MADAME ALCIDE

LE CHŒUR, se tournant vers Indiana.

Trois juliennes!--trois matelottes!--trois gigots!--trois fritures!...

MADAME ALCIDE.

Une salade et des fraises, voilà! Messieurs; du bordeaux, n'est-ce pas? ça fait du bien à la gorge!

Il est, il est à dix minutes de Paris un cabaret où l'Art et la Littérature ont leur couvert toujours mis. Il y a des tonnelles; les fourmis marchent sur la nappe, et les chenilles tombent dans les assiettes. Cabaret monté de la hutte au pavillon, et de l'île à la berge! il a changé ses planches contre des murailles blanches, sa devanture de filets contre les volets verts des vieux romans, son fer contre du ruolz! Cabaret où sous la droite redoutable de cette femme de soixante-quatorze ans qui siége au comptoir se taisent à demi, inapaisés, grondants, les jalousies, les ressentiments, les colères de son entour et de sa portée! Cabaret où quand la table de famille se dresse pour les amants, les fils et les filles de la vieille matrone, il se parle une langue toute neuve et sans clef, langue de forts en gueule, coulée d'argot roulée des Halles à la Conciergerie! La nuit, le couteau, promené par les mains des fils, contient les prétendants de la Pénélope énorme; les filles, la mère les donne pour gages aux cuisiniers! Et dans cette promiscuité et ce pêle-mêle de drames, un génie protecteur, comme dans une peuplade de Peaux-rouges, un idiot, un gros, gras et huileux garçon, la lèvre sans ressort et tombante; un idiot que, depuis vingt ans, les habitués voient apprenant à lire derrière l'allumette promenée sur un même alphabet par un vieillard en cravate blanche. Le vieillard au chef grave, le menton monté sur sa cravate toujours blanche, émiette du pain aux poulets et aux lapins qu'il gouverne; puis il vient s'asseoir,--lui, ce marquis ruiné par la vieille!--à ce festin des Lapithes, dont elle lui fait aumône, indifférent, muet, sourd! Caverne où un soir à souper s'est attardée la muse d'Eugène Süe!

MADAME ALCIDE.

Ah! bien, vous me l'aviez prédit: «Quand il sera arrivé celui-là, il vous écrasera avec son carrosse.» Vous aviez plus de philosophie du cœur humain que moi. Je me rappelle que vous m'aviez si bien prédit ça! Je suis restée tout de même trois ans avec lui...--Ah! la bonne soupe! C'est un fameux restaurant ici! Ça me rappelle les deux seuls dîners que j'ai faits avec lui. Figurez-vous, Messieurs,--il faut vous dire qu'il gagnait douze cents francs par an, c'était pas le diable, mais enfin... V'là qu'au bout d'un an, il me mène à la campagne... J'avais une petite robe très-gentille, toute neuve, que je m'étais faite avec des doublures de soie que la mère du Château lui envoyait, si par hasard il avait besoin de se raccommoder.

CHŒUR.

Femme ingénieuse! Nous connaissons ton tapis de Smyrne à franges tissées avec les épaulettes du garde national La Coutelle! Tu t'habilles comme l'oiseau fait son nid, de grapilles quêtées çà et là. Nous t'avons contemplée au bal de l'Opéra, Alcide, en Reine de Chypre; et nul n'a jamais su dire de quoi tu t'étais fais cette chose composite que tu appelais ton costume! Va, reprends de la matelotte, et continue à dévoiler ton cœur!

MADAME ALCIDE.

Ai-je sué ce jour-là!... Quelle trotte! Il m'a fait aller de la rue Frochot au Jardin-des Plantes, et du Jardin-des-Plantes à Belleville, à pied; et a-t-il rechigné après ses gueux de trois francs de dîner!--En rentrant, il a mis tout de suite sur son livre de dépenses: Gaudriole, trois francs.

CHŒUR.

Gaudriole?--Ah! ah!--Et pourquoi? et pourquoi?

MADAME ALCIDE.

Oui, Messieurs, il m'a dit que tout ce qui n'était pas des choses utiles, il portait ça au compte: Gaudriole.--Il était rat comme tout, faut vous dire... il avait un livre de compte... un livre de compte. C'était drôle... un tas de colonnes, des rangées de colonnes, des chiffres, c'était en ordre comme un régiment. Il me disait que comme ça, ça lui faisait voir toutes ses dépenses groupées. Et il mettait tout dessus; le soir nous n'avions pas d'argent pour sortir; alors nous jouions; quand je perdais, il mettait sur ses comptes: Alcide me redoit un sou de jeu.--Mais, Messieurs, prenez donc de la matelotte... Vous, Monsieur...

