XXII
L'ébranlement perpétuel du système nerveux par le plaisir, en un corps qui ne l'appelle ni ne le sollicite;—la nourriture à la viande noire, flanquée des quatre saladiers de salades au hareng saur de fondation;—les excès d'alcool, sans lesquels une fille, devant une commission, déclarait «vraiment le métier pas possible»;—l'abus de l'eau-de-vie de maison publique, qui est comme de l'eau dans la bouche et une brûlure dans la gorge;—les journées claustrales aux persiennes fermées, les journées de ténèbres avec l'ennui spleenétique des jours de pluie, de neige, du vilain temps de Paris;—les brusques transitions de ces passages de la nuit du jour au jour flamboyant de la nuit, et des heures vides aux heures délirantes;—la fatigue insomnieuse d'une profession qui n'a pas d'heures qui appartiennent à l'ouvrière;—la discipline taquinante d'un gouvernement de vieille femme;—la constante inquiétude d'une dette qui grossit toujours et poursuit la femme de maison en maison;—la perspective, chez une fille d'amour vieillissante, du lendemain du jour où partout on la repoussera avec cette phrase: «Ma fille, tu es trop vieille;»—les séjours au dépôt, à Saint-Lazare, dans l'anxiété folle de n'en jamais sortir et d'y être éternellement retenue par le bon plaisir de la police;—le découragement de se trouver sur la terre hors du droit commun et sans défense et sans recours contre l'injustice;—la conscience obscure de n'être plus une personne maîtresse de son libre arbitre, mais d'être une créature tout en bas de l'humanité, tournoyant au gré des caprices et des exigences de l'autorité, de la matrulle, de qui passe et qui monte: une pauvre créature qui n'est pas bien persuadée, au milieu des restes de sa religiosité, que la miséricorde de Dieu puisse s'abaisser jusqu'à descendre à elle;—le sentiment journalier de sa dégradation jointe à la susceptibilité mortelle de son infamie;—toutes ces choses physiques et morales, par lesquelles vit et souffre l'existence antinaturelle de la prostitution, avaient, à la longue, façonné dans Élisa l'être infirme et déréglé représentant, dans la femme primitive modifiée, le type général de la prostituée.
Un esprit mobile, inattentionné, distrait, fuyant, vide et plein de vague, ne pouvant s'arrêter sur rien, incapable de suivre un raisonnement, tourmenté du besoin de s'étourdir de bruit, de tapage, de loquacité.
Une imagination, où, dans la terreur religieuse d'un de ces cultes de l'extrême Orient pour ses divinités du Mal, est tout en haut des tremblantes adorations de la femme: Monsieur le Préfet de police. Une imagination frappée et toujours troublée par des appréhensions, par des craintes, par des peurs de l'inconnu d'un avenir fatal, dont elle va d'avance demander le secret aux tireuses de cartes. «La Justice et une mort prochaine,» avait prédit à Élisa une pythonisse de la rue Git-le-Coeur. La prédiction revenait souvent dans l'effroi de sa pensée nocturne.
Une raison qui a perdu le sang-froid, qui est toujours au bord des résolutions extrêmes, du risque-tout d'une tête perdue; une cervelle malade traversée, à la moindre contradiction, des colères convulsives de l'enfance, toutes prêtes à mettre aux mains de la femme le peigne à chignon, faisant à la blessée des blessures dont elle ne guérit pas toujours.
Ça: c'est l'être psychologique.
L'être physiologique avec les diversités des organisations, des tempéraments, des constitutions, se personnifie moins bien dans une individualité. Cependant, Élisa présentait certains caractères génériques. Elle commençait à prendre un peu de cette graisse blanche, obtenue ainsi que dans l'engraissement ténébreux des volailles. Il y avait chez elle cette distension de la fibre, cette molasserie des chairs, ce développement des seins. Et ses lèvres, toujours un peu entr'ouvertes, étaient ces lèvres, où le ressort du baiser semble comme cassé.