VI
Si chacune des œuvres de Jules Sandeau lui rapportait en moyenne un millier de francs, Pontmartin, au mois d’avril 1849, publia un roman en trois volumes, qui, au lieu de lui être payé 3 000 francs, lui coûta précisément cette somme.
Le premier volume des Mémoires d’un notaire avait paru dans la Mode d’octobre à décembre 1847. Dès le mois de novembre, un des collaborateurs de la revue royaliste, très brillant officier et romancier de talent, M. de Gondrecourt[184], avait offert à Pontmartin de le présenter à son éditeur Alexandre Cadot[185], qui était le libraire en vogue, au moins pour les romans, lesquels paraissaient alors en volumes in-octavo, dits de cabinet de lecture. «Il paye peu, mais exactement», avait ajouté Gondrecourt. Pontmartin avait été obligé de décliner son aimable proposition. La veille, chez Véry, le vicomte Édouard Walsh lui avait dit, après force félicitations: «Il ne tient qu’à vous, mon cher ami, de faire une bonne œuvre et deux heureux: l’imprimeur et le metteur en pages de la Mode, tous deux chargés de famille, seraient bien reconnaissants si vous leur accordiez la propriété de votre roman. Ils l’imprimeraient en volumes au fur et à mesure, ils n’auraient pas d’autres frais que leur travail, et ils toucheraient les bénéfices.» Pontmartin avait répondu oui, et c’est ce oui qui devait lui coûter mille écus.
Ravis de leur bonne fortune, le metteur en pages et l’imprimeur s’étaient hâtés de composer le premier volume; ils y avaient même ajouté, à l’insu de l’auteur, Napoléon Potard. Quand éclata la révolution de Février, qui fut meurtrière pour la Mode, pris de peur, ils vinrent dire à Pontmartin d’un air navré qu’ils n’avaient pas de quoi acheter le papier et payer les frais nécessaires et ils le supplièrent de se mettre en leurs lieu et place en se chargeant de tous les frais et en recueillant tous les bénéfices.—Soit, dit encore Pontmartin. Il s’était remis à son roman, et il en écrivit les deux derniers volumes à travers l’affolement des rappels, des émeutes, des rassemblements continuels, des nuits de corps de garde, et aussi au milieu des tracas et des soins de toute sorte que lui causaient la fondation et la rédaction en chef de l’Opinion publique. Ses deux persécuteurs imprimaient toujours, faisant les morceaux doubles et s’inquiétant très peu d’augmenter les frais, dès l’instant qu’ils n’étaient plus à leur charge. Le jour où ils lui présentèrent l’addition, le chiffre rond était de 3 000 francs[186].
Après s’être exécuté sans trop se plaindre, il fit, à ses risques et périls, paraître ses trois volumes. qui arrivaient du reste en un mauvais moment, à la veille des élections de l’Assemblée législative[187], alors que la presse, les électeurs—et les lecteurs étaient tout entiers à ces élections. Dans les Épisodes littéraires, où il fait vraiment trop bon marché de lui-même, de son journal et de ses livres, il lui plaît de dire que son roman ne vaut pas le diable. Il est bien vrai que, conçu à une époque où Eugène Sue et Alexandre Dumas avaient mis à la mode les romans-feuilletons en huit et dix volumes, son livre repose sur une donnée étrange, invraisemblable, impossible. Les Mémoires de l’honnête Calixte Ermel, le notaire de la rue Banasterie, ne sont rien moins que le récit d’une vengeance avignonnaise, auprès de laquelle pâlissent toutes les vendettes de la Corse et qui se transmet, pendant quatre-vingt-dix ans, de génération en génération; vengeance surhumaine, armant les bras de meurtriers qui ne sont pas nés encore, contre des victimes que l’avenir verra naître. Encore une fois, cette donnée ne se peut admettre; cette vengeance, datée du 10 octobre 1756, qui ne doit finir que le 10 octobre 1846, nous nous refusons à y croire. Mais sur cette trame grossière, l’auteur a dessiné d’élégantes broderies; sur ce sauvageon il a greffé de gracieux épisodes. Deux surtout sont particulièrement remarquables, celui qui sert d’exposition à l’ouvrage, et celui qui a pour titre la Chasse aux Chimères. Dans le premier, l’auteur a tracé les portraits de trois jeunes filles, Antoinette Margerin, Julie Thibaut et Clotilde de Perne,—la future vicomtesse de Varni, celle dont le testament donnera ouverture aux drames qui vont suivre. Sœurs d’amitié, types de trois classes: la bourgeoisie, le peuple, la noblesse, elles sont belles de beautés différentes, nobles également, mais différemment nobles d’esprit comme de cœur: trois délicieuses têtes baignées d’air et de lumière et encadrées dans un paysage plein de couleur et d’éclat. La Chasse aux Chimères est un joli tableau de chevalet, l’histoire du mariage de Delphine de Malaucène avec Raymon de Varni, la raison, la sagesse et la prose épousées devant notaire par l’imagination, le rêve et la poésie. Ces intermèdes, si réussis soient-ils, ne laissent pas du reste de désorienter un peu le lecteur, le spectateur, si vous l’aimez mieux. On lui parle de le mener à l’Ambigu, on lui promet un bon gros mélodrame, et chaque acte lui offre des scènes d’un sentiment très fin et très délicat. Il croyait aller au boulevard, et il se trouve qu’il est à la Comédie-Française. La désillusion après tout n’avait rien de pénible. Le public ne devait pas tarder à goûter ce livre où tant de qualités demandent grâce pour les défauts. Les Mémoires d’un notaire ont eu de nombreuses éditions.