CHŒUR.

Merci, Madame Alcide; elle est à nous, elle est à vous!

MADAME ALCIDE.

Voyons, là-bas, le petit chapeau, vrai, vous ne m'en voudrez pas?... j'ai une faim de chien... j'ai mangé un petit gâteau d'un sou en venant, j'allais tomber; mais voyons, vraiment vous en avez assez?

CHŒUR.

Madame Alcide, vous faites des cérémonies!

MADAME ALCIDE.

Moi, Messieurs? Ah bien!... Mais qu'est-ce que je vous racontais... Ah! vous savez l'histoire de sa robe de chambre... C'est pour vous en revenir à ses grandeurs, vous allez voir.--Attendez, parce que quand je raconte, je ne mange pas.

CHŒUR.

Mangez et buvez, Madame Alcide! Buvez et mangez, Madame Alcide!

MADAME ALCIDE.

Le matin, je sortais, et lui donnait un coup au ménage. J'avais remarqué... V'là un vrai restaurant! C'est meilleur qu'à ma table d'hôte!

CHŒUR.

Vous dînez donc toujours à votre table d'hôte, Madame Alcide?

MADAME ALCIDE.

Oui, Messieurs; écoutez donc, j'ai quatre plats pour vingt sous. Eh bien! si je faisais ma boubouille chez moi, je prendrais un bifteck, je suppose, de dix sous; bien.., du bleu à dix... ah! moi j'aime le bon vin... ça me ferait déjà... et puis le charbon, le bois, et aller chercher... est-ce que je sais!

CHŒUR.

Madame Alcide, à votre table d'hôte, ce ne sont que voleurs. On joue après dîner. Vous vous ferez voler, ô Madame Alcide, comme vous fûtes toujours volée tout le long, le long de votre existence.

MADAME ALCIDE.

Non, Messieurs, on ne joue pas après dîner. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. M. du Château se mettait donc toujours à la fenêtre avec une robe de chambre grasse, mais grasse... Il était très-beau, vous savez, un brun, des favoris noirs, et moustache idem. Je me dis: «C'est bien drôle tout de même qu'il prenne l'air tant que ça,» et je vis que c'était pour une guenon d'Anglaise qui montait tous les jours à cheval dans la cour, une amazone! Elle le regardait. M. du Château coupait là-dedans. Je suis jalouse, moi. Ça me trottait déjà, cette Anglaise à caracoles, quand il me dit un matin comme ça: «Avance-moi une robe de chambre. Je voudrais avoir une robe de chambre, une robe de chambre avec une torsade et un gland pour faire un nœud comme ça, sur le côté;» et il se pose. Je vois son jeu de loin, je devine de longueur que Monsieur veut s'adoniser pour cette Franconi! La moutarde me monte, et je lui dis: «Monsieur du Château, j'ai vingt-cinq francs dans mon secrétaire. C'est pour le terme, vous le savez bien; je n'irai pas m'échigner pour vous donner une autre robe de chambre.»--Le beau gigot! Ah! j'ai faim; je ne fais pas la petite bouche... C'est de la bonne viande... Moi qui ne connaissais pas ce restaurant-là... Je connais pourtant assez d'artistes.

CHŒUR.

Mangez du gigot, Madame Alcide, et continuez-nous l'histoire secrète du nommé du Château.

MADAME ALCIDE.

Il me quitte. Nous sommes un an sans nous revoir. J'avais aux pieds des bottines percées. J'étais rue Larochefoucauld. Au coin de l'épicier, j'entends quelqu'un qui demande la monnaie d'un billet de cinq. C'était lui! Ah! je dis, par exemple, tu ne m'échapperas pas. Je vais me planter devant la boutique. Il m'aperçoit du coin de l'œil. Il me tourne vite le dos. Je ne bouge pas. Il sort. Je lui dis: «Je suis bien heureuse que vous ayez fait fortune. Vous devriez bien me donner une paire de bottines.» Il me dit: «De l'argent, vous voyez bien que je n'en ai pas; l'épicier n'a pas voulu me changer.» C'était vrai. Il me dit encore que dans le temps je n'ai pas voulu lui avancer une robe de chambre.--Ça lui était resté, cette robe de chambre! et il me donne rendez-vous le lendemain à huit heures sur les buttes Montmartre.

