LXII
Dans la Cordonnerie, Élisa commença à descendre, peu à peu, tous les échelons de l'humanité, qui mènent insensiblement une créature intelligente à l'animalité. De l'ourlage des mouchoirs à carreaux, elle fut bientôt renvoyée au délissage des chiffons; enfin, reconnue incapable de tout travail, elle passa ses journées dans une contemplation hébétée et un ruminement grognonnant.
Alors en cette tête d'une femme de quarante ans, il y eut comme la rentrée d'une cervelle de petite fille. Les impressions contenues et maîtrisées d'une grande personne cessèrent d'être en son pouvoir. Le dédain pour les choses du bas âge, elle ne l'eut plus. Chez elle, se refirent, dans leur débordante effusion, les petits bonheurs d'une bambine de quatre ans. Son vieux madras de tête avait-il été remplacé par un madras neuf? on la voyait tout éjouie passer sa main à plusieurs reprises sur la cotonnade; on surprenait sa bouche formulant en un souffle qui s'enhardissait presque dans une parole: «Beau ça!» Quelque dame charitable de la ville, en une année d'abondance, avait-elle envoyé un panier de fruits pour le dessert des détenues? devant les quatre ou cinq prunes posées dans l'assiette creuse, les yeux allumés de gourmandise, les lèvres humides et appétantes, elle battait des mains!
Au milieu de cette reprise d'Élisa par les toutes premières sensations de la vie, un curieux phénomène se passait dans sa pauvre mémoire. Dans cette mémoire, jour par jour, des morceaux de son existence d'autrefois s'enfonçaient dans des pans de nuit, et son passé tout entier, comme amputé et détaché de la prisonnière, s'en allait et se perdait parmi les espaces vides. Élisa avait oublié sa vie de la Chapelle, sa vie de Bourlemont, sa vie de l'École-Militaire, sa vie de prison, sa vie d'hier. Puis, à mesure que s'effaçaient dans sa tête les souvenirs les plus récents, se levaient, s'avançaient des souvenirs anciens, les souvenirs d'une première enfance qu'elle avait passée, loin de Paris, dans un village des Vosges chez une soeur de sa mère. Et ainsi qu'il arrive quelquefois dans les dernières heures d'une agonie, les occupations, les distractions, les plaisirs, les jeux de cette enfance, reprenaient avec leurs jeunes gestes et leur gaminante mimique, reprenaient machinalement possession du vieux corps de la femme.