VII
Ils avaient paru, je l’ai dit, en pleine bataille électorale, à la veille des élections de mai 1849. A peine étaient-ils à la vitrine des libraires, que Pontmartin était obligé d’aller en Avignon, non pour y poser sa candidature, mais pour y soutenir celle... de M. Buloz.
M. Buloz, en apparence un des vaincus de Février, avait été en réalité un des vainqueurs. C’est de 1848, en effet, que date vraiment la fortune de sa Revue. Il comprit tout de suite qu’une réaction allait se produire, qu’elle grandirait de jour en jour et qu’elle compterait bientôt dans ses rangs tous les honnêtes gens et les gens d’esprit. Il fit résolument campagne contre les idées et contre les hommes du gouvernement nouveau. Sa haine contre la République égalait celle de Pontmartin lui-même, qu’il prit alors en particulière affection. Il confia la rédaction de sa chronique politique à un monarchiste, M. Saint-Marc Girardin. En attendant d’ouvrir la Revue des Deux Mondes à Louis Veuillot[188] et à M. de Falloux[189], il recommandait à ses lecteurs les Lettres de Beauséant, du baron de Syon, que ses liens de parenté avec les Lafayette n’empêchaient pas de préférer aux idées du héros des deux mondes les doctrines du comte Joseph de Maistre.
Devenu décidément homme politique, M. Buloz voulut être député. Comme sa femme était de Cavaillon, il lui parut que sa candidature irait toute seule dans le Comtat, surtout si elle était patronnée par Pontmartin. Celui-ci ne pouvait lui refuser son concours, et il fut convenu qu’ils partiraient ensemble pour Avignon dans la seconde quinzaine d’avril.
Lorsqu’ils arrivèrent, deux listes étaient déjà en présence: la liste blanche, avec MM. d’Olivier, Bourbousson, Granier, de Bernardi et Léo de Laborde;—la liste rouge, avec les citoyens Alphonse Gent, Elzéar Pin, Eugène Raspail, Dupuy (d’Orange) et Dupuy (de Cavaillon). Une troisième liste fut formée, qui comprenait, avec deux des noms de la première, ceux de MM. Granier et Bourbousson, légèrement teintés de bleu, les noms de deux jeunes gens, Léopold de Gaillard[190] et Gaston de Raousset-Boulbon[191], qui venaient de faire une magnifique campagne dans la Commune d’Avignon, journal royaliste et décentralisateur, M. Buloz fut admis à prendre place sur cette troisième liste, dite libérale.
Quelques jours avant le vote, Léopold de Gaillard, qui avait obtenu 28 000 voix aux élections d’avril 1848[192], et dont la popularité faisait toute la force de la liste libérale, retira sa candidature. Celle de M. Buloz n’avait plus dès lors aucune chance.
Le 13 mai, les candidats de la liste blanche eurent de trente-deux à vingt-sept mille voix, ceux de la liste rouge en eurent de vingt-six à vingt-cinq mille. M. Buloz recueillit 2 736 voix,—les plus littéraires sans nul doute; mais cela n’était pas pour le consoler.
Dans les Jeudis de madame Charbonneau, ou plutôt dans la Semaine des Familles, car ce chapitre n’a point été recueilli dans le volume, Pontmartin a raconté avec humour l’odyssée électorale du directeur de la Revue des Deux Mondes. Il termine ainsi son récit:
Ce triste résultat étant facile à prévoir, dès la veille du scrutin, je voulus en épargner à Strabiros[193] le déboire immédiat, et je l’emmenai chez moi, à la campagne, dans un département limitrophe[194]. Mon hospitalité fut très simple, telle que la comportait la modicité de ma fortune, mais elle fut cordiale. On était en plein mois de mai, et le printemps eut, cette année-là, des magnificences charmantes. Partout des fleurs, des eaux vives, des oiseaux sous la feuillée, une verdure exubérante, de frais ombrages, de tièdes rayons, de splendides étoiles. En outre, pour adoucir les ennuis de Strabiros, j’avais invité les convives qui, par leurs goûts, leurs habitudes, leurs conversations, pouvaient lui être le plus agréables. Il se déclara content de mon accueil et émerveillé de ma maison de campagne; il admira surtout douze gros marronniers en fleurs, symétriquement rangés devant ma façade. Ces marronniers, comme ceux des Tuileries, ne produisent que des marrons d’Inde, que l’on n’avait pas encore songé à utiliser pour faire de l’amidon. N’importe! je vis que l’imagination de Strabiros en recevait une impression profonde, et plus tard, lorsque, au retour de son expédition aventureuse, il rentra dans sa spécialité et dans ses bureaux, cette impression se formula dans les paroles suivantes qui résumèrent toute sa reconnaissance et tous ses souvenirs:
«Comment, lorsqu’on a de si beaux marronniers, peut-on faire payer ses articles[195]»
Si M. Buloz n’avait pu devenir député, Pontmartin restait toujours conseiller général. Il eut, à ce titre, en 1851, à émettre un vote sur une question de laquelle dépendaient les destinées de la France.
Dès le mois d’août 1850, cinquante-deux conseils généraux avaient émis un vœu en faveur de la révision de la Constitution. En 1851, le mouvement revisionniste s’accentua encore. L’échéance de mai 1852, à mesure qu’elle se rapprochait, rendait ce mouvement plus vif et plus général. C’était en effet à cette date que la Constitution de 1848 avait fixé l’élection d’un nouveau Président et la nomination d’une nouvelle Assemblée. Au commencement de juillet, les pétitions en faveur de la revision comptaient plus de treize cent mille signatures. Leur discussion s’imposait. Les membres de la Législative l’abordèrent le lundi 14 juillet. Le débat occupa la semaine entière. Le samedi 19, on vota à la tribune au scrutin public, et par appel nominal. Sur 724 votants, il y eut pour la revision 446 suffrages, 278 contre. La proposition avait donc obtenu une majorité de 168 voix; elle n’en était pas moins rejetée, la Constitution exigeant, pour l’adoption, les trois quarts des suffrages exprimés.
