L'ORGANISTE DE LANGRES

DE LA VILLE DE LANGRES ET D'UN QUI Y HABITAIT

Langres est une petite ville de la Champagne, ayant un évêché, sept mille six cent soixante-dix-sept habitants au dernier compte, une belle promenade, beaucoup de prêtres sur la promenade, une bibliothèque, une cathédrale, presque une société, un collége communal, un musée qui a un gardien, et un tribunal de première instance.--De plus, Langres est la patrie d'Éponine et de Sabinus.--Les géographes qui l'ont découverte parlent de sa coutellerie, de son vinaigre, de ses bougies et de ses meules à émoudre.--Comme la ville est sur une hauteur, les rues montent naturellement, et comme les rues montent, les casaquins à petites fleurs bleues et roses s'arrêtent à tous les pas de porte, et se reposent à causer.--Langres est très-fière d'avoir été brûlée par les Vandales en 407, et rebrûlée par Attila en 451. Tous les ans, un savant du lieu publie une petite brochure de cinquante pages qu'il tire à vingt-cinq exemplaires, sur les «Lingones», ou le «tumulus» nouvellement trouvé à la côte d'Orbigny.--A ces petites brochures près, on naît, on mange, on médit et on meurt à Langres à peu près comme dans toutes les villes de province.

Or, en cette petite ville habitait un singulier petit homme, singulièrement vêtu: chapeau rond à larges bords, carrik gris à trois collets, culotte courte et bas noirs, souliers à boucles de jargon, et breloques au gilet.

CE QUE LA VILLE DE LANGRES SAVAIT ET DISAIT DE L'HOMME AU CARRIK.

L'homme au carrik était arrivé à Langres quelques jours après la mort de M. Lebeau, l'organiste de la cathédrale, celui qui toucha l'orgue au mariage de mademoiselle Pinel, la demoiselle aux trois cent mille francs de dot.

La place de M. Lebeau avait été promise à M. Dujeune, le maître de piano des demoiselles Delchez, dont l'oncle était président du tribunal.

L'homme au carrik en arrivant alla à l'évêché.--On parla beaucoup d'une lettre qu'il remit à l'évêque.

Autour du 15 mars, ce fut une chose officielle que M. Dujeune était «sacrifié», et que l'homme au carrik lui avait pris sa place.--M. Mettret, qui était au conseil municipal, en exprimait tout haut son opinion chez madame Delchez, profitant de l'occasion pour dire: C'est encore Paris qui nous vaut ça!--et parler dix minutes contre la centralisation.

Au dimanche de Pâques, l'homme au carrik toucha l'orgue pour la première fois. Madame Maréchal, qui avait pris à Paris quinze leçons de Quidant, à vingt francs le cachet, dit «qu'il jouait des choses qui n'en finissaient plus, et qu'il faisait de la musique qui donnait envie de pleurer.»--M. Delbneck, qui était président de la Société philharmonique et qui était chargé des comptes rendus musicaux dans le Veilleur de Langres, écrivit dans cette feuille «que le nouvel organiste manquait entièrement de brio,» un mot tout neuf à Langres, et qui y fit fortune.

L'évêque ayant recommandé l'organiste à plusieurs personnes, l'homme au carrik fut invité à plusieurs réunions. Mais deux ou trois fois ayant été prié «de toucher du piano», il avait pris son chapeau; et aussitôt après son départ, M. Dujeune avait joué trois ou quatre morceaux sans désemparer, entre autres la fameuse Promenade en nacelle,--en sorte qu'on finit par ne plus inviter l'homme au carrik.

Il y a partout des originaux, qui croient bon sur l'étiquette tout ce qui vient de la capitale, Les quelques originaux de Langres demandèrent à l'homme au carrik des leçons de piano pour leurs enfants; l'organiste refusa net.

L'homme au carrik avait pris pour servante la fille qui était chez M. le curé d'Épinay.

On savait que s'il y avait deux bons morceaux au marché,--deux bonnes truites ou deux beaux cents d'écrevisses,--l'un était acheté par mademoiselle Pélagie, la cuisinière de l'évêque, et l'autre par la fille de l'homme au carrik.

On savait que l'homme au carrik remplissait ses devoirs religieux avec soin.

On savait que l'homme au carrik se couchait après souper, se relevait la nuit, prenait du café noir, et restait à son piano jusqu'au matin.

