XXXI

L'amour chez Élisa n'avait guère été qu'un travail, un travail sans beaucoup plus d'attraits que les gagne-pain, avec lesquels la pauvreté de la femme conquiert le boire et le manger. Depuis quelques années, à travers des malaises bizarres, ce travail, où les sens d'Élisa ne prirent jamais qu'une part assez froide, commençait à lui coûter un peu, un peu plus tous les jours. Élisa n'était point ce qu'on appelle malade, non! mais son corps, à l'improviste, appartenait, tout à coup, à des sensations instantanées et fugaces, dont elle n'était pas la maîtresse. Subitement, des frémissements se mettaient à s'émouvoir en elle, la renversant, avec des doigts qui se crispaient, quelques secondes, sur le dossier de sa chaise, la laissant, après leur passage et leur fourmillement long à mourir, dans une langueur brisée, dans l'énervement d'une fatigue qui ne pouvait se tenir tranquille. Parfois le trouble produit par ces sortes d'ondes, de courants, qui lui paraissaient bouillonner en elle, était si grand qu'on aurait dit la vie un moment suspendue chez Élisa… Elle était prise d'envies de pleurer qui n'avaient pas de motifs, elle se surprenait à pousser subitement de longs soupirs qui se terminaient par un petit cri; parfois même, elle éprouvait un resserrement douloureux du gosier, qui lui faisait, une minute, l'effet de se durcir dans son cou. Elle avait enfin des répulsions singulières. En ses rares sorties, quand elle se trouvait avoir à passer devant la boutique d'un épicier, soudain, elle descendait du trottoir et traversait de l'autre côté de la rue; un jour qu'elle mangeait d'un entremets où se trouvait de la cannelle, elle avait une indigestion avec des espèces de convulsions. C'était, continuellement, une succession de petites agitations, de petites inquiétudes, qui ne lui paraissaient pas toujours absolument et tout à fait être des souffrances dans son corps, mais parfois lui semblaient les vertiges d'une tête en tourment: des souffrances dont l'étrangeté apportait un peu d'effroi à la femme du peuple, troublée d'éprouver des choses qu'elle n'avait jamais ressenties ou vues dans ses maladies, dans les maladies des autres. Aussi était-elle chagrine, et, quand elle n'était pas très-triste, elle ne pouvait toutefois se débarrasser d'un certain mécontentement de tout et de l'anxiété d'imaginations absurdes. Élisa ne se disait pas malade, elle se disait ennuyée: se servant de ce terme indéfini, qui, dans le peuple, ne signifie pas le léger ennui du monde, mais indique, chez l'être qui l'emploie, un état vague de souffrance, de trouble occulte de l'organisation, de tristesse morale,—une disposition hypocondriaque de l'âme blessée à voir la vie en noir. Chez la fille d'amour, atteinte, sans qu'elle le sût, aux endroits secrets de son sexe, il y avait certains jours, où, en dépit de sa volonté et de la violence qu'elle se faisait, il y avait, de la part de son corps, une répugnance insurmontable et comme un soulèvement de dégoût et d'horreur pour sa tâche amoureuse dans la maison.

Chose rare, dans une telle profession! Élisa, surtout depuis sa fréquentation avec Alexandrine, était devenue un sujet, en lequel avait lieu une série de phénomènes hystériques, appartenant à cet état maladif de la femme qui n'a pas encore de nom, mais qu'on pourrait appeler: «l'horreur physique de l'homme.» Dans la lutte douloureuse et journalière des exigences de sa vie, avec le rébellionnement de ses os, de sa chair, il venait vaguement à la prostituée l'idée de quitter le métier, et peut-être l'eût-elle déjà fait, sans cette dette, sans cette chaîne, au moyen de laquelle les maîtresses de maisons ont l'art de retenir à tout jamais dans la prostitution les femmes tentées de l'abandonner.