DEUXIÈME LIVRE
PREMIÈRE PARTIE
A TROIS
I
O murs de la maison! Comment rentrer là, comment y habiter après un tel malheur?
Euripide (Alceste).
La nuit, la lune; Georges marchait à grands pas, au hasard, sur les routes, à travers champs, droit devant lui. Depuis combien de temps?
Les premières heures avaient roulé dans un ahurissement stupide, dans une contemplation physique et inconsciente des choses.
Sans le voir, il avait vu le soleil se coucher, et la lune, entre deux collines basses, surgir, rouge et tranchante comme une hache ensanglantée: il l'avait suivie d'un regard creux, puis un frisson d'effroi avait secoué ses épaules.
—Pourquoi ne suis-je point parti?
Longtemps il avait répété cette plate formule d'un regret; et, presque sans pensée, ruminant son reproche, hébété, il avait cent fois redit: «Quel dommage de ne pas être parti plus tôt… Rien ne me retenait… Ah, si j'étais parti!…»
Maintenant, la plaine était toute bleue; les étoiles semblaient heureuses: on n'entendait nul bruit.
… Un instant elle l'avait repoussé; n'avait-elle pas crié: «Je ne veux plus.» Il entendit cette voix comme une prière: trop tard, oh, trop tard! Elle avait dit encore: «Je commençais à t'aimer, à force…» Assez! Il chassa ces souvenirs avec un cri de bête, et se hâta, comme pour fuir plus loin, et laisser derrière lui ce qu'il portait en lui.
L'irrévocable! Il appartenait à la chose accomplie. N'y aurait-il pas moyen de détruire ce passé? Que ce qui était ne fût pas, pas encore!… Etre moins vieux de quelques heures, pour s'arracher la vie, avant! —Avant quoi donc?—Ce n'est pas vrai, je n'ai pas fait cela, non!—Si, tu l'as fait! L'irrévocable!
Il n'osait pas songer à Pierre. Il souffrait trop intensément, pour que sa pensée pût se fixer sur un point quelconque de son crime; peu d'idées, mais des images. Il revoyait le pavillon et les meules de foin, un coin du parc, la chambre où il était monté la veille, le salon, une servante, un autre coin du parc, le Palais des Beaux-Arts, et les meules, toujours les meules! Il rencontrait Pierre et se sauvait… Jeanne!
—Je l'ai donc eue, cette gueuse! Elle a joué de nous comme elle l'a voulu. Je la détestais! Elle le savait. Il n'y eut jamais que la haine entre moi et cette bâtarde maudite! On avait bien besoin de jeter cette pourriture dans notre vie!
Ses regrets et sa haine se soulageaient d'insultes, contre elle, contre lui, et peu à peu tout autre sentiment fit place à la colère.
Il se frappait du poing.
—C'est fait! Entends-tu bien, misérable, ce que cela veut dire: «C'est fait»? Pour toujours! Tes lèvres l'ont baisée, brute! Heuh!
Et il passait sur ses lèvres les doigts crispés de ses deux mains, pour en arracher les baisers morts.
—Mon pauvre Pierre!
C'est la première fois, enfin, qu'il prononçait ce nom, et, comme un charme, ce nom seul épurait son âme. Alors, ce fut le remords grave, profond, immense, le gouffre d'angoisses, la désolation muette, l'amitié naïve et sanglotante, le plus pur de son désespoir.
Il resta sans bouger pendant de longues minutes, abîmé dans l'amour de sa victime…
—Pauvre cher ami bien-aimé! Quand il saura cette horrible chose! Car il faudra qu'il sache, il faudra que je dise! C'est donc moi qui vais te tuer, mon Pierre?… Comment pourrai-je parler? Je ne saurai jamais… Je dirai…
Mais il se vit en face de l'ami trompé, et se reprit à fuir.
—Je ne peux plus le revoir! Il faut que je ne le rencontre plus! J'irai si loin… Mais que vais-je devenir, moi, avec la pensée de cela? Le jour, la nuit, cette pensée!
Les terreurs égoïstes revinrent sur la pitié; Jeanne reparut, et derrière elle, la rage. Il aurait voulu rencontrer quelqu'un qui l'insultât, pour se battre, se venger, assommer, car il fallait de la mort ici!
La mort! Et soudain, une idée lui traversa l'esprit, soulageante, exquise, belle comme un rêve, une idée de délivrance qui résolvait et finissait tout, une idée qui l'emplit d'une joie pareille à celle du condamné dont la grâce arrive sur les degrés de l'échafaud: «Je vais me tuer.»
Il vit dans le suicide sa propre libération, et un châtiment qui prouverait son remords. Il ne considéra pas qu'il y eût quelque chose à regretter dans la vie; il écrirait à son ami pour lui dire la vérité entière, faire son adieu, demander son pardon…
Il s'assit.
Il regarda le ciel, qu'il ne verrait plus demain. Savoir qu'on va ne plus souffrir! Vraiment, il n'était pas à plaindre! L'existence l'avait toujours un peu gâté, et, pour une fois qu'il fallait en pâtir, il s'en allait! En somme c'est bien commode, la vie, puisque rien n'oblige à la garder! Pourquoi s'en plaindre, quand il est si aisé de mettre un terme aux maux qu'elle peut amener? Dès qu'elle n'est plus à notre guise, on la jette!
Il reconquit dès lors une sorte de calme.
La résolution d'agir soulage comme l'exécution même; il semble que ce devant quoi on reculait soit déjà accompli, parce qu'on est enfin déterminé à l'accomplir: en se débarrassant de l'irrésolution, l'homme se débarrasse de la crainte, pire que le danger, puisqu'elle est le danger grandi.
Il tira sa montre.
—C'est merveilleux, je n'ai pas faim… mais j'ai bien soif, en revanche.
Il arrachait des herbes et en mâchait bestialement la tige amère.
—Où diable pourrait-on boire?
Il inspecta l'horizon, puis, se couchant sur son coude:
—Bah! Demain je n'aurai faim ni soif… Ma foi, que d'autres pleurent, si cela les amuse: moi, je serai bien tranquille…
Il répétait avec une insouciance presque gaie: «Les autres…» Mais il se souvint que Pierre allait être dans ceux-là, seul, avec sa vie empoisonnée, seul face à face avec le désespoir, la jalousie, la honte, la rancune au bonheur qui mentait, avec tout l'enfer, seul!
—Et tu oserais mourir, lâche, après avoir fait cela! Lève-toi donc et va-t'en souffrir, Caïn! Je te défends de devenir mort, entends-tu! Allons, debout et rentre à la maison! Tu en as pris pour toute sa vie et toute la tienne, garde ta part!
Il se leva, et résolument, il revint en arrière; il avançait, les yeux au sol, en regardant la pointe de ses pieds.
Sa propre condamnation à ne pas mourir lui paraissait une justice si sévère, un châtiment si cruel, qu'il en arriva presque à se considérer comme la plus pitoyable victime de son forfait. Il contemplait sa vie à venir avec désolation, il l'admirait dans son horreur, la détaillait dans toutes ses tortures, croyant ainsi se punir par avance; mais, en réalité, son effort à souffrir n'était ici qu'un leurre d'égoïsme: l'égoïsme d'un homme en travail pour amplifier devant lui sa misère, et gémir sur lui-même, davantage encore.
La fatigue commençait à l'engourdir et son pas le berçait.
Il évoqua le tableau de son retour à ce foyer où tant de rêves heureux avaient cherché asile: il se vit montant les marches du perron, et entrant sous ces murs dont le poids l'écrasait; il étouffa; il parut devant Pierre, et comme Adam devant le Seigneur, il voulut se cacher. Il sentit que le courage lui manquait, il lutta; mais sa force se dissolvait de plus en plus, sa marche s'alentissait. Tout à coup, sans hésiter, il rebroussa. «Je ne peux pas! C'est trop! A quoi bon essayer, puisque je ne peux pas!»
Alors, pour excuser sa lâcheté, il trouva des raisons spécieuses: une lettre dirait bien mieux; son retour ne servirait à rien, car en présence de Pierre il n'oserait parler et garderait sur le bord de ses lèvres le poison du hideux secret: puis, se retrouver en face de cette femme, et ne pas avouer, augmenter son crime!
Car il ne toucha pas un seul instant l'hypothèse d'un silence volontaire. Non point qu'il raisonnât son aveu! Mais, sous le coup des trop fortes épreuves, notre imagination va tout droit son chemin dans la voie qui s'est offerte la première, et n'en sait plus broncher dès qu'elle l'a choisie, à cause de l'impuissance où nous sommes de discuter le faux et le vrai, de discerner le mal du pire. S'il eût d'abord songé à ne rien confesser, sans doute il en fût resté là, pour cette nuit du moins. Mais on imagine toujours que la faute dont nous sommes écrasé ne restera pas ignorée; et n'y a-t-il pas aussi dans l'homme un instinct qui le pousse à s'éprendre de tout ce qui peut aggraver sa douleur, l'envenimer, la rendre inguérissable?
Cependant, il avait peur: peur du mal qu'il allait causer encore, peur de sa honte, peur pour l'autre et pour lui…
La femme? Il ne la comptait même pas! Eux seuls! Il adviendrait d'elle ce qui plairait au hasard. Il se souvint d'avoir, pendant toute sa vie, mis en pratique cet axiome qu'un galant homme ne doit pas trahir le don d'une femme. Il s'agissait bien ici de galanterie et de conventions mondaines! Il eût tout avoué devant elle, pour la punir au moins par un instant de confusion, la souffleter avec l'ignominie de son rôle… Car ce n'était qu'un rôle! Il ne pouvait penser à elle sans que la colère remontât aussitôt sur tous les autres sentiments, et son mépris hargneux revenait d'elle à lui. Il s'inspirait à lui-même une telle répugnance, qu'il croyait commettre encore une profanation, en osant permettre à sa mémoire souillée le souvenir du noble ami. Ne suffit-il pas de repousser une pensée pour qu'elle nous obsède? Georges ne songea bientôt plus qu'à Pierre. Il assista à la lecture de la lettre fatale.
—Qui donc le consolera, puisque je ne serai plus auprès de lui? Avec qui pourra-t-il pleurer, lui qui n'avait que moi?…
Il s'arrêta encore, puis s'accroupit à terre.
La marche, en beaucoup d'hommes, active la pensée, exalte le sentiment. Dès qu'ils se reposent, tout se repose en eux. Desreynes était rompu de lassitude. Quand le corps demande grâce, l'âme parfois entend la prière.
—Où suis-je?
Il ne reconnut point cette route; il n'était jamais venu là, sans doute. Où trouver la gare la plus proche? A quelle heure rencontrer un train?
Le ciel s'embrumait.
—Et mes bagages, qui sont là-bas? Quels tourments ne va pas lui donner ma disparition, jusqu'au jour où viendra la lettre! Je suis trop lâche! Monstre d'égoïsme et de couardise! Il faut des nuits pareilles pour savoir combien on se doit de dégoût… Il trouverait son devoir et le ferait, lui, s'il était… A ma place, pauvre ami, oh, pardon, voilà que je t'insulte encore…
Il se cacha la tête dans les mains et crut qu'il allait pleurer. Il s'allongea sur le sol humide, dont le froid doux pénétra tout son être, et, pour se rafraîchir, il plongea son visage dans la rosée des herbes.
—Les seules larmes dont je sois capable, dit-il…
Un frisson de fièvre l'agita.
Il contemplait les tiges bleues qui se balançaient sur la terre brune, dans la brise de nuit.
—Comme il ferait bon n'être que cela! Une plante! Une pierre! Rien!
Il les caressait du doigt, les frêles tiges bleues.
—Pauvres petites, l'homme vous méprise, et vous vous vengez en étant plus heureuses. Écoutez: celui qui est couché sur vous est un misérable, un voleur, un assassin, un traître…
Phrases voulues! L'épuisement de son esprit et de son corps lui faisait un besoin, physique en quelque sorte, d'atténuer sa faute et sa misère. Las d'exacerber ses émotions, il revenait un peu à sa nature normale.
—L'ai-je vraiment trompé, puisque je n'aime que lui et ne veux rien lui cacher? Je n'ai été que la victime d'un entraînement. La bête! Un crime involontaire! Je ne l'ai pas prise, elle m'a pris! J'aurais dû résister; mais, qu'est-ce qu'une étreinte qu'on n'a pas convoitée? Un acte, un fait, honteux, triste, plein de rancunes, un pauvre fait!… La chair sans l'âme! Est-ce l'amour, cela? On se paye de préjugés qui nous rendent bien malheureux… Un Musulman ne se croirait pas moins coupable pour l'avoir seulement contemplée. Pourquoi ne défend-on pas aussi bien de toucher la main des épouses?… Mme de Warens avait raison: ce n'est qu'un jeu banal, et nos conventions seules en font l'importance…
C'est la première fois, sans doute, qu'un paradoxe le soulageait, et ce fut, pour des heures, sa dernière pensée.
Il se redressa sur son poing. Son front était pesant comme celui d'un homme ivre.
Un autre frisson le prit à la nuque, et comme un éclair descendit sur son dos.
—J'ai froid, allons-nous-en…
Mais il resta sur place; il vit ses vêtements tachés de terre, et se mit à les nettoyer avec une lenteur automatique.
Il demeura inerte, appuyé sur ses mains, la tête penchée vers ses genoux que la fièvre faisait danser. Enfin, il se leva, et reprit machinalement la direction du Merizet: il se rappelait avoir eu tantôt des arguments pour revenir, mais il ne savait plus lesquels: il semblait obéir à un ordre de sa mémoire.
Il allait. Il s'égara dans des chemins inconnus. Superstitieux comme le deviennent les plus sceptiques lorsqu'ils ont trop souffert, il se demanda si le ciel ne voulait pas s'opposer à son retour. Pourtant il avança encore.
La lune descendait de l'autre côté du zénith.
Georges s'arrêtait parfois contre un arbre, pour se reposer un instant, et contemplait en l'air les feuilles remuant sous les branches. Tout lui paraissait fantastique. Il rencontra un chien qui trottait sur la route d'une allure affairée, et il se retourna pour le suivre des yeux, aussi longtemps qu'il put voir cette tache sombre et vivante qui arpentait la nuit.
—Ah, chien comme un homme! Parce que tu vas vers une chose, es-tu bien sûr d'avoir un but? Néant, néant! Le destin joue avec ses poupées…
Au loin, il distingua dans la brume la silhouette d'une longue rangée d'arbres qui bordait quelque route, et la prit pour un aqueduc noir dont nul n'avait jamais parlé. Il se crut condamné pour sa vie à errer ainsi sous l'ombre et le hasard. Ses pieds râclaient la terre. Un reste de raison l'empêcha de s'étendre au revers d'un fossé pour dormir.
—J'ai froid.
Il cheminait toujours. Quand il se sentait grelotter, il hâtait le pas et se serrait dans ses vêtements.
Eut-il plus de joie ou d'effroi, quand il reconnut brusquement la colline où s'adossait la maison d'Arsemar, et découvrit, par-dessus les tilleuls, la pente grise du toit? Sur une plaque de verre ou d'acier, un reflet de lune luisait ainsi qu'une étoile. L'étoile a guidé les bergers, l'étoile rédemptrice. Georges s'en vint vers elle et demandait pardon.
Arrivé devant la grille du parc, il n'osa plus entrer, et quoiqu'il fût harassé, il commença à se promener de long en large, de large en long, et s'assit sur la borne.
Ce n'était plus le remords, mais une humiliation d'enfant: tout ce que pouvaient ses forces épuisées.
Il pénétra sans l'avoir décidé; il tourna le bosquet, comme au matin de son arrivée, déboucha sur les pelouses à l'endroit même d'où il l'avait aperçue ce jour-là, droite dans son peignoir rose.
Il entendait le sable crier sous ses talons, et, alors seulement, il remarqua combien la nuit était silencieuse.
La lune brouillée éclairait la façade du château, et, avec un recueillement placide, la muraille lisse étendait, sur le bleu gris de l'atmosphère, sa grande tache d'un jaune tendre: les fenêtres étaient pareilles à des yeux, profonds, inquiétants, qui le regardaient venir: cette tranquillité d'un mur devait rester, dans sa mémoire, le visible fantôme du remords. En avançant, il tournait la tête de gauche et de droite, comme pour quêter un refuge, tel qu'un lévrier sous la menace du fouet.
Un moment vint où il ne put avancer davantage; ses jambes flageolaient. Il balbutia: «Pierre…» Il aurait voulu qu'Arsemar descendît, et tomber à ses pieds, et raconter…
Il rassembla tout son courage pour porter ses regards sur les fenêtres de leur chambre: les volets étaient clos; la paix claire de ce logis lui causa une insupportable douleur.
—Derrière ce mur, de l'autre côté de ces pierres, il y a ceci; le crime, la confiance… Elle est couchée près de lui. Elle dort sur son épaule!
Il se sauva.
Il gravit le perron; quand ses doigts touchèrent le bouton de la sonnette, il comprit que tout cela lui était impossible.
Il s'affaissa sur les marches, et pour se soutenir, il prit dans sa main droite une branche de la rampe. Il posa le front sur son poing.
Au-dessus de lui, à lents intervalles, l'eau des brouillards amassée aux pentes du toit claquait en s'écrasant sur le verre de la marquise: ce bruit lui résonnait dans les oreilles et vibrait dans son corps entier.
Ses paupières étaient lourdes et sèches.
Il ne souffrait plus, il ne pouvait plus.
Il s'habitua même au tintement des gouttes.
Sa gorge était desséchée: le froid des pierres le glaçait jusqu'au cœur. Accoté à cette rampe de fer, il dormit, noir, informe, et pendant son sommeil, la fièvre le remuait comme une loque mouillée qui brandille dans la brise.
Lorsqu'il se réveilla, il avisa dans le ciel une grande nappe verte et rose qui montait en éteignant les astres. La goutte d'eau tapait toujours. Il vit qu'il avait la tête nue et eut peur d'être surpris là. Plié en deux, faible à penser qu'il allait choir sur tous ses pas, il s'enfuit vers le bois.
Là, d'autres gouttes tombaient des branches. Il crut que le sang de son crime pleuvait autour de lui. Il mendiait aux arbres, aux buissons, un coin où se cacher. Il était venu jusqu'au seuil du pavillon. Mais il s'échappa en courant comme si cette maison eût tendu des griffes pour l'accrocher.
Dans les sentiers, les ramilles lui secouaient sur la face et la nuque une pluie de rosée.
Ses dents claquaient; il sortit du bois.
Il rencontra la serre et y entra. La tiédeur du lieu le pénétra délicieusement; il se possédait encore assez pour se réjouir d'un si heureux abri. Il ferma la porte avec un grand soin et vint se blottir dans un angle, contre une natte de paille, les genoux joints, les bras croisés sur la poitrine.
—Qu'on est bien là!
Il ne pouvait s'endormir, parce que ses dents claquaient trop fort. A la fin pourtant, il s'assoupit: d'une voix perceptible à peine, il répétait ce seul mot, ainsi qu'une dévote marmonne: «Pardon… pardon… pardon…»
II
Telle est la voie de la femme adultère, qui, après avoir mangé s'essuie la bouche et dit: «Je n'ai point fait de mal.»
Salomon.
Jeanne était fort paisible. Elle avait eu du remords juste assez pour en goûter le charme, et rien de plus; ce qu'il fallait de temps à un sentiment nouveau pour rompre la banalité de la vie et devenir banal à son tour: une heure! Un remords complaisant, coquet, pimpant, mondain, joli comme un bibelot de Sèvres, un petit amour de remords qui disait en minaudant: «N'importe, c'est très mal ce que j'ai fait.»
Elle savait bien qu'elle seule avait tout préconçu et tout dirigé: mais ce reproche-là lui devenait sa plus sincère excuse. Elle avait eu tort, oui. Mais quel triomphe! Une qui aurait cédé ne se devrait rien autre que des blâmes: elle estimait mériter aussi quelque éloge.
Évidemment, des malheurs pourraient résulter de tout ceci; mais elle n'y croyait qu'un peu, et les voyait si pleins de captivantes péripéties, que le danger en disparaissait sous le plaisir. Sans nul doute, elle avait dépensé, la veille, en résolutions de vertu, toute la vertu qu'elle possédait.
Puis, son personnage de cette heure était d'une date trop récente, d'une séduction trop inconnue, pour qu'il fût permis d'en voir les côtés chagrinants: dès qu'ils se présentaient à son esprit, elle les écartait avec une bonne foi tranquille, afin de revenir aux attrayantes rêveries qui l'enchantaient.
Et dans son cœur de femme aussi, dans sa chair et son sexe, un secret palpitait délicieusement: l'émotion d'un mystère dévoilé, une révélation suave, une surprise d'être qui se performe, un sacre, le paradis… Enfin! Elle se sentait rougir en y pensant, et y pensait à toutes minutes. Comment se repentir? L'égoïsme peut-il se refuser un pardon, quand il pardonnerait à toute la terre? Pandore n'eût pas su pleurer sur sa faute, si elle n'eût trouvé, dans le coffret ouvert, que le plus beau présent d'un dieu.
L'adultère! C'est donc un brevet de femme? Ce mot jetait maintenant à son oreille une sonorité cabalistique; les syllabes en vibraient comme des gongs de bronze sous des marteaux d'acier, à la porte d'un temple; elles s'écrivaient sur les murs en larges traits de feu, qui flambaient avec une fascination d'enfer. Il lui semblait s'être initiée tantôt à une religion fermée, qu'elle avait jusque-là méconnue. Elle ne comprenait plus ses répulsions anciennes.
—J'ai un amant!
Cri d'ivresse, déjà, où la honte n'osait plus se mêler!
—Suis-je à maudire? L'adultère des maîtresses est plus coupable que le nôtre; la liberté et l'indépendance de leur vie rendent inexcusable chez elles ce que les nécessités de la loi rendent inévitable chez nous.
«Inévitable!» Un mot si lourd ne l'épouvantait pas.
Elle allait de chambre en chambre, avec l'impatience nerveuse d'un premier rendez-vous, comme si elle eût encore attendu quelque chose ou quelqu'un.
Et ce nom de maîtresse était-il assez beau! Maîtresse! Celle qui commande et qu'on adore, à qui l'on obéit avec reconnaissance quand elle daigne laisser tomber l'ordre de son caprice: une manière de reine et d'idole, impériale et divine à la fois. L'épouse est une esclave, mais la maîtresse!
Tout la ramenait à sa joie triomphante: elle s'arrêta dans le salon devant une aquarelle de Béthune, où, sur le bord de la mer, se dressait, exquise et frêle, une Parisienne dont le vent secouait les jupes légères: «Le néant devant l'immensité.»
—Le néant! Cela vous plaît à dire, messieurs! Qu'êtes-vous donc auprès de nous, qui sommes si peu près de la mer? Voilà ce qu'il fait de vous, le néant!
Et, dans un geste gamin, elle fit claquer ses doigts en relevant le coude.
—Six heures! Ne rentreront-ils pas?
Quand on est très satisfait d'une heureuse aventure, on s'efforce parfois d'en distraire sa pensée, pour se ménager la joie d'y revenir. Jeanne se quitta pour les autres.
—Mes deux…
A cet instant, Georges devait s'emplir d'elle: la jolie femme supposait volontiers une gratitude infinie pour le don de sa personne, et, mêlée aux inquiétudes de la trahison, une cuisante convoitise de la posséder encore. Elle imaginait une lutte morale dont elle saisissait à merveille tous les détails les plus intimes: son amant souffrait et jouissait tour à tour et ensemble; il attendait avec autant d'impatience que de crainte l'heure du repas qui les réunirait: la nuit aussi, peut-être… Il ne voulait plus, et voulait encore; il croyait avoir fait un rêve, vécu un conte de fée amoureuse. Par-dessus tout, il désirait…
Quelle figure tenir en sa présence? Elle le plaçait là, et ressentait moins de honte que de curiosité.
—Mon amant!
Elle inspecta la salle à manger, et disposa plus coquettement les couverts.
La femme qui se croit aimée veut tout embellir autour d'elle pour celui qu'elle n'aime pas.
—Il sera très gêné! Dans quelques minutes, il s'assiéra sur cette chaise, entre moi et Pierre…
Celui-ci encore, elle aurait voulu le revoir: et les mots que l'on pourrait dire à table!
—Que cela va être amusant!
Elle alla, comme sœur Anne, voir si personne n'arrivait.
—Sept heures! Mais j'ai faim, moi!
Elle monta à sa chambre: elle passait d'un siège à l'autre; elle arrangea ses cheveux devant une glace.
—Voilà bien les hommes! N'est-ce pas inconvenant de me faire attendre ainsi? Tous égoïstes!
Elle choisit un livre et ne l'ouvrit pas.
—Si je changeais de robe?
Elle revint à son miroir et se fit une moue câline.
—Non, tu es belle… C'est impatientant! Je fais mieux que Louis XIV, qui a failli attendre. Est-ce que quelqu'un se croirait des droits à se faire espérer? Pierre est au tribunal, mais l'autre? Bah! Le pauvre garçon hésite à rentrer, affirma-t-elle en riant. Les hommes sont si bêtes!
Car le bonheur rend indulgent.
Elle redescendit devant la maison, puis, tout à coup, elle eut la tentation d'aller au pavillon, pour revoir: elle y courut.
Là, un vertige la prit, puis une pudeur de vierge: elle voulut déranger les foins, mais hésita au moment d'y toucher. «Ce serait dommage.»
Elle se rappelait: ses yeux, sous la clarté du crépuscule, luisaient, noyés de langueur.
—C'est bien scabreux, ce que j'ai fait.
Elle revint en sautillant comme un oiseau.
Pierre fumait sur le seuil du perron.
—Pardon, chérie. J'arrive bien tard et vous mourez de faim, mais j'ai fait de bonne besogne.
Il la baisa au front.
—Comme voilà longtemps que je ne vous ai vue! Venez qu'on vous admire. Tu es belle. Quand je suis loin de toi, il me semble que je suis loin de ma vie.
Merizette se dégagea, et marcha la première.
—Barraton est acquitté; je m'y attendais. Tu n'as pas l'air d'en être satisfaite?
—Si, mais veux-tu que je danse?
—Et Georges?
Elle était plus embarrassée qu'elle n'avait prévu: cette faiblesse l'offusqua.
—Je ne sais où il est. Je ne l'ai pas revu depuis… plusieurs heures.
—C'est étrange. Vous êtes-vous encore querellés?
—Querellés?… Oh, non.
—Il est dans sa chambre?
—J'en doute. Vois, si cela te plaît.
Pierre alla, et ouvrit la porte: le soir était tombé dans cette pièce grise, où les étoffes pendantes et les meubles rangés s'immobilisaient dans la pénombre, rigidement, avec l'air d'abandon, la tristesse immuable des choses qui ne sont plus touchées.
—Personne, dit-il en revenant.
—Ce n'est pas une raison pour transformer notre salle à manger en radeau de la Méduse. A table!
On servit.
D'Arsemar conta ses émotions de la journée, et les détails de l'audience: Jeanne feignait d'écouter. Elle était absorbée dans la contemplation de son mari, et l'analysait avec une minutie savante, comme si elle eût cherché un changement en lui. Elle n'aurait pas voulu le trouver ridicule, car la femme estime qu'il rejaillit sur elle un peu de dérision, dès qu'on peut railler celui dont elle porte le nom, déshonoré par elle; pourtant Jeanne était taquinée d'ironies. Le mot de Molière la poursuivait; elle essayait en vain de s'en délivrer, comme un enfant que l'on chatouille et qui se sauve sans pouvoir ne pas rire.
—En voilà un, du moins, dont je suis sûre…
Elle fouilla dans sa mémoire.
—En ai-je connu d'autres dont je sois bien certaine?… Non… C'est drôle, on en cite tant… Ah, j'oubliais… Papa!
Elle n'eut pas un instant de pardon pour sa mère: nos fautes nous retirent, pour les fautes pareilles, le peu d'indulgence qui nous restait au cœur avant de les commettre nous-mêmes: on venge la morale en reportant sur autrui la part d'indignation qu'on économisa sur son propre péché.
—Et puis, ce n'est pas la même chose!
Pierre restait beau; elle avait lu, autrefois, le roman d'une femme qui voulut demeurer fidèle à l'adultère et s'écarta de l'époux trompé… C'était un peu naïf; et imprudent, grand Dieu!
—Je commence à être inquiet sur ce pauvre Georges. Quand donc l'as-tu quitté?
—Je ne dirais plus au juste… La sous-préfète est venue. Il lui a fait une cour! J'en avais honte! Quand elle est partie, il l'a accompagnée par le bois, jusqu'à sa voiture.
