutionnel[219], il s’écrie, non sans avoir préalablement comparé M. d’Ermancey à un «Appius Claudius»: «Odieuse et horrible moralité aristocratique! Pauvre Aurélie, qui devrait s’appeler l’Enfant maudit! La fatalité plane, en vérité, sur elle comme au temps d’Œdipe, la malédiction comme au temps de Moïse et d’Aaron. Dans quel siècle l’auteur croit-il donc vivre? Nous ne vivons plus sous la loi, mais sous la grâce. Le talion est depuis longtemps aboli. Bénies soient les révolutions qui ont brisé ces duretés et ces férocités antiques, sacerdotales, féodales et patriciennes[220]!»
C’était bien du bruit pour un mariage manqué. Je ne pus m’empêcher d’en faire la remarque. En ce temps-là, entre un achat de graines d’arachides et une vente de caisses de savons, je m’amusais parfois à publier dans la Revue de Bretagne et de Vendée des chroniques signées: Louis de Kerjean ou des causeries littéraires signées: Edmond Dupré. Sous cette dernière signature, je pris la liberté[221] de relever les inexactitudes contenues dans l’article de Sainte-Beuve. Dans mon audace juvénile, je me risquai jusqu’à dire, comme Marfurius: Il me semble qu’il n’est pas impossible qu’il puisse se faire que, par aventure, le célèbre critique ait commis un pas de clerc en montant sur ses grands chevaux. Ce diable d’homme lisait tout, même la Revue de Bretagne; il me le fit bien voir. Peu de temps après, réimprimant son article, il me consacra une note où il me reprochait d’épiloguer[222]. Un peu plus tard, le 28 juillet 1862, dans un nouvel article sur M. de Pontmartin, il me prit de nouveau à partie, citant même, pour me confondre, un passage de ma chronique, et m’accusant d’injurier l’Univers[223]! Je n’avais pas le droit de me plaindre, ayant eu le tort de me mêler de ce qui ne me regardait point et de ne pas me souvenir, avec La Fontaine, que de tout temps
Les petits ont pâti des querelles des grands.
Une riche compensation allait d’ailleurs m’indemniser des légères malices de Sainte-Beuve, lesquelles, après tout, étaient de bonne guerre.
Pontmartin, à qui j’avais envoyé mon article, me répondit, à la date du 5 mars 1862:
...Si vous m’aviez adressé un seul jour plus tard votre lettre et le numéro de la Revue de Bretagne, je n’aurais pas eu le vif plaisir de pouvoir terminer la dernière feuille des Jeudis de Madame Charbonneau par un hommage de reconnaissance à M. Edmond Dupré. Je n’ai pas osé écrire votre vrai nom, craignant de vous déplaire et n’ayant pas le temps de vous consulter là-dessus; car je suis déjà un peu en retard et nous ne pouvons paraître que le 4 avril. Ce qui vous paraîtra singulier (étant donnée la vanité proverbiale des auteurs et notamment la faiblesse paternelle des romanciers), c’est que j’avais si bien oublié Aurélie que j’acceptais non pas précisément l’arrêt, mais l’analyse de M. Sainte-Beuve. C’est vous qui m’avez remémoré le dénouement, et je me suis souvenu que Buloz, avec qui je me brouillai à cette époque pour l’amour de la Revue contemporaine (qui depuis... mais alors!), me dit: Votre première partie est très ennuyeuse, mais la seconde est excellente: or Sainte-Beuve dit tout le contraire...
Et voilà comment je figure, moi chétif, à la dernière page des Jeudis de Madame Charbonneau. Cette page est trop aimable à l’endroit d’Edmond Dupré pour que je puisse songer à la reproduire. Jamais depuis aucun de mes articles ne m’a été payé aussi royalement.
Si je me suis étendu, un peu trop longuement peut-être, sur les Contes et Nouvelles, c’est qu’à leur publication se rattache un de mes plus chers souvenirs de jeunesse. Je faisais alors mon droit. Entre une leçon de M. Bugnet et un cours de M. Perreyve[224], j’écrivis quelques pages sur le volume acheté la veille sous les galeries de l’Odéon, et je jetai mon article dans la boîte de l’Assemblée nationale. Le lendemain, Pontmartin vint me demander à ma pension d’étudiant, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice, et, ne me trouvant pas, m’y laissa ce billet:
Paris, le 12 mai 1853.
Monsieur,
Le rédacteur en chef de l’Assemblée nationale me communique un article signé de vous, sur l’ensemble de mes ouvrages. Cet article me rendrait bien fier si je pouvais croire que je mérite les éloges dont vous me comblez; mais par cela même qu’il est trop bienveillant et trop flatteur, il y aurait peut-être quelque difficulté à l’insérer tel quel dans un journal dont je suis notoirement un des collaborateurs. Nous désirerions donc, Monsieur, en causer avec vous, et vous demander quelques légères modifications. Je serai demain vendredi, au journal, de midi à deux heures, rue Bergère, no 20, et si vous n’aviez rien de mieux à faire, je serais heureux d’offrir mes remerciements à mon bienfaiteur inconnu. S’il vous est plus commode que j’aille chez vous, veuillez m’indiquer l’heure où il vous plaira de me recevoir, et, en attendant, Monsieur, veuillez agréer l’expression de ma vive reconnaissance, de ma haute considération.
Armand de Pontmartin,
10, rue Laffitte.
Trente-cinq ans plus tard, Pontmartin a bien voulu rappeler ces petites circonstances dans une page qu’on me pardonnera de citer:
Je n’ai jamais oublié, je n’oublierai jamais ma première rencontre avec Edmond Biré, dans les bureaux de l’Assemblée nationale, où il venait présenter un article sur mon premier volume, qui devait être, hélas! suivi de tant d’autres. Biré n’avait que vingt ans, et je n’étais déjà plus jeune; car une des singularités de ma vie littéraire aura été de débuter (à Paris, s’entend!) à un âge où la plupart de mes contemporains, de mes camarades de collège et de concours, Montalembert, Falloux, Nisard, Champagny, Nettement, Henri Blaze, Alphonse Karr, Paul et Jules Lacroix, Louis Veuillot, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Victor de Laprade, avaient déjà marqué leur place, où Alfred de Musset tombait en ruine, et de n’être pas tout à fait mort, quand tous ou presque tous ont disparu. Certes, pour un débutant, presque un surnuméraire, il y avait, dans ce témoignage spontané d’un jeune homme inconnu, arrivant de l’autre extrémité de la France, plus Breton que je ne suis Provençal, tout ce qu’il fallait pour m’inspirer sympathie et gratitude. Cependant, un secret pressentiment m’avertit que nous n’en resterions pas là, que, malgré la différence de nos âges, ce serait la première étape d’une longue campagne où nous servirions, avec la même cocarde, dans le même régiment. Je ne me doutais pas que ce jeune homme, à qui je savais déjà tant de gré de s’être occupé de mon livre, avait lu tous les articles que, depuis 1845, j’avais publiés dans la Mode, la Revue des Deux Mondes et l’Opinion publique, et qu’il s’en souvenait mieux que moi[225]...