XXI
—Mon enfant, vous êtes à l'amende!
C'était Madame qui, pendant le dîner, faisant le tour de la table et passant la main dans le dos d'Élisa, la surprenait sans son corset.
La semaine suivante, il y avait une nouvelle amende prononcée contre Élisa par Madame, qui affichait la plus grande rigidité au sujet de la tenue de ses femmes, et une autre semaine encore, une autre amende: si bien qu'Élisa désertait la maison au bout de deux mois, et allait dans la maison de la rue voisine. Là, presque aussitôt, une dispute avec une camarade la faisait quitter le bazar. Elle changeait de nouveau, ressortait d'une construction aux plâtres mal essuyés, dont elle emportait une «fraîcheur». Elle ne demeurait guère plus dans un établissement, où elle ne voulait pas permettre au «lanternier» de s'immiscer dans ses affaires. Et pour un motif légitime ou absurde, pour une raison quelconque, la plupart du temps pour un rien, et sous le prétexte le plus futile, elle abandonnait brusquement les murs au milieu desquels elle vivait depuis quelques semaines, transportant sa petite malle et son humeur voyageuse à deux ou trois portes de là. Pendant l'espace d'un petit nombre d'années, Élisa faisait ainsi les maisons des rues, qu'un ancien livre nomme «des rues chaudes», les maisons de la rue Bourbon-Villeneuve, de la rue Notre-Dame de Recouvrance, de la rue de la Lune, du passage du Caire, de la rue des Filles-Dieu, de la rue du Petit-Carreau, de la rue Saint-Sauveur, de la rue Marie-Stuart, de la rue Françoise, de la rue Mauconseil, de la rue Pavée-Saint-Sauveur, de la rue Thévenot, puis les maisons de la rue du Chantre, de la rue des Poulies, de la rue de la Sonnerie, de la rue de la Limace;—toutes les obscures et abjectes demeures de ces deux quartiers du coeur industriel de la capitale, formant, il y a une trentaine d'années, le quatrième et le sixième lot de la prostitution non clandestine de Paris.
En ce besoin inquiet de changement, en cet incessant dégoût du lieu habité et des gens déjà pratiqués, en cette perpétuelle et lunatique envie de nouveaux visages, de nouvelles compagnes, de nouveaux milieux, Élisa obéissait à cette loi, qui pousse d'un domicile à un domicile, d'un gîte à un gîte, d'un antre à un antre, d'un lupanar à un lupanar, la prostituée toujours en quête d'un mieux qu'elle ne trouve pas plus que l'apaisement de cette mobilité, ne permettant à son existence circulante que de stationner le temps de s'asseoir, sous le même toit.