—Et ensuite?
—Ma foi… Que veux-tu? Il est allé… Je ne sais pas, moi, où il est allé… Il est capable de l'avoir suivie jusqu'à la ville. Si tu les avais vus!
—Tu es une mauvaise langue.
—Maladroite, pensa Jeanne, je balbutie.
Elle se promit de ne prononcer désormais que des phrases mieux assurées.
Au dessert, Arsemar regarda sa montre.
—Ne l'aurait-on pas retenu à dîner?
—Cette pimbêche de Parisienne en fait ce qu'elle veut. Elle donne une soirée mercredi, et ton Georges ira chez elle.
—Mais, son départ?
—Il en est bien question! Les sacrifices qu'on refuse aux amis, on les offre à la maîtresse nouvelle.
—Tu m'amuses, mignonne, lorsque tu philosophes. Il ne m'a jamais parlé d'un penchant pour cette coquette.
—Et si l'intrigue ne date que d'une heure? Sais-tu, toi, ce que l'on peut promettre en traversant un bois?
—Ainsi, tu te figures?
—J'en jurerais.
Elle réfléchit. «Dirais-je vrai en voulant me défendre? Les hommes sont capables de tout. On quitte une maîtresse pour courir chez une autre. Ah, qu'on ne se moque pas de moi!»
Mais sa jalousie fut de courte durée: Jeanne comprit que son amant aurait le cœur trop bouleversé pour se jouer si vite aux aventures d'inconstance: car elle croyait au chagrin dont tantôt souriait sa vanité, maintenant que sa vanité avait besoin d'y croire.
La veillée, ce soir-là, se prolongea fort tard.
—Heureusement, dit Pierre, que le pays est sûr: où Georges peut-il être?
—Auprès de cette femme, va! Tu es trop bon de te créer des soucis pour des gens qui, à cette heure, ne pensent guère à toi.
Elle aussi, pourtant, devenait anxieuse: elle ne doutait plus que son amant rodât sur les chemins, et pour la première fois elle imagina qu'il s'abandonnait à un grand désespoir: elle en fut sincèrement affectée, moins par sympathie pour lui que par crainte des misères qui viendraient gâter leurs amours. Puis, elle s'apitoya complaisamment sur une douleur dont elle se savait la cause: la pitié est tentante, quand l'orgueil nous la paye!
A minuit, Pierre ne pouvait encore se résoudre à regagner sa chambre. Jeanne vint s'asseoir sur ses genoux et le consola du mieux qu'elle put. L'inquiétude de son mari lui pesait au cœur: elle la vit comme un avertissement du remords futur, nécessaire; elle eut l'épouvante, elle eut le regret, et ce fut, pour ce jour-là, le seul sentiment honnête dont, sans mélange, se troubla cet égoïsme.
III
On peut user une fois l'an de sa conscience.
Le Roux de Lincy. (Proverbes.)
Ils ne se retirèrent qu'après avoir donné l'ordre de laisser toutes les portes ouvertes: Pierre fut souvent réveillé par le rêve des pas qu'il désirait entendre.
Jeanne, en ouvrant les yeux, ne comprit plus.
Qui ne s'est endormi dans les ambitions, pour se réveiller dans les craintes? Sa raison, somnolente encore, laissait plus libre la simple conscience. Peut-être sommes-nous meilleurs à l'aurore qu'au soir, parce que notre belle sagesse a moins discuté nos devoirs.
—Impossible, je n'ai pas fait cette folie, c'est un cauchemar!
L'époux dormait à son côté; longtemps elle le regarda, pleine d'angoisses. Il était trop immobile et trop calme: elle l'avait tué! Elle frémit de voir ses paupières closes, et frémit à la pensée qu'elles allaient s'ouvrir. Elle n'osait bouger, et retenait son haleine; enfin elle eut trop peur et se tourna vers le mur.
Le sommeil ne revint pas: dehors, les oiseaux commençaient à piailler. Elle crut percevoir un bruit de pas qui couraient sur le sable, puis, plus rien. Une heure ainsi.
Vite elle ferma les yeux, car son mari se levait: elle l'entendit descendre à la chambre de Georges, ouvrir la porte: nulle voix. Pierre s'éloignait déjà.
—Mon Dieu, soupira-t-elle, qu'il ne soit pas arrivé de malheur!
Oh, dans ce moment-là, comme elle eût sacrifié les bonheurs défendus pour reprendre le passé!
—Hélas, qu'avais-je donc?
Pierre reparut.
—Personne, dit-il.
—Ne t'effraye pas, mon chéri; il sera resté là-bas.
—Mais il n'y a point passé la nuit.
—On ne sait pas… Si elle avait pu… C'est une mauvaise femme.
Une calomnie est bientôt tombée des lèvres qui tremblent: l'âme souvent n'y est pour rien.
Pierre sella un cheval et partit pour la ville.
Jeanne ne voulut pas demeurer seule; le talon des domestiques, sur les marches et dans les salles, lui martelait le crâne.
Elle mit une robe sombre; elle allait et venait dans la maison, parlait à ses gens avec une douceur inaccoutumée…
Un instant, elle fut persuadée qu'on venait de choquer la porte de l'absent: sans doute, une illusion des sens?…
Elle reçut elle-même les fournisseurs et régla des comptes. Rien ne la distrayait. Vingt fois elle songea à ce bruit entendu. Le besoin de savoir la harcelait.
Elle osa pénétrer chez Desreynes, et le vit, allongé sur le lit, tout vêtu et boueux.
Elle se sauva.
—Seigneur! Seigneur! Qu'ai-je fait?
Elle courut s'enfermer dans sa chambre, car tous les yeux lisaient en elle.
—Et Pierre qui va revenir! Si je m'en allais? Sainte Vierge, sauvez-moi!
Elle s'affaissa, à genoux sur son prie-dieu, et pleura, dans un renoncement de tout effort et de tout espoir.
Sa prière fut sans doute entendue, car le courage renaquit.
—Ne suis-je qu'une poupée? J'ai voulu! Debout!
Elle revint chez son amant et laissa derrière elle la porte entre-bâillée.
Elle n'aurait pas cru qu'un homme, en une seule nuit, pût changer à ce point.
Elle lui posa sa main tremblante sur le bord de l'épaule.
—Georges… Georges…
Était-il mort ou évanoui, pour rester si insensible?
—Georges! Levez-vous! Il le faut.
Il tourna vers elle un regard de néant, et ses lèvres blanches béaient sur les dents serrées; puis, avec un geste d'effroi pareil à ceux qu'on a dans le délire, des deux mains il repoussa l'air autour de lui, comme si l'air eût été imprégné de celle qu'il ne voulait toucher.
—Georges, je vous conjure…
Mais il se mit sur son séant: ses prunelles de fou dardaient une menace furieuse, et Jeanne se sauva encore.
Rentrée chez elle, elle verrouilla la serrure et alla s'écrouler sur un divan.
—Oh, c'est donc si terrible, l'adultère!
Immobile, écrasée, elle attendit. Quoi? Ce que Dieu voudrait.
Les minutes étaient plus longues que des heures: «Que tout soit fini!» Mais, soudain, elle s'effrayait en voyant les instants s'écouler si rapides.
Elle crut que le châtiment venait la prendre, quand les sabots d'un cheval sonnèrent sous ses fenêtres. Pierre! Elle reconnut le pas, dans l'escalier, puis, là, derrière cette cloison… Il frappait…
—C'est moi, ma Jeanne.
—N'entre pas!
La voix lui répondit à travers la muraille:—Personne ne l'a vu, as-tu des nouvelles?
—Non.
Un domestique passa et dit:
—Monsieur le comte cherche M. Desreynes? Monsieur doit être chez lui: j'ai cru l'entendre à sa toilette.
—Je suis perdue! Grâce!
Georges, en effet, s'était levé, et, comme un assassin qui cache les traces de son crime, en hâte, il avait entassé ses hardes fangeuses dans le fond de sa malle et s'était rhabillé.
Assis dans un fauteuil, pâle, morne, la tête inclinée sur le torse, les bras pendants, il somnolait dans une stupeur morbide, quand Pierre parut devant lui.
Il se dressa de son haut, hagard, et retomba.
—Quelle mine as-tu, mon pauvre ami! Voyons, donne-moi ta main.
Mais Georges s'écartait, la face toujours basse; Pierre se pencha sur lui.
—Mon bon Georges, parle-moi. Tu es souffrant, ami? On va chercher un médecin.
L'autre hocha la tête pour refuser.
—Est-il arrivé un accident?… Tu ne veux pas me parler, petit?
Le malheureux saisit les mains de son ami et y colla son front en sanglotant; il releva vers lui ses yeux en pleurs, avec adoration, et, se cachant encore pour répondre, il murmura:
—Plus tard… plus tard…
Il lui baisait les mains; de longues larmes sinuaient sur son visage, et, brûlantes, glissaient entre les doigts d'Arsemar.
—Tu as du mal, mon petit Georges?
Au son de la voix, Desreynes reconnut que son frère était prêt à pleurer.
—Non! s'écria-t-il en se jetant à son cou. Pas sur moi, ne pleure pas sur moi, Pierre, je ne veux pas!
Il roulait sa tête sur l'épaule d'Arsemar, qui le soutenait tendrement.
Si Pierre l'avait interrogé, il aurait vidé tout son cœur; mais, commencer, il ne pouvait pas…
—Rassieds-toi, pauvre cher. Tu es malade?
—Non.
—Tu as de la peine?
—Oui.
—Tu auras reçu de mauvaises lettres?… Une histoire de femmes, encore?
—Oui.
—Reste avec nous, petit! Cela passe, nous te consolerons.
Il se tenait debout, devant le fauteuil où Georges soupirait en s'essuyant les yeux.
—Allons, mon pauvre, un peu de vaillance! Embrasse-moi.
Georges voulut le repousser, puis l'étreignit avec force contre sa poitrine.
Cet abandon le soulageait comme la première expansion d'un aveu; les angoisses de sa tendresse s'abîmaient dans un immense repentir, et en serrant son ami sur son cœur, il croyait y serrer son pardon. Hélas! Lorsque tout serait dit, voudrait-on lui permettre encore cette étreinte? Il s'y plongeait une dernière fois, avant d'en être arraché pour toujours, et, sentant la poigne du bourreau sur sa nuque, il embrassait sa vie dans un adieu suprême.
Un autre que Pierre eût deviné peut-être; mais il est des natures où le soupçon du crime ne monte pas.
—Encore une heure, disait Georges, et je parlerai.
Sa fièvre s'était presque évanouie dans les bras d'Arsemar.
—Viens au jardin, mon Georges; nous serons mieux pour causer.
Desreynes se fit serment: «Dans une heure!»
Jeanne, là-haut, par une intuition de femme, apprenait cette pensée.
Elle n'y voulut pas croire d'abord, et en rejeta l'hypothèse avec indignation. Mais ce couple d'amis-là ne vivait-il point en dehors des lois et des règles communes? Qu'une telle confidence fût de la forfaiture, elle l'affirmait: mais cette affirmation ne la rassurait pas.
Elle se vit trahie par l'un, chassée par l'autre, insultée par tous deux. Le danger inconnu l'avait terrorisée; le danger précis n'était plus qu'une menace devant laquelle sa nature hautaine, peu à peu, commençait à se relever pour la défense, comme un tigre qui se réveille et regarde ses ongles. L'idée qu'on allait la bafouer publiquement, la traîner dans sa honte, sans qu'elle pût rien dire, la fustigea et la mit debout. Elle voyait les regards, elle entendait les mots, et, comme elle eût été sans pitié pour les autres, elle ne pouvait imaginer les autres que sans pitié pour elle.
Il s'agissait bien, maintenant, des douleurs d'un ami ou des désespoirs d'un époux, sur lesquels sa faiblesse de femme s'était alarmée un instant! C'est la lutte! Eh bien, aux armes! Elle aimait mieux cela, la petite guerrière aux prunelles d'acier, et dans le premier cri de bataille, l'égoïsme remonta sur son âme, avec l'épée au poing et la colère aux yeux.
De sa fenêtre, elle vit, comme la veille, les deux hommes qui cheminaient dans le jardin, à côté l'un de l'autre: Pierre marchait, très calme; Georges avait une allure incertaine et pesante.
—Que de choses en si peu d'heures! Hier, j'ai cru qu'il était perdu pour moi, et c'était le matin du jour où il devait abdiquer sous mes pieds. Qui sait? Je me crois perdue à mon tour, et je pourrais bien n'avoir jamais été plus forte… Mais non, il parlera, le lâche! Qu'il parle donc, je répondrai!
Les frayeurs du matin avaient trop despotiquement dompté cet être intolérant pour que la réaction ne fût pas indignée et la révolte violente.
Elle répétait: «Lâche!» comme si sa prévision eût été un acte accompli.
—Lâche!… Bah! Les hommes le sont tellement, que celui-ci ne dira rien.
Donc, qu'il confessât ou qu'il se tût, le même mot le flétrissait: «Lâche!»
—Descendons: je serais curieuse d'entendre ce qu'ils se disent.
Mais devant cette résolution, l'inquiétude reparut, et Jeanne eut besoin de convoquer tous les ordres de son vouloir pour exécuter une fantaisie si hasardeuse; elle évita d'y réfléchir pour ne pas reculer, et marcha droit. Pourtant, arrivée dans le parc, elle ne les vit plus, ces deux hommes, et fut, sans en convenir, très soulagée de ce répit.
—Voilà Jeanne, s'écria Pierre.
Mais à ce moment un groupe s'avançait vers eux: un ouvrier, une femme, trois enfants; Arsemar reconnut les Barraton.
—Venez, mon brave! Eh bien, vous voilà libre, je vous félicite.
Cette diversion empêcha Pierre de remarquer que Jeanne et Georges ne se saluaient point: face à face, pâles tous les deux, les amants se battaient de leurs prunelles fixes: Georges avec un mélange de colère, d'effroi et de menace, Jeanne avec défi.
Encore, elle eut pitié de le voir si défait, surtout parce qu'elle se sentait forte. Dans cet instant, s'il eût montré la plus simple bienveillance, elle l'eût aimé: peu de temps, sans doute.
—Sûr, monsieur le comte, que j'ai passé un temps bien dur à cette justice, et c'est cruel tout de même de vous enfermer dans des prisons avant de savoir qui a fauté…
—Si ça durait moins longtemps, reprit la femme, mais voilà quasiment trois mois que mon homme est là dedans, ma bonne dame. Et sans votre mari, qui a eu bien de la bonté pour nous, je ne sais pas où nous serions, moi et mes pauvres enfants.
—Sans compter que j'y moisirais encore si vous ne vous étiez pas donné tout le mal qu'on m'a dit… Mais vous n'aurez pas affaire à un ingrat, allez! Et si jamais vous avez besoin d'un homme…
—Oui que vous avez là un bon époux, ma bonne dame, et qui vous aime bien, et si tout le monde était comme vous autres, il n'y aurait pas tant de mauvaises gens sur la terre…
Jeanne, de bonne foi, acceptait pour sa part la moitié des éloges; l'adultère rompt-il un ménage? Une coquette peut tromper un mari: quand il est à la gloire, elle est à ses côtés. Pourquoi non? Un mari, c'est pour le monde; un amant, c'est pour soi-même.
Afin de s'associer plus pleinement à l'œuvre de sa maison, la comtesse tira de sa poche une jolie bourse de velours dont elle partagea le contenu entre les trois enfants. Elle se retourna vers l'ennemi, et son regard disait:
—Voyez que je suis charitable et qu'on m'aime!
Mais, dans les yeux qu'elle cherchait, elle se vit condamnée.
—«Il va tout dire!»
D'Arsemar invita la famille à déjeuner chez lui, et voulut garder à sa table la fille aînée des Barraton.
La petite était jolie et riante; le comte la prit par la main; comme la cloche de l'office venait de sonner, il dit à Georges en souriant:
—Suis-je gentil de te faire déjeuner avec une si belle enfant? Tu sais, contre le chagrin,
Plus oblige et peut davantage
Un beau visage
Qu'un homme armé…
Offre le bras à Merizette, et allons!
Jeanne vint audacieusement vers Desreynes, et lui prit le coude avec un rire qui proposait la paix: il se dégagea d'un geste menaçant, et, dans la secousse, son poing faillit la heurter.
Elle se mordit les lèvres: «Ah, c'est ainsi!»
La femme de Barraton, arrêtée derrière eux, les contemplait curieusement.
—T'assiéras-tu à cette table? disait le remords.
Georges regardait avec stupeur Pierre qui s'en allait, si tranquille, entre le père et la fillette. Soudain il se précipita et, tout haut: «Il faut que je te parle»!
—Tout de suite, ami? Je suis à toi.
Jeanne chancelait, mais dans son cœur; toute sa force assemblée lui faisait un visage serein.
—Vous n'êtes pas raisonnables; mon déjeuner ne sera plus mangeable. Vous n'en finissez plus lorsque vous commencez. Vous causerez au dessert.
—Comme il vous plaira; mais si Georges…
—Georges peut attendre et les œufs ne peuvent pas.
—Ami, peux-tu attendre?
Celui-là aussi eut peur quand il se vit trop près de l'action: il consentit d'un mouvement de tête, et Jeanne, délivrée, respira. Elle glissa sa main sous le bras de son mari, et, en courant, elle emporta sa proie.
—C'est un lâche! Il n'osera pas.
Desreynes s'assit à sa place, comme, au banc de justice, un parricide lapidé par les huées de la foule.
Pierre rompit le pain, et, souriant à son ami pour le faire sourire, lui tendit un morceau en disant:
—Mange, ceci est mon pain.
Jeanne se rassurait de minute en minute; elle examinait son amant à la dérobée: elle était travaillée du désir d'éprouver sa faiblesse, et ruminait des mots taquins, qu'elle avait la prudence de garder en réserve.
Même, elle essaya quelques avances, mais ses efforts n'aboutirent qu'à des échecs: elle resta patiente.
—Vous nous avez fait passer hier une bien mauvaise soirée, monsieur Georges…
Il ne répondit pas.
—Laisse-le, mie, il a du chagrin.
—Oh, pardon, fit-elle avec une grâce désolée.
Puis, s'adressant à Pierre, elle risqua doucement, oh! si doucement, une phrase empoisonnée: «Un chagrin… d'amour?»
—Laisse-le, je ne sais pas.
—Tu sauras, répondit Georges d'une voix profonde.
—Toujours trop tôt, répliqua Jeanne, insolemment.
IV
Elle sue, la langue des médisants, comme la langue du chien, elle sue une sueur qui fait trou dans la chair des damnés.
Barzas Breiz.
«Toujours trop tôt!» Georges entendait cette phrase sonner un tocsin dans l'effroi de son cœur, d'échos en échos répercutée, comme le cri de toutes ses alarmes et le glas de tout son courage.
—Toujours trop tôt!
Jeanne l'avait dit, le mot qu'il n'osait dire, auquel même il n'osait penser, de peur que sa lâcheté y trouvât l'excuse dont elle avait besoin pour un silence infâme: le mot qui ramenait triomphalement les doutes et les terreurs, sanglot de l'amitié éplorée qui, sous le poids d'un premier crime, s'épouvantait d'en commettre un second.
Jeanne sentit qu'elle avait frappé juste.
—Je peux tout sauver encore. Soyons habile.
Elle s'ingénia à ne montrer dès lors qu'une tristesse inquiète et qu'elle feignait de maîtriser; elle voulait que Georges lui supposât une angoisse pareille à la sienne, afin de l'amener à comprendre avec elle que cette angoisse devait rester secrète, et qu'il fallait à tout prix, pour le repos de l'ami, conserver entre eux seuls la douleur de l'irréparable.
Elle se fit riante parfois, mais d'une gaieté brusque et qui tendait à paraître contrainte, comme si son visage ne fût qu'un masque sur le deuil de son âme.
Georges avait une peine trop mortelle pour se distraire de si peu.
—Toujours trop tôt!
Il ne savait plus où était le devoir, et se reprenait à désirer la mort.
Lorsqu'on se leva de table:
—C'est maintenant, pensa-t-il.
—Viens-tu te promener avec moi? demanda Pierre.
—Je suis bien fatigué: je préférerais me reposer un peu.
Les nerveux sont ainsi: on met tant de force et tant d'âme à bâtir un projet de sagesse ou de vertu, à en prévoir tous les détails, à en aimer tous les efforts, qu'à l'heure de l'action la force est épuisée, et l'on se couche.
Jeanne passa près de son amant.
—Georges, pitié pour lui!
Elle s'éloigna aussitôt.
—Qu'il aille méditer là-dessus, s'il ne peut dormir.
Le couple Barraton, à l'office, causait avec les domestiques; en entendant que l'on quittait la salle, ils vinrent prendre congé et remercier encore. Ils regardaient Desreynes et la comtesse avec un œil défiant, haineux, et quand l'ouvrier se trouva près du comte, il lui dit à mi-voix: «Si jamais vous avez besoin d'un homme…»
—Que diable me veut-il avec ses airs de mélodrame?
Pierre accompagna Georges jusqu'à sa chambre: peut-être son ami lui parlerait-il là? Jeanne le redoutait bien; mais l'autre ne le redoutait pas moins qu'elle, et d'Arsemar pensa que, pour l'instant, une heure de sommeil vaudrait mieux que des larmes. Il ne demanda rien à celui qui ne disait rien.
Desreynes eut froid quand il fut seul.
—Je suis lâche!
De plus forts eussent tremblé devant le coup de massue à asséner sur ce bonheur, plus cher pour lui que le sien propre.
—Ai-je le droit? Ai-je le devoir?
Enfin, las de lutter, las de chercher, ne raisonnant plus, sachant seulement qu'il avait autrefois décidé son aveu, il se dressa et sortit.
—Où est monsieur le comte?
—Dans le parc, avec madame. Il n'hésitait pas.
—Tant mieux, qu'elle soit près de lui, la tâche sera plus prompte et tout sera fait d'un coup.
Avec cette brusque détermination qui est le courage des faibles, et que les forts sont parfois bien heureux de gagner, avec cet héroïsme blême qui se jette dans le danger pour se délier de la crainte, il marcha.
La baronne de Valtors était avec ses hôtes.
Il en fut si décontenancé, qu'il n'y découvrit même pas un remède, et sa vaillance s'écroula devant le plus insignifiant obstacle.
L'homme qui agissait sans vouloir, ou voulait sans savoir, et qui, dans le moment suprême, pèse l'action, n'agira pas.
Seul flambeau de notre sagesse, ô passions! On s'élance, on crie; le vent du hasard s'appelle décision. Mais combien de temps faut-il à l'âme humaine pour se retourner comme un sou qui tombe?
Georges resta épouvanté devant l'œuvre à laquelle il se précipitait; il n'en conçut plus que l'horreur et bénit la chance qui les sauvait tous deux!
Là, définitivement, mourut sa prétention d'avouer: elle s'éteignit de mort honteuse, sans raison, par unique frayeur, et plus tard seulement l'amitié prononça les plausibles excuses. Cette résolution nouvelle, qui soulageait son égoïsme d'une tâche trop difficile, soulagea en même temps son remords: lui seul serait à plaindre, et Pierre demeurerait heureux, puisqu'il ignorait tout; heureux d'un bonheur entaché du mensonge et de lèpre, mais en est-il sur terre d'autres que celui-là? Ils vivraient, lui, dans sa confiance, elle dans sa faute; il ne saurait point, et elle saurait, trop pour n'être pas prémunie contre les dangers d'un autre crime. Qui sait? Le repentir dans un cœur de femme peut couver l'amour: il l'avait espéré hier, et, malgré la désillusion brutale, il osait encore l'espérer aujourd'hui.
—Puisque je ne peux rien dire et que je ne le dois pas, je pars!
Il souffrirait seul; il crut qu'on l'avait délivré.
Être loin! Oublier un peu! A force d'amour mériter le pardon de celui qui ne saurait même pas quelle haine fût méritée. Être loin et ne plus revenir! Un voile s'étendit sur toutes ses misères. L'homme est enfant: un jouet le guérit des terreurs.
La baronne de Valtors examinait la comtesse et Desreynes avec un œil inquisiteur.
—Saurait-on déjà?
Il méconnaissait son pays, celui qui ne soupçonnait pas que sa faute fût déjà une fable publique avant d'avoir été commise.
Au moment où tous quatre tournaient à l'angle d'un sentier, Jeanne volta vers lui.
—Il faut que je vous parle.
—Non!
—Si.
Il salua, revint à sa chambre et prépara ses malles.
—Le dira-t-il? demandait Jeanne. Je sens qu'il hésite.
En passant devant la fenêtre entr'ouverte, elle vit.
—Il se sauve, je suis sauvée!
Elle dépensa une heure dans les joies de la délivrance: mais elle y dépensa toute sa joie, et quand, sur l'inquiétude finie et le contentement épuisé, elle chercha ce qui lui restait, elle ne conçut plus rien que le vide et l'ennui.
Le drame était joué, le livre était fermé, la vie redescendait son cours banal. La monotonie des jours sans émotions ni luttes lui parut plus insupportable encore, après les coups d'orage sous lesquels avait palpité sa nature anxieuse. L'existence de tous allait redevenir la sienne; cette égalité pesait à son orgueil comme le calme à son humeur. L'automne viendrait froidir tantôt; puis, dans la maison close, les livres seuls lui parleraient encore, sans pouvoir lui faire oublier que son printemps de jeunesse, de sève et de beauté s'alanguissait près d'un foyer d'hiver.
Elle chercha un remède à tant de maux. Quitter le Merizet pour Paris? Pierre ne le pouvait pas. Retenir Georges? Il ne consentirait pas. Il fallait se soumettre.
Alors, elle fut bien triste.
Céder au destin, c'est moins dur que de céder aux hommes: mais celle qui se sentait créée pour la pourpre des trônes, et qui, le sceptre en main, eût pleuré d'impuissance si la mer lui eût résisté, celle-là pouvait-elle s'incliner sans rage devant la nécessité d'un mesquin empêchement?
—Oh! Je m'ennuie déjà.
Suivre son amant, c'était drôle, mais fou: ne la repousserait-il pas? Parbleu, elle le tuerait pour l'injure! Des drames se dessinaient dans son cerveau: elle s'en effrayait à plaisir.
—Si je l'aimais, j'aurais au moins le chagrin de le perdre, et ce serait un passe-temps. Je me défendrais contre la tentation de le rejoindre: cela me ferait de la vertu. Mais, voilà bien la vie, je ne l'aime pas!
Elle essaya de songer à Pierre, et son mari l'importuna: il avait la tendresse bête! Uniquement parce qu'elle était permise, et trop sincère. Mais elle ne l'aimait pas non plus… L'être humain, en dépit de de tout, reste indépendant et sauvage; les liens l'étouffent, quels qu'ils soient, et une affection qui l'obsède peut devenir, à la longue, aussi intolérable à son égoïsme qu'une haine qui le poursuit.
—Je disais bien qu'il ne parlerait pas!
Cette satisfaction d'avoir deviné juste ne pouvait suffire à la consoler bien longtemps, et de tout.
Et la volupté conquise qui la fuyait déjà! Qui rendrait l'extase jusqu'alors inconnue?
—Essayons de le garder: c'est la seule ressource.
Mais, s'il reste, toujours, sur sa tête, elle sentira le danger d'un aveu.—Tant mieux! On luttera. N'est-elle pas habile assez pour se défendre contre un homme plus effrayé lui-même de sa menace que celle dont il voudrait l'intimidation? Elle l'apprivoiserait. Desreynes n'a pas le bras qu'il faut pour la dompter.
—Ce serait adorable.
Elle ruminait ces choses en repromenant sa baronne: car la noble douairière, comme le renard à l'antre du lion, ne voyait jamais le chemin par où l'on sort.
Dès que Jeanne fut libre, elle courut à la fenêtre de son amant; Pierre sortait de chez lui, mais elle n'en fut pas inquiète.
—Venez, dit-elle, nous avons à causer.
—Non.
—Georges, viens, je le veux.
Il se précipita d'un tel mouvement, que la jeune femme se crut attaquée. Georges, d'un poing violent, ferma la croisée.
Pour la première fois de sa vie, Jeanne reçut une insulte sans en souffrir au delà de l'instant: la brutalité, d'ailleurs, avait un air viril qui ne déplaisait qu'à demi à cette amazone en jupes de soie.
—Il en a contre lui bien plus que contre moi; il s'emporte, donc, soyons grave.