On savait qu'il avait été payé deux cents francs de plus que M. Lebeau, et que tous les trois mois il touchait, chez le receveur particulier, quelque chose qui lui venait de Paris.--A ce propos, M. Noulins, des contributions directes, disait à l'oreille qu'il était peut-être «de la police.»

On savait qu'il n'aimait pas les enfants et encore moins les chiens. On lui avait entendu répéter «que les chiens aboient faux quand on ne les bat pas;--et que les enfants sont de petits sans-oreilles qui font leurs dents quand on fait de la musique.»

COMMENT DE TROIS CONNAISSANCES L'ORGANISTE N'EN GARDA QU'UNE.

Il restait à l'organiste trois portes ouvertes.

Il allait chez madame Comantin, une vieille femme qui habitait rue Saint-Jean et qui avait un vieux perroquet.

Il allait dans le ménage Malu, maison charmante où l'on recevait une fois par semaine, avec des petits-fours, et où l'on commençait à jouer au whist. Madame Malu avait un petit garçon «étonnant pour la musique», et à qui l'organiste, longuement prié, avait consenti à donner quelques leçons de violon.

--«Madame,»--dit un jour, sans penser à ce qu'il disait, l'organiste renversé dans un grand fauteuil chez madame Comantin, l'esprit tout entier à un vieux motet d'Orlando de Lassus et l'œil vaguement se promenant sur le plumage multicolore de l'ara,--Madame, croyez-vous qu'un perroquet à la broche serait un bon manger?

Ici, madame Comantin appela l'organiste «bourreau», et lui signifia qu'il eût à ne plus remettre les pieds chez elle.

A quelques jours de là, le petit Malu ayant, contrairement aux remontrances de l'organiste, cinq fois réitéré une note fausse, l'organiste, dans une colère à la Lulli, lui cassa son violon sur la tête. Son moment de vivacité passé, l'organiste regretta son violon. M. Malu lui dit sévèrement qu'il en parlerait à M. Mettret,--et le petit Malu, sur la porte, tira la langue à son ancien maître.

La troisième maison où l'organiste allait, c'était chez Monseigneur.

D'UN DINER CHEZ L'ÉVÊQUE, ET DES DISCOURS EXTRAVAGANTS QUE LE TOUCHEUR D'ORGUES TIENT PAR LES RUES.

--Du beurre d'écrevisse, Monseigneur!

--Du beurre d'écrevisse! Vous avez dit le mot, monsieur l'organiste. Pélagie est prodigieuse pour les bisques.--Avez-vous remarqué comme le crustacé n'abandonne rien de son goût et profite du coulis sans s'y assimiler?--On dit qu'à Paris, on mange les écrevisses très-épicées.

--Une hérésie, Monseigneur! En Pologne, on les fait bouillir dans le lait.

--Dans le lait?...--Au fait, j'oubliais de vous dire que j'ai fait demander à Paris un orgue expressif.

--Un orgue expressif!--exclama l'organiste comme mordu par une vipère.--Musique d'enfer! Un orgue expressif dans la... la cathédrale?--Et l'organiste jeta sa serviette sur son assiette, et se leva de table.

--«Un orgue expressif! disait-il en descendant l'escalier tête nue,--un orgue expressif!--Monseigneur! monseigneur! à tous les diables votre orgue expressif! Haendel, entends-tu? l'art mondain dans le sanctuaire, l'expression terrestre des passions, la sensibilité théâtrale! Oh! oh! Monseigneur, cela est beau et canonique! Tu l'as entendu, maître Palestrina! Et qu'en diraient les anciens, Landrino, Milleville, John Bull? Vieux amis rappelés là-haut et que je consulte pour ma messe toutes les nuits, Frescolbaldi, Lebègue, Nivers! Ami, mon vieil ami Bach... j'ai le front brûlant, les mains froides! Oh! les profanes!... un orgue expressif!»

Et il était dans la rue, et il marchait, et il trottait, tantôt le menton dans son gilet, tantôt levant les bras. Quelques fenêtres s'ouvraient; une tête passait; un mot partait: «Tiens! le toucheur d'orgues qui n'a pas de chapeau!» Quelques chiens aboyaient.