CHŒUR.

Sur les buttes Montmartre, Madame Alcide?

MADAME ALCIDE.

Il faisait un temps, de la pluie, du vent! Je m'en vais là-haut. Je ne vois personne, et j'attends de bonne foi. Le lendemain soir je le pince sur le boulevard. Il y avait une débâcle atroce. J'avais les pieds dans la neige et la glace. Je lui dis s'il veut me donner ma paire de botttines. Lui, à bout, il me dit: «Eh bien, enfin, combien que ça coûte une paire de bottines?--Douze francs, vois, j'ai les pieds dans l'eau.» V'là qui veut me reconduire et monter chez moi. Ah! Messieurs, vous savez que je ne reçois personne... et puis mon propriétaire, M. Dumon, un vieux qui m'a fait la cour, n'entend pas de cette oreille-là. Je dis à mon du Château--je ne voulais pas le vexer, rapport à mes bottines,--que M. Dumon est graveur du roi, un orléaniste, et qu'il me flanquera à la porte, s'il sait que j'ai reçu un bonapartiste. Là-dessus, du Château s'en va, et je n'ai pas eu de bottines.

CHŒUR.

Et ce fut alors, n'est-ce pas, Madame Alcide, que commença votre grande panne, cette panne pendant laquelle vous échangeâtes, blonde que vous étiez! un gril, une petite pendule dorée, et une guitare contre une queue de cheveux noirs!

MADAME ALCIDE.

Tenez! avec vous, je ne décesse pas de parler, parce que vous m'inspirez..., oui, vous me dites un petit mot... et ça me fait repartir. La dernière fois que je vis M. du Château, c'était à l'époque de nos troubles politiques. Je n'avais plus le sou. Je ne posais plus. Vous savez que ça n'allait pas. Ma foi! j'avais une marine de je ne sais plus qui, je la décroche, je la fourre sous mon châle; et je pars laver ça. Dans la rue Montmartre, il y avait des rassemblements; j'aperçois M. du Château. Il avait un grand bandeau sur l'œil. Heureusement qu'il se présenta à moi du côté droit qui n'avait pas de bandeau, sans cela je ne l'aurais pas reconnu. Il était accompagné de deux ou trois hommes, des faces de galériens, de ces gens qu'on ne rencontre que dans les révolutions. Ils me jetaient, Messieurs, des regards terribles. Je ne fais ni une ni deux. V'lan! je flanque ma toile devant le nez de M. du Château.--Qu'est-ce que c'est que cela, Madame?--qu'il fait.--Une marine! Vous allez m'acheter cela. Je n'ai plus le sou. Je ne fais plus rien.--Je n'achète pas de marine.--Eh bien,--je lui dis,--menez-moi dîner à la campagne.--Non; je n'ai pas le temps. L'œuvre marche,--qu'il me dit tout bas, et il tire une pièce blanche qu'il me met dans la main, et file avec ses satellites. Devant tout le monde, ça m'a offusquée. Je ne l'ai jamais retrouvé depuis ce temps-là. Un peu de sauce? Oui, je veux bien, vous en avez, vous, Messieurs? Personne n'en veut plus? Eh bien, j'aime autant prendre le plat, si ça ne vous fait rien.

CHŒUR.

La Renommée aux pieds légers a chanté à mon oreille que vous connûtes le célèbre prince Édouard.

MADAME ALCIDE.