Elle s'en vint méditer sous les arbres: elle marchait, jolie, en balançant sa taille de jeune fille, et tenait son menton dans sa petite main, avec un doigt replié sur sa petite bouche, pensive comme le Médicis. Elle argumentait, discutait, objectait: Minos, Eaque et Rhadamante siégeaient sous la coupole de son front, les sept sages soulevaient la balance, et Machiavel glosait au greffe: c'est Georges qu'on jugeait, et Jeanne s'admirait d'être si forte logicienne.
Le verdict fut net: «Puisqu'il part, il renonce à l'aveu; puisqu'il renonce, il craint que l'on sache; puisqu'il craint, je peux menacer.»
La méditation est une superbe chose; si elle nous accorde rarement la vérité, elle nous procure tout au moins l'approbation de nous et le respect de notre génie.
—Comme je m'aimerais, si j'étais homme! disait la belle dame en redescendant du conseil vers le champ de bataille.
Elle alla droit à la chambre de Georges: personne; des malles encombraient le parquet.
Tout cela est bien avancé pour être interrompu… Enfin!
Elle ne s'en ennuyait plus.
Elle monta chez elle, entra dans le cabinet de son mari: Pierre était introuvable aussi. Disparus tous deux! Elle les demanda à ses gens: nul ne les avait vus.
—Ils se battent!
C'était la voix de l'orgueil et non de l'effroi. Si les femmes gardent un cœur sensible pour les maux dont elles voient souffrir, elles réservent moins de pitié pour ceux dont elles ont l'honneur d'être la cause.
La comtesse fut obligée de tendre tous ses nerfs pour éprouver quelque terreur devant son imagination folle; et ce fut presque avec dépit qu'elle rencontra enfin les amis installés dans la bibliothèque.
—Que me raconte-t-on, monsieur Georges, vous nous quittez? Tout d'un coup! N'aviez-vous pas accepté pour demain l'invitation de votre amie?
Comme on ne lui répondait point, elle poursuivit, sans paraître offusquée:
—Que sera cette soirée sans vous? C'est cruel et malhonnête de manquer ainsi à ses promesses… Quand partez-vous donc?
—Demain matin, dit Arsemar.
—Attendez un jour: vous désire-t-on plus et mieux à Paris qu'à la sous-préfecture?
Ces hypocrisies et le silence de sa complicité martyrisaient Desreynes; il se retira sous prétexte de terminer ses préparatifs.
—On dirait qu'il t'évite, ma Jeanne?
—Cela me semble aussi; il est dans ses mauvais jours contre les femmes.
Elle laissa son mari pour rejoindre son amant.
Avait-elle un secret à lui dire? Non. Mais se sentant forte, elle voulait exercer sa force, intimider cet homme et l'émerveiller par son audace, le subjuguer, l'anéantir! Pourtant elle hésita un peu, devant la porte close et qu'il fallait ouvrir, et son cœur faiblissait; puis, délibérément, elle entra, et ferma le battant derrière elle.
—Sortez, madame!
Elle s'assit.
—Vous me fuyez, Georges.
—Ne me laisserez-vous pas en repos, malheureuse que vous êtes! N'en avez-vous pas fait assez? Mais sortez donc!
—Georges, il faut que tu m'entendes.
—Non!
Elle s'approcha de lui et, câline, elle murmura:
—Georges, je t'aime.
—Je vous hais, et vous mentez! Je vous hais, comprenez-vous? Et toujours je vous ai haïe. Comme personne au monde!
Il lui sifflait ses mots en plein visage; elle porta ses bras au cou de l'homme. Il lui saisit les poignets, et les serrant à la faire crier:
—Vous êtes une misérable et vous allez sortir!
Il la conduisit vers le seuil, toujours garrottée dans ses doigts furieux: elle ne broncha pas sous la douleur.
Mais à cet instant, un bruit de pas traversa le corridor; Georges attendit, immobile et pâle, les regards fixés au mur.
—Tu as peur qu'on ne nous surprenne, n'est-ce pas?
Le triomphe éclatait dans ses yeux verts.
—Eh bien! Si tu pars, je dis tout!
Elle s'enfuit.
—Je gagne, je gagne! Quelle victoire, s'il cédait!
Après les cinq minutes d'usage accordées à la joie d'un sentiment nouveau:
—J'en aurai peut-être assez au bout de quatre jours?… Non… Je crois que je l'aimerais.
Puis:—«Comme c'est amusant de tutoyer un homme!»
On l'avait battue! Elle! Malgré son orgueil, elle n'y voyait aucun sujet de honte. De méchants moralistes ont écrit que les femmes se plaisent aux mains trop promptes, tant leur faiblesse aime la force: cet axiome eût indigné Jeanne plus que l'étreinte dont son bras était rouge encore. Mais tout ce qui tient de la passion n'est-il point pour charmer les âmes passionnelles? Georges, depuis son coup de rage, avait fait un grand pas dans l'estime de Merizette. «Il est violent! Je le dompte.» Car il n'avait pour lui que le ressort des muscles, et la maîtrise restait en elle seule. Elle frottait ses mignonnes mains.
Elle se résuma en une formule qu'elle répétait volontiers: «La femme est pour l'homme, l'homme est à la femme.»
—Quelle abominable créature! pensait Georges.
Il enfonçait du poing ses effets dans les malles.
—Et quelle folle! Si de telles vipères ne devraient pas porter un signe au front, pour qu'on les écrasât de la botte, dès qu'elles naissent. Qu'elle dise un mot, je l'étrangle!
Il avait besoin de s'affirmer hautement que la menace de Jeanne était bien dérisoire et sotte; mais son affirmation si ferme ne le rassurait qu'à peine.
—Ces poisons-là sont capables de tout… Ah! Que nous crevions elle et moi, et que Pierre ignore toujours!
C'est alors que, le front dans ses deux mains et les deux coudes sur la table, Arsemar souffrait dans tous ses cultes, et désolait son cœur d'un plus vaste mépris des hommes.
—Rien n'est donc sacré pour l'envie, et sur tout la médisance bavera son venin! Pauvres gueux si dépourvus de foi et d'amour, qui trouvent en eux une âme pour de telles ignominies! Être assez vil pour concevoir cette chose et assez lâche pour l'écrire! Sois solitaire, exile-toi dans ton bonheur, ferme ta vie, et l'on passera sous ta porte; oublie le monde, le monde ne t'oublie pas… Infâmes!
Il repoussa avec dégoût un papier anonyme, et, lentement, il se promenait dans sa chambre: au premier cri d'indignation avaient succédé la tristesse et la pitié.
Jeanne et Georges!
Eux, accusés! Il songea d'abord à les laisser tous deux ignorants du soupçon qu'on prétendait dresser sur leur conduite; mais il estima que son devoir serait d'informer Desreynes, et cette décision le rasséréna.
Il prit la lettre et descendit.
—Connais-tu Bazile et la province? Tiens, lis ça!
Dès la seconde ligne, Georges avait deviné: la feuille remuait entre ses doigts et les mots dansaient sur la page.
«Monsieur.
«Veuillez croire que ma haute estime et ma sympathie seules me font une douloureuse obligation de vous déclarer ce qui, malheureusement, n'est plus ici un mystère pour personne, et dont tous les honnêtes gens sont chagrinés pour vous.
«J'ai pensé qu'en vous informant d'un scandale qu'il est impossible maintenant de réparer, je vous aurais du moins mis en état d'y couper court et d'arrêter les mauvais propos qui circulent sur votre aveuglement ou votre bienveillance.
«On a beaucoup trop causé déjà de Mme d'Arsemar et de votre ami, et vous pourriez, en interrogeant ceux qui sont plus que d'autres à même de vous fournir des preuves et des détails, acquérir comme nous la certitude qu'il ne vous convient pas de conserver plus longtemps sous votre toit l'homme qui a trahi votre confiance et déshonoré votre beau nom.
«Vous me permettrez de ne pas insister davantage sur une situation que ma dignité me défendrait d'approfondir, et, comme j'ai la conscience de vous avoir loyalement rendu un signalé service, vous apprécierez la discrétion qui me conseille de dérober à votre gratitude le nom d'un
«Ami inconnu.»
Georges défaillait: il se jeta dans les bras de son ami, abîmé de douleur et de honte.
—Pardon…
—Eh bien? Mais es-tu un enfant, Georges, et vas-tu te navrer pour les ignominies d'un autre? Je t'aurais cru mieux armé contre tes frères, et tu me donnes presque regret de t'avoir apporté cette ordure.
—Mon Pierre, pardon!…
Cette phrase fut tout ce que pouvait son besoin renaissant de confesser leur crime.
—Misérable! cria-t-il, dans l'angoisse de son remords et de sa lâcheté consciente.
L'injure n'était que pour lui seul; Arsemar la comprit pour les autres.
—Oui, misérables! Mais console-toi, nous les laisserons bientôt s'entre-mordre dans leur fange. Cet hiver…
Desreynes gardait l'horrible lettre: le mot de bienveillance, au bout d'une ligne, y flambait comme un incendie.
—Si je tenais celui… Hélas, voilà donc ce que j'ai fait pour toi, mon pauvre Pierre!
—Encore un coup, qu'as-tu à démêler là dedans? De quoi es-tu coupable?
—De tout.
—Tu perds le sens, mon bon ami. Écoute: je veux te demander un service, si toutefois tu peux me le rendre. Viens demain à cette soirée; allons ensemble, pour montrer à ces platitudes qu'elles ne sauraient se hausser jusqu'à nous, et que leur haine se dépense mal à propos.
Desreynes imaginait ce jour qu'il faudrait passer encore dans la maison; on crut qu'il hésitait.
—Si cela t'incommode, pars.
—Mais, non.
—Faisons cela pour elle… Car tu ne juges pas que j'aie souci pour moi de quelques drôles… D'ailleurs, il est fort probable que cette lettre est l'œuvre d'un sot qui, pour me troubler davantage, trouve ingénieux de prêter à sa délation l'appui d'une notoriété publique. Cela te dérange-t-il beaucoup de reculer ce voyage?
—Pierre, répondit l'autre avec tendresse, plus cela me coûterait, plus j'y serais empressé, tu sais bien.
Georges n'avait vu que les grands chagrins de sa faute; voici que d'autres horizons se dessinaient après ceux-là. L'existence serait insoutenable désormais. Tout conjurait à perpétuer sa trahison et doubler son tourment.
L'heure du dîner était déjà revenue. Jeanne les attendait dans la salle.
—Pas un mot. Qu'elle ne soupçonne rien!
En les abordant, elle glissa un billet dans les doigts de son amant: il le rejeta aussitôt. Mais, qu'on le trouve! Alors, le pauvre homme, pliant sous le destin qui lui écrasait les épaules, se baissa péniblement vers le parquet et ramassa le mot d'amour…
—Il a tout à fait peur!
Elle déploya pendant le repas toutes ses gentillesses, et, avec un compliment du meilleur ton, reçut la nouvelle du séjour que Georges prolongeait. Lorsqu'on passa dans le salon, elle fut un peu désappointée de voir le jeune homme déchirer en menus morceaux le poulet qu'il n'avait pas lu: mais le plus réel plaisir, celui de le composer et de l'imposer, on ne l'en priverait plus, et le reste se réparerait d'une phrase rapide…
—Cette nuit, chez toi.
V
Manibus date lilia plenis.
Virgile.
D'Arsemar ne pouvait chasser l'obsession de cet odieux écrit, et sans qu'un soupçon le souillât, quelques mots le hantaient pour leur précision et leur allure autorisée.
A qui le renvoyait-on, dans cette phrase ambiguë, et qui donc était, «plus que d'autres, à même de fournir les preuves et les détails?» Il se demanda si l'origine des commérages ne remontait pas à des propos de valets, et résolut, s'il en acquérait une preuve, d'épurer impitoyablement le service de sa maison.
Mais, un doute? Il avait l'amour de croire, la moitié de la foi, toute la foi, plus qu'elle encore! Il aurait suspecté la terre et Dieu, avant d'admettre le crime de ceux en qui dormait sa confiance: car s'ils le trahissaient, ceux-là, les seuls aimés, toute son âme, que resterait-il sous le ciel qui pût fixer le cœur d'un homme? Son amour et son amitié: la religion! Ils lui auraient crié leur faute qu'il n'aurait pas voulu entendre.
Il est des natures mystiques, si raisonnables qu'elles soient en toutes choses, qui, sur un point, se ferment obstinément aux clameurs de la vérité, et les repoussent comme un blasphème qu'on est damnable d'écouter. Rares en nos siècles où se meurent les rêves et les cultes, ces âmes-là s'isolent dans une ombre et vêtent un masque pour s'en venir à la lumière; le monde les voit passer souvent sans les connaître, et le sceau de la tombe, un jour, les remmure dans le néant d'où elles étaient sorties trop tard. En vain on accrédita autour d'elles que leur rêve n'est qu'un mensonge, en vain l'existence et les hommes le leur prouvèrent à l'envi: les voyants gardaient leurs yeux clos sur la vie, et tout leur être s'éblouissait sous la splendeur de l'idéal. Lorsque autour d'eux on riait de leur songe, ils souriaient de pitié douce et ne protestaient pas, afin de subir moins longtemps l'inutilité du mépris. Et c'est jusqu'à la mort qu'ils cheminent ainsi, au milieu des railleries, des échecs, des coups de sort, au milieu de l'injure ou de l'indifférence, inaccessibles et blancs comme des fantômes de vierges. Qu'importe qu'ils se trompent, ceux-là seuls sont bénis; et si quelque soir la vérité s'écrase sur eux, ils tombent avec leur foi qui reste intacte, rayonnante, telle qu'un diamant sous les marteaux, et achèvent de mourir sans renoncer leur rêve!
VI
On est plus humilié d'être au-dessous de ses prétentions que de ses devoirs.
Duclos.
Georges, si las qu'il fût de sa nuit d'insomnie et de fièvre, vit revenir avec terreur le moment de se retrouver seul dans cette chambre où les remords le guettaient au chevet. Quand ses hôtes l'eurent quitté, il sortit de la maison.
Mais dans ce calme des ténèbres, le souvenir d'hier et de la course exaspérée l'attendait.
Il avait souffert tout le jour d'une douleur aiguë, torsionnante, que chaque détail, chaque phrase, chaque geste des autres ou de lui-même rénovait de minute en minute; et seul, sous la sombre paix du ciel vide et des arbres, il sentit remonter en lui la foule criarde de ses maux qui tous ensemble l'appelaient.
Dehors, dans la nuit, sous le plein ciel, les pensées qui nous tiennent puissamment ou les sensations qui nous domptent grandissent par degrés rapides devant le vaste champ qui les invite: elles s'exaltent, s'affolent, débordent vers l'immensité, montent jusqu'aux étoiles, et notre âme emplit l'infini. Délire de joie ou enfer de détresse? L'homme, divinisé pour un instant, lève ses deux mains vers les astres et tombe écrasé par la grandeur de ce qu'il porte en lui…
Georges pleura enfin.
Quelle parole consolatrice vaut pour nous la douceur des larmes? L'angoisse se fond en elles; elles sont à l'âme ce que le sommeil est au corps; tandis qu'elles tombent, nous ne sentons plus qu'à demi l'infortune qui les arrache: et comme un rappel de l'enfance à laquelle on revient dans l'épuisement d'être homme, elles transforment nos pires douleurs en ces gros chagrins qui sanglotent dans les berceaux.
Desreynes se releva, et sa peine adoucie avait repris l'espoir, une obtuse confiance, sans désir et sans but; mais est-il besoin d'espérer quelque chose pour espérer encore?
Il rentra chez lui, et put dormir.
Quand il se réveilla, d'Arsemar venait de quitter le château.
Sur la route, Pierre croisa le facteur du canton, qui lui remit quelques lettres. Parmi celles-là, un mot, d'une écriture renversée:
«Cocu, cocu, cocu, monsieur le comte! Ça arrive aux plus malins et aux plus riches.
«Jean Saylong.»
Toujours! L'ignoble calembour de la signature, qu'il ne comprit pas aussitôt, donnait à la calomnie un air de certitude qui l'outrageait pour les victimes. Sans nul doute, des racontars de l'antichambre pouvaient seuls autoriser des affirmations si précises: la preuve qu'il demandait vint à lui, dès qu'il fut aux ateliers.
Barraton rôdait autour du comte, guettait son passage, et lui souriait; il ne se décida à l'aborder qu'en le voyant partir.
—Bien des pardons, monsieur d'Arsemar, mais je…
—Qu'y a-t-il, mon ami?
—Une chose à vous dire, et pas commode, rapport à la peine que je vous ferai; ma bourgeoise me rebâchait assez qu'il vaut mieux ne pas se mêler des affaires des autres, et que j'allais risquer ma place; mais, aussi vrai que vous… Enfin, suffit, j'ai cru qu'il fallait dire ça… Entre honnêtes gens, on doit s'aider, n'est-ce pas, si on ne veut pas être dévoré comme des loups?
—Parlez sans crainte, Barraton.
—Vous êtes trop bon, monsieur le… Voilà… On dit des mauvaises choses sur votre dame.
Était-ce donc une obsession, et ne pourrait-il, dorénavant, faire un pas sans entendre partout l'abjecte diffamation? En vérité, cette phrase l'étonna peu, car il l'avait prévue et redoutée dans les ambages de l'ouvrier. Lorsque notre esprit est occupé d'une pensée, nous la retrouvons ou l'attendons en tout.
Barraton surveillait avec inquiétude l'effet de sa déclaration.
—Vous avez jugé par vous-même, mon brave, que les accusations légères sont parfois aussi injustes que dangereuses; je connais cette infamie: d'où la tenez-vous?
—Ma foi, mon bon monsieur, je ne voudrais occasionner de la misère à personne, et si j'ai répété ça…
—C'est qu'on vous l'a conté… Qui?
—Eh! Ceux de chez vous, hier au matin.
—Qui?
—Dame! Personne, un peu tous; vous savez, en déjeunant, on cause…
—Et l'on disait?
—Ils disaient que ce n'est pas bien, et que vous êtes un si digne homme…
—Passez.
—Ils ne donnaient pas vraiment des vraies preuves, mais ils expliquaient tout de même qu'ils les avaient vus… Oui, patron, ils disaient ça, et Mlle Louise, comme vous l'appelez, a raconté qu'une fois ce monsieur l'avait embrassée, et votre dame en était si jalouse, qu'elle voulait la renvoyer.
—Merci, Barraton. Tout cela est horriblement faux. Au revoir.
Pierre se retira.
On les a vus! Le terme dépassait toute audace. Voilà qui réclamait prompte justice! On les a vus! Il ne s'agissait pas ici d'indécises railleries. Voir! Quoi Voir? Si pourtant… Mais aussitôt son cœur se révolta contre l'ignominie du soupçon inachevé.
—La médisance est donc si puissante, et l'homme si dépravé, qu'un mot hideux ne puisse passer en nous sans y laisser une souillure!
Et dans son âme, déjà, il demandait son pardon pour l'insulte.
—Pauvre chérie, si elle savait!
Ah! Qui donc, quel être monstrueux, éternellement maudit, arrachera des yeux de l'homme le bandeau bleu qui l'y aveugle, et nous dépeuplera les cieux avec le cri farouche qui seul ne mente pas: Mensonge!
A cette heure, Jeanne quittait son amant.
Elle n'avait pas exécuté sa menace de le visiter cette nuit-là: au moment d'agir, une dernière pudeur et quelques craintes du danger, qui pourtant la fascinait par-dessus tout, la retinrent dans la chambre conjugale. Puis, on la recevrait si mal, là-bas! Elle se souvenait aussi d'avoir entendu Georges proclamer que, si nous faisons les premiers pas auprès des femmes, celles que nous avons une fois conquises doivent faire désormais tous les autres. Il répugnait à son orgueil de permettre qu'on pût la prendre pour une mendiante d'amour, quand elle se sentait elle-même le pouvoir et le droit de gouverner à sa guise: car elle était bien forte, maintenant! Elle n'hésita pas une minute devant la satisfaction de croire que le retardement de Georges, n'avait, en réalité, d'autre cause que l'ordre hier donné par elle. Tout lui cédait. Elle pourrait asséner ses commandements sans qu'on osât bouger sous la férule; elle domptait par la crainte, le rêve de sa vie!
Aussi se para-t-elle, lente et confiante, dès que son mari fut hors de la maison, et, quand elle se vit assez belle, descendit chez Desreynes, comme la veille.
—Bonjour, êtes-vous plus aimable, aujourd'hui?
—Vous encore, madame!
Il se dirigea vers la porte, mais elle y fut avant lui et tendit ses deux bras en croix pour barrer le chemin.
—Vous ne… tu ne sortiras pas. Je veux que tu m'entendes.
—Et que pouvez-vous avoir à me dire, madame?
—Rien! Mais je veux. Tu es à moi, Georges, comme je suis à toi…
—Oh, ne répétez pas ces mots abominables! Je vous hais de toutes les forces de mon cœur.
—Ton cœur?… Il vous revient bien tard, mon cher! Dites-moi donc ce qu'il vous conseille, ce cœur? Qu'allez-vous faire?
—Vous le demandez?… Partir et ne plus vous revoir! Jamais!
—Tout simplement? N'avez-vous pas pensé qu'il fallait un peu consulter mon avis et compter avec moi? Me regardes-tu comme un jouet? Tu me flattes, mais j'ai d'autres prétentions.
—Je sais que les prétentions ne vous manquent pas.
—Fort bien. Mais, s'il vous plaît, que deviendrai-je?
—Voilà dont je me soucie!
Jeanne commençait à trouver qu'on le prenait de bien haut avec elle, et éprouvait un étonnement désagréable à se voir si peu redoutée.
Elle se dominait moins déjà qu'aux premiers instants de l'entrevue et en oubliait parfois le tutoiement, que sa perversité cherchait avec tant de plaisir à disperser au long des phrases.
—Je pensais vous avoir fait part de mon intention,—bien arrêtée, je vous assure,—de tout déclarer, si vous vous retiriez…
Desreynes haussa les épaules.
—Vous n'y croyez pas, mon cher? Vous avez tort.
—Rassurez-vous, je vous sais capable de tout; mais vous êtes plus dépravée que sotte, et…
—Soyez poli, par grâce.
—Avec vous?
—Avec moi! s'écria-t-elle, indignée. A qui pensez-vous parler? Vous avez pris un maître, mon cher, et non une maîtresse!
«Voilà qui est bien dit», songea-t-elle; son éloge lui rendit des forces.
—Tu m'as prise, tu me garderas… Oui, tu me garderas! Et si tu pars, je te suivrai.
Elle croisa les bras sur sa poitrine, et, la tête haute, les yeux flambants, se campa devant lui.
Le suivre! Cela, elle le ferait!
Georges, à ce défi, eut un vertige de sang.
—Si vous l'osiez, misérable poupée, vous voyez ces deux mains-ci, elles vous étrangleraient sans pitié.
Il marchait contre elle, menaçant.
—Ne l'oubliez jamais, si vous tenez à votre vie!
Jeanne recula devant la fureur des doigts crispés qui se tendaient vers elle, et tremblante, elle balbutiait avec une ténacité d'enfant:
—Si! Je vous suivrai!
—Elles vous étrangleraient, vous dis-je!
—Laissez-moi!
La jeune femme, acculée au mur, se garait derrière son coude.
—Lâche!
Brusquement elle se révolta et rabattit les mains.
—Vous me faites peur, peut-être? Il en faudrait d'autres que toi, et les phrases de feuilleton te vont mal, mon pauvre ami!
Elle revint au milieu de la chambre, provocante à son tour.
—Mais battez-moi donc, vous en mourez d'envie!
Et comme il se taisait:
—Quand tu m'aurais tuée, si seulement tu en as le courage, Pierre connaîtra-t-il moins la vérité?
—C'est moi qui la dirai.
—Avant toi!
—Parlez donc, et l'on apprendra quel rôle vous avez joué!
—Eh bien, oui! Je t'ai séduit; mais, tu peux t'en vanter, on ne le croira pas.
—Osez-vous être fière de la confiance qu'on place en vous?
—Oui, car elle me vient de gens qui valent mieux que vous.
—Et qui savent, n'est-ce pas, que vous êtes vertueuse, incapable de les tromper?
—Certainement, monsieur, ils le savent!
Georges ne put s'empêcher de rire.
—Ah! Riez encore une fois, c'est la dernière, et prenez garde!
Et elle sortit en faisant claquer la porte derrière elle.
Il lui sembla qu'elle sortait vaincue, pour avoir, d'un seul mot, prêté au ridicule: cette honte suffisait à maintenir sa colère dans un état d'exaspération folle, et l'y maintint.
Rien n'était plus ondoyant que cette femme, qui se prétendait immuable. Ces natures en qui la pensée n'est qu'une émotion réfléchie, une secousse nerveuse un instant prolongée, ne s'en passionnent que davantage pour leurs songeries passagères et les étreignent avec frénésie, comme afin de les épuiser avant de les échanger pour d'autres.
Jeanne avait compris irréfutablement que cet homme n'éprouvait pour elle que de la haine et du mépris. Elle s'était donnée sans que l'on en gardât un souvenir heureux, et la possession de son corps n'avait laissé que le dégoût. Existe-t-il au monde une insolence capable, plus que celle-là, de flageller une femme jolie et qui fait profession de se voir désirée?
Que d'ambitions écrasées d'un coup!
Non seulement personne ne ployait devant elle, mais on riait. Elle était bafouée pour une phrase inepte; dans son courroux elle en ruminait de vengeresses, qu'elle s'indignait de n'avoir pas trouvées tantôt. Elle reprenait le dialogue, et y faisait siffler de stridentes incises dont elle cravachait son interlocuteur; mais ces triomphes muets, sans témoin ni victime, lui rendaient plus insupportable encore l'humiliation de sa déroute passée. Elle s'insultait, puisqu'elle seule était là pour entendre, et se criait ces vérités que nous ne permettons qu'à nous-mêmes.
Mais il viendrait une revanche! Elle pouvait avoir donné à rire, mais ceux-là du moins étaient bien imprudents, qui n'avaient pas su résister à leur envie! Elle inventerait le châtiment.
Tout à cause de Pierre, et de cette sotte amitié. Poseurs!
Eh bien! C'est en cela qu'on les frapperait, puisqu'en cela était l'origine des tourments et des avanies.
Le meilleur moyen? Tout dire!
On verrait où conduisent les hilarités malencontreuses. L'un veut cacher, l'autre ignorer: donc, au grand jour! Qu'en arrivera-t-il? Eux, séparés à jamais: bien, ils l'ont mérité. Elle? Est-ce que Pierre ne l'adorerait pas assez pour venir à genoux la supplier d'accepter son pardon? D'ailleurs, en parlant la première, elle conterait les choses à son gré: circonvenue, séduite, obsédée, sa pauvre force de femme avait résisté pendant des mois, sans rien dénoncer d'un attentat qui, dans les illusions d'amitié, eût désolé celui qu'elle aime; surprise enfin, elle avait chassé le traître qui, sur son ordre, se sauvait maintenant. Par Dieu! Une femme adultère a toujours raison, quand elle vient déclamer sa faute!…
Ah, l'on avait ri!
Pendant que Jeanne s'abandonnait à sa fougue d'emportement, Desreynes allait à la rencontre de son ami et le rejoignait bientôt.
—Les dénonciations continuent. Lis cela… Je sais aujourd'hui d'où proviennent ces turpitudes: elles sentent le plumeau. Barraton m'a rapporté des causeries de valetaille qui m'instruisent sur la source du mal. Nous allons nettoyer l'office, mon Georges! Le difficile est de procéder sans que Merizette soupçonne le motif du balayage. Tu m'aideras… Mais dis-moi, à propos, tu pinces les soubrettes, mon gentilhomme? Qu'est-ce donc, cette histoire de Louise?
Le prévenu avoua qu'un jour, sans savoir comment…
—Et Merizette vous a vus? Quoi d'étonnant qu'elle ait sermonné cette fille. Ah, parlons d'autre chose, tiens!
Mais aucun des deux ne parla plus. Enfin:
—Quelle misère, mon pauvre Georges, et qu'on a donc de peine à garder son bonheur! Il faudrait vivre dans une île, loin de tout; chercher un coin de terre où l'on s'enfermerait avec ceux que l'on aime. Car on ne peut user sa vie à effacer les hommes!
Cette confiance caressante faisait la plus cruelle affliction de Georges. Arsemar se méprit sur son air attristé:
—Vas-tu te désoler plus que moi d'un blasphème qui passe? Oublions, je suis béni quand même!
Il prit le bras de Desreynes en s'inclinant vers lui: le frôlement de telles vilenies lui laissait un besoin de se laver le cœur dans l'expansion de ses rêves.