«Les massacres du XVIIIe siècle! les Calvière, les Daquin, les Balbatre! les hérésiarques et les Pompadour, qui ont voulu faire de la musique pour leur rocaille et leurs chapelles dorées! La voix humaine dans l'orgue, massacres, mais c'est la voix divine! La voix humaine dans l'orgue! elle doit parler, sans inflexion, sans modulation, sans caresse!--Du bon Dieu, vous feriez un ténor! Monseigneur, si vous les laissez faire de l'expression et augmenter et diminuer l'intensité du son..., Monseigneur, vous faites abdiquer à l'orgue sa mission illimitée dans l'ordre humain des conceptions musicales! Vous me dites: «Bonne nouvelle, un orgue expressif!» Et qu'est-ce que je vous demande? De me laisser mes moissons d'airain comme elles sont, moi!--marier l'orgue avec le plain-chant: là est l'effort, là est le beau!--Orgue expressif!--que la foudre l'écrase! Gravité, immobilité, universalité, perpétuité, tout cela reçu de l'institution ecclésiastique; tranquillité plane, rompant avec l'émotion sensuelle; les mille voix de l'air dans les mille tuyaux, depuis le trente-deux pieds du bourdon jusqu'au filet de son se perdant dans l'aigu; la pédale de bombarde qui roule comme un tonnerre; une masse d'harmonie soutenue et prolongée; tenant l'esprit de l'homme suspendu et le jetant dans l'infini de l'extase,--c'est l'orgue!»

L'organiste s'échauffait en parlant. Ses gestes s'animaient; et les quelques braves gens qui le rencontraient passaient de l'autre côté de la rue, le pensant fou.

«L'orgue!... Des ignorants, et l'évêque tout le premier! L'orgue! emblème et symbole du chant ecclésiastique!... L'orgue qui a reçu une destination dans l'ordre religieux! Oui, oui, il porte en lui l'écho de toutes les harmonies du monde! Il est la synthèse harmonique des lois cosmogoniques!--Je le vois bien! vous voulez qu'il se ravale à l'imitation des instruments, qu'il prenne, comme vous dites chez vous, un rayon de vous-même! et qu'il se fasse matière à votre image! Parce qu'il ne leur répond pas comme un gosier de prima donna! Et savent-ils ce que le concile de Mayence a dit là-dessus? Canticum turpe et luxuriosum!--Ils l'accusent de monotonie! Eh! vous avez les répons brefs alléluiatiques, et les neumes de jubilation! Et la diversité des claviers, et la prodigieuse variété des jeux et des timbres! Et est-ce ma faute si vos Milanais ont abandonné le jeu tremblant de la Chèvre, la belle marche des Rois, et pour le premier dimanche de mai le Chant des oiseaux... La monotonie! les Vandales! Ils parlent de monotonie, ô Sébastien Bach! renvoie-les donc à tes chorals à quatre voix!... Et puis ce que j'ai trouvé, moi, et ce que je puis faire!»

OU L'ORGANISTE FAIT UNE MOUILLETTE,--ET SE MARIE.

Le lendemain de ce jour unique où l'organiste n'avait pas plié sa serviette, il alla à l'évêché sur les dix heures du matin. Mais il ne monta pas l'escalier, il entra dans la cour, tourna la buanderie, et pénétra dans la cuisine.

--«Pélagie, ma fille, vous avez fait hier une bisque dont je me souviens encore. Non, non, je ne ris pas, vous êtes la première cuisinière du département.

--Vous êtes bien bon, monsieur l'organiste.

--Et je m'y connais.»

L'organiste s'assit sur un coin de la table de la cuisine.

--Pélagie, vous avez trente-deux ans. Eh! eh! c'est un âge, cela, trente-deux ans! Vous n'avez jamais songé à vous marier? Bah! vous n'êtes pas faite pour coiffer sainte Catherine, ma fille.--Joli bois, que vous mettez là sur le feu!--Tenez! un petit ménage, par exemple, où vous feriez tout à votre aise vos petits plats, et puis je mets que vous auriez entre votre cuisine, votre temps pour les offices, et visiter vos connaissances..... Là, un mariage qui vous ferait une dame d'ici..... Comme ça flambe le petit fagot! ça a-t-il envie de brûler, ce bois-là! C'est pour une friture? oui, pour une friture..... Qu'est-ce que vous avez ici? 300 fr., et quelques pièces de trente sous des curés qui viennent à l'évêché..... Au reste, de grands fourneaux à tenir, beaucoup à éplucher, et des grands dîners... Les jeunes gens, voyez-vous, ça fait des trous dans les économies.»