Encore des choses drôles, allez. Je le rencontre au bal de l'Opéra. Il cause. Il me demande à venir chez moi. Moi,--une folie, si vous voulez, Messieurs: je voulais connaître un fils de roi, je lui donne mon adresse. Il vient le lendemain. Il était noble comme tout, un port...--«Ma chère,--me dit-il,--ma voiture est en bas; mais je ne puis vous emmener, vous n'avez pas de toilette,»--et il me laisse. Ça me monte, cet affront. Ah! je dis, attends, je n'ai pas de toilette, tu vas voir ça. Je prends tout l'argent que j'avais. J'achète des chapeaux, un jaune, et un petit bonnet avec des roses... très-gentil. Il revient.--«Madame, où allez-vous?--Je vais sortir, monsieur,--que je fais--on va m'apporter des chapeaux.»--Ça le pique.--«Je serais curieux de les voir.»--On les apporte. Il trouve que ça me va, et il me dit:--«Madame, vous allez venir dîner avec moi chez Broggi. Nous irons à pied.» Il me fait boire; et puis je voyais que quand il me versait, il tirait d'une boîte en or quelque chose, et mettait un peu de poudre dans mon verre. Je me sens toute drôle. Je lui dis: «Je suis malade, empoisonneur!» Il ne se trouble pas. Il me dit: «Madame, j'ai voulu vous éprouver. On m'avait dit que vous n'étiez pas une femme comme une autre. Je vois que vous n'êtes pas usée par les orgies.» Ça n'empêche pas que je fus malade toute la nuit. Il me soigna comme un père au milieu des convulsions..... Nous demeurions ensemble. C'était l'hiver. Il gelait à pierre fendre. Il me dit: «Madame, vous ne faites donc pas de feu?--Du feu, Monsieur le prince? non. Quand j'ai froid, je vais me chauffer au bal.» Quand il voit ça: «Madame, il n'est pas convenable que vous ayez une garniture de cheminée antique. J'ai fait prix avec un brocanteur pour vous en débarrasser;--et il met par terre ma pendule d'albâtre et mes vases de fleurs. J'ai vu de très-beaux flambeaux de bronze à 10 francs, rue Saint-Lazare. Vous allez aller les acheter.»--J'ai été acheter les flambeaux. On me les a laissés à 9. Pour la pendule, il mettait à sa place tous les jours un bouquet de violettes. Il me donnait 30 francs par mois. Il logeait chez moi. Un jour il me dit: «Voulez-vous voir, Madame, les débris de ma fortune?» et il me fait voir sur un papier une foule de diamants. Ce soir-là, il rentra; il avait le gousset plein de pièces d'or et d'argent. Il mit tout ça sur la table de nuit, et, couché, la tête dans sa main, il se mit à regarder longtemps. Et moi, je pensais pendant ce temps que cet homme contemplait les débris de ses richesses; et ça me faisait songer tristement, Messieurs. Quand, le lendemain, il compta son or, et qu'il allait partir, je me dis: Il faut pourtant que je lui demande quelque chose.--Je l'arrêtai à la porte:--«Mon ami, je n'ai plus d'argent.»--Lui, il me dit: «Et les 50 francs que je vous avais confiés?--Vos 50 francs? les voilà!» Je lui tends deux factures. Comme il aimait être couché mollement, ce mois-là, je lui avais fait la chatterie de faire rebattre les matelas, changer les taies, et ça coûte tout ça! Il me dit: «Madame, puisque vous n'avez pas su garder cet argent, je vous en aurais donné cinquante autres; vous ne les aurez pas. Du reste, Madame, je respecte trop une femme qui est à moi pour lui offrir de l'argent.»--Au terme, je lui dis: «Il faut payer le propriétaire.» Le voilà qui me répond: «Madame, je vais en Normandie, manger du fromage de Brie; respectez mon malheur.» Cette réponse avait le droit de me surprendre.--Quand je pense que ma pauvre vie a toujours été d'être bousculée comme ça. Toute petite, j'ai eu un père, un brave qui n'avait pas froid aux oreilles, un père dur, mais dur! Ça n'a pas encore été pour moi un doux agneau...

INDIANA, ouvrant la porte.

Combien de fritures à ces Messieurs?

MADAME ALCIDE.

Oh! pour un, n'est-ce pas, Messieurs? Je suis pleine jusque-là.

INDIANA.

Pour un? Vous êtes cinq!--Vous me faites mal, la mère!

CHŒUR.

Pour trois! et sortez, Indiana.--Ah! ça, Madame Alcide, est-ce que la roue de la Fortune n'a pas arraché du Château de vos bras pour le porter au sommet d'une haute position?

MADAME ALCIDE.

Je crois bien. Il est quelque chose comme qui dirait ministre. Ah! il a fait son beurre! Il est au pinacle. Voilà qu'il me revient une histoire là-dessus. Figurez-vous, je dînais cet hiver au Grand-Turc. Beaucoup de monde était à regarder un beau domestique, mais très-bien, qui avait une livrée avec des galons d'or, un bel homme et qui faisait son important. Je le fixe, et je reconnais cet homme. Ça l'étonne que je le regarde comme ça. Je lui dis: «Connaissez-vous M. du Château?» Il me dit: «Oui. Je suis le valet de pied de l'empereur son maître.» Et en me toisant il me demande si je le connaîtrais? «Oui, je fais tout haut, et même intimement. J'ai été sa maîtresse pendant trois ans.» Cet homme se lève du coup et me dit: «Vous avez été la maîtresse de M. du Château?»--«Même, que je lui dis, que je vous connais bien, et que quand vous êtes venu parler à M. du Château de la part de votre maître, et apporter une lettre rue de Laval, vous vous êtes assis à gauche en entrant, sur une banquette.» Voilà cet homme qui voit bien que je l'ai connu, qui m'offre le café, et qui me dit que je devrais m'adresser à M. du Château pour avoir quelque chose. Il me dit que justement il y a dans la maison de l'empereur une place vacante de femme de la garde-robe, ça rapporte cinquante sous par jour...