—Tu ne sais pas, toi, ce que c'est qu'un amour comme le mien, quel refuge et quelle douceur! Tu te dépenses en amourettes et tu n'as pas connu le repos des tendresses profondes. C'est si bon, de donner sa vie! On ne la possède jamais aussi bien qu'en la livrant tout entière. «Etre deux, n'être qu'un!» Sans mystères, sans énigmes, avoir deux cœurs comme un seul livre ouvert dont on voit en même temps les deux pages, et lire ensemble, lire jusqu'à la mort… Oui, tu diras que Merizette et moi avons des âmes dissemblables; mais tout se fond dans l'amour, et je vaincrai la résistance de ses froideurs parce que j'ai plus de foi qu'elle n'a de doute. Si parfois quelques nuages brouillent notre ciel, comme aujourd'hui, la paix qu'on retrouve en rentrant n'en paraît que plus délicieuse…
—Voilà donc celui, pensait Georges avec angoisse, que l'ineptie du monde appellerait un sot, si le monde savait, et l'entendait.
—Vrai, veux-tu que je te dise? J'ai des instants de folie, et je me trouve si heureux, que souvent je suis obligé de faire un effort pour croire que c'est bien moi qui marche ou qui m'assieds. C'est idiot, c'en est là. Je m'envie! Est-ce que tu comprends? Je comprends tout juste, moi; mais je m'envie!
Et Pierre éclata d'un beau rire qui sonna largement dans l'air frais du matin.
Deux heures plus tard, on déjeunait; Jeanne ni Georges ne disaient mot.
—Ma mignonne, auras-tu, ce soir, une bien belle robe pour éblouir toutes les sous-préfètes de la terre?
—Je n'irai pas.
—Vraiment… Pourquoi, chérie?
—Parce que.
—Encore faut-il?…
—Ça m'ennuie.
—Bien, mon enfant, n'en parlons plus. Tu es nerveuse, ce matin?
—Moi, pas du tout.
—Nous aurons donc le regret de te laisser seule, car nous devons nous rendre à cette réunion, Georges et moi.
—Allez-y, puisque vous êtes mariés ensemble.
—Tu es jalouse?
—De qui?
La conversation tomba. Jeanne piquait violemment sa fourchette sur la porcelaine et faisait autour d'elle un cliquetis de métal.
Desreynes, que blessaient ces airs d'importance, affecta de n'y donner aucune attention, et s'efforça de causer calmement de choses indifférentes. Un tel jeu ne pouvait produire en la jeune femme qu'un déplorable et dangereux résultat. Cette tranquille intimité entre les deux amis, cet abandon pour une soirée, et, par-dessus tout, cette sérénité chez un homme qu'elle avait menacé, chaque chose et chaque idée l'exaspéraient davantage.
Elle rageait pour son plaisir, et n'avait pas minaudé une colère dans le dessein d'être intéressante, mais elle fut choquée qu'on s'y intéressât si peu. Son mari lui-même semblait s'associer aux provocations de Desreynes: étaient-ils déjà ligués contre elle, et Georges exerçait-il sur l'autre un ascendant plus puissant que le sien? Elle y pensa, dans son pessimisme provisoire. Que son ennemi le plus haineux s'acharnât à détruire l'estime et l'amour d'Arsemar, c'était logique; qu'il y parvînt, c'était possible: alors, on la planterait là, comme une niaise!
«De quoi s'occupaient-ils avant le repas, enfermés tous deux dans le cabinet du comte, où trois domestiques furent appelés tour à tour? Une enquête?»
Elle regarda son mari, qui, rencontrant ses yeux, lui sourit.
—Il n'a pas l'air… Mais cela ne prouve rien. Pourquoi ne serait-il pas horriblement dissimulé? Les hommes ont toujours un vice secret, et celui-là qui ne montre que des vertus doit cacher quelque chose…
Jeanne, en ce moment, ne déduisait pas les sottises l'une de l'autre, avec cette précision lente qu'elle affectionnait tant; mais l'habitude de raisonner sans fin mène à raisonner sans effort, et presque malgré soi; sa logique accoutumée lui jetait les affirmations sur les inquiétudes, avec la rapidité de la colère, et lui échafaudait comme en un songe une hypothèse de complot: on la jouait, on allait la jouer.
—Prenons l'avance!
Mais, comment? Mme d'Arsemar cassa un verre en le posant trop fort. Elle supputait toujours.
Pierre disait alors, fort à propos:
—Il faudrait posséder la raison absolue, ou ne pas se mêler de penser. Nos méditations ne nous mènent souvent qu'à l'erreur et nos vertus qu'au mal, comme parfois nos vices nous conduisent au bien. Notre folie a toujours quelque sens; notre sagesse est toujours à moitié ivre.
Jeanne était dans une situation d'esprit à prendre la phrase pour une injure personnelle; quand nous nous absorbons dans un calcul intime, les passants en causent avec nous, et si leurs mots de hasard ont l'irrévérence de tomber pour nous contredire, nous voilà aussitôt raffermis dans notre idée première. Il n'en fallait pas tant pour que la raisonneuse fût conquise à la justesse de ses arguments…
«A coup sûr, Georges n'a rien avoué, mais qu'a-t-il dit? Cet interrogatoire de cuisine?… Décidément, c'est un répugnant personnage. Oui, mais on trame quelque chose contre moi. Pour me fermer la bouche, sans doute? On verra bien. Où en sont-ils? Il faut savoir.»
Mais comment? Toujours cette sujétion de l'inabordable… Ah, de l'audace!
—Que prépariez-vous tantôt de si mystérieux, pour convoquer chez vous toute mon antichambre?
Arsemar fut tellement embarrassé, qu'il le laissa paraître et ne sut que répondre: son attitude et son silence fixèrent les défiances de Jeanne.
—Eh bien?
—Rien, ma chère enfant, ne t'occupe pas de cela.
La résistance était impertinente.
—Je croyais pourtant être un peu la maîtresse ici.
—Tu l'es, mais crois-moi, ceci ne te regarde pas.
—Ne me regarde pas! Tu deviens presque insolent. A quelle école?
—Tu prends mal les choses…
Georges ne se contenait plus.
—Laisse donc, Pierre… Tu disais, lorsqu'on t'interrompit…
—N'interrompez pas vous-même.
—Ma Jeanne, tu es souffrante?
—Ne peut-on se mêler à votre conversation sans avoir l'air malade?
—Tu n'es pas gentille, ce matin, Merizette.
—Tu m'agaces, avec tes noms ridicules.
—Voyons, je ne répondrai plus, calme-toi.
—Je suis calme, mais je n'aime pas qu'on se moque de moi.
—Personne…
—Vous deux! Encore un coup, veux-tu me dire ce que vous complotiez là-haut?
—Ma chère…
—Non? C'est bien, je le saurai par d'autres.
Elle sonna: le domestique était bien près, sans doute, car il parut aussitôt.
—Retirez-vous, fit Pierre… Tu n'es pas raisonnable: vas-tu mêler des gens à nos affaires?
—Tu les y mêles bien, à commencer par monsieur!
—Georges n'est pas un étranger ici.
—On le regrettera.
—Que veux-tu dire?
—Oh! Monsieur me comprend.
Desreynes, pâle, sentait la foudre; il voulut arrêter Arsemar, et celui-ci, afin de clore, dit simplement:
—Tu es peu aimable pour le dernier jour de notre ami.
—Notre ami… Tu me fais rire! D'abord, il ne part pas.
—Mais si, ma chère, demain.
—Non! cria-t-elle en frappant du poing.
On se taisait, elle dit:—Je ne veux pas!
—De quel droit?
—De quel droit! Tu n'as donc rien compris?
—Madame… murmura Georges suppliant.
Elle aussi était toute blanche.
—Ah, tant pis, c'est trop tard!
Pierre les contemplait, stupide, et sans savoir encore.
—Eh bien, oui! s'écria Jeanne en se levant, droite, blême. C'est mon amant!
—Tu mens!
Tous trois étaient debout.
—Georges, parle…
Rien…
Arsemar vit Desreynes tremblant, le front baissé.
—Oui! Oui! Oui! mon amant!
Elle s'en alla.
VII
—Mais cela est invraisemblable, monsieur!
Sottise humaine.
Pierre la regarda sortir: et, quand elle disparut, il s'écroula sur sa chaise, contre la table, la tête dans ses bras, et Georges restait debout.
Ils demeurèrent ainsi dans le silence.
Pas un sanglot.
La vie s'était effondrée sur eux; toutes les choses semblaient mortes autour.
Ni l'un ni l'autre ne pensaient; ils étaient rentrés dans le néant.
Le monde venait de finir.
Pas un geste; ils s'engourdissaient dans l'immobilité des statues.
Cela dura si longtemps, que les domestiques, derrière les serrures, s'impatientaient de ne plus rien entendre.
Georges, enfin, voulut s'approcher de son ami et lui toucha l'épaule; l'autre frémit de tout son corps et le repoussa doucement.
Alors, Georges s'en alla aussi.
Comme il ouvrait la porte, il perçut le bruit de pas qui se sauvaient dans le couloir, et des rires étouffés.
Pierre savait, mais il ne croyait pas encore.
Quand il releva la face, il vit la chambre vide, nue, muette, grandie.
Les murs s'écartaient de lui.
La table en désordre indiquait un repas interrompu.
Une chaise était renversée.
Personne ne s'assiérait plus là.
Seul!
Oh! Bienheureux encore dans leur détresse, ceux qui peuvent, quand l'avenir s'éboule, se réfugier dans leur passé intact! Ne pas renier les heures d'autrefois, et si l'on ne croit plus à la vie, croire du moins qu'on a vécu!
Tous partis…
Quand Pierre se réveilla, il douta, car le doute est la dernière forme de l'espérance.
Il se leva et voulut s'en aller comme les autres.
Ses jambes le supportaient à peine.
Il se retira dans le jardin.
Les arbres chaviraient comme des mâts de navires.
Il s'assit sur un banc, les bras gourds et les prunelles vagues.
Il ne voulait toujours pas croire.
Pourquoi donc l'abandonnaient-ils ainsi? Ah! Pas un ami avec qui l'on pleurerait!
Il resta là.
Personne.
C'était donc vrai?
Il souffrait tant, qu'il s'étonna de souffrir si peu.
Les plus terribles douleurs sont parfois les moins lourdes à porter d'abord, car notre être s'abîme en un gouffre si profond et si ténébreux, si vaste, que l'âme s'y déperd et presque s'y oublie: la complète souffrance veut une précision d'analyse qui demeure interdite à la folie des premiers instants: ces minutes-ci sont vouées à l'écrasement; le plein malheur aura le reste de la vie.
Il souffrait, bien qu'il ne voulût pas croire.
Au bout de plusieurs heures, il entendit, tout près, un pas qu'il ne connaissait point: Georges, qui n'osait avancer…
—Malheureux, dit-il, va-t'en!
Georges s'en retourna docilement, et Pierre vit qu'il sanglotait.
Alors, il crut.
Il regarda le dos de son ami qui s'éloignait: sans haine, sans colère, accablé.
Il faillit rappeler Georges.
Bientôt, il ne le vit plus.
Personne et rien!
Cette fois, il pleura: les premières larmes qu'il répandît depuis bien des années: le prix du rêve!
Était-ce donc possible?
Il n'eut pas un instant d'indignation ni de révolte: il ployait sous le destin, sous une force inexpliquée contre laquelle on ne discute pas, et qui courbait sa volonté après avoir courbé celle des autres.
A intervalles égaux, comme les appels renouvelés d'un glas, son cœur, lamentablement, disait: «Seul!»
La journée se passait ainsi.
A la fin, pourtant, il pensa; et lui qui n'avait rien su remarquer des choses, rien soupçonner, rien deviner, comprit tout dès qu'il voulut comprendre.
Le voile était tombé; la raison prenait sa revanche.
Avec une lucidité cruelle, le passé défilait.
Les inquiétudes de Georges, ses longues tristesses, ses départs toujours projetés, sa disparition de la veille, ses fièvres, ses larmes, ses mots inachevés qui voulaient être le commencement d'un aveu; tout lui revenait à la mémoire et chaque souvenir en expliquait un autre. La vérité surgissait, nette, froide, claire, avec une précision subite qui ne laissait dans l'ombre aucun mystère; puis elle s'étalait d'ensemble, comme une carte déployée. Il savait quel jour et à quelle heure Georges avait succombé, sous quelle influence on avait, sans amour, résolu de le prendre, et dans quelle colère on l'avait dénoncé.
Il n'analysait pas: les choses se dégageaient, se montraient, spontanément en quelque sorte, et s'affirmaient avec la sécheresse d'une formule algébrique: devant la solution apprise, son imagination, ou plutôt sa raison, remontait le cours des événements et lui déroulait la vieille erreur de tout son rêve.
Le cadavre de son bonheur ouvert devant lui, il le touchait avec stupeur, pareil à un amant qui assisterait à l'autopsie de la bien-aimée. Rien n'était plus de rien. Et, sans maudire personne, il voyait que l'homme est bien misérable, ballotté parmi les hasards de son impuissance et de ses instincts.
Cette Jeanne, cette méchante et pauvre malade, il la regardait maintenant vivre sous ses yeux dessillés, et se tordre, plus malheureuse encore que criminelle, dans les angoisses de son âme hantée. Il examinait avec effarement cet être nouveau qu'il n'avait jamais connu et qui venait de se révéler à lui.
Car il pensait à Georges moins qu'à Jeanne, comme si elle seule eût été perdue sans recours; entre deux égales tortures d'amour et d'amitié, laquelle donc gémira le plus fort? L'amour tient l'esprit et la chair.
Oui, c'est sur elle qu'il gémissait, la morte, sur elle plus que sur lui-même; et plus il la sentait coupable, plus il la regrettait, parce qu'elle était morte davantage!
Il pensa commettre une profanation, à contempler ainsi les ruines de son culte. Il se sentait presque outrageant envers l'idole tant chérie, pour avoir osé la surprendre dans la nudité de son âme.
Voilà donc ce qu'elle était, hélas!
Lorsqu'on a mis quelque chose en elles et qu'on l'arrache, on souffre comme si on l'arrachait de soi-même: mais n'est-ce pas de nous que nous les arrachons, les divines? Elles ne vivaient qu'en nous, créées par nous à l'image de nos songes et de nos vœux, masquées de notre âme, belles pour nous seuls, et quand elles faillissent, quand elles s'en vont, jetant leur rôle, si nous pensons mourir, c'est que le meilleur de nous vient de se briser dans nos cœurs, et nous pleurons sur nous en croyant les pleurer.
Sous l'idole abolie, un spectre, difforme, grimaçant, Jeanne la vraie!
Cette vision lugubre se dressait avec une véracité si despotique, que Pierre se révolta enfin comme on se débat sous l'obsession d'un cauchemar: le monstre était trop palpable et trop proche; l'homme ne voulait plus croire.
C'est ainsi: on assemble avec peine toutes les preuves de sa misère, on se tue à la rendre indéniable, vivante, présente, et quand la tâche est accomplie, on dit: «J'ai rêvé.»
Il se reprit donc à espérer, d'une foi irraisonnée et machinale; elle s'éteignit bientôt, et un affaissement absolu s'empara de lui, définitivement; sur toutes choses pesait l'inexorable condamnation: «Seul.»
Jeanne, pendant ce jour, avait fort médité.
Après sa brusque déclaration, elle était revenue à sa chambre, dans une crispation nerveuse que son coup de folie n'avait nullement calmée, au contraire.
Elle tremblait de tous ses membres, mais non de peur: ses petites mains remuaient comme des feuilles.
Elle se jeta sur son lit et s'y enfouit le visage.
Peu après, elle descendit en elle, et constata qu'elle venait d'accomplir une sottise.
Elle ne la pardonna pas à Georges, qui l'y avait poussée, et sa rancune s'exagéra devant la prévision des mille désagréments qui ne manqueraient pas de l'assaillir: une existence précaire, désorientée, les tracas d'une situation fausse, les cancans, des procès peut-être, des regrets, des luttes… Il y avait là pourtant bien des choses faites pour la séduire, mais puisqu'elle tenait quelqu'un à qui les reprocher, elle n'envisageait pour l'instant que leurs côtés pénibles. Sa vie était brisée, en somme, pour et par le caprice de ce coureur de gueuses! Elle voulut n'y plus réfléchir, car son emportement redoublait, et l'on avait pour le quart-d'heure un bien autre emploi de son temps.
—Que faut-il, maintenant?
Elle n'était pas assez dénuée de sens pour ne pas concevoir d'inquiétude au souvenir de son mari, qui l'avait toujours tant aimée, entourée de tant de soins et de délicatesses, sauvée de la pire existence pour lui donner le luxe, l'amour, la considération, des bijoux, l'estime, la poésie, pour faire enfin sa religion de celle que l'on traitait ailleurs avec si peu d'égards. Elle avait tout mérité, oui, mais Pierre lui avait tout donné. Elle perdait trop en le perdant, pour qu'un remords ne se mêlât pas à son regret; et comme la désolation de son époux devait être en raison de la tendresse qu'il lui portait, elle se donna beaucoup de remords afin de supposer beaucoup d'amour.
Il ne lui déplaisait pas non plus d'avoir un ample chagrin de son méfait: car notre vanité trouve des joies en nos souffrances même et se plaît à nous les grandir encore, pour la gloire d'être plus sensibles ou plus insensibles que le commun des foules. Indiscutablement, elle avait mal agi: mais, à qui la faute? On l'avait contrainte.
Elle aurait volontiers rétracté son aveu: moins par bonté d'âme, d'ailleurs, que par intérêt bien entendu.
Mais puisque l'acte était consommé, il fallait aviser à l'avenir, et au présent, sans délai!
Regrets, remords, elle repoussa le bagage sentimental, pour discuter son devoir.
—Où aller?
Car, rester, elle n'y pensait pas; le départ s'imposait à elle, ne fût-ce que pour laisser au Merizet le vide de sa perte et le désir de son retour. A Paris? C'est bien tentant, en vérité, mais attendre là-bas, sans relations? Et les médisances? Il était indispensable qu'on ne pût rien lui reprocher… La famille et Lyon?
—Voilà qui sera gai! C'est à Georges que je dois cela.
Mais cette vie durerait peu.
Car elle gardait, au fond, une rassurante confiance dans l'attachement de Pierre, et sans effort se devinait si bien aimée et si ardemment convoitée, qu'elle n'imaginait pas une longue résistance aux appels de la passion… S'il demeurait ferme et si son orgueil d'homme le retenait, elle-même, au besoin, lui faciliterait la faiblesse et se permettrait le premier pas. Il ne convient pas toujours d'être trop fière…
Quant aux amis, rien ne les rapprocherait. A moins d'un manque de dignité si ravalant qu'on ne saurait y croire, leur divorce était sans appel. Dire que la jeune femme en avait de la joie serait trop dire, apparemment; mais on est logique, et la réconciliation du ménage se subordonnait à la rupture des amis. Non, Jeanne n'abdiquait pas sa haine.
Elle se ressouvint de sa sortie théâtrale, et en fut contente.
Mais, retourne, ma mie, aux affaires sérieuses…
Donc, elle partait.
Le calme était nécessaire: elle en eut.
Elle sonna, demanda ses malles et délibéra: car ceci exigeait la concentration. Emporterait-elle les objets strictement indispensables, afin de revenir pour qu'on se jetât à ses pieds? Laisserait-elle ses bijoux, pour paraître désintéressée? La sagesse conseillait cela et la prudence indiquait ceci. Elle se décida à prendre ses diamants et oublier six robes; les bagages seraient moins gros et les intérêts ménagés.
Elle empilait
Soudain, elle eut l'idée d'écrire à Pierre une lettre qu'il trouverait après son départ, comme dans un roman. La fantaisie était séduisante: les proses épistolaires ont tant de charmes pour ces belles!
—Ce serait bête.
Elle revint aux grandes malles et aux petits coffrets.
—Que conterai-je à ma chipie de tante? Ah, tout ceci est déplorable!
Sa lettre d'adieu la hantait; elle n'y put tenir davantage et aligna soigneusement quelques phrases prudentes où tout était dit, mais desquelles l'avocat le plus retors n'eût su tirer le moindre indice de la faute.
Quand ce fut terminé, elle relut, et, regardant l'ensemble des deux pages, elle se souriait de complaisance.
Elle vêtit une toilette de voyage et boucla sa valise.
Décidément, sa lettre était trop longue; elle la froissa et la mit dans sa poche. La voiture était attelée.
Pendant que l'on chargeait caisses et paquets, elle examina le parc, derrière son rideau, avec l'espoir encore qu'on la guettait pour la retenir au passage.
Vite, elle ôta son gant de suède, reprit la plume et traça une seule ligne:
«Adieu. Je t'aime.
«Jeanne.»
Elle cacheta l'enveloppe: «Monsieur le comte d'Arsemar.» Elle remit son gant de suède et descendit.
Pierre avait vu de loin ces préparatifs d'abandon; il restait fixe, avec de grosses larmes entre les cils, et le cœur lui tremblait dans la poitrine.
Oh! De quelle joie navrante il eût donné tous les pardons, si la misérable se fût seulement élancée à son cou, en implorant grâce!
C'est maintenant que tout allait finir, et le malheur prenait une forme palpable: cette voiture, le char funèbre! On allait emporter la morte!
Existe-t-il donc une différence vraie entre les vides laissés autour de nous par ceux qui sont partis, par ceux qui sont défunts? Possédons-nous plus les absents que les trépassés? Le mot qu'on jette aux portières closes est le même qu'on laisse aux tombes: «Adieu!»
Pierre avait toujours frémi dans les départs, car ils étaient pour lui une des manifestations les plus tangibles de la mort.
La voir une dernière fois!
Il se tenait, haletant, sous les feuilles.
Il avait peur de courir vers elle, quand elle paraîtrait, de la prendre aux poignets, de se plonger, de se baigner encore dans ses regards, et de lui dire peut-être, oh! oui, de lui dire: «Demande-moi donc pardon, je t'aime!»
Jeanne ne venait toujours point.
Il attendait: ses genoux claquaient l'un contre l'autre.
—Ma femme!
Il regardait si intensément, là-bas, que des globes de clartés multicolores dansaient devant ses yeux.
—Quand elle sortira, je ne pourrai plus voir… la voir!
Pourrait-il rester là?
—Mon Dieu, donnez-moi la force.
Qu'est-ce qu'une faute, qu'est-ce qu'un crime, devant l'amour? Il l'adorait malgré tout.
Elle parut.
Il eut un éblouissement.
Il tendait son être entier dans un immense effort de la voir davantage: il s'emplissait d'elle.
Elle jeta sur le parc un coup d'œil circulaire: elle fit un pas et la voiture la cacha.
Derrière la cloison de cette boîte, elle était là! Et lui ne la voyait plus.
—La force, par pitié…
Il sanglotait.
Puis, un choc. Épouvantablement, l'âme se cassa en lui, au choc de la portière fermée.
Il s'appuya contre un tronc d'arbre, et glissa avec lenteur, sur ses jarrets brisés, la tête pendante.
Le cocher cria, et les roues grincèrent sur le gravier.
Il entendit la voiture s'éloigner, et, par la pensée, la suivit à travers la courbe des allées: les vibrations sonores venaient à lui et faisaient dans l'air une chaîne invisible qui le rattachait à l'aimée: un lien encore, le dernier!… Plus loin… Le lien s'allonge, s'atténue, plus encore… On dirait un imperceptible fil de soie, un cheveu, leur ombre, un rêve… Plus rien.
Mais il croyait entendre encore.
Plus rien!
La séparation est consommée.
Pour toujours.
—Jeanne! cria-t-il.
Il se redressa pour courir après elle, et vint comme un fou jusqu'à la grille du parc.
La voiture était loin, là-haut, tache brune sur le grand ruban de la route.
Il s'affaissa sur la borne: son haleine râlait dans sa gorge; les larmes tombaient sur ses genoux.
Desreynes aussi guettait. Il venait de s'élancer à la poursuite de son ami, et, le voyant là, sur ce coin de pierre, anéanti, il s'arrêta près du fossé.
Les champs se recueillaient dans le silence du soir.
Arsemar devina un homme, et regarda: il vit cette face vieillie, Georges!
D'un bond, il fut debout, et, désespérément, il se tourna encore du côté de la route. Elle était nue.
Seul au monde!
Il leva au ciel ses mains frémissantes: Georges se précipita pour le soutenir…
Alors Pierre, éclatant en sanglots, tomba dans les bras de son ami:
—Ah! Pitié… Ne m'abandonne pas!
DEUXIÈME PARTIE
A DEUX
I
Et ainsi la jouissance s'évanouissait soudain dans l'horreur, et l'idéal du beau devenait l'idéal de la hideur, comme la vallée de Hinnom est devenue la Géhenne.
Edgar Poë.
—Viens, dit Georges, donne-moi ton bras: il ne faut pas rester ici.
Pierre se laissa mener et rentra dans le parc.
Les jardins et la maison avaient l'air d'une salle trop grande et vide; il semblait qu'on avait retiré de là quelque chose d'accoutumé, et que tout était nu; les murs dégageaient du silence; les arbres, sous leurs feuilles, s'allongeaient, comme dépouillés, avec une immobilité si morne qu'on les eût dits gelés dans leur printemps; le ciel rose versait à l'âme un froid d'hiver.
Georges ne savait où conduire son ami.
Pierre suivait, dos courbé, en s'appuyant; il serrait de ses doigts la manche de Desreynes, dans la crainte indécise qu'on ne l'abandonnât de nouveau; il trouvait si bon d'avoir là un vivant qui pût lui parler! Il se tenait tout contre lui, et goûtait un bien-être de convalescent à ne plus rester seul; il était si profondément épuisé d'émotions et de souffrance, si faible, que l'effroi de la solitude excluait les autres sentiments.
Il avait oublié le crime, et donnait une reconnaissance naïve à celui qui voulait bien lui témoigner de la bonté, comme s'il n'eût aucun droit à rien, depuis qu'il était misérable.
Il venait de retrouver une consolation, un appui moral, une sympathie inespérée: non plus l'amitié, car elle doit, mais la charité. Cet homme était pour lui un passant autrefois connu qui le recueillait maintenant par pitié et lui prêtait un coin bienveillant de son cœur.
Certes, il ne formulait pas ces subtilités maladives; mais il les subissait physiquement: sans doute parce qu'il avait cru Georges perdu pour lui, et que sa tête fatiguée n'était plus capable de réformer les impressions reçues.
Il se cramponnait avec un égoïsme de fou à cette compagnie de salut…
Cet état de rêve dura longtemps, et fut pour Arsemar un calmant répit à ses tortures.
Enfin, son esprit devint plus lucide: il reconnut Georges, ainsi qu'on reconnaît, en s'éveillant, une patrie jadis chère et bien longtemps quittée.
Desreynes le sentit revenir à lui, et, prenant la main de son frère, il le regarda d'un œil si chargé de prière et d'amour, que l'autre y retrouva d'un coup le drame entier de son désastre, et en même temps le réconfort d'un impérissable attachement.
—Ami, ami, que je suis malheureux!
—Mon pauvre Pierre… Pardonne-moi…
—N'en parle pas, s'écria le désespéré en lui fermant la bouche avec sa main… Ne rappelle pas…
—C'est moi…
—Je t'en supplie…
—Je t'aimais pourtant bien, et je t'aime encore plus.
Une vierge frissonne ainsi aux premiers mots d'amour: Pierre entendit cette phrase avec une volupté d'âme que seuls connaissent les mystiques; son agonie se réchauffait dans l'effusion d'une tendresse reconquise, et son cœur fermé se rouvrait pour la douceur de vivre à deux. On ne le délaissait donc pas, lui, le banni éternel, qui s'était vu dévoué aux angoisses d'un exil sans fin, dans ce monde et dans l'autre, si l'autre existe!
On se rendait à lui, on l'aimait!
Il éprouva une joie si pure, que pas un vent de rancune ou de jalousie ne plissa pour cet instant la sérénité de son rêve. Lorsqu'on est trop près de la mort et que l'on ne meurt pas, c'est la haine qui meurt.
L'heure qui s'écoula fut tristement délicieuse pour tous deux: ils se revoyaient comme à la suite d'une absence longue d'années; on eût dit que des événements nombreux les avaient séparés, qu'ils s'étaient pleurés l'un et l'autre, et se rejoignaient après en avoir abdiqué l'espérance.
Pierre, pendant cette heure, ne pensa presque plus à Jeanne, et pas une fois aux trahisons.