Tout en parlant, l'organiste avait pris sur la table un morceau de mie de pain, et l'avait coupé en forme de mouillette. Il le plongea dans la poêle pendant cinq à six secondes, et l'ayant retiré doré:--«Là, vous pouvez mettre vos perches à présent, elles seront surprises.--Ma foi! il ne s'agit pas de trente-six chemins... 1,200 fr. bon an, mal an, ça vous va-t-il? Si ça vous va, topez là! nous sommes mari et femme. Donnez votre compte à monseigneur, et vos bans demain. Eh! ma fille, ce mariage-là, ça vous revient-il?

--Tout de même, monsieur l'organiste, dit Pélagie toute rouge.

NOCE,--ET CE QUE C'ÉTAIT QUE LES SEPT HOMMES BLEUS.

Il fallut que les cloches tintassent pour que l'organiste s'éveillât.

Il brossa son chapeau, son carrik, son gilet, sa culotte.

Il secoua ses bas.

Il essuya ses boucles et ses breloques,--et puis il partit.

Pendant ce temps, mademoiselle Pélagie se faisait coiffer par un coiffeur.

Dès le matin, vaguant par les rues de Langres, on avait vu sept grands garçons, tous vêtus d'un habit de toile bleue. Les sept grands garçons avaient l'air réjoui, et se donnaient le bras, tous les sept, de façon qu'ils auraient barré les rues, s'ils avaient voulu.--A la première tintée des cloches, ils frappaient chez leur sœur Pélagie. Chacun d'eux, l'un après l'autre, vint déposer un gros baiser sur ses grosses joues. Comme les embrassades finissaient, l'organiste arriva. Il avait même démarche, même air, même tenue et même habit que d'ordinaire. Il salua ses sept beaux-frères qui lui ôtèrent leurs sept chapeaux, après quoi il dit: «Allons!» et les sept paires de jambes des sept garçons de ferme se mirent à enjamber derrière les grands pieds de leur sœur, et les mollets maigres de l'organiste:

Heureusement qu'il n'y avait pas loin de chez mademoiselle Pélagie à l'église; car il sortait un polisson de chaque pavé, et quand les fiancés, suivis des sept hommes bleus, montèrent les degrés, ils avaient déjà, derrière eux, un cortége de gouailleurs et moqueurs à mines roses, à culottes fendues, les plus jeunes et les plus mauvais garnements de la ville, faisant au couple charivari, de la voix et du geste.

L'organiste ne broncha pas; mais un des gamins étant venu se frotter un peu trop à sa portée, il faillit lui enlever une oreille. Cela fit un peu de respect dans la meute et un peu de silence dans les aboiements.

La cérémonie faite, l'organiste, qui avait dans sa main osseuse la main de mademoiselle Pélagie, tourna brusquement une petite ruelle qui longeait l'église. Les sept habits bleus furent obligés de rompre leur ordre de bataille et se mirent à marcher un à un. L'organiste, entendant grincer derrière lui les quatorze cents gros clous de leurs quatorze souliers, prit sept pièces de deux francs toutes neuves dans la poche de son gilet et dit, en en donnant une à chacun des sept frères: «On ne fait pas la noce chez moi. Voilà.»--Les sept habits bleus sortirent de la ruelle, se reprirent le bras et entrèrent dans un cabaret sur la Grand'Place.

Il faisait beau ce jour-là à Langres, et l'on en profitait pour rendre des visites «de digestion». Sur les portes, les visités faisaient les derniers compliments aux visiteurs. Madame Comantin même se hasardait à marcher un peu au soleil, le long du mur du Collége, avec sa servante, essayant de se réchauffer le dos;--en sorte que toutes les anciennes connaissances de l'organiste se régalèrent de le voir passer, la cuisinière de l'évêque au bras.

De tout cela, la mariée ne s'occupa guère, occupée qu'elle était à se mirer en sa robe blanche; et pour le marié, sans doute qu'il ne vit et n'entendit rien. Eût-il eu à la main une princesse de l'illustre maison de Lorraine, il n'eût pas eu le jarret mieux tendu ni le front plus haut.

