V

Pontmartin n’avait jamais songé à faire des livres avec ses articles de l’Opinion publique, de la Revue des Deux Mondes et de la Mode. Le succès de ses feuilletons de l’Assemblée nationale le décida à les réunir en volumes. La première série des Causeries littéraires parut au mois d’avril 1854.

Les Causeries ne réussirent pas moins que les Contes et Nouvelles. On y pouvait noter sans doute quelques négligences, relever ici et là des phrases écrites trop à la hâte, au vol de la plume, regretter trop de facilité et trop de complaisance de jugement; mais on oubliait vite ces défauts, tant il y avait dans cet aimable et ingénieux volume de vivacité et de bonne grâce, de raison et de bon sens, de malice et de belle humeur. Si les critiques sont les historiens de l’esprit, jamais écrivain, plus que Pontmartin, ne fut plein de son sujet. Ses chapitres sur Mme Émile de Girardin, sur Jules Janin et son Histoire de la littérature dramatique, sur le Constantinople de Théophile Gautier, sur le docteur Véron et ses Mémoires, sont en leur genre de petits chefs-d’œuvre.

Louis Veuillot consacra aux Causeries littéraires un de ses premiers Paris de l’Univers:

Les Causeries de M. de Pontmartin, disait-il, ont déjà paru dans les journaux, et leur réputation est faite. Elles gagneront cependant à être relues. On pourra mieux en apprécier la finesse, le bon sens, l’allure vive, quoique prudente. M. de Pontmartin a sa manière de voir, de sentir, de parler; une mesure très heureuse le garde en tout du commun et de l’extraordinaire. C’est vraiment une causerie. Il ne bavarde pas, il ne professe pas. Bavarder, il ne saurait, c’est le lot de M. Janin; professer, il ne voudrait, c’est le ton de M. Planche. Les bavards et les professeurs abondent; les causeurs sont rares. Il faut des idées et de l’esprit pour causer. Voilà le charme de ce volume, seulement trop discret. Point d’appareil d’érudition ni d’éloquence, point d’esthétique; un peu de recherche, une certaine toilette de salon, jamais d’attitude, surtout jamais d’effort. Nous avons donc là mieux qu’un docteur qui donne des consultations, et bien mieux qu’un homme de lettres qui fait des grâces: nous avons un homme d’esprit fort au courant de tout. On parle du livre nouveau. Il connaît le livre et il donne son avis; l’avis d’un galant homme très indulgent[226]...

Un peu plus loin, après avoir reproché à Pontmartin d’être trop bienveillant, de ménager trop certains écrivains dont la religion et la morale avaient à se plaindre, Louis Veuillot ajoutait:

Par les noms des auteurs, il avait sous la main à peu près toute la littérature du temps. Elle venait à lui telle qu’elle est, sceptique, incohérente, mercantile, sensuelle, débauchée, affolée, pleine de mépris pour toute chose au monde, et pour elle-même; un négoce, rien de plus; et quel négoce, en certains quartiers! Certes, c’était un tableau à nous donner; et pour le tracer M. de Pontmartin a tout ce qu’il faut, un talent précieux d’analyse, un sens droit, une plume ferme et fine comme le burin, une pointe d’esprit très pénétrante, le don de n’enfoncer cette pointe qu’autant qu’il veut.

Louis Veuillot, s’il eût été de ceux qui prennent un blason, n’aurait sans doute pas choisi celui que l’on rencontre dans les Devises du P. Bouhours, une abeille avec ces mots: Sponte favos, ægre spicula, le miel de bon gré, le dard à regret. Il prodiguait d’habitude le blâme plus que la louange. Pontmartin avait donc lieu d’être fier des éloges qu’il ne lui avait pas ménagés; il estimait même que le rédacteur de l’Univers l’avait loué au delà de ses mérites. A la même heure pourtant, M. Cuvillier-Fleury trouvait que Louis Veuillot, qui était, il est vrai, sa bête noire, n’en avait pas dit assez. Le 8 avril 1854, il écrivait à Pontmartin.

Par le côté religieux et un peu trop contre-révolutionnaire (peut-être) sous lequel vous vous montrez à lui, Veuillot vous a flatté. Par ce côté d’homme du monde qui cache un écrivain supérieur et qui se trahit sans cesse dans l’originalité élégante et ferme, dans la causticité indulgente et dans le bon goût éloquent, on dirait qu’il ne vous a pas connu.

Pontmartin a doublement réussi comme romancier et comme critique. Le voilà devenu tout à fait parisien; aussi le voyons-nous, à la fin de 1854, faire un nouveau bail avec la capitale, et se transporter avec les siens au numéro 51 de la rue Saint-Lazare, dans un pavillon au fond d’une cour. Il y restera huit ans, jusqu’au mois d’août 1862.