Les douleurs de l'homme, si vivaces qu'elles puissent être, sont comme des bêtes et veulent dormir; parfois, elles nous oublient plutôt que nous ne les oublions, et s'assoupissent en nous pour le temps d'un espoir qu'elles égorgeront au réveil; nul, en fût-il mort, n'a souffert sans cesser de souffrir.
Pierre était docile comme un enfant; et Georges, qui se souvenait de son crime et de son devoir, se faisait doux comme une mère.
Jusqu'à ce jour, devant la supériorité d'Arsemar, il s'était senti le moins puissant et le plus jeune; bien souvent ses fantaisies s'étaient soumises à la raison du grand aîné, sans que cette déférence coûtât rien à son amour-propre. Mais les rôles se renversaient maintenant, et Pierre anéanti avait besoin d'un guide. Il faudrait dorénavant réfléchir pour les deux, être chef de famille, donner la sagesse du père et la caresse de la mère…
Un domestique les aborda, et, feignant de se tromper, déclama: «Madame est servie!»
Desreynes eût voulu écraser le valet: Pierre, brusquement, pâlit et retomba dans la réalité: Jeanne revint en lui.
—Elle est bien loin déjà, songea-t-il.
Il la vit dans son wagon, blottie près d'un coin, avec les doigts croisés sur sa ceinture, et les paupières entrouvertes: sa petite tête s'inclinait coquettement. Comme elle était jolie, la mignonne reine! Elle n'existerait désormais que pour les autres, et lui ne l'approcherait plus, ne l'apercevrait plus… Hélas!
—Viens, dit Georges.
—Pourquoi faire? je n'ai pas faim.
—Sois raisonnable, viens.
Pierre céda; mais quand il entra dans la salle, il suffoqua, et, dès le premier service, il se sauva de table en sanglotant dans ses mains jointes.
Georges le suivit.
Le soir allait finir, un soir de guerre: des panaches rutilants se balançaient, en marche calme, sur la crête des collines palpitantes; le ciel frémissait comme un étendard brodé d'or; Vénus étincelait au cimier d'un casque; et l'horizon, hérissé d'arbres, cheminait à contre sens des nuages, comme une armée qui se déploie. Un monde de force et d'espérances resplendissait dans ces clartés, et l'on imaginait des fanfares de cuivre éclatant dans l'air rouge et sonnant pour de poétiques croisades.
Mais voilà que, par degrés, le charme se muait: les nuages, déchirés, dispersés sous un choc invisible, pendaient en lambeaux: un incendie, là-bas, brûlait des villes inconnues; des bandes de pourpre et d'ocre tailladaient le bas du ciel, et les collines refroidies devenaient, d'instant en instant, plus violettes et plus sombres; Vénus avait monté, l'étoile du rêve s'en allait; les belles armées étaient mortes et le firmament alourdi se glaçait d'un grand bleu funèbre.
Pierre contemplait sa vie dans le couchant; son dernier jour de bonheur et son premier jour de misère s'éteignaient avec ce crépuscule. Une plaque jaune encore luttait sinistrement contre la nuit. Oh, la retenir, cette lueur agonisante, suprême adieu des temps qui ne reviendront plus!
Georges alla chercher un manteau pour en couvrir son frère, et s'assit à son côté.
—Que je suis malheureux! Tu ne m'abandonneras pas, dis?
—Non, répondit Georges en se rapprochant.
Pierre se pressa contre lui, dans une attitude d'enfant qui veut dormir.
Ils demeurèrent muets dans le temple de la nuit.
Desreynes dit enfin:
—Nous quitterons cette maison, n'est-ce pas?
Arsemar consentit d'un geste de tête.
—Et nous irons loin?
—Oui, bien loin!
—Demain, veux-tu?
—Je veux bien.
Ce fut tout, et chacun rentra dans sa tristesse.
Puis:
—Tu as froid?
—Non… Oui, j'ai froid.
—Nous allons rentrer, maintenant?
Georges se leva; Pierre suivit.
—Mais, moi, je ne peux pas… remonter, là-haut, dans… la chambre.
—Tu prendras mon lit.
—Et toi?
—Ne t'occupe pas, j'ai donné des ordres.
—Georges, mon Georges, je suis bien malheureux!… Qu'est ce que nous avons donc fait de mal pour souffrir comme cela?
Quand ils furent dans la chambre de Desreynes:
—Est-ce que tu vas me quitter déjà?
—Non, je reste.
—Ça ne t'ennuie pas trop?
—Peux-tu croire? Ce qui me désole, Pierre, c'est de te voir ainsi, c'est de songer que par moi, par mon crime…
—Tais-toi! Tu ne veux donc pas me laisser oublier… Être mort!
Georges s'assit en face de lui: il revit derrière les rideaux, comme au jour de l'arrivée, la lune. Il se souvint de la veillée troublante…
Voilà donc où on l'avait mené! Deux mois avaient suffi; à son tour, il ne pouvait croire. Il était pourtant bien accoutumé à son remords, mais en se retrouvant dans un cadre où, pour la première fois, il avait senti passer l'inadmissible soupçon du mal, il espéra qu'il achevait un songe… Non! La victime était là, épave affalée!
—Misérable!
L'infantile douceur de son ami le plongeait plus avant dans l'horreur de sa faute, et parce qu'on ne lui reprochait rien, il se maudissait, sans chercher comme hier une lâche consolation dans sa colère contre la femme. Pourrait-on supporter sa présence, demain?
L'avenir? Le drame commençait à peine, et chaque jour, chaque heure allaient ballotter leurs deux âmes dans un tourbillon d'angoisses fluctuantes, au hasard, sans repos, toujours…
—Veux-tu que je te laisse dormir? dit-il enfin.
Pierre accepta: car son mal venait de changer, et maintenant il souhaitait d'être seul.
Dans cette chambre où logeait son hôte, parmi ces meubles, au milieu de ces objets intimes, il éprouvait un malaise indéfini qui graduellement se précisa: devant Georges seul, il avait pu hors-mettre le coupable pour l'ami; mais dans ce cadre de boudoir, mille riens indiquaient un homme: un homme, et ce n'était plus l'ami, mais l'autre!
Encore assis dans le fauteuil où on l'avait laissé, et la tête immobile, il regardait tour à tour les choses éparses; celles qu'il fuyait le renvoyaient à d'autres, et chaque détail évoquait dans l'âme une image cruelle: là, elle était venue, là on l'avait désirée, là on avait rêvé d'elle, avant, après; et ce lit, où peut-être… Sans cesse ce lit le rappelait. Il tourna sa chaise pour ne plus voir, mais dès lors il n'eut plus en lui d'autre vision.
Ces meubles semblaient avoir gardé une vie, celle de l'absent, et ne pas vouloir s'en dégager: il s'anuitait chez eux, chez lui, lui, l'autre! Lui et elle! Il était, dans cette chambre, l'intrus quasiment ridicule qui oublie quand tout se souvient. Oubliait-il?—Elle et lui! Il les voyait défiler et courir. Obsédé, il chassait les fantômes, et plus il les chassait, plus sa fièvre croissante l'entraînait dans leur ronde. Elle! Il les entendait derrière son dos, il les voyait.
Vraiment, il les connaissait trop et c'était un supplice! Il eût souffert d'un passant moins que de celui-là, qu'il possédait comme lui-même, dont les moindres gestes lui étaient familiers, dont la voix habitait son oreille, dont le sourire martyrisait sa vue. Son esprit, en dépit de tout, s'abstrayait sur des tableaux d'amour qui se multipliaient autour de lui. Il assistait. Il perçut distinctement un bruit de baisers… Ah! Plus d'ami!
La jalousie le dévorait.
Lui et elle: voilà tout!
Là, présents, derrière lui, présent.
Il retourna son siège vers le lit.
Il la connut alors, la rage haineuse de l'homme dépossédé, et ce fut l'heure de la bête.
—Il me l'a prise!
Arrière les pardons, la soif de pitié, les abattements, les douceurs veules! Un homme a volé un homme. La passion crie.
—Il savait bien que je l'aimais, que je l'adore, que je ne peux pas vivre sans elle! Dire qu'il me l'a prise!
… Prise, enlevée pour ma vie, comme une fille, là, dans ma maison, chez moi, sous mes yeux! Lâche! Il crispait ses doigts vers ses tempes.
—Misère! Dire qu'il me l'a prise! Et moi, je l'accueillais, je le choyais! C'est lui qui a fait cela! Lui que pendant quinze années j'ai chéri comme mon enfant! Il était mon fils! Il m'appelait sa conscience! Ah, du propre! Sa conscience! Traître, assassin!… Car, c'est vrai, c'est vrai, il me l'a prise!
… Comme cela, pour un caprice, pour jouer, pour l'avoir! Une de plus! Il savait bien qu'il me tuait! Mais l'égoïsme de ce monsieur demandait cette femme, et on me l'a volée! Combien lui en faut-il? Et ils ont monté là!
De son bras tendu il montrait la couche: les couvertures descendaient à longs plis calmes; la masse du lit se perdait sous une ombre blonde, dans la placidité des choses où se garde le secret des événements accomplis.
Il se leva, les poings fermés, pour se ruer sur ce mystère inerte, maudit, mais il retomba en pressant ses pouces sur ses yeux.
—Moi, je n'avais qu'elle au monde, moi!
Alors il pensa à Jeanne, à elle seule, à l'absente de toujours, à celle qui, comme Lénore, s'appellerait «Jamais plus».
Il s'abîma dans son regret, son vain désir, son amour veuf; puis, remontant aux causes, il la contempla perverse et menteuse, et encore les revit tous deux.
Cette fois, il voulut quitter le lieu sinistre: qu'avait-il eu besoin de venir là? Existait-il sur la terre un coin qu'il dût fuir davantage? Cet antre de leur crime et de sa misère, l'y avait-on amené par pure sottise, ou pour le torturer?
Il empoigna le flambeau et sortit.
Il traversa les corridors muets, et monta l'escalier d'un pas lent; l'écho de sa marche emplissait la maison endormie; son ombre, à côté de lui, glissait sur le mur; la nuit avait ici la sonorité des ruines.
Devant la porte de «leur chambre», il s'arrêta, puis, il continua son chemin. Il arriva dans la bibliothèque, dont les hautes vitrines luisaient à la clarté de son bougeoir: seul, droit, dans la vaste salle aux angles obscurs, il sentit sur ses épaules le froid du silence; il redescendit. Il vint dans le salon, dont la richesse et le luxe féminin l'offusquèrent; dans la salle à manger, où le drame du matin ressuscita dans les demi-teintes brunes; à l'office, où l'on avait ri; dans la serre, où Jeanne allait si souvent lire et causer: partout le spectre! L'homme était exilé chez lui.
Alors il se réfugia dans son cabinet de travail.
Il ouvrit le secrétaire et en tira ses papiers intimes, les amulettes de son rêve: qu'était-ce, sinon les souvenirs de Jeanne et des lettres de Georges? Eux seuls avaient fait son bonheur, et la vie de son âme se résumait en eux. D'un œil sec, sans pitié ni pardon, il considéra ces débris des vieux jours: notes de jeunesse, menus cadeaux du temps des fiançailles, leurs billets, ses rubans, le cahier bleu, une fleur d'oranger gardée de sa couronne, chers bibelots, tout le passé, tout le néant! Il prit au hasard une feuille qu'il alluma à la flamme de la bougie, et la jeta dans la cheminée; il prit une autre feuille, et puis une autre feuille. Il s'assit et se pencha vers le foyer, empilant sur ses jambes les chères reliques qu'il jetait l'une après l'autre dans la flamme; il les regardait se consumer, plein d'un calme fiévreux, et le feu rouge flambait, éclairant sa face.
Le suicide dura des heures.
II
Il faut que tous meurent trois fois avant de se reposer enfin.
Prophétie de Gwench'lan.
—Comment va-t-il me voir aujourd'hui?
Desreynes alla humblement frapper à la chambre, écouta, frappa de nouveau, et se décida à entr'ouvrir la porte. En voyant la pièce vide, il eut peur et se précipita à travers la maison; il trouva enfin celui qu'il cherchait, vivant, penché vers un tas de cendres refroidies. Il comprit et s'arrêta sur le seuil, sans rien oser dire.
Pierre, en l'apercevant, reçut au cœur un brusque coup: lui, l'amant! Cette fois, c'était l'amant!
Il le contempla en silence pendant une minute entière, durant laquelle Georges, immobile contre la porte, la main posée au bouton de la serrure, anxieux, sans pouvoir avancer, sans vouloir reculer, sentant qu'on le jugeait, attendit.
Il semblait si profondément accablé que Pierre en fut ému.
La pitié parla aux colères. L'affection n'était donc pas morte?
La jalousie et l'affection luttaient. L'homme ne détruit pas en un soir ce qu'il a dressé en quinze années de patience et d'amour. Était-il donc possible que ce fût celui-là! Non, un autre, son image, sa bête, sans le consentement de son cœur! Le cœur n'était revenu que pour pleurer sur le forfait, trop tard, mais pur encore, et s'offrait maintenant dans le remords, pour l'expiation. Le même malheur les avait frappés tous les deux et chacun en avait sa part; frères jadis dans l'espérance, ils étaient aujourd'hui frères en désespoir. Dans sa forte bonté, Pierre oubliait un peu son mal pour prendre en compassion le mal de son ami: il conçut le sentiment d'avoir été injuste cette nuit, trop sévère pour une victime qui souffrait comme lui, et se ressouvint que la misère aigrit notre pensée et fait nos jugements iniques… Et puis, il l'aimait, malgré tout!
Il se leva et vint à lui; Georges apprit qu'il était sauvé.
—Pauvres nous, dit Pierre, quelle vie sera la nôtre!
Ils s'embrassèrent: ce pardon raisonné transporta Georges d'une telle ivresse, qu'il eût voulu en ce moment avoir cent mille vies pour les donner d'un coup et reprendre sa faute. Pierre eut, dans le commencement de cette étreinte, un bref ressaut de ses rancunes; mais quand il en sortit, la paix était rassise en lui.
Ils restèrent ensemble. Georges, par sa présence, n'exerçait pas sur Arsemar l'irritation qu'il eût pu craindre; il la calmait, au contraire, et Pierre éprouvait devant lui moins de jalousie que sans lui; la vue de l'ami faisait oublier l'amant: impression curieuse et complexe qui d'un seul être en faisait deux, divisait une entité, dédoublait un passé, et sans effort, sans intention même, parvenait à séparer le coupable du compagnon, et à supprimer celui-là pour ne garder que celui-ci. Il semblait à Pierre que ce n'était pas lui, mais un autre lui, portant ses traits, son nom, son corps, qui serait lui, mais n'était pas lui. Simplement, parce qu'il sentait bien que l'âme n'avait nullement participé au crime de la chair, et ce qu'il aimait, c'était l'âme. Ainsi, son mysticisme, opérant de pur instinct sur un problème où se sont usées tant de métaphysiques, constatait comme une chose tangible la dualité de notre essence matérielle et morale: privilège des natures affinées, pour qui se dévoilent naïvement les mystères abstraits que la foule ne peut envisager sans un vertige.
Le malheureux retomba bientôt dans son mutisme désolé.
Toutes les attentions que Georges déploya pour le distraire n'obtinrent que la reconnaissance d'un pénible sourire, aussitôt effacé, et qui disait: «Je comprends bien, je te remercie, mais je ne peux pas.»
—Ami, partirons-nous? Veux-tu toujours?
—Oui.
—Ce soir?
—Oui.
—Où irons-nous?
—N'importe.
—Pas à Paris, n'est-ce pas?
—Oh non, ne pas voir des gens!
—Aimerais-tu être au bord de la mer?
—Oui.
—En Bretagne?
—Où il te plaira… Je ne sais pas.
Il se trouva méchant de répondre si mal aux prévenances assidues de celui qui se travaillait à lui plaire, et, pour montrer un peu d'intérêt aux choses de sa propre vie, il demanda:
—Comment ferons-nous pour partir si vite?
—Ne t'occupe de rien; j'arrangerai les affaires.
Georges le laissa seul; son autre rôle commençait.
A l'office: «—Descendez dans le salon les malles de monsieur le comte. Préparez les vôtres.» Il court à sa chambre et feuillette un indicateur: «Départ 5 h. 40, soir; à Paris, le matin, correspondance, c'est bien… Et l'écurie que j'oubliais…» Il revient à l'office: «—Faites sortir les chevaux, qu'on en selle deux: devant la maison, vite; Jacques m'accompagnera.» Il s'éloigne, puis retourne sur ses pas? «—Dressez vos comptes, et que vos malles soient dehors avant quatre heures.»
—Croirait-on pas que c'est le patron, parce qu'il couche avec madame!
Une heure après, il arrive aux ateliers, suivi de Jacques et des chevaux menés en bride: «—Monsieur Berthaud, je viens vous trouver de la part de M. le comte; des intérêts pressants l'obligent à s'absenter pour un temps qui sera long sans doute; il vous prie de vouloir bien prendre la complète direction des affaires et s'en repose absolument sur vous. Il m'a chargé, en outre, de vous demander un service: garder ses chevaux ici, et les vendre. Si les fournisseurs présentaient quelque note, vous auriez la complaisance d'acquitter, en prélevant la somme sur la vente de l'écurie. Tout cela ne vous dérange pas trop? M. d'Arsemar vous envoie ses remerciements et ses meilleures amitiés.» Il sort: «—Jacques, allez à la ville et commandez une voiture pour quatre heures: deux personnes et leurs bagages.» Il revient au Merizet: les domestiques y bouclaient leurs ballots et volaient un peu. Il serre la main de son ami, dont lui-même garnit les malles, car il connaît, comme les siens, les goûts et les besoins de Pierre; il retourne chez lui, revient au salon, monte et descend, paye les gages, rembourse des avances que nul n'a jamais faites et que chacun réclame, ferme les caves, rassemble les clefs, prescrit, surveille, et toute cette activité le soulage de ses chagrins.
—Ils ne connaissent pas leur bonheur, ceux qui font un métier stupide; en croyant travailler, ils s'affranchissent du seul travail qui soit respectable et douloureux, ne rien faire et savoir…
A quatre heures, la voiture est là, les colis sont bientôt chargés.
Pierre assistait à ces derniers apprêts avec une effrayante impassibilité; il n'avait qu'une chose dans l'esprit: «Un quart d'heure, et je serai loin.» Il regardait leur maison à la dérobée, craignant d'être surpris dans un regret.
Chez le vulgaire, la douleur crie; dans les âmes plus hautes, elle reste pudibonde, virginale, comme si l'indifférence des gens devait la profaner.
Il inspectait les choses avec avidité; il aurait voulu franchir le seuil une fois encore, et traverser les chambres, seulement les traverser, une fois encore; il n'osait pas, devant ce monde.
—Tout est fini.
Il l'avait éprouvée cette sensation qui nous penche sur le néant, lorsque Jeanne avait parlé; il l'avait retrouvée quand Jeanne était partie; il la subissait maintenant d'une façon aussi intense: à chaque coup, ne pensant pas que rien pût l'attendre au delà, se croyant mort, il avait dit: «Tout est fini.» Et tout recommençait toujours. L'hydre!
Soudain, il pénétra dans la maison, d'un pas tranquille, comme pour y chercher quelque objet oublié. Georges le poursuivit.
—Où cours-tu? Ami, tu vas te faire de la peine.
Il voulut le retenir, mais Pierre lui échappa dans l'escalier, et monta. Les corridors étaient pleins du froid crépuscule qui vague dans les maisons désertes. Arrivé à la porte de Jeanne, Pierre trouva la serrure clavée: il en eut un profond chagrin. Hélas! Sa propre chambre était fermée pour lui: sa vie passée avait un mur, et s'il y voulait revenir, c'est elle qui ne le voulait plus.
Il posa sur le chambranle ses bras entrecroisés et y cacha sa tête, comme en prière.
Georges alors survint, et chercha la clef dans le trousseau; et tandis qu'il cherchait, ils restaient face à face dans la pénombre, mornes tous deux, pareils à des spectres, Georges, deux fois honni par lui-même et par l'autre; car les rancunes revenaient!
Desreynes ouvrit enfin, et se retira.
Pierre entra.
La chambre était noire, avec ses volets clos et ses rideaux baissés, comme au matin, quand il se réveillait et contemplait longtemps Jeanne endormie à son côté; la même lueur se filtrait sous les draperies. Le lit dressait dans l'ombre un mausolée de pierre grise. Il y vint et s'agenouilla: devant l'autel ou devant la tombe? Au moment de se relever, il baisa le pan du couvre-lit. Il aimait, il souffrait, et ne pouvait plus maudire personne.
Il voulait emporter une chose de là, mais il ne voulut pas se le permettre.
La caveau de sa vie! Avant de le quitter, il se retourna, et sur la table brune aperçut la tache blanche que faisait la lettre de Jeanne; il la devina et la saisit. Elle fleurait un parfum d'iris: il allait la décacheter et se ravisa, afin de se conserver pour l'avenir une heure de chagrin qui rappellerait le bonheur.
Il descendit les marches et se jeta dans la voiture, étranglant à sa gorge les spasmes de sanglots qui lui secouaient la poitrine.
Les roues, en s'ébranlant, l'ébranlèrent tout entier. «Fini!»
On s'arrêta à la grille du parc, que Desreynes ferma à triple tour; la clef grinçait dans la serrure, avec un bruit de fer rouillé, bruit strident, aigu, cri de douleur: «Tout est fini.»
Les gens rangés attendaient le départ: et, bien que leur bassesse l'eût plus d'une fois torturé, hier et la veille, Pierre les dévisageait, l'un après l'autre, curieusement, avec une sorte d'affection, une faim de cœur, comme s'ils eussent fait partie d'elle pour l'avoir approchée et connue, et cherchait leurs yeux avec envie, car leurs yeux l'avaient vue, et c'étaient les derniers où il pourrait encore rencontrer le souvenir de son image!
On partit.
Un valet gouailleur siffla derrière eux le Carillon de Dunkerque.
Pierre ne quittait pas des regards le grand mur jauni de son parc, qui s'enfuyait à côté d'eux, le long de la route; le mur dépassé, Pierre se rejeta dans son coin. Quand ils furent au sommet de la côte, sur la hauteur d'où l'on apercevait le Merizet, il baissa brusquement la glace, se pencha en dehors, et, tant qu'il put voir, resta.
Elle s'enfonçait dans les arbres, la chère maison; les dômes verts glissaient sur elle, puis la permettaient, et la reprenaient; elle se noyait de plus en plus; le toit seulement, comme une nef rose, surnageait par secondes; et tout d'un coup il n'y eut plus qu'une haie de noisetiers qui défilaient près du fossé.
Il éclata en longs sanglots.
Georges lui posa son bras sur les épaules, autour du cou, et le pencha sur lui, tendrement; l'abandonné se prêta sans rien dire, et ses larmes coulaient sur le torse de l'autre, qui se mit à le bercer avec lenteur, avec amour, et le baisa au front en implorant pitié du fond de sa douleur.
Pendant tout le trajet, pas un mot ne fut échangé; à la gare, Pierre reprit son masque d'insensible; mais il tremblait en lui.
—Hier, à cette heure, elle était là.
Le pied de l'aimée avait foulé ces dalles; il n'en retrouverait plus de pareilles! Il regardait le sol d'un air indifférent.
Ne pourrait-on pas écrire tout un drame fait de regards seuls?
Quand le train roula, quitta cette patrie, l'unique,—oh, pour jamais!—quand il s'éloigna de la terre promise, Pierre pensa: «Tout est fini.»
Un voyageur lui chercha querelle au sujet des places choisies; il dut répondre, et l'absurdité quotidienne de l'existence l'arracha un instant à son âme.
Donc on revenait parmi les hommes, dans la lutte, dans la sottise, dans le mépris et dans la haine… Oui, oui, le Paradis était fermé.
—Tout est fini!
III
L'Océan est une voix… Il s'adresse à l'homme surtout… C'est la vie qui parle à la vie.
Michelet.
La nuit vint. Arsemar ne dormit pas. Chaque fois qu'une horloge passait devant ses yeux, il répétait: «Aujourd'hui, 21 mai.» Et quand l'aiguille recommença les minutes d'un autre jour, il sentit un plus vaste gouffre entre sa vie et l'avenir, car serait-ce vivre, désormais?
Jusqu'à un certain âge de maturité, l'âme se modifie, change de face, tourne, est retournée, et chaque vent la peut faire nouvelle; puis l'heure vient de notre évolution dernière, et selon qu'elle sonne dans la tristesse ou dans la paix, nos cœurs en garderont la marque indélébile, et tous nos jours ne seront plus que la perpétuation de ce jour-là.
Sans elle!
Le regret, par-dessus tout, criait dans sa désespérance, et bien plus que la jalousie, qui n'y passait que par instants. Elle avait été infidèle, il y pensait cent fois moins qu'à ceci, qu'elle était perdue. Car c'était la nuit de l'adieu sans retour: l'irréparable prenait date. S'il l'eût pardonnée et reprise, sa Jeanne, la jalousie fût revenue constante, féroce, et ce faux bonheur-là eût été plus répugnant et plus cruel que la solitude elle-même. Il le savait sans avoir besoin d'y réfléchir, et pour cela les rancunes ne pouvaient qu'effleurer son cœur, absorbé dans les seuls regrets de l'impossible.
Georges le surveillait songer, et le suivait à travers les pensées; une telle communion avait lié ces natures délicates, qu'elles savaient se comprendre sans gestes ni paroles.
Comme la nuit était froide, Desreynes se leva à plusieurs reprises pour replacer la couverture sur les jambes de son compagnon.
Ils entrèrent dans Paris sous la pointe de l'aube. Georges proposa d'y demeurer une journée, pour prendre quelque repos. S'il eût offert de descendre chez lui, on n'eût pas osé s'en défendre, mais on y eût trouvé encore des frissons douloureux: il choisit un hôtel. Après le repas, ils se promenèrent sur les boulevards encombrés de passants.
Ils éprouvèrent dans la foule la sensation d'un exil; il leur semblait qu'ils eussent cessé d'appartenir à ce vain remuement, où se déplacent tant d'êtres pour des tâches futiles dont rien ne subsistera tantôt. L'intérêt de l'action s'était supprimé en eux; ils ne le concevaient plus qu'à peine, et s'étonnaient presque que l'on bougeât tant autour d'eux. Leur âme, qui appartenait au néant, constatait le néant en tout; tout leur dégageait l'inutilité des choses, des gens, et de la vie. Desreynes surtout, et plus que jamais, s'émerveillait devant la stupidité de ces corps pensants qui croient en leurs rôles et se bousculent dans le vide.
Pour la première fois, il voyait les femmes avec haine et les rendait solidaires du crime; Arsemar, lui, les accompagnait sans émoi d'un œil presque curieux. Quand une les croisait, jolie, il se disait qu'elle était aimée, et qu'elle aimait, et qu'elle faisait un bonheur, un mensonge peut-être… Souvent il crut reconnaître la silhouette de celle qui n'était plus à lui; il imagina le roman de sa rencontre, et souffrit en idée tout ce qu'il eût souffert de la réalité.
Le soir, ils quittèrent Paris.
Arsemar ne put résister davantage à la tentation d'ouvrir la lettre qu'il portait depuis plus d'un jour. Il la décacheta avec une lenteur timorée: accablerait-on Georges pour se faire une excuse? Serait-ce une prière ou un défi, une tendresse ou une insulte? Redoutant de trouver tout ce qu'il désirait, espérant tout ce qu'il craignait, il pesa longuement le papier dans ses doigts, puis, le lut tout d'un coup.
«Adieu. Je t'aime. Jeanne.»
Une ivresse d'amour le traversa, et tout son cœur se prit d'extase: mais le beau rêve dura peu.
—Elle ment!
Il le payait encore, le droit de la connaître, il le payerait toujours et trop chèrement, pour ignorer l'indifférence qu'elle n'avait cessé de rendre à ses tendresses: il savait maintenant l'égoïste froideur et la ruse compliquée de cette femme, et s'il n'y voulait pas penser, la phrase d'amour l'y contraignait: l'adorer, il le pouvait, et ne pouvait s'en empêcher; mais, la croire! Il l'aurait pourtant bien voulu; il l'essaya: non! Une répugnance arrêtait sa candeur; eût-il oublié le passé, cette ligne raide, sèche, exhalait,—pourquoi donc?—une odeur d'imposture. Elle le repoussait malgré lui, et chaque fois qu'il tentait vers elle un nouvel effort de croyance, quelque chose en lui reculait, avec l'instinct pur des enfants, qui ne savent pas se fier aux mauvais hommes.
Georges venait de s'assoupir: deux plis profonds creusaient ses joues, d'où la jeunesse était partie. Celui-là n'était pas le coupable! Une autre avait voulu la trahison, et, sur sa faute volontaire, posait volontairement une dernière hypocrisie.
