XXX
Chaque lendemain du jour de la sortie d'une fille avec son amant était rempli, toute la journée, des récits interminables de la partie de la veille, écoutés avec des remuements sur les chaises, comme si les camarades se payaient un avant-goût du plaisir qu'elles prendraient la quinzaine suivante. Pendant l'hiver, l'histoire était presque toujours la même, l'histoire d'une soirée au Bal des deux Éléphants, un bal du boulevard Montparnasse, qui avait la spécialité de donner à danser aux femmes des maisons mal famées. Mais, l'été venu, il fallait entendre la fille, grisée de sa journée passée au grand air, raconter son amusement de la veille chez Bélisaire, Au Grand Peuplier, à l'île Saint-Germain.
Un coin de Seine, à la berge couverte de la tripaille pourrissante des barbillons; sous un rond de grands noyers, un cabaret de plâtre aux volets peints en ocre; tout autour un grouillement d'animalité; à droite et à gauche, dans l'enchevêtrement noir de vieux sureaux, des bosquets pleins de batteries; çà là, et partout, l'aubergiste de la clientèle, le terrible Bélisaire; pour servir le monde des quarteyeux—les mariniers rameurs touchant le quart du coup de filet;—au beau milieu de l'herbe foulée, une mécanique étrange: sur un tronc d'arbre coupé à hauteur d'homme, posées l'une sur l'autre et se croisant à angles droits, deux poutres à peine équarries, ayant, à chacun de leurs bouts, une tige de fer rondissant en forme de dossier; un engin barbare à la tournure d'un instrument de supplice primitif.
Ce cabaret, la fille le peignait à ses compagnes avec des mots à elle, où il y avait encore du gaudissement intérieur, apporté au fond de son être par cette campagne violente. Ses paroles aussi exprimaient tumultueusement un sentiment de délivrance, la délivrance de cette main policière, éternellement suspendue sur les femmes de son espèce, délivrance qu'elle ne sentait que là, seulement là, sur ce morceau de terre, entouré d'eau de toutes parts, et où les gendarmes n'aimaient pas à se risquer. Elle disait le bonheur fou, qu'elle éprouvait à demi ivre, assise à cru sur le tape-cul-balançoire, et en danger de se tuer à tout moment, d'être emportée dans une rapidité qui donnait le vertige à son ivresse. Elle énumérait les poules, les canards, le mouton, le cochon, le chien de berger dressé à sauter du peuplier dans l'eau. Elle n'en finissait pas sur sa bataille, à coups d'ombrelle, avec le grand dindon, l'ennemi des femmes, qui, gloussant furibondement, et la crête sanguinolente, passait tout le jour à les poursuivre de son bec puissant,—le grand dindon blanc, nommé Charles X.
Toutes les femmes la laissaient parler, souriant déjà à la pensée d'être prochainement «avec leur soldat» chez Bélisaire, de se faire poursuivre par Charles X. Seule Élisa ne témoignait ni désir ni curiosité de connaître le Bal des deux Éléphants, de connaître le cabaret du Grand Peuplier. Et il y avait un sujet d'étonnement pour toutes les filles de la maison, dans les habitudes casanières de cette compagne, amusée de coiffer Alexandrine tous les jours, ne prenant jamais de sortie, n'ayant pas donné jusque-là à un homme le droit de passer devant la glace: une expression qui désigne l'entrée de faveur accordée, par la maîtresse d'une maison, à l'amant d'une fille.