--«Pélagie!--dit l'organiste en montant l'escalier du domicile conjugal,--vous allez me mettre un tablier et me faire une bisque comme celle de l'évêque.»

NUIT DE NOCE,--OU L'ORGANISTE INVENTE LE SAC DU gras ET DU maigre ET FAIT DE LA BONNE MUSIQUE A SON ÉPOUSÉE.

Après dîner, l'organiste se mit à couper du papier dans la chambre nuptiale, et à copier dans un livre d'assez malpropre apparence sur un tas de petits carrés.

Pélagie passa la soirée à faire tourner dans tous les sens, sur un champignon, un chapeau qu'elle avait fait venir de Paris.

A onze heures, elle ne trouva rien de mieux que d'embrasser son mari.

Le musicien eut un moment d'impatience, dit assez brusquement: «Ma fille, couchez-vous,»--et continua à couvrir ses petits papiers qu'il mettait, à mesure qu'ils étaient écrits, dans deux sacs placés devant lui.

Quand il eut fini, il s'approcha du lit.

Pélagie eut un moment de pudeur.

L'organiste s'assit au pied du lit.--«Pélagie,--dit-il,--vous n'avez jamais entendu parler de cela Cantu et Musica sacra, auctore Gerbert. Eh bien! je le traduis, et puis, vous le savez, je fais de la musique... Je veux vivre très-doucement, à ma volonté.... Rappelez-vous qu'une femme en colère a de très-vilaines notes dans la voix, et cela m'agace.... J'ai des choses dans la tête que vous ne pouvez comprendre, et c'est pourquoi je ne peux pas m'occuper de fariboles.... Vous prendrez l'habitude de dormir quand je joue du piano, je vous assure. A la fin, cela vous endormira.... Vous aurez la bourse.... Vous irez voir vos amies, si cela vous plaît, autant et quand il vous plaira.... Mais je ne veux âme qui vive chez moi, entendez-vous? L'escalier est haut, et je vous préviens que les amies pourraient tomber en s'en allant.... Ce que c'est que ces deux sacs, je vais vous le dire, Pélagie.... et tous ces petits papiers en même temps. Je n'aime pas à manger les mêmes plats, mon goût se fatigue. Je suis peut-être gourmand, et trouver quelque chose pour ma bouche, c'est un supplice. Dans ce sac que voici, je viens de mettre tous les noms des plats gras que j'aime, et dans l'autre tous les plats maigres. Selon le jour, vous prendrez trois petits papiers dans l'un ou dans l'autre, et vous saurez ce qu'il faudra me faire.... Je vous ai dit ce que j'avais à vous dire.--Maintenant endormez-vous là-dessus.»

Et sans un mot de plus, l'organiste approcha une chaise du piano. Il préluda; puis, ses mains volèrent sur l'instrument, et la chaîne des harmonies graves montait du piano au plafond, redescendait du plafond au piano,--et les doigts de l'organiste réveillaient des accords, à te croire encore de ce monde, Jean Gabrielli de Venise!

La femme songea un peu;--puis ses idées se noyèrent dans le bruit. Elle s'endormit.

Quand elle se leva le lendemain matin, l'organiste ferma le piano et se mit au lit.

OÙ ILS FURENT HEUREUX ET N'EURENT PAS D'ENFANTS.

Adonc l'organiste continua, toutes les nuits, à composer sa messe, et finit de traduire Gerbert.

Pélagie porta chapeau.--Elle s'habitua aux musiques nocturnes de son mari, et Attila aurait pu recommencer à brûler la ville de Langres sans qu'elle eût la moindre velléité de s'éveiller.

Au bout de quelque temps, elle tira régulièrement la loterie des dîners gras, cinq jours dans un sac, et la loterie des dîners maigres, deux jours dans l'autre.

L'évêque ne pardonna pas d'abord à l'organiste ce qu'il appelait une «mésalliance».--Mais quand il eut remplacé Pélagie par Jeanneton, de chez M. Daguet, l'ancien juge d'instruction, il reconnut que si Pélagie était inimitable pour la bisque d'écrevisses, Jeanneton avait bien son prix pour le salmis de bécasses; et le jour où il reconnut cela, Monseigneur commença--dit-on--à en vouloir moins au mari de sa cuisinière.