LXI

Les femmes de la Cordonnerie, appelées dans le langage administratif des toquées, étaient de pauvres travailleuses.

Quelques-unes, devant la tâche posée devant elles, restaient une partie de la journée, les bras croisés, les paupières battantes sur la dilatation de leurs pupilles.

D'autres approchaient d'elles la besogne avec des mains raides et destructives, la tracassaient un moment, la mettaient en tapon, la repoussaient.

La plupart, au bout d'un petit quart d'heure de travail qui faisait saillir les veines de leurs tempes, vaincues et incapables d'une application plus longue, se rejetaient en arrière, avec un subit affaissement du corps sur leurs chaises.

Deux ou trois buvaient à petites gorgées de la tisane dégoulinante des deux coins de leurs bouches, et, la tisane bue, demeuraient des heures, penchées sur le gobelet, à en regarder le fond.

Parmi les plus âgées, une aïeule, les yeux cerclés de grosses besicles de fer, dans le jet rigide et inexorable d'une sculpture de Parque, avait, du matin au soir, le menton posé entre ses deux mains reposant sur ses coudes arc-boutés à la table.

Près de la vieille, une détenue encore jeune, encore belle d'une beauté molle et fondue dans une graisse blanche, les reins brisés et flasques, passait le jour entier, les deux bras tombés le long de ses hanches, à user le bout de ses doigts allant et venant contre le carreau de la salle.

De temps en temps, la promenade de la soeur, au milieu de ces créatures, faisait reprendre à quelques-unes, pour quelques minutes, le labeur interrompu; mais, presque aussitôt, elles retombaient dans leurs poses de pierre.

Dans la Cordonnerie n'existait plus ce qui se faisait remarquer parmi les détenues de tout le bâtiment: la coquetterie du madras. Sur les cheveux dépassant, malgré le règlement, un rien en dessous, la cotonnade à carreaux bleus ne s'enroulait plus avec la grâce, la correction proprette, l'adresse galante des cornettes des autres salles. Elle n'était plus le petit bout de toilette possible, où survivait ce qui restait de la femme dans la prisonnière. Sur les vieilles et sur les jeunes le mouchoir de tête se voyait posé de travers avec des cornes caricaturales qui disaient, déjà mort, chez ces vivantes, le féminin désir de plaire. Mais chez ces malheureuses, que leur sexe semblait quitter, le spectacle douloureux, c'était: le vague et le perdu des regards, l'absence des êtres du milieu où ils se trouvaient, l'étonnement des yeux revenant aux choses qui les entouraient, l'effort laborieux de l'attention, l'automatisme des gestes, enfin le vide des fronts, sous lesquels on sentait le souvenir des vieux crimes vacillant dans des mémoires sombrées.

Ces femmes n'étaient point encore tout à fait des folles, mais déjà elles étaient des imbéciles. La prison n'avait plus de châtiments pour leur paresse et voulait bien se contenter de l'à peu près cochonné et bousillé par ces doigts maladroits.

Parfois l'immobilité d'une de ces femmes se trouvait tout à coup secouée par une inquiétude de corps, un remuement inconscient, un soubresaut qui la faisaient se lever, s'agiter un moment dans des gestes sans signification, puis se rasseoir.

Souvent, dans un coin, montait subitement à une bouche un flot de mots désordonnés qu'une obscure réminiscence des punitions anciennes étouffait soudain en des gloussements craintifs.

Chaque jour, lors de la tournée de l'inspecteur et de son passage dans la Cordonnerie, une femme se levait fiévreuse, repoussait à coups de poing les bras de ses compagnes qui voulaient la retenir, s'avançait vers l'homme de la prison, humble, et la poitrine tressautante. Alors avec une voix pareille à la plainte qui parle tout haut dans un rêve, et avec des paroles sans suite brisées par des silences anhélants, l'imbécile demandait audience, elle se plaignait d'avoir été condamnée pour une autre, elle réclamait de nouveaux juges; sa vieille voix se mouillant à la fin des larmes d'une petite fille en pénitence.

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La Cordonnerie avait dans la journée, selon l'expression de la prison, quatre mouvements des lieux. Quatre fois par jour, les détenues de la salle ébranlant de leurs sabots les escaliers, apparaissaient avec leur appesantissement bestial, leurs figures hagardes, la presse de leurs besoins physiques. Arrivées en bas, les femelles se satisfaisaient sans qu'il leur restât rien des pudeurs de la femme.