CHŒUR.

Femme de la garde-robe? Expliquez-vous, Madame Alcide.

MADAME ALCIDE.

J'écris une lettre à M. du Château, et je vais porter ça à l'adresse où ce domestique m'avait dit demeurer. Il s'était fait fort de remettre ma lettre à M. du Château lui-même; moi ça m'allait, vous comprenez.--Après cela, je savais bien qu'il fallait être une dame noble pour cet emploi-là.....

CHOEUR.

Une noble dame,--vous l'avez dit, Madame Alcide.

MADAME ALCIDE.

Dans ma lettre, je lui rappelais le passé, à ce sans-cœur, et je lui disais que je me conformerais à toutes ses instructions; oui, enfin que je ne parlerais jamais de ce qui s'est passé entre nous. Mais vous ne savez pas ce qui m'arrive le lendemain matin? Une femme qui entre avec un train de furie chez moi, et qui me dit que j'écris à son mari des choses!... C'était la femme de ce domestique! Elle avait décacheté la lettre pour M. du Château. Cette grue-là! elle avait pris ce que je disais pour son mari!--Ah! je n'ai jamais eu de chance! Justement, dans ce moment-là, je posais les mains de M. Molé, vous savez, dans le portrait d'Horace Vernet. J'étais raffalée; j'avais envie d'aller l'attendre à la porte d'Horace, et de lui dire: «Monseigneur, c'est moi qui pose vos mains. Donnez-moi un bureau de papier timbré!» Mais je n'ai pas eu ce front-là. Tenez! je vous parlais tout à l'heure de mon père... Eh bien! mon premier amour, ça n'a pas encore été tout bonheur... Moi qui ai toujours eu pour idéal un jeune homme noble, bien fait, avec des ongles roses et un chien de chasse, qui m'embrasserait dans l'île Saint-Denis!

CHŒUR.

Aux baisers d'argent de Phœbé la blonde, enlacés l'un à l'autre comme la vigne à l'ormeau, avez-vous vu passer Madame Alcide au bras de son idéal, suivant le sentier qui trempe dans la rivière murmurante?

MADAME ALCIDE.

Oui, Messieurs, ç'a été un homme de quarante-cinq ans,--mon premier amour--qui faisait des pièces. Des raisons de famille me forcent à vous taire son nom. On l'a porté en triomphe sur la scène de l'Odéon tout de même comme Voltaire. Il n'avait pas le sou, avec tous ses triomphes. Ah! il m'a bien fait aller au spectacle.

CHŒUR.

Femme, tu peux un moment suspendre ta langue, et boire le bain de pied de ton petit verre. Tes paroles descendent dans les oreilles, comme les neiges des montagnes descendent dans les plaines. Les péripéties de tes aventures étonnent les mortels pendus à tes lèvres. Femme simple, femme étonnante, tes amours pleins d'épisodes comme les amours d'épopées, sont toujours liés à des amours sans monnaie. Ta bêtise est grandiose et cyclopéenne, créature ingénue, mariée avec le grotesque. L'odyssée de ton existence ahurit, si j'ose m'exprimer ainsi. Alcide, toi qu'un peintre fameux enroula et enchaîna dans les tissus de l'Orient, pour abuser de ta faiblesse; géante de cocasserie, Alcide, toi dont les formes plantureuses revivront par les toiles éternelles; toi que nous avons vue porter l'adversité, comme le bœuf porte le soleil, et dont le clou fatal a souvent reçu toutes les toilettes; Crusoé du beau sexe, toi qui te fais des robes de rien,--retourne en tes lointains foyers! Nous te respectons trop pour te reconduire.

MADAME ALCIDE.

Tout ce que vous me dites là... je ne sais pas... mais ce que je sais, c'est que vous êtes bien gentils: vous payez du bordeaux aux femmes, et puis avec vous jamais de claques ni de coups de poing au dessert.

(Exeunt.)