Arsemar plia la lettre sans colère, et quand ce fut fait, la déchira très doucement: il venait d'apprendre un péché de plus qui s'ajoutait aux autres; il s'en peinait pour lui moins que pour elle, et la compassion empiéta sur l'amour. Il baissa la glace du wagon et pencha sa main au-dehors: il y pressait les menus morceaux de papier, et disait adieu à la dernière chose qu'il eût conservée d'elle; enfin il desserra les doigts, et, sous le vent de la course, les blancs carrés s'enfuirent, furtifs, dans la nuit.
Pierre, pour n'en rien voir, avait fermé les yeux.
Le lendemain, le couple fut à Vannes, et une barque de pêcheur l'emmena dans un village où tous deux avaient ensemble passé quelques semaines, jadis.
Port-Navalo est une rangée de basses maisons bretonnes, à l'extrémité de la presqu'île de Ruys, qui ferme la mer du Morbihan: lande sauvage et grandiose, pour laquelle le soleil se lève sur l'Océan et se couche sur le golfe semé de trois cents îles.
C'est là qu'ils conduisirent leur relégation.
La barque, penchée sous le vent, cinglait à travers les monticules rocheux; Pierre berçait ses regards sur les flots, et baignait sa tête nue dans la fraîcheur du vent salin. L'eau fuyait avec eux dans le reflux; Georges y trempait ses mains: puis la voile claquait, la barque virait de bord et reprenait sa ligne vers un autre horizon, qui surgissait, gris et bleu, entre le ciel pâle et l'onde métallique, très loin, sous les vapeurs.
Le calme fort de la mer déjà rassérénait leurs âmes. Ils s'abandonnèrent à une sorte de bien-être, en retrouvant dans la petite auberge leur chambre unique et leurs deux lits. Ce tableau les rajeunissait, et l'oubli leur vint pour une heure presque entière.
Après le repas, ils firent le tour des côtes, et s'assirent sur les roches noires; puis, la lune se leva, pareille à un bouclier rond, et rougit la nuit qui tombait. Ils restèrent là, écoutant les vagues dont le ressac grondait familièrement à leurs pieds.
Arsemar adorait la mer, pour sa grandeur, pour sa beauté, pour sa bonté: car il la savait bonne, la nourrice du monde, la vaste tombe vers qui peuvent se réfugier toutes les angoisses, qui les entend pleurer, qui parle de la mort sans en donner l'effroi; elle, la toute-puissante et qui s'agite impuissamment dans le mur de ses digues, comme nous dans la prison de notre vie; elle si grave et tourmentée, l'image élargie de nos cœurs; elle qui nous ressemble, virilise nos vœux, se dit sœur de nos peines, les accueille, les caresse, les aime et nous les rend plus chères, nous les endort en les rythmant, les épuise en les développant à sa taille, et les fait oublier en feignant d'en causer.
Elle hurle, menace, tempête, et prie; nos misères se diffondent dans sa voix: l'homme se sent infime et n'ose plus crier: mais il semble qu'il grandisse, à force de se reconnaître petit: le monde s'éloigne de lui; les vides se comblent comme le creux des roches se remplit sous le flux; les causes du mal se troublent dans l'esprit, se dépersonnalisent; les chagrins deviennent une douleur, sourde, profonde, austère, sans rage, sans éclats, une religion de la douleur: quand on souffre auprès d'elle, on souffre comme un dieu!
Puis, quand elle nous a séparés des foules, elle nous peuple la solitude: elle est l'ami qui n'a jamais trompé.
Desreynes comprit que la nature, pour ce malade, vaudrait mieux que sa présence tour à tour irritante et calmante; pendant de longues heures, chaque jour, il quittait son ami, sous prétexte de pêcheries, et Pierre s'en allait dans la grotte préférée, qui, là-bas, s'enfonce sous la falaise, et regarde l'Océan vers le sud.
Il y demeurait d'entières après-midi, s'abîmant dans la contemplation de la mer toujours nouvelle, qui changeait ses couleurs et se diamantait sous le soleil tournant. Il suivait, dans leur glissement lointain, les barques brunes à voiles rousses qui filaient sur de la lumière; il choisissait un peu au large des vagues qui venaient vers lui, et les accompagnait du regard jusqu'à ce qu'elles fussent brisées parmi les roches; il se créait, chez les pierres et les bêtes du rivage, des sociétés bienveillantes; il parlait aux alouettes de la lande et aux crabes de l'herbier; il cherchait sans le savoir à aimer et se faire aimer.
Quand le soleil se couchait, le soir, sur les dunes de Locmariaker, une émotion si profonde le travaillait, que des larmes vinrent souvent mouiller ses yeux: Georges était avec lui, dans ces instants, car le crépuscule s'allumait à l'heure du repas. La sérénité morale que donne le culte du beau, alors, les rendait tout heureux d'être ensemble; les souvenirs cruels s'effaçaient, pour quelque quart d'heure du moins, et une joie d'amitié qui ressemblait à de l'amour dilatait leurs deux pauvres cœurs. Rien, plus que la nature, ne sait rapprocher les hommes et resserrer les liens. Durant tout le jour, chacun d'eux pensait vingt fois à cette fin du jour. Puis, le lendemain, Pierre retournait à sa grotte, s'accoudait sur les dalles, devant le Ciel et l'Océan, double azur, les deux prunelles de Dieu: immobile en face de la nappe mouvante où courent les reflets, il hypnotisait ses chagrins au miroitement des flots.
Lorsqu'elle a calmé la douleur, la mer indique le devoir.
Cela vint aux premiers soirs de juin. Pierre se demanda brusquement: «L'aimerait-il?»
Il y rêva jusqu'à la nuit.
Le soir suivant, il songea, avec plus d'angoisse: «L'aimerait-elle?» Et quand le premier tourment de l'égoïsme fut enfin surmonté, il chercha si son devoir, au cas où ceux-là s'aimeraient, n'était point de se retirer pour leur laisser la place du bonheur.
—Où vais-je? Nulle part. Qu'espéré-je? Rien. Que suis-je? Un mort. Ceux que j'ai aimés n'ont pu faire mon paradis; si je peux faire le leur, ne le dois-je pas?
Un instinct, dans cette âme née pour les dévouements, murmurait: «Tu le dois!»
Mais l'amour damné se révoltait, et bientôt trouvait des raisons pour juger inutile un sacrifice dont personne n'oserait jouir.
—Si tu meurs, le remords les écartera. Un divorce pour qu'ils s'épousent? Leur félicité te tuera, et le deuil encore dressera entre eux le mur infranchissable.
Il lutta longtemps en lui-même; cœur et tête, il se battait contre lui-même: il était le champ de guerre et les armées; la douleur, dans ces combats, reprit son acuité première. Enfin, le second soir, las des heurts, il appela toute sa force.
Les tristes compagnons se promenaient sur la grève, au clair bleu de la lune, et l'idée qui pesait sur l'un d'eux imposait silence à tous deux.
Arsemar, plus d'une fois, essaya de parler, et ne sut.
—Georges… dit-il enfin d'une voix étouffée; mais il s'arrêta.
Quelques minutes plus tard, il jeta brusquement: «Est-ce que tu l'aimes?»
—Moi, mon pauvre Pierre! Mais je la hais, comme moi-même! Je la hais pour notre crime qui te dévore! Et je donnerais ma vie pour te rendre pure celle qui s'est reprise à toi, que je t'ai prise, moi!
Arsemar eut une joie profonde à ce cri qui le délivrait; il avait tremblé sans se le dire, devant la consommation d'une tâche surhumaine, à laquelle pourtant il s'était résolu; il ne se loua pas, comme on fait d'ordinaire, d'avoir eu le mérite de l'abnégation sans en avoir la charge, mais il se réjouit que tout fût arrêté.
C'est la première fois qu'ils causaient de l'absente.
Georges regarda son frère, et devina tout.
—Mon Pierre, que tu es bon! Tu es trop bon! Es-tu donc un homme? Grand dieu, pourquoi faut-il que tu aies rencontré deux êtres comme nous!
Pierre l'interrompit: il ne pouvait entendre ainsi blasphémer ceux qui lui demeuraient chers.
La soirée s'écoula dans les épanchements plus libres d'une tendresse qui s'était longtemps contenue. Même, on osa parler d'Elle: Pierre avoua combien il l'aimait, malgré tout, et comment tout son être restait possédé d'Elle seule. Il épanchait sa vie dans la seule conscience qui fût encore ouverte à la sienne. La pensée qu'il parlait à l'auteur de son mal ne lui vint que pour atténuer la peinture de ses souffrances, afin de ne pas l'écraser, lui aussi, d'une trop lourde peine.
Georges conclut que la souffrance était devenue moins acerbe, puisque son pauvre ami pouvait maintenant la lui dire. Il s'en trouva soulagé, sans que pourtant son remords en fût moindre.
Ils s'embrassèrent avant de se mettre au lit, et quand la bougie fut éteinte, ils continuèrent à deviser de mille choses, disant «bonsoir» et toujours reprenant leurs dialogues.
Le réveil fut moins heureux.
Ils s'étaient trop complaisamment attardés parmi la jouissance de leur misère, pour n'en pas conserver, quand l'expansion serait finie, un ressouvenir plus cuisant: dans la volupté de toucher leur blessure, ils venaient de l'aviver, et le charme des causeries ne se décidant plus à renaître, le lendemain, ils se retrouvèrent plus séparés que la veille.
Puis, les tristesses s'attirent aussi bien que les maux physiques; l'âme éplorée est réceptive à tous les chagrins qui peuvent l'éprouver davantage, comme le corps malade l'est aux germes des contagions qui passent.
Ils s'efforcèrent de ramener l'expansion de cette douce nuitée; mais à mesure qu'ils y tâchaient, la naïve sincérité des abandons leur devenait plus impossible; ils restaient gênés l'un près de l'autre parce qu'ils cherchaient à ne pas l'être. Georges, dès lors, accepta plus volontiers les promenades en mer auxquelles l'invitaient les pêcheurs; s'il hésitait parfois, Pierre l'engageait à les suivre, et se sentait débarrassé de ses contraintes, dès que la barque avait doublé le cap, sous les rochers du phare.
Car il pouvait alors redescendre dans son monotone désespoir, tout seul, sans la surveillance de l'amitié, sans la crainte du mot échappé qui trahirait sa douleur muette et grandirait celle d'un autre.
Dans les premiers temps, il avait aimé la solitude, pour elle; maintenant, il fuyait Georges, pour lui.
La mer, en vain, essayait de le guérir encore: toute l'œuvre était à refaire.
Un remords s'était même ajouté aux chagrins: il se découvrait, à son tour, coupable envers l'ami dont les soins assidus n'aboutissaient qu'à l'écarter de lui; il résolut d'être plus accueillant et de le fréquenter davantage; mais il renonça bientôt à ce labeur,—c'en était un,—et revint seul parmi les roches: son remords lui resta.
Un jour, il trouva dans sa grotte les traces d'un foyer rustique: les enfants qui l'avaient construit revinrent, et allumèrent un grand feu de goémons; ils riaient en cachette de voir ce solitaire suffoquer dans la fumée jaune; il se retira sous la pluie qui tombait, fine et pressée. Chaque jour, ils arrivèrent à l'heure précise, pour la même fête, avec le même plaisir de tourmenter, haineux et déjà hommes. Pierre, à la fin, protesta sans se fâcher; les enfants, fils d'un riche épicier nantais, l'insultèrent. L'averse continuait à tomber. Arsemar s'en allait sous l'orage, et quand il était fatigué de son chemin sur les galets glissants, il se réfugiait dans l'anfractuosité d'un roc; la pluie trempait ses vêtements, lui fouettait le visage et l'aveuglait. Il passait ainsi des heures moroses, le reclus, et sans bouger, il contemplait l'Océan gris sous les nues grises: l'eau du ciel piquait les flots ternes, avec un crépitement confus, et sur l'immense nappe s'étalait comme un brouillard lourd; la mer était toute mouillée.
Elle devint bientôt impraticable aux matelots; Pierre et Georges restèrent ensemble; ils usaient les journées au coin du feu, dans la cuisine où la cabaretière donnait à boire aux mariniers. Les heures étaient si lentes, et l'on ne disait rien! Pour s'oublier l'un l'autre et s'oublier eux-mêmes, ils se mêlaient volontiers aux propos des gens de mer, écoutaient les récits cent fois contés, interrogeaient, s'initiaient aux termes du métier, et, dans l'espoir d'abolir leur propre vie, tendaient à s'en créer une autre. Mais leur vie était bien à eux et les tenait au cœur.
Pendant trois semaines entières, depuis le soir de ce fatal entretien, à force de s'être systématiquement évités, ils avaient pris l'habitude exigeante de se craindre; la cause de leur éloignement eût-elle cessé enfin, le trouble qui en était né n'aurait pas cessé avec elle; ils n'avaient plus besoin de revoir le passé, pour sentir un continuel malaise en se retrouvant face à face. La pensée faisait partie de leur corps.
Pierre imagina que, sans doute, le charme du pays achevait de s'épuiser pour eux. Il songea au départ.
—A quoi bon?
Ce qui, dans les trop grands chagrins, nous éloigne de la guérison, c'est moins l'impuissance à savourer encore quelque plaisir, que l'ennui dont nous accueillons tous les désirs qui voudraient naître: et de quoi jouit-on sur terre, en dehors du désir?
—Ah, reste là, se disait-il, puisque tu es là! Laisse tourner les malheurs, laisse la vermine des misères monter jusqu'à toi et te mordre! Un écœurement qui te chasse t'enverra en trouver un autre; celui qui t'arrête ici t'empêchera d'en poursuivre un nouveau. Pleure là, puisque tu es là, pleure tout simplement; il faut toujours qu'on pleure, et n'importe où, et n'importe pour quoi!
Il voulut se réfugier dans l'intimité des pêcheurs, et s'en alla tirer la senne dans les marais; mais sur tout sujet ils lui parlaient de Georges. A quoi servent les manœuvres que nous tentons contre nous-mêmes? L'âme qui cherche sa guérison n'oublie pas qu'elle veut se guérir; elle se le répète, et le calcul neutralise le remède.
Arsemar devenait impatient et nerveux.
Une semaine s'écoula encore.
Toujours cette pluie qui brouillait l'horizon! Ne rien pouvoir sur la nature ou sur son cœur!
Un soir, Georges demanda:
—Tu souffres, Pierre?
—Non, je m'ennuie!
IV
J'ai pleuré en rêve: j'ai rêvé que tu m'aimais encore; je m'éveillai, et le torrent de mes larmes coule toujours.
H. Heine.
Elle l'avait lassé, cette fausse paix des premiers jours: il semblait que sa douleur lui manquât.
—Veux-tu que nous partions, mon Pierre?
—Avec le temps qu'il fait ici!
—Pourquoi n'avoir rien dit plus tôt?… Je désire tout ce qui te plaira. Où allons-nous?
Arsemar avait peut-être un but et n'osait l'avouer.
—Au nord?
—Sous l'averse!
—Au midi, pour chercher les saisons chez elles? Je veux bien. Descendre en Espagne?
—Ah, les boléros!
—En Grèce?
—Un catafalque!
—La Turquie?
—Non.
—Le Maroc?
—Non plus.
Georges considéra: «L'Italie est impossible, ils y ont fait leur voyage de noces.» Mais il proposa dix voyages, proches ou lointains: Arsemar refusait toujours.
A bout d'inventions, il se résigna enfin à nommer le pays qu'il redoutait.
—Tu ne penses pas à te rendre…
—Où?
—En Italie…
—Si!
Desreynes fut épouvanté; il tenta quelque résistance infructueuse: il fallait partir.
Arsemar eut une grande joie de cette résolution, et une immense volupté. Il allait donc pouvoir se jeter éperdument dans toute sa misère, s'y rouler à l'aise et sans répit, s'y abîmer et s'y noyer; il allait la boire et la respirer: dans cet air empesté d'amour, il s'en imprégnerait par tous ses pores. Rien ne lui proposerait l'oubli; tout crierait de souffrir! Il en avait assez, de ce lâche bannissement, de cet exil hors de soi-même, de cette tension malingre à éviter tout ce qui le hantait. Puisque l'homme ne peut s'arracher de son moi, qu'il ait du moins le courage de le regarder en face!
Car nous sommes plus avides encore de nos souffrances que de nos joies, et quand on a bu du malheur, on presse la coupe pour en faire tomber quelque goutte nouvelle, et n'en rien perdre.
Georges, en quittant cette presqu'île, sentit bien qu'il y devait laisser l'espoir des guérisons prochaines; la nature, qui l'avait secondé ici, serait ailleurs sa constante ennemie.
Il contemplait avec angoisse celui qu'il emmenait vers les terres maudites.
Hélas! Pierre avait perdu son beau calme divin, qui le faisait grave dans le bonheur et austère dans l'infortune. Georges sentait son pouvoir sur cet homme lui échapper de jour en jour; il n'était plus le maître de cette âme anxieuse, qui commençait à secouer les conseils et craindre les tendresses, comme un enfant malade.
Ils traversèrent la France sans un arrêt, longeant les villes, coupant les fleuves, trouant les monts.
—Fuis, fuis! Essaye de te fuir! Où courons-nous?
C'est un navire qui croirait se sauver de la peste en quittant la terre ferme, et qui remporterait au large la contagion apportée à la rive, par lui!
Georges eût voulu trouver quelque plage nouvelle, mais on lui désigna Venise, la ville languissante où le couple des jeunes époux avait caché ses premières caresses. Vainement essaya-t-il de s'opposer à cette dangereuse étape; il eut peur de comprendre que Pierre l'abandonnerait plutôt que de renoncer à son projet; il pensa du moins faire accepter un hôtel inconnu des souvenirs, mais l'autre s'entêta, et c'est la maison de ses noces qu'il choisit pour manger et dormir.
Il fit ses choix, d'ailleurs, d'un air indifférent. Il disait:
—Ne penses-tu pas que nous serions mieux ici? On dit grand bien de cette maison, et j'ai regretté, dans un précédent voyage, de n'y pas être descendu.
Car le mensonge, maintenant, germait dans cet être si pur: la pudeur de montrer ses maux, la crainte de chagriner en les montrant, l'habitude de cacher son cœur, tout lui avait, par degrés, rendu nécessaire la dissimulation; et voilà même qu'il simulait.
Mais Georges ne se prenait pas à ces feintes trop naïves, et, la mort au cœur, obéissait pour rester là.
Toujours doux, maternel, plein de soins et de condescendances, il guettait les vœux pour les prévenir et les peines pour les chasser.
Dans cette perpétuelle attention, il souffrait en mère un peu plus qu'en coupable, et sans doute souffrait davantage: d'une douleur moins aiguë, mais toujours éveillée, prudente, attentive, observant les jours, espionnant les nuits, une douleur de femme dont le dernier-né serait pris d'un grand mal qui peut le tuer tout à coup…
Ils parcoururent les églises et les musées; mais Pierre regardait les œuvres d'art moins que les endroits où Jeanne s'était arrêtée autrefois; avec une précision cruelle, il la revoyait devant une toile des maîtres, immobile dans sa pose studieuse, ou gravissant d'un pas royal les marches de quelque palais, ou frissonnant de plaisir au seuil noir d'un cachot; à table, elle s'asseyait ici: à la Salute, elle s'était agenouillée près de cette colonne, et longtemps il l'avait admirée dans sa prière: à la maison des Jésuites, combien elle avait ri, lorsque le gardien ivre s'était réveillé dans son petit coin d'ombre, pour venir, en trébuchant, leur expliquer les tableaux de Véronèse et du Titien, qu'il touchait du bout de sa canne, comme à la foire…—«Già é!» Elle aimait tant le cri des poppes! Le Coleone l'avait enthousiasmée. Chaque matin, elle apportait des graines de maïs aux pigeons de la place, qui descendaient vers elle d'un long vol courbe et gracieux, et s'agriffaient à ses bras souples, battant des ailes, piquant leurs jolis becs rouges dans son gant de suède jaune, puis voletant, et tournoyant sur sa tête si chère, comme une vivante auréole d'amour. Chaque soir, elle allait s'éblouir aux reflets du soleil couchant qui cuivre les larges vitraux de Saint-Marc, et flambe comme un incendie parmi les dentelles de marbre…
Chaque matin, Pierre revenait apporter des graines de maïs aux pigeons de la place, et chaque soir revenait s'éblouir aux reflets du soleil couchant, seul.
Oh, l'indifférence des choses, qui gardent leur vie sereine, quand nous avons perdu de la nôtre tout ce qui nous les rendait précieuses! N'est-ce pas Elle, là-bas? Elle s'asseyait ainsi dans les gondoles, à son côté, et derrière eux ils entendaient l'effort rythmique du rameur; un jour, elle lui posa sa tête près du cou, et ce fut elle qui tendit son baiser…
Pierre fuyait son ami; il s'esquivait sans rien lui dire, ou le perdait au coin des rues. Jeanne le possédait tout entier; il la poursuivait dans la ville.
Une après-midi qu'ils étaient demeurés ensemble, un gondolier les aborda.
—Signor, je vous saloue; vous ne reconnaissez pas Lazzaro, qui vous promenait toujours, l'autre an, avec la votre belle signora?
Pierre descendit dans la gondole. Georges le suivit, et tous deux souffrirent davantage quand ils furent sous le felze, où Georges tenait la place de Merizette.
A compter de ce jour, Arsemar évita son ami plus encore. A peine était-il libre, il retrouvait Lazzaro, et pendant des heures sans fin se laissait conduire au hasard. Qu'importait les murs ou le nom des canaux? Il n'était qu'avec elle, sous la tente de drap noir; il lui parlait à demi-voix, entendait ses réponses, lui souriait et souvent finissait par pleurer. Il recommençait par le regret toute sa vie passée; il la détaillait et la jouait devant lui. C'était le roman d'hier, et rien n'était survenu depuis lors, sinon qu'elle n'était pas là. Il l'adorait. Par instants, il se vouait de grosses rancunes d'amoureux, en retrouvant dans le passé, au beau temps du bonheur, des oublis de son bonheur même; il se reprochait des pensées inutiles qui l'avaient alors distrait pendant une minute et séparé d'elle.
—J'aurais pu l'aimer davantage, pendant que je l'avais!
Pourquoi donc, tel soir, n'avoir pas fait ceci, ou tel autre soir, fait cela?
—Oh, si je la tenais à cette heure!
Le mal s'empira.
Ce n'était plus seulement dans son âme qu'elle habitait maintenant, mais dans son cerveau maladif, dans sa chair passionnée, dans tout lui. Elle se dressait, superbe et despotique, l'enflammant de désirs qui lui séchaient les lèvres et faisaient courir entre ses épaules un frisson de fièvre amoureuse.
Son cœur lui tapait le torse, dès qu'il mettait le pied sur la gondole lascive; là, il fermait les yeux, cherchait l'épouse d'une main amollie, et restait sans bouger pendant de longues minutes, avec le bras toujours levé, et croyant sentir sous ses paumes la rondeur des étoffes et la tiédeur du corps aimé.
Un soir, Desreynes apprit qu'Arsemar changeait de chambre; celle occupée désormais avait été la chambre nuptiale. Georges le devina.
Il suivait avec une tristesse infinie les progrès de ce tourment d'amour. Chaque jour davantage, ces craintes devenaient en lui plus dominantes que son remords; sans qu'il songeât cependant à s'absoudre, le passé le torturait moins que l'avenir ne l'effrayait: peut-être avait-il pris déjà l'habitude de sa culpabilité, tandis que ses effrois ne dataient que d'hier: la rancœur de son crime, au lieu de le tenir tout entier, ne lui revenait plus que par alternances, à la suite de ses angoisses, comme un vers sonne à temps égaux sur la fin des strophes nombreuses.
Il sentait bien que Pierre l'avait pour ainsi dire supprimé de sa vie, effacé de son âme, et que l'amour seul enserrait son être affolé. Il subissait sans amertume cet abandon si mérité, et ne retrouvait que sa propre faute dans les brusqueries ou les aigreurs qui répondaient souvent à ses soins les plus tendres. Il se désolait de voir le caractère de son ami se pervertir ainsi, et, plus que toute autre chose, ce changement douloureux l'accusait comme son œuvre: le Pierre qu'il avait connu si calme et droit, si bon, était devenu peu à peu l'homme intolérant dont les nerfs excités se crispent et se révoltent au moindre attouchement.
—Par mon fait! Et comme il doit souffrir de se voir tel qu'il est!
Georges acceptait tout, et presque avec reconnaissance; plus on le rudoyait, plus son ancienne impatience s'assouplissait aux besoins de la tâche; et plus on était dur, plus il se faisait doux: non point par esprit de contraste, comme il eût essayé en d'autres temps ou avec d'autres hommes, mais par amour, par sentiment profond d'un devoir qui lui était cher, et qu'il remplissait sans même s'en donner l'ordre ou le conseil. On le repoussait? Sa conscience en était accablée pour la cause, mais il y trouvait aussi une sorte de soulagement intime, parce qu'il lui paraissait juste d'être la victime immolée sur sa propre faute, et son cœur savourait, à souffrir, des voluptés expiatoires.
Qui dira si cette joie religieuse de s'offrir en holocauste aux conséquences de notre crime n'est pas le rappel le plus noble de l'égoïsme humain, qui, dans les abnégations, cherche l'espérance et le droit de se pardonner à lui-même le mal qu'il a commis?
N'importe: le double sentiment de justice et de douceur, qui avait été jadis l'essence même du caractère d'Arsemar, était passé en Georges à mesure qu'il quittait celui-là: il semblait qu'ils eussent échangé leurs deux âmes.
Desreynes ne songeait que rarement à celle qui les avait menés à ce point de misère: il avait alors contre elle et toutes les femmes des haines rapides; contre l'amour aussi, qui brouille la terre, empoisonne les âmes, enrage la vie.—«Qu'est-ce que j'ai fait, en somme?» Les paradoxes de Mme de Warens revenaient parfois plaider pour lui contre lui-même, et péroraient avec une triomphante véracité.
Mais un tel syllogisme, excusable chez Desreynes, eût été ignominieux chez Arsemar: Pierre le connut pourtant.
—Une minute d'oubli, mais ils ne s'aimaient pas! Dois-je rester damné pour une minute d'oubli?
Il la désirait trop, sa femme!
Il allait de la chambre des étreintes à la gondole des sourires: entre elles deux il partageait ses heures; en elles deux il surchauffait sa fièvre, et dans une perpétuelle consomption attisait ses rêves d'amour.
—Jeanne…
Il redisait ce nom à chaque instant, si bas qu'il l'entendait à peine; mais le penser seulement ne lui suffisait plus. D'autres fois, pauvre fou, il murmurait son propre nom, pour se donner la caresse d'une illusion, et se dire qu'elle était là, et l'attirait vers elle.
Il se roulait dans des extases visionnaires.
Un jour, le poppe se départit de sa discrétion muette, et, le voyant si triste, osa dire:
—Venezia senza femina non é la Venezia.
—De quoi vous mêlez-vous, insolent!
Il descendit dans la gondole.
Non! Ce n'était plus Venise, la ville des baisers, tiède et molle, reine des langueurs! La cité sans bruits et sans cris, où la vie des passants glisse sans qu'on l'entende, dégage l'amour ou la mort; et le silence, selon l'âme qui s'y recueille, y devient tour à tour celui des alcôves ou des tombes.
—Jeanne…
Il croyait qu'elle allait le rejoindre, à force d'être rappelée; il écoutait les vents de l'ouest ou regardait au ciel les nuages qui pouvaient arriver de la France; et, la nuit, il contemplait les constellations qui brillaient sur elle et sur lui.
—Pense-t-elle à moi?
D'abord, il avait espéré qu'au moins la honte et le chagrin, dans ce cœur de femme, subsisteraient assez pour rendre l'oubli inaccessible; il voulait vivre en elle comme elle vivait en lui, et son besoin de la posséder était si pressant, qu'il se contentait presque de la posséder par le remords: mais bientôt cette lugubre consolation n'en donna plus assez. Dans ces mensonges d'amour dont il peuplait sa solitude, dans ces comédies de tendresse dont il leurrait son âpre veuvage, il en vint à se demander si le songe d'ici n'était point une réalité de là-bas, et si Jeanne n'avait point l'amour, elle aussi, l'amour!
Elle l'avait dit! Son dernier mot d'adieu était un mot d'amour!