Cette majorité des trois quarts, elle existait dans le pays. On le vit bien quelques semaines plus tard, lors de la réunion des conseils généraux, 81 de ces conseils sur 89 se prononcèrent pour la revision.
Au conseil général du Gard, le 8 septembre, M. de Larcy proposa à ses collègues d’émettre un vœu en faveur du retour à la monarchie traditionnelle, héréditaire et représentative. Pontmartin et la majorité du conseil se prononcèrent dans ce sens. «Je me souviens, écrira-t-il trente ans plus tard, de cette séance et de ce vote. Nous fûmes 27 contre 9[196]. M. de Larcy[197] déploya, dans cette discussion très courtoise où ses antagonistes n’alléguaient que l’inconvénient d’introduire la politique dans nos paisibles délibérations d’intérêt local, une éloquence tour à tour entraînante et attendrie, une émotion communicative, que l’on peut aujourd’hui appeler prophétique. Ah! quel cœur vraiment français ne saignerait en songeant à cette effroyable série de catastrophes, d’humiliations, de malheurs et de crimes que la France eût évitée, si ce vœu, exprimé dans une de ses assemblées départementales, fût devenu l’expression de la volonté nationale, parlant assez haut pour rendre également impossibles les violences d’un coup d’Etat et les criminelles entreprises de la République démagogique[198].»
Au mois d’octobre, Pontmartin ne partit point pour Paris, comme il était dans l’habitude de le faire depuis quelques années. Il venait pourtant d’y arrêter, au numéro 10 de la rue Laffitte, un nouvel et plus grand appartement, avec l’espoir d’y faire enfin une installation complète en famille. Cette installation complète et définitive n’avait pu encore avoir lieu, madame de Pontmartin ayant été presque toujours retenue à la campagne par la santé de son fils[199]. Quand il était seul à Paris, Pontmartin pendant les années que nous venons de raconter, était obligé de prendre ses repas au restaurant, ce qui, après tout, pour un journaliste et un brillant causeur comme lui, n’était ni sans profit, ni sans agrément. Il déjeunait presque tous les jours, passage de la Madeleine, à la taverne de Richard-Lucas, où l’on mangeait à bon marché d’excellents rosbifs en excellente compagnie. Chaque matin, le rédacteur de l’Opinion publique avait le plaisir de s’y rencontrer avec plusieurs députés de la droite, MM. de Tréveneuc, de Belvèze, de Voisins, de Kerdrel, le général Lebreton, et aussi avec un amiral, l’amiral Coupvent des Bois, et un acteur du Gymnase, Bressant, le délicieux Bressant, alors dans tout l’éclat de sa seconde jeunesse. Ces convives, tout au moins les députés de la droite, il n’allait plus les retrouver, en rentrant à Paris. Il y arriva le 2 décembre 1851, le soir du coup d’État, ce qui lui valut, ainsi qu’à tous ses compagnons de voyage, d’être consigné à la gare jusqu’au lendemain matin. C’est du reste tout le dommage qu’il eut à subir.
Moins heureux, Alfred Nettement avait été arrêté à la mairie du Xe arrondissement et enfermé à Mazas. Par suite de cette incarcération, la direction de l’Opinion publique échut à Pontmartin; mais cette direction, sous le régime de l’état de siège, n’était et ne pouvait être qu’une sinécure. Le 2 décembre, à la première heure, les scellés avaient été mis sur les presses. Ils furent levés seulement le jeudi 11 décembre. Le vendredi 12, le journal reparaissait, mais sans qu’il lui fût possible d’insérer autre chose que des notes et des documents officiels sur les événements qui venaient de s’accomplir; il lui était interdit de les commenter.
Jusqu’au 31 décembre, l’Opinion publique se borna à reproduire les actes du gouvernement et à donner des variétés littéraires. Le 19 novembre, elle avait publié un article de Pontmartin sur les Chansons de Béranger. Le 19 et le 25 décembre, elle fit paraître la suite et la fin de cette étude[200], qui passa naturellement inaperçue au milieu des circonstances que l’on traversait.
Le 1er janvier 1852, le journal de Pontmartin et de Nettement[201] donna des étrennes à ses lecteurs—des étrennes royalistes. En tête même de son numéro, il inséra une lettre du Comte de Chambord, écrite à la date du 1er décembre 1851—la veille du coup d’État—sur les Intérêts catholiques et français en Orient.
Louis Bonaparte se disposait à édicter une nouvelle Constitution, à demander au peuple de reconnaître en lui le légitime héritier d’une dynastie nouvelle. Le 6 janvier, l’Opinion publique publia—et c’était là son premier-Paris—une page de Joseph de Maistre sur les Constitutions faites de main d’homme[202] et, en même temps, une page—non moins belle—du Père Lacordaire sur la grandeur incomparable de la Maison de France[203].
Le numéro du 7 janvier commençait par un article d’Albert de Circourt sur la situation politique... en Autriche. L’article se composait de quelques lignes suivies de deux colonnes de blanc. Un peu plus loin venaient les Tablettes du mois. Ici encore, sous la date du 2 décembre, plusieurs lignes de blanc.
Le jour même, l’Opinion publique était supprimée.