Pourquoi l'avait-il témérairement accusée de mentir? Était-ce donc si incroyable, qu'elle le pleurât! De quel droit l'avait-il repoussée ainsi, quand elle était venue à lui, oui, de quel droit, puisqu'ils se manquaient l'un à l'autre? Il regrettait cette lettre aux senteurs d'iris, qu'il avait un soir déchirée, éparpillée aux ronces d'un pays inconnu. Combien il l'eût baisée, et lue, cette ligne unique où l'absente disait: «Je t'aime.» Il en ressuscitait les lettres fines, le papier dur et le parfum.
Alors, il atténuait, effaçait le crime.
—Serais-je jaloux, si je l'avais épousée veuve?
Cette comparaison le séduisit, et il s'y attacha parce qu'elle justifiait le renoncement des rancunes, et qu'elle autorisait les lâchetés. Il s'efforçait sans le savoir, à trouver dans le sophisme une raison définitive; il chassait un par un les défauts reconnus et revoyait l'épouse d'autrefois, belle, élégante, rieuse et gracieuse, souple et féline, et curieuse, la seule femme qu'il eût aimée! Et peu à peu il en vint à subir cette conjecture: «Tout cela est-il vraiment irréparable, et ne pourrait-on lui pardonner?» Il ajouta: «… la rappeler?»
Pardonner, c'était fait déjà! Quand donc avait-il osé la maudire? Il l'adorait, il la voulait, et rien de plus. A l'idée de la reprendre, il tremblait de joie et d'amour. Il ne tenta pas d'y réfléchir et d'en discuter l'hypothèse. Mais il protestait faiblement, reculait, murmurait: «Non, c'est impossible.» Sans conviction, et croyant même, tout au contraire, à la facilité d'un tel bonheur, il résistait avec la mollesse d'un enfant qui refuse un beau fruit. Tant de fois il se répéta: «C'est impossible,» qu'à la fin rien ne manqua plus, pour le persuader, que la réalisation de son vœu.
—Je l'aurais encore! Elle s'assiérait là, je prendrais ses petites mains, elle poserait sa tête sur mon épaule, comme ceci, et je sentirais l'odeur de ses cheveux… Oh!… et pourquoi non?
Il le tenait déjà, cet avenir! N'était-ce pas la seule chose qui lui restât à faire, quand rien n'avait pu étouffer sa passion, que la patience et l'éloignement exaspéraient jusques à la folie? A quoi bon se torturer, à quoi bon les vanités et les résistances d'orgueil? La reprendre ou mourir! Et pourquoi donc la mort, puisque l'amour s'annonçait et s'offrait?
Il céda.
Il se fit heureux.
Et quand la résolution fut arrêtée, alors seulement il la pesa.
Georges serait sacrifié. Mais quoi? Le châtiment! Ils ne se reverraient plus? L'ami manquerait moins que l'amante. «Entre deux maux, il faut choisir le moindre.» Puis, dans son optimisme récent, il allégua que cette séparation ne serait pas sans un remède, et qu'on pourrait se rencontrer encore, seul à seul, peu souvent, à vrai dire, pour ne pas réveiller la mémoire des heures mauvaises, mais par intervalles qui s'espaceraient, et le calme absolu finirait par venir, avec l'âge… Il se tassait dans son égoïsme satisfait, ainsi qu'en un fauteuil moelleux, lorsqu'on est las.
Il se montra plus sociable, presque gai: Georges fut alarmé.
Pierre, sournoisement, continuait à comploter son bonheur.
Il organisa sa vie: comment il retrouverait Merizette, où l'on s'en irait recommencer une existence bénie; il vendrait sa maison de campagne, achèterait un hôtel à Paris et renouvellerait ses meubles; elle serait bien contente et l'aimerait sûrement, par repentir un peu, par reconnaissance, et à la fin par seule tendresse. On l'avait trop noircie; ce n'était qu'une enfant. Quelle joie!
On ne parlerait jamais du vilain jour… Ce serait bien aisé, puisqu'ici même, où il en souffrait tant, il n'y pensait qu'à peine…
Espérances, vœux, chimères! Flux et reflux où la vérité se ballotte ainsi qu'une épave! Ne suffit-il pas d'atteindre l'insaisissable objet de nos ambitions, pour n'en plus voir soudain que la hideur et reculer d'effroi devant ce que l'on convoitait? Actéon, qui poursuit la déesse, mourra de l'avoir contemplée!
Maintenant que l'Eden était reconquis, maintenant que l'homme s'adonnait tout entier à l'ivresse d'un avenir si cher, maintenant que les délices du rêve s'adaptaient à la vie, permise, promise, possible, tangible, presque réalisée, voilà qu'il reparaissait, le passé, et se dressait sur l'assouvissement du désir!
Elle, souillée, dans son lit! La chair contre la chair! Il voulait l'approcher, et ne pouvait plus. La maîtresse d'un autre, elle le fut! Une épouvante de dégoût le rejetait déjà loin d'elle, et sa noblesse de cœur se réveillait pour la révolte, dès l'évocation seule du bonheur qu'il s'était donné.
Souillée, souillée, souillée!
Il y avait trop longtemps que sa fière âme s'avilissait dans les hontes de la concupiscence, et la rébellion sonnait; trop longtemps que l'amour régnait en maître unique, sans même admettre à son côté la jalousie qui le gênait, et la jalousie secouait la servitude en s'écriant: «J'ai trop dormi!»
Entre elle et lui, l'autre! Toujours! Il repoussait le spectre qui se glissait sous toutes ses étreintes, entre elle et lui; et chaque fois que, dans la tension de sa volonté, il parvenait à ressaisir un instant de cet amour exclusif qui l'envahissait hier, brusquement, d'un coup de poignard, la vérité l'assassinait.
Un amant! La trahison volontaire, préméditée, les mensonges et les curiosités perverses, et ces baisers! Il les voyait, comme dans la veillée où la chambre de Georges les lui montra ensemble.
—C'est peut-être à lui qu'elle pense!…
Il s'empoisonnait à plaisir de toutes les imaginations si soigneusement bannies de ses heures amoureuses; il appelait tout ce qu'il avait fui; il affirmait tout ce qu'il avait nié.
—Elle pense à lui! Et moi, stupide, je combinais qu'elle rêve à moi! Son amant! Quand on s'offre un amant, ce n'est pas pour aimer un mari. Si elle désire quelque chose ou quelqu'un, c'est celui-là… Euh!
Il mordait ses poings.
—Et lui, qui s'en cache, il la désire aussi. Qu'ils se rejoignent donc, ils sont faits l'un pour l'autre! Je ne veux pas!… Misère!
L'horrible ville qui le narguait!
—Dire qu'il faudra tantôt le revoir encore son amant, m'asseoir en face de lui, être gracieux, lui répondre… Pourquoi l'ai-je amené, aussi? C'était littéralement fou… Mais qu'est-ce que j'aime donc, maintenant?
Néant.
Ah! Si la solitude est bonne aux forts, quand ils la cherchent, elle est dure et mauvaise à tous, quand elle s'impose.
Il alla dîner seul, dans une auberge.
Elle et lui!
Elle restait bien perdue, et tout restait fermé.
Il l'aimait pourtant malgré tout: avec son âme impuissante d'oubli, avec sa chair hantée, il l'adorait.
Alors, dans cette fièvre de jalousie qui cherchait en elle ou autour d'elle ce qui pourrait l'exacerber, il fut pris pour la première fois du désir cruel et presque infâme,—si notre âme était blâmable de ce qu'elle éprouve,—du désir bourrelant de savoir, d'apprendre, d'entendre ce qui s'était fait, comment, pourquoi elle s'était donnée… ce serait parler d'elle, au moins!
—Assez, assez!
Il rentra enfin à l'hôtel.
Il vit Georges. Il l'envia d'avoir été aimé par elle; non plus la jalousie, l'envie! Et parce que cet homme l'avait possédée le dernier, il semblait qu'elle fût encore à lui.
Desreynes avait couru par la ville, halluciné d'un malheur. Lorsqu'il aperçut Pierre qui revenait, il lui en fut reconnaissant.
Arsemar ne prononça pas une parole; il fit effort pour mettre sa main dans celle qu'on lui tendait, et froidement, et presque avec répugnance.
Georges, le voyant sombre, proposa, pour le distraire, d'aller entendre un opéra que l'on donnait au Goldoni. Pierre sut se contraindre à accepter, espérant que la musique adoucirait un peu l'aigreur de ses pensées. Mais il fallait plus, ce soir-là, il fallait un abîme. Le cri aigu des violons le crispa; l'orchestre le bouscula avec importunité; le ténor se démenait en poussant des clameurs sentimentales; ces passions étaient fausses et ces douleurs grotesques. Il partit. Georges, si inquiet qu'il fût, n'osa l'accompagner.
Le solitaire rentra dans la chambre nuptiale. Là, on pourrait souffrir paisiblement.
Il s'accouda à la fenêtre.
La nuit claire baignait les maisons grises, dans la ville muette; l'eau claquait mollement sur les poutres peintes et sur les marches des palais; en face, une vapeur de lumière cendrait le dôme de la Salute, et, par instants, un fanal de gondole sinuait dans l'ombre des murs, au bruit de la rame unique, bruit lointain, bruit mouillé qui semblait caresser le silence.
Puis, l'espace se troubla délicieusement: là-bas, invisible, traînant ses chansons sur l'eau calme, mandolines, voix alternées, une barque voguait sur les canaux, et les îles de marbre, tour à tour, assourdissaient ou renvoyaient les mélopées errantes, qui mouraient pour renaître, suaves, exquises, dans la nuit harmonieuse.
Il pleura.
—Comme ce serait bon d'être heureux!
Elle avait pleuré, elle aussi, dans un soir pareil.
—Comme c'était bon!
Il se jeta à genoux près du lit, et ses larmes bientôt ne purent plus couler.
—Je l'aime!
Le triste apaisement qu'il avait gagné tout à l'heure se retirait de lui.
—Il n'y a plus moyen, moyen de rien, vivre ni… Pourquoi donc n'y avait-il plus moyen de mourir?
—Je l'aime!
Il se tordait sur le tapis.
—Là, elle a dormi là!
Il jetait ses bras sur la couche vide, et roulait son front dans les toiles, et croyait y sentir un parfum.
—Je t'aime, je t'aime!
L'amour fauve était revenu.
Et longtemps, comme si sa passion dût la ramener là, il répétait: «Je t'aime! Viens!» N'allait-elle pas entrer? Si elle frappait à la porte?
Alors, on frappa.
—C'est elle!
Il se dressa, hagard, le dos tourné au lit défait, serrant l'oreiller sous ses ongles, et la porte s'ouvrit.
—Lui!
Georges s'arrêta sur le seuil.
—Qu'est-ce que tu viens chercher ici, encore?
Georges restait immobile.
—Il n'y a plus rien pour toi! Tu vois bien qu'elle n'est pas là!
Georges, suppliant, tendit les mains.
—Mais va-t'en! Tu ne vois donc pas que ta présence me fait souffrir! Va-t'en, mais va-t'en donc!
Georges s'en alla, humblement.
V
Aucun des quatre éléments ne se cache, en ce corps étrange; il est tranquille, il grince.
Goethe.
Le lendemain, Desreynes redescendit à la chambre de Pierre et le trouva prêt à sortir; il demanda à l'accompagner et reçut un congé glacial.
Il vivait au milieu de transes perpétuelles.
—Je le gêne.
Découragé, il songea à mourir; mais il songea aussi qu'il avait son devoir à remplir jusqu'au bout, et que le droit de se tuer ne lui appartenait plus.
Il fallait arracher Arsemar à cette contemplation de son néant, l'enlever de cette ville satanique, le délivrer de l'obsession; par douceur ou par force, il y fallait parvenir à tout prix.
Il rassembla son courage et aborda résolument son ami.
—Pierre, nous allons partir.
—Non!
—Mais tu te martyrises, c'est un suicide, cette vie!
—Et quand cela serait?
—Ah! Pierre, voilà donc comment tu veux me punir…
Arsemar, honteux et touché, se retourna vers lui.
—Mon bon Pierre, partons, je t'en conjure.
Celui-ci balança pendant une seconde, puis, violemment, répliqua:
—Non!
En s'éloignant, il murmurait comme une excuse devant lui-même plutôt que devant l'autre:
«Je ne peux pas.»
Il se sentait injuste, mauvais, tyrannique; et ce fait d'avoir soulagé sa colère dans la menace et les injures avait eu pour résultat de dissiper en partie sa rancune jalouse, qui laissait quelque place au remords de l'amitié ingrate.
Il voulait former un propos d'être meilleur à l'avenir, mais dès qu'ils se trouvaient ensemble, il ne parvenait qu'à rester sombre et renfermé, malgré les protestations de sa conscience. Seulement, le soir, en serrant la main de Georges, il dit:
—Pardonne-moi.
Il se sauva sans vouloir qu'on lui répondît.
—Pourquoi ai-je eu cette funeste idée de la rejoindre? Je ne trouve même plus, maintenant, la consolation de la reprendre en rêve!
Dans un malheur qui lui semblait pire, il regrettait son malheur de la veille.
Le second jour, Georges décida de renouveler sa tentative; mais, cette fois, il usa d'une discrétion qu'il jugeait plus habile, et qui ne serait pas incompatible avec la fermeté; il entreprit d'obtenir par détours ce qu'on refusait à la franchise: il ferait le siège de cette ténacité, comme celui d'une coquette: attitude moins digne de la tâche, sans doute, mais plus conforme à son tempérament; d'ailleurs, pensait-il, tous les procédés sont bons quand le but est louable. L'ancien Desreynes revint en lui et fut certes accueilli avec joie; durant la matinée qu'il occupa à combiner ses plans, il oublia de plaindre leur misère: le sceptique analysait un homme, pour appliquer la guérison, ainsi que le médecin tâte un malade, et la science primait les compassions.
—Ami, dit-il, ne te fâche pas, ne proteste pas, je ne me blesse de rien: je ne suis que désolé, mais je mérite tout. Voici: ma présence te harasse. Tu me le fais trop comprendre chaque jour… Puisque tu ne m'aimes plus, peut-être souffriras-tu moins quand je m'éloignerai…
Il surveillait avec anxiété l'impression de ses paroles et redoutait que son offre fût acceptée. Il poursuivit:
—Nous nous sommes trompés en espérant que mon affection et mes soins pourraient quelque chose contre ta peine. Je l'irrite en m'efforçant de la calmer. Tu m'évites, tu m'injuries; oh, je ne réclame rien de plus, pour moi; mais, Pierre, tu te fais plus de mal que tu ne m'en crois faire. Et c'est sans remède…
—Sans remède.
—Tu vois bien que je dois te quitter. J'irai n'importe où, au hasard; je t'aimerai de loin; je ne penserai qu'à toi, qui seul aussi t'en iras par le monde, traînant le chagrin d'une faute dont le remords me tue.
—Georges…
—Ah! s'écria-t-il, sincère enfin, tu me brises, mon Pierre! Tu l'ordonnes donc, que je te laisse en proie à tes abominables rêves?… Mais je veux te guérir! Est-ce qu'une femme vaut que tu meures? Est-ce que toutes ensemble valent un coin de ta bonté? Est-ce que je peux, moi, t'abandonner là dans ton enfer, et ne pas te suivre, quand tu n'as plus que ton ami sur terre pour te veiller et pour t'aimer?
Arsemar le contemplait d'un œil craintif et doux.
—Ne me chasse plus! C'est moi qui suis là, moi que tu nommais ton frère, moi qui veux l'être encore…
Arsemar, dans une émotion muette, s'écartait de son ami par crainte de céder: son cœur le poussait vers lui, mais il résistait, comme s'il eût dû perdre encore la très chère en perdant sa pâture de douleur.
Ils restèrent en silence. A la fin, Pierre cacha son front dans ses deux mains.
—Console-moi, dis… Trouve quelque chose, console-moi!
—Le saurais-je, ici?… Viens, sauvons-nous!
—Mais je ne peux pas…
—Il le faut. Tu le dois, pour nous deux, si tu as pitié de ton Georges et de toi-même.
—Quand donc?
—Aujourd'hui!
—Demain?
—Ce soir!
Il le prit dans ses bras; Arsemar lui rendit son étreinte; ils se baisèrent près du cou, et, se retenant par les mains, ils se regardèrent l'un l'autre dans les yeux.
—Pauvre cher, je te guérirai, va!
—Et nous resterons ensemble, n'est-ce pas? On n'est pas sûr de se revoir, quand on se quitte.
Pourtant c'était navrant de fuir si tôt un pays où l'on souffrait si bien!
Ils partirent, et dans la nuit arrivèrent à Florence.
Desreynes était résolu, pour une existence nouvelle dans un pays inconnu, à ne plus abandonner son ami aux dangers de la solitude. Il ne le quitterait pas: à toutes les heures et partout, ensemble, afin qu'on s'accoutumât à voir la vérité face à face, et que, par l'habitude, l'amitié rentrât dans leur vie; la présence du coupable entretiendrait d'abord la jalousie, mais la rancune serait moins dangereuse que l'amour; elle combattrait l'amour, et peu à peu se diminuerait elle-même par sa propre constance: enfin, quand à son tour elle achèverait de mourir, elle aurait peut-être déjà tué la passion…
L'expérience sembla justifier ces calculs: Arsemar supportait sans trop de contrainte la compagnie de Desreynes, grâce surtout à la sérénité relative que venait de lui procurer leur dernier rapprochement. Puis, la santé morale de cette grande Florence le gagnait insensiblement.
Peut-être n'existe-t-il aucune ville au monde qui rende comme celle-là l'orgueil d'être homme ou la volonté de le devenir; elle sangle l'âme, elle la relève, elle crie le courage et la promesse. Tant d'œuvres sont nées là pour l'immortalité, que le passant, parmi les demi-dieux créateurs de dieux, médite sur la gloire d'être un enfant de cette race où les géants remuaient la terre et le ciel.
—C'étaient des hommes! s'écriait Arsemar. N'ont-ils pas connu, eux aussi, la douleur, la honte, la solitude, l'exil? N'ont-ils pas connu la trahison? Mais ils se redressaient, et, mettant le pied sur les platitudes de la vie, ils se jetaient dans l'immensité de leur rêve, et le culte cachait les misères! Que suis-je auprès de ceux-là, ou de ce qu'ils ont souffert, pour avoir le droit de me plaindre chez eux?
La consolation trouvée à Florence était presque analogue à celle qu'avait donnée la mer; mais si sa grandeur était moins intime, elle était plus vivante et demandait plus impérativement l'oubli. A chaque pas, des pensées graves sollicitaient le triste voyageur et l'entraînaient hors de sa peine: il retrouvait plus rarement Merizette et se retrouvait plus souvent; il vivait davantage, requérait sa raison, tout cela un peu aux dépens de son malheur.
Son inquiétude morale, en perdant de la précision, était pour ainsi dire passée dans son intelligence, en sorte qu'il souffrait moins de lui, mais ne jouissait de rien autre: il analysait tout, discutait et compliquait, dressait des théories et entassait des arguments, voulait prouver sans cesse, subtilisait, ne permettait pas une opinion contre nulle de ses sentences, et posait ses jugements comme des injonctions; puis, peu à peu, il descendait la pente des paradoxes et des méchantes ironies.
La constatation du mal est en nous comme un besoin de la douleur, et quand nous parvenons à le moins envisager dans notre condition, la nécessité de le voir autour de nous s'impose ainsi qu'une revanche. Il ne le considérait pas dans les morts, par respect pour leur œuvre, mais parmi les vivants et les idées. Il en était venu ainsi à soutenir nerveusement des syllogismes contre lesquels il se fût rebellé autrefois, et qu'il déduisait avec une ténacité d'autant plus irréconciliable, qu'il y rencontrait un moyen de contredire à son passé en même temps qu'à son âme.
Georges se gardait de protester jamais, pour n'amener aucune aigreur; il multipliait les condescendances et les sollicitudes, et se tenait comme auprès d'une maîtresse capricieuse avec laquelle on se brouille pour un mot inopportun; il approuvait tout, en bloc, en détails: les compromis métaphysiques coûtaient peu d'ailleurs à sa conscience, et sa retenue lui était d'autant plus aisée que les nouvelles affirmations de Pierre cadraient généralement avec les siennes, à cause de leur allure hautaine, méprisante, et quelquefois hargneuse.
Il résulta de cette entente une facilité plus grande pour atteindre à la vie commune et à la paix: si tant d'obstacles entre eux gênaient l'expansion des tendresses, rien ne s'opposait à la sympathie des idées, et l'on causait avec plaisir.
Plus on causait, plus on s'éloignait du passé.
Arsemar était satisfait de posséder près de lui une intelligence qui correspondait si exactement à la sienne, et qui, sur chaque assertion, renchérissait d'un mot piquant; ce qui l'avait tant de fois chagriné dans son ami, jadis, le rapprochait maintenant de lui plus que toute autre chose; ils éprouvaient, à s'entendre parler, un étonnement réciproque et satisfait; on eût dit qu'ils faisaient la découverte l'un de l'autre; une camaraderie de tête semblait vouloir remplacer l'attachement des cœurs.
A cette époque de leur vie, Georges, qui, jusque-là, dans l'apport de leur amitié, avait rendu moins qu'il ne recevait, fut au contraire le plus donnant, car son affection paraissait grandir à mesure que celle de Pierre glissait dans l'égoïsme du malheur: Desreynes se rendait compte de ce double état, aussi bien qu'il avait su naguère apprécier l'infériorité de son dévouement. Mais il n'en concevait ni vanité pour lui ni blâme contre Pierre.
Il suivait Arsemar, avec la constante attention de ne pas lui permettre une minute de solitude intérieure, dès qu'il n'était pas sûr de la direction que prendraient les pensées; il pesait d'avance chacune de leurs démarches ou chaque phrase, afin de ne rien réveiller de ce qu'il fallait assoupir; la tâche était ardue, car l'instinct du malheur veut tout rapporter à lui-même, et ce qui nous distrairait n'est qu'un chemin détourné pour revenir en nous: mais Georges ne faiblissait pas dans son rôle, et s'efforçait parfois d'amener le rire sur le visage de son ami; rire plus souvent ironique et cruel que bonnement joyeux; n'importe, il y réussissait entre temps.
Cependant, les tendances paradoxales et caustiques s'accentuaient de plus en plus dans l'esprit d'Arsemar. Le jour où l'homme ne croit plus à son âme est la veille du jour où il ne croira plus à rien. Pierre s'entretenait dans sa rigueur acerbe avec une persistante complaisance: il traversa alors une véritable maladie cérébrale dont les excès finirent par alarmer Desreynes.
Leur promenade favorite était à Santa-Croce: ils se trouvaient chez eux, dans la fréquentation des tombes; Georges conduisait volontiers son ami dans l'église claustrale, où tant de morts glorieux rappelaient leur ouvrage et forçaient la méditation. Arsemar ne manqua pas une fois de s'arrêter devant le monument d'amour élevé dans le saint lieu. «A Alfieri, sa maîtresse, comtesse d'Albany.»
—Ah, disait-il, l'homme est couvert de préjugés comme un vieil obélisque! Est-on certain que cette morale, pour laquelle un gueux se torture, vaille mieux et soit plus noble que les paradis défendus?… Il entre plus de vanité que de vertu dans la force de notre vertu même. Et l'orgueil des péchés hautains qui, dans leur cynisme royal, s'offrent aux soufflets de la foule, n'a-t-il pas plus de grandeur que la mièvrerie des convenances?
Il ajouta: «Ma femme, si tu permets ce mot, proférait une phrase fort juste, le matin de ton arrivée: «Dans trente ans, que restera-t-il de nos sacrifices? Poussière!»
Il reprenait: «Où est le bien? Où le devoir? Nous n'avons le droit de rien affirmer, puisque nous ne savons le pourquoi de rien; nous ne pouvons que chercher, avec la certitude intime que nous ne trouverons pas.»
Puis: «A quoi bon apprendre, savoir, penser? Rien de tout cela ne nous livre la vérité: nous n'y gagnons que le sentiment de notre impuissance et aussi des moyens nouveaux pour errer davantage, car nous nous éloignons de la simplicité et de la nature.»
Desreynes tâchait à l'entraîner de là, mais Arsemar revenait sans cesse au marbre d'Alfieri: tour à tour, il bénissait et maudissait l'amour.
—Poète, tu as bien fait de mourir le premier, car elle t'eût trompé!… Ah! Celle en qui vous avez mis toute votre confiance, qui vous aime jusqu'à la complète abnégation de son être, jusqu'à l'anéantissement de sa personnalité dans la vôtre, demandez-lui de souffrir pour vous la misère, la honte, le martyre ou la mort, elle fera tout; mais ne lui demandez pas de vous rester infailliblement fidèle, car elle ne sait pas, car c'est peut-être contre nature…
—Combien de femmes, demandait-il à Desreynes, tiennent à un homme par habitude, et qui l'abandonneraient si elles croyaient être tenues par devoir?
Ces questions mettaient Desreynes mal à l'aise, mais Pierre ramenait tout aux femmes: on eût dit qu'il se vengeait de ne pouvoir détester Merizette en détestant les autres.
Il rencontra un enthousiasme meilleur dans la maison de Michel-Ange, et ce fut un vertige d'admiration qu'il eut au seuil de ce cabinet de travail, large au plus comme un séquestre de lycée, où des mondes avaient germé.
—Les Titans! Ils poussaient les chefs-d'œuvre comme des pierres dans un trou! Mais voilà ce que sont devenus leurs fils, cria-t-il, en montrant dans la rue un officier qui pavanait sa suffisance sous un uniforme collant. Qui donc a fait cela avec ceci? La goule, peut-être! Le vampire!
Aux Uffizi, il s'arrêtait longtemps devant les têtes de femmes: toutes, et celles surtout de Raphaël, l'inquiétaient comme des énigmes: il regardait leurs yeux, leur sourire et leur front.
—Est-ce une vierge ou une courtisane? Dire qu'elles sont mystère, et qu'elles mentent, même peintes! Oh, ce front pâle, ce front lisse, l'infranchissable mur, le mur plâtré, le sépulcre blanchi! Dire que l'homme ne verra jamais ce qui se cache derrière ce mur-là!
Georges répondit en riant:
—On ne connaît bien les yeux d'une femme que lorsqu'on les a vus fermés.
Pierre rit aussi; mais soudain, ils s'interrompirent: tous deux pensaient à l'adultère.
Arsemar éprouvait souvent ces crises de brusque jalousie: il les éprouvait presque régulièrement, lorsqu'il voyait Georges marcher silencieux devant lui, et qu'il pouvait regarder le coupable sans l'entendre; mais il les chassait de sa pensée avec une hauteur froide, parce qu'il plaisait à son récent état d'esprit de répudier toutes les émotions bonnes ou mauvaises dont sa vie avait été faite: systématiquement, et avec une volonté grommelante, il s'attachait à détruire tout son passé. Non pas pour moins souffrir, mais pour détruire. Et lorsque l'ancien moi exhalait un reproche du cœur, il le faisait taire en se violentant d'injures.
Le changement moral s'était, depuis bien des jours, étendu au physique; le masque était plissé, le regard dur; l'œil lançait même une menace, dans l'affirmation de certains aphorismes cruels qui autrefois eussent révolté ce même homme.
Georges se tourmentait de voir un bouleversement si profond, regrettable en lui-même, et d'un contraste trop excessif pour que la distraction qu'il procurait ne fût pas de courte durée.
Il tenta d'offrir une pâture à cette fièvre, et, pour la diriger dans une voie où l'on pourrait espérer quelque apaisement, insinua l'idée d'un travail à entreprendre: étudier dans son œuvre et son existence un de ces Florentins qu'Arsemar aimait tant: conter, par exemple, l'histoire d'Alfieri et de la comtesse…
—Soit, fit Pierre! Le travail intellectuel est un égoïsme et devient parfois une lâcheté, car en lui on oublie les siens, et soi-même aussi!
Le projet le séduisit pendant une demi-semaine.
—Tu veux donc me donner dans le monde le déshonneur d'une idée?… J'en ai assez d'un autre… Allons, laissons ces choses! Pourquoi creuser? Cela fatigue. Pourquoi savoir? Nos émotions ne sont pour la plupart faites que d'ignorance! Pourquoi dire? Si vous blessez les hommes avec leur sottise, ils crient à votre folie; avec leurs vices, ils crient à votre infamie… Laissons ces choses, te dis-je! Perdons notre vie, il n'y a de temps gagné que le temps perdu! Aussi vrai que l'on est sage dès que l'on n'agit plus, on n'agit plus dès qu'on est sage!
Nul ne prouvera que ces vérités soient moins plausibles que les vérités où l'on dit le contraire, mais le malheur est de les croire.
Pierre les affectait encore, mais bientôt il les subirait: le châtiment de ceux qui ont trop longtemps renoncé la raison et qui jettent leur vie aux bêtes est de ne pouvoir, dans les heures où la pensée leur revient, méditer sur aucune autre chose que l'inanité de l'effort et le néant de l'ouvrage.
Un jour, ils lisaient le récit d'un vieux crime historique où s'étaient joués les adultères et les poisons florentins. Pierre dit:
—La défiance jalouse que l'homme a de la femme fut antérieure à la première trahison; mais la défiance des hommes pour les hommes dut être postérieure aux premiers mensonges et naître d'eux. La jalousie, même malsaine et offensante, est inhérente à l'amour même (je ne l'ai guère prouvé, me diras-tu), tandis que le soupçon n'est que la conséquence médiate de la vie et des mensonges qu'elle traîne. La jalousie est d'instinct, le scepticisme est d'expérience. L'un est axiome, et l'autre théorème.
Il savait bien par ces propos supplicier Desreynes; mais il se reconnaissait sans conteste le droit de châtier, et prenait un plaisir mesquin à ces cruautés qu'il considérait comme de fort loyales taquineries.
Il y a des instants où les hommes sont femmes! Parce qu'il se sentait contre Georges moins de rancune que jamais, il voulait lui en témoigner davantage, et le bourreler pour la compensation; aussi bien qu'il pensait punir Jeanne par ses généralités, il se plaisait à punir Georges par des allusions.
—Que ce soit axiome ou non, poursuivait-il, il est indiscutable qu'elles nous trompent, n'est-ce pas, frère?… Qu'elles mentent parce qu'elles sont les plus faibles, j'y consens: qu'elles se vendent parce qu'elles s'estiment, c'est justice: car les femmes, tu ne le nieras pas, ne se donnent point, mais se laissent acheter; avec de l'or, des prières, des bijoux, des fleurs, des trahisons, le mariage, n'importe; et cela est peut-être équitable puisqu'elles n'ont pas vos passions et que vous n'avez pas leurs souffrances… Mais ce qui me révolte, c'est de les voir refuser la veille une égalité qu'elles réclameront le lendemain, et prétendre qu'on ne doit pas plus leur reprocher leurs plaisirs vendus, qu'on ne vous reproche vos plaisirs achetés; elles sont comme un monarque qui garderait les honneurs et les pouvoirs, ordonnerait et pardonnerait, ferait la loi, ferait la guerre, et s'indignerait d'être seul responsable.»
Les déclamations qui soulageaient sa nervosité ne faillirent l'importuner qu'une fois: ce soir-là, tous deux se promenaient en silence au Longarno, et les étoiles chères à Dante scintillaient sur l'ampleur du fleuve.
Pierre revit son âme ancienne.
De confuses impressions, jadis aimées, sourdirent péniblement.
Qui n'a connu, dans les heures moroses, ce retour indécis des idées vagues, intimes cependant et profondes, dont la foule peupla nos instants de bonheur? Elles sortaient de nous, alors, légères, à peine perceptibles, et glissaient autour de nos fronts qu'elles effleuraient d'une aile diaphane: puis elles ont disparu pour ne jamais plus revenir avec cette fraîcheur de rêve. Et, dans la peine, elles repassent, haillonneuses, mouillées de pluie, phalènes agonisantes et laides, papillons de nuit; on les reconnaît pourtant, et, avec la rancœur d'un idéal désillusionné, on leur crie: «C'est bien, je t'ai vue, va-t'en!»
—Va-t'en, se disait Pierre. A d'autres! C'est fini pour nous, ces poèmes-là! Nous sommes les expérimentés, maintenant!
Pour chasser son âme avec sa propre voix, il demanda tout haut: «Ne constates-tu pas que je ne suis plus le même? Quand je me considère, je me trouve répugnant… C'est vrai, ajouta-t-il avec un éclat de mauvais rire… Bah! Les hommes vous trompent jusqu'au point de tuer en vous toute naïveté, et quand c'est dûment achevé, ils disent que votre caractère est méprisable.»
Un couple d'amoureux, riant et se bousculant, et criant fort, les croisa sur le quai.
—Heureuses gens! fit Desreynes.
—Pauvres gens! reprit Arsemar. Il semblerait que rien ne fût plus égalitaire que l'amour, tâche procréatrice, consolation physique des cœurs… Peut-être n'est-ce ici que le dernier mot d'un orgueil outrageant, mais je ne puis imaginer que les natures grossières trouvent dans la volupté, sans raffinement, sans art, sans culte, les mêmes joies que nous y trouvons; les en entendre parler me chagrine tous les sens, et si je n'avais de l'amour que leur part, vrai dieu, j'en ferais plus que fi!
—Sois indulgent, répartit Georges; l'amour, c'est l'art pour tous.
Pierre, de nouveau, éclata de rire.
Puis, en lui-même: «Ah, tu ris! Tu ris encore, tu ris à tout moment! Tout te fait rire! Tu vois bien que tu ne souffres pas! Lâche, hypocrite, jette donc ton masque! Pour quelle galerie joues-tu un rôle?… Pour lui, hein? Pour le faire croire au mal que tu lui dois? Imbécile! Tu poses pour souffrir…»
Au bout d'un instant: «Mais j'y songe: on pose pour ce qu'on voudrait être, c'est-à-dire, au fond, pour ce qu'on est; donc, j'ai eu de la douleur, puisque j'en veux montrer. Ah, très drôle!»
—De quoi ris-tu, Pierre?
—Je m'amuse…
Après un quart d'heure de silence, il s'écria en frappant du pied:
—Je m'ennuie!
VI
L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un chemin agréable.
La Rochefoucauld.
Ils avaient passé trois semaines à Florence; ils en passèrent deux à Sienne. La situation d'esprit qu'ils apportaient ici devait d'abord et pour un temps rester la même; avec une nuance pourtant: à Florence où Jeanne était venue, Pierre la repoussait de lui; à Sienne où nul vestige ne pouvait se chercher, il la chercha. Non plus comme à Venise où la passion criait; mais au contraire par volonté froide, opiniâtre, et bien moins par véritable amour que par le besoin de réagir contre toutes les propositions de la vie. Ne pouvant rencontrer en aucun endroit le souvenir de sa femme, il quêtait des ressemblances de rues ou de monuments pour y évoquer celle qu'il avait promenée dans des endroits pareils.
—Se rappelle-t-on les absents plus que les morts?… Oui, ou du moins plus longtemps. Parce que sans doute notre égoïsme encore espère d'eux, et que les morts ne donneront plus rien?… Du bien ou du mal, il faut qu'on nous donne. Si je l'avais perdue par la tombe, qu'éprouverais-je? De l'amour, de la peine; ni rancunes, ni jalousies, ni haines, ni espérances de passage; je souffrirais moins… Quel monstre je deviens! Ah! vis et sois heureuse, si tu peux!
Cette ville recueillie lui avait plu dès l'abord: sur la place du Dôme, il éprouva une extase d'art devant la façade blanche et noire aux rayures fanées; une autre dans l'église, parmi les marbres ivoirins, usés sous la main des fidèles; une autre au Palais public, où sont les fresques à fond d'or qu'une clarté oblique effleure d'en haut, et qui luisent dans le mystère des pénombres sous la grille de fer ouvragé.
Pierre s'efforçait d'analyser pour ne pas jouir: il n'y parvenait qu'à demi.
Nous sommes, en cette génération, les amants des harmonies délicates et mourantes, dont la beauté serait la sœur des vierges pâles qu'une douce agonie efface déjà des vivants; nous chérissons, avec une émotion réelle, ce qui s'éteint; les fresques effacées, les antiques palais, dont s'est peu à peu voilée la splendeur primitive, nous pénètrent pour elles-mêmes et pour leur âge d'un amour…
—Que nous n'aurions pas, dit Pierre, si nous les voyions telles qu'elles furent à leur naissance: la communion qui existe entre nous et elles n'exista pas toujours, et nous avons le tort de reporter sur une époque le charme dû au temps écoulé depuis cette époque. En sorte que nous n'avons pas en art les frères que nous pensons avoir: ceux-là qui nous séduisent eurent sur l'harmonie des sensations notablement différentes des nôtres, et le beau que nous admirons dans leur œuvre, parce qu'il est une analogie de notre âme, ils ne l'ont souvent pas connu et plus probablement encore ne l'auraient pas compris.
A l'intérieur du dôme, il ressentit une brusque colère, devant les mosaïques où sont représentées les sybilles païennes, portant l'inscription des oracles qui ont pu être considérés comme annonçant la venue du Christ.
—Les religions n'ont d'intolérance dans leurs scrupules que lorsque la tolérance ne peut leur profiter!
A table d'hôte, il se livra à une nouvelle indignation contre un Parisien qui remplissait la salle du bruit de ses saillies et de ses insolences.
—Et l'on dira que le propre de notre esprit est une insouciante gaieté, quand rien n'est plus soucieux qu'elle de l'effet à produire! Ce monsieur cherche-t-il à se réjouir en elle ou bien à éblouir par elle? Nous sommes chez nous plus énervants que tout autre peuple du monde, et nous devenons, à l'étranger, humiliants pour nos compatriotes.
L'homme pouvait entendre; Georges essaya d'apaiser son ami.
—J'aime les violents, s'écria Pierre: ils sont dans notre politesse le dernier refuge de la sincérité.
Par degrés néanmoins, et malgré qu'il en eût, ses emportements se faisaient plus rares chaque jour: il était obligé à de plus constants efforts pour garder sa malveillance; Georges constatait avec une joie confiante ces symptômes d'un revirement prochain. La naissante accalmie des passions s'était, à Florence, dissimulée sous un instinct de combativité théoricienne; mais cette sophistique anormale devait perdre ses causes médiates dans une ville dormante où moins d'idées se remuaient; le bienfait de Florence devait se continuer plus sainement ici, et se totaliser; la tête devait s'y rafraîchir avec le cœur.
La vieille et morne cité, quasi défunte et retrouvée après des siècles dans un coin du monde moderne, exerça sourdement la contagion de sa paix; de l'une à l'autre des trois collines, ils allaient par les rues dallées à pentes rapides, qui dévalent et remontent comme de gigantesques V, ou bien serpentent étrangement, tortueuses, sans trottoirs, surplombées de voûtes et d'arceaux, sonores et profondes entre leurs murs bruns à marteaux de fer, sous la surveillance rare des vastes fenêtres carrées; parfois une paysanne, balançant les grandes ailes plates de son chapeau jaune, passait; dès la nuit, la ville déterrée prenait des quiétudes d'outre-tombe; les lumignons grinçants s'allumaient au bas des poulies; quelques vitres s'éclairaient de distance en distance; des escaliers mystérieux s'échelonnaient vers des arcades d'ombre bleue, s'ouvrant sur des pentes plus sombres, pointées tout au loin d'un fanal.
Par un de ces soirs hantés de moyen âge, ils s'étaient assis au pied de l'immense muraille qui derrière le Palais public s'étale comme un rempart de forteresse; on entendait chanter des voix de femmes, avec des mandolines; une fête ancienne s'évoquait, dans des satins et des brocarts, derrière les rouges croisées, là-haut.
Les deux hommes écoutaient en silence, par crainte de leur voix et des réalités; ils renaissaient dans un monde d'autrefois; leur propre existence diminuait en eux, des aventures surannées et des vœux romantiques éveillaient leur imagination: un spadassin soudoyé allait sortir par la poterne… Ils comprenaient la possibilité d'une vie à refaire, et l'accession de l'oubli; confusément la foi voulait naître; l'amitié semblait demander qu'on osât croire encore en elle.
Ils demeurèrent là pendant près de deux heures, et s'en allèrent, toujours muets.
Pierre marchait le premier.
—Est-ce bien moi qui suis, ou qui étais?
Leurs pas tapaient les dalles, et l'écho s'en prolongeait dans le creux des rues minces.
Arsemar méditait sur son état présent, les transformations de son âme et les bouleversements de sa destinée. Des pensées nouvelles s'immisçaient dans les souvenirs et malgré lui le distrayaient; Jeanne, qu'il voulait voir, le fuyait; au regret de l'avoir perdue se mêla pour la première fois le regret de l'avoir connue…
—Hélas, notre vie ne dépend pas de nous: pendant que nous la préparons au gré de nos ambitions ou de nos rêves, que nous la préméditons avec un semblant de sagesse qui nous enjôle et qui nous leurre, il y a, deux cents lieues plus loin, un petit être quelconque qui ne sait même pas notre nom et qui grandit, sans nous prévoir, pour détruire notre songe et notre œuvre, et qui les détruira!
Mais par une sorte d'instinctive réparation, il se demanda: «Que devient-elle?»
Il la chercha, femme esseulée, dans la ville où il l'avait prise, jeune fille en plein cadre de sa jeunesse; il suivit la veuve adultère dans les salons où la vierge un peu grave passait jadis en robes blanches. Il écouta la voix berceuse qu'elle avait au soir de leur première rencontre: il lui prit la main comme à cet autre soir des accordailles: reconnaissante et pure, elle se donnait à lui; il la régénérait en de chastes tendresses; mais lorsque, en descendant le cours des mois vécus, il vit l'enfant devenir une épouse, le charme bénin se rompit. Il jugea qu'il commençait à moins l'aimer, parce qu'il ne retrouvait plus en elle les promesses de la fiancée, et croyait voir une autre femme.
—Pourquoi l'adorais-je ainsi? Était-elle née pour moi, et qu'avait-elle pour moi?
L'amour qui s'analyse est tout près de finir: mais Pierre le savait, Pierre se le disait, et dans cette arrière-pensée il tâchait de considérer sa femme avec un désintéressement qui n'était que trop peu sincère.
—Si je me trompais! Si je ne l'aimais plus! Au milieu des tortures suraiguës qu'elles nous imposent à plaisir, les femmes tuent l'amour en rêvant de l'exaspérer… C'est peut-être ma douleur que j'étreins dans un tel acharnement…
Pourtant, il revenait vers elle, et s'y autorisait, et s'y conduisait, puisqu'il le pouvait faire avec plus de calme maintenant, et que demain peut être sa passion défaillante achèverait de la répudier.
Il songea que là-bas, dans ce coin de province on se gaussait de son malheur et qu'il se contait des fables; il perçut le chuchotement de toutes les médisances, calomnies, éloges, persiflages, compassions, et la sentence dernière des mesquins égoïsmes devant la chute de ce qu'ils ont jalousé: «C'est bien fait!»
—Bah!
Il renvoya cela aussi.
Il fut un jour assez tolérant pour se dire: «Si du moins elle n'avait pas pris celui-là! Il me resterait un ami et je serais moins malheureux.»
La différence n'eût pas été sans doute si sensible qu'il estimait, mais il estimait ainsi.
—La douleur est un égoïsme qui se dévore! Ce reproche que je formulais si gracieusement il y a deux minutes marque plus d'égoïsme que de tristesse. La perte de l'amitié commence à me chagriner, après la perte de l'amour. Indice! Si lui me manque davantage, elle me manque moins: donc je l'aime moins, mille choses me le prouvent un peu chacune. Cela va bien!
Il continua la série des conclusions: trop de peine rend tour à tour subtil et stupide.
—Quand je ne l'aimerai plus, je ne souffrirai plus: voilà du pléonasme. Mais que deviendrai-je, alors? L'ennui! Sans fin, l'ennui! Morne, plat, toujours le même…
L'ennui s'évoque par son nom: il naît d'avoir été pensé. Pierre en fut envahi: comme en Bretagne, comme à Florence! A Venise seulement il n'avait pas connu l'ennui; la torture seule avait pu l'en défendre.
—Sera-ce donc désormais la forme de ma douleur?… Ma vie est définitivement brisée. Mais? Est-il nécessaire de vivre, et vaut-il mieux vivre tel qu'on était hier, plutôt qu'au rebours?
Le soir même, il proposa de se rendre à Rome.
Georges ne vit pas sans inquiétude la précipitation de leur départ: depuis plusieurs jours il espérait beaucoup en l'enveloppante austérité de Sienne; avant de quitter cette ville, il eût voulu en tirer pour son ami toute la sérénité qu'elle semblait promettre; dans la capitale, on retrouverait Jeanne et trop de vie. Il dut pourtant céder à ce désir qui se manifestait comme un ordre, et ne tarda pas à le regretter.
A Rome, la chaleur était accablante: des boulevards, des églises, des cafés, des palais prostitués, des passants à face d'électeur, des militaires satisfaits de l'être, des moines de toutes robes et des ecclésiastiques de toutes couleurs, la ville du dimanche au son perpétuel des cloches, et les gens, toujours les gens!
Pierre redevint bientôt plus intolérant et plus nerveux.
La jeune épouse avait passé là, mais par quel étrange phénomène ne reconnaissait-il plus aujourd'hui l'auguste métropole des mondes antique et moderne, qui, au temps du bonheur, l'avait enthousiasmé? Naguère, en posant le talon sur la terre deux fois sacrée, il s'était rempli d'un respect religieux, devant la double grandeur de la Rome impériale et chrétienne: il ne ressaisissait plus rien des adorations premières.
Il voyait pour ainsi dire une autre ville: il entrait là comme dans une maison dévastée, au lendemain de l'attentat, et la haine du viol étouffait le culte des œuvres. Rome antique? Une tombe polluée! Sous l'effondrement des portiques, il cherchait en vain les toges aux longs plis et ne trouvait que les Marozia et les Zoé du Xe siècle et des autres, sapant les murs, cassant les colonnades, fondant les marbres, charriant les briques du Palatin, déchiquetant les temples, pour bâtir des chapelles à leurs saintes patronnes et des forteresses à leurs amants, papes et barons, bandits pillards! Les courtisanes et les voleurs de grands chemins ont gorgé la goule de leur avarice avec le cadavre des gloires! Et sur ce qui resta debout, les spoliateurs gravant leur estampille ont revendiqué par leur honte l'honneur de n'avoir pas tout pris. «Pont. Max.» Ici, là, partout, sur chaque angle des rues, sur chaque ruine insuffisamment ruinée, arène, basilique, thermes, palais, forum, arc triomphal, sur le préteur et sur le peuple, sur le consul et le césar, sur la maîtresse du monde, en maîtres ils ont écrit leurs noms, comme si tout cela était leur œuvre parce que c'était devenu leur proie. La ville des Catons et des martyrs? Allons donc! Des ruffians et des guides! Rome? Non, la capitale des Italiens! Encore le christianisme en cuirasse assassinait-il avec une certaine majesté de brute! Mais voyez donc ceux-ci! «S.P.Q.R.» Le formidable monogramme flambant d'or sous les aigles victorieuses, et devant qui tremblèrent cent patries, une croupissante vanité ose en apostiller la casquette des facteurs, des policiers et des boueurs, et les affiches de carnaval, et les réclames d'alcazar, et les bouches de l'égout! Honte et pasquinade! La catin a couché dans le lit de la reine morte, elle a vêtu sa robe, et va gueuser sous son blason!
Pierre souffrait à force de révoltes: il vivait dans une si chaude irritation, que la colère lui permettait à peine de penser chaque heure à l'absente. Le souvenir de Jeanne, et de ses piétés sans morale qui l'avaient tant de fois agenouillée dans ces églises, l'aigrissait davantage contre l'inanité des cultes. Toutes ses émotions étaient interverties: à Saint-Pierre, devant le pouce de bronze usé sous les lèvres pieuses, il n'eut plus comme hier l'admiration pour la foi, mais le courroux pour les duperies théâtrales et la pitié pour les aveuglements. De chaque endroit, un nouveau dégoût le chassait: à Sainte-Marie-du-Peuple, un prêtre, qui officiait avec désinvolture, devant les fidèles écrasés sur les dalles, interrompit la phrase latine pour se retourner vers la foule, et cracha bruyamment contre les degrés de l'autel.
Tout conspirait pour chagriner son oubli ou répugner à son cœur.
—Allons-nous-en, répétait Georges: cette ville ne te vaut rien, et je me sens mal ici: l'air est accablant. Tout le monde a fui les fièvres, faisons comme le monde.
—Pas encore.
Les deux seules impressions sympathiques qu'ils purent obtenir à Rome leur vinrent au Colisée, par une nuit de lune, et sur la voie Appienne, au coucher du soleil.
Ce soir-là, ils étaient sortis par la porte Saint-Sébastien, quand leur voiture rencontra sur la route la bande des forçats qui rentraient du travail: les rayons obliques du jour déjà mourant baignaient de feu le drap rouge des vestes et les anneaux des chaînes, dans la poussière d'or qui se nuageait sous les pas: sur quatre rangs, les parias cheminaient au cliquetis des fers, avec un visage tranquille qui reposait du proxénétisme: un enfant arrêté sur un seuil leur disait bonsoir en souriant… Lorsque Arsemar et Desreynes atteignirent la tour de Cécilia Metella, ils descendirent du landau: ils marchèrent entre la double rangée des ruines tumulaires, au milieu des marbres noircissants et des briques terreuses. Alentour, la campagne de Rome s'étendait immensément: par intervalles, des monuments crevés se dressaient sur le ciel; des têtes de marbre dormaient dans le gazon; sur les plaques on lisait de grands noms latins; puis, au mur des tombes, des bas-reliefs rongés, des frises émiettées, des tronçons de colonne, des faces écrasées; et, sur tout, le vaste silence du soir. La pierre milliaire se haussa dans le crépuscule. A droite, le soleil se couchait, sous une pourpre échevelée; à gauche, l'aqueduc fuyait vers les confins de l'empire ou de la terre; au fond, le mont Albain était tout violet.
Pierre dit: «C'est beau.» Il ajouta: «C'est bon.»
Ils avançaient toujours; une fumée lourde cercla l'horizon. Les deux hommes s'arrêtaient à chaque pas. Soudain le froid tomba.
—Veux-tu que nous rebroussions chemin, Pierre?
—Pas encore. On est bien.
Une fraîcheur humide pénétrait leurs vêtements: Georges frissonna. Ils mirent près de deux heures à regagner la voiture et rentrer dans la ville. Desreynes frissonnait souvent: il ne put dîner, et le lendemain garda le lit. Un médecin prescrivit le repos: au terrible nom de quinine, Pierre fut épouvanté.
Il resta près de son ami.
—Cela ne va donc pas, mon pauvre Georges?
Il venait devant le lit, et le bordait, rangeait les couvertures ou les oreillers, et sans bruit retournait s'asseoir.
A son tour, il se jugea coupable, et cette maladie, il la considéra comme son œuvre: depuis leur départ, n'avait-il pas fait vivre, dans les transes et les tribulations, celui qui s'était voué à le guérir et à l'aimer; n'avait-il pas refusé de quitter cette ville où l'autre se sentait languir; n'avait-il pas, hier encore, insisté pour qu'on demeurât plus longtemps sur cette voie Appienne où la fièvre s'était déclarée? Son imperturbable égoïsme avait appelé ce mal nouveau, comme s'ils n'en avaient pas assez déjà, en vérité! Et Georges s'était soumis à tout, cédant et supportant, sans vouloir se plaindre, sans oser prier. Treize semaines de tortures! Et voilà le résultat, bourreau!
La crise dura quelques jours; dans son délire, le patient implorait des pardons et chassait des fantômes de femme. Il criait: «Les meules! Enlevez ce foin! Il me brûle!» Il soupirait: «Je ne veux pas…» Puis: «Elle dit: De nos vertus… Poussière…» Ou bien: «C'est mon amant!» Il éclatait de rire, et voulait la tuer…
Pierre en entendit trop.
Il se vit détaché d'elle moins qu'il n'avait pensé, et souffrit plus qu'il n'aurait cru: mais il violenta ses tourments d'amour, et s'ordonna de les accepter comme un châtiment de ses égoïsmes.
Il partagea ce temps de la maladie entre les soins à donner, la douleur d'apprendre, et l'examen de sa conscience: les sursauts de colère dont il fut parfois secoué au passage des phrases qui narraient l'adultère, n'invectivaient que la traîtresse épouse; dans l'ami qui se tordait là, Pierre ne voyait plus que la double victime d'une femme astucieuse et d'un homme cruel.
Il constata la sécheresse intellectuelle où sa raison était froidement descendue, et la sécheresse de cœur qui par degrés l'avait gagné. Ce regard attentif sur le méprisable moi qu'il avait pris occupa toutes ses heures; et dès que Georges pouvait s'assoupir, Pierre, au lieu de dormir, méditait. Il comprit nettement une vérité qu'il avait entrevue par instants, mais à laquelle il s'était résigné, sous l'excuse d'une lâche impuissance: comme d'un compagnon seulement, il avait usé jusque-là du frère qui s'était livré sans réserve: dans le repentir, il lui rendit son cœur.
Lorsque Desreynes recouvra la raison, il ne se souvint pas d'abord; il contempla la chambre, et Arsemar, avec une longue curiosité, qui lentement se fit inquiète, puis effrayée, quand la mémoire se précisa. Pierre s'approcha du chevet.
—Ami, dit-il, c'est moi…
Georges fixa sur lui ses grands yeux ronds, et, d'une voix faible, rassemblant son âme en deux mots, le passé, le présent, liant dès le réveil son remords et sa reconnaissance, il murmura: «Pardon… merci.»
Il se détourna vers le mur.
La convalescence fut pour chacun une époque bien heureuse.
—Viens près de moi, demandait le malade.
Pierre apportait sa chaise contre le bois du lit, et souvent ils se prenaient la main.
—Est-ce que tu souffres? Que désires-tu?
Il multipliait ces interrogations caressantes qui voudraient être une guérison.—A mesure que Desreynes reprenait plus exactement sa pensée, il appréciait avec plus de certitude le changement de Pierre et davantage en déduisait les promesses; avec une joie d'enfant aux genoux de sa mère, ou d'adolescent aux premiers rendez-vous, il savourait la douceur de l'intimité reconquise. Leur misère lui semblait moins profonde. Il bénissait son mal, pour y avoir retrouvé leur vie et l'amitié. Il se confiait en l'avenir.
Notre intelligence nous est-elle autre chose qu'une source de misères? Dans la maladie, où nos facultés baissent en raison de notre épuisement, nous acceptons notre sort, tout déplorable qu'il est, avec moins de tristesse et de rancune que nous n'en dépensions pour accepter la vie, quand nous étions à l'état de santé.
Arsemar puisait dans sa contrition une sérénité analogue, et à chacun l'émotion d'être meilleur et d'être aimé rendait les destinées plus acceptables.
Cette joie était pourtant, chez Desreynes, traversée d'une crainte: il avait peur, non pas de disparaître et de laisser son ami seul, car l'affaiblissement de nos forces physiques nous rend moins accessibles au sentiment de nos devoirs: non pas de mourir, car les convalescences croient en elles: mais au contraire de guérir. Il s'inquiétait des phrases rassurantes que chaque soir leur prodiguait le médecin, et quand l'homme de science disait: «Encore cinq jours… quatre jours… trois seulement…» Georges ne répondait à la satisfaction d'Arsemar que par une muette anxiété, et se demandait: «Quand je ne serai plus malade, m'aimera-t-il encore?»
—Qu'est-ce donc, pensait-il, que la douleur du corps? La bonne douleur, et comme elle vaut mieux que les tourments de l'âme! Ai-je vraiment souffert? Je ne m'en souviens pas.
Il rêvait de rester des semaines dans cette chambre close, et sur ce lit sans trêve.
Il osa parler de ses incertitudes, et Pierre l'interrompit d'un mouvement si ému que tous deux en furent rassurés.
Ils causèrent; ils épanchèrent les secrets trop longtemps contenus. Georges pouvait dire quelles circonstances involontaires et imprévues l'avaient séduit près d'une femme qu'il détestait; quelles angoisses l'avaient crucifié depuis lors, et quelles terreurs l'avaient assailli sans repos. Pierre pouvait écouter: il expliquait lui-même les raisons d'amoindrir la faute.
Il consolait!
Il s'humiliait aussi dans la confession de ses indifférences et de ses cruautés; il demandait pardon aussi: Georges à son tour le consolait.
Arsemar répétait:
—Je t'ai fait bien de la peine. Mais, va, c'est fini, tu vois bien… Le reste finira aussi. Cela passe.
Il ajoutait:
—L'amour s'éteint, l'amitié dure.
Il espérait ainsi.
N'est-ce pas un commencement de guérison, que d'espérer la guérison et d'y croire?
Pierre n'y croyait pas toujours, mais parfois…
Dès que le malade put se lever, ils quittèrent la capitale.
Cette journée en wagon fut un de leurs plus agréables voyages. Au milieu des paysages changeants, tour à tour montueux et plats, les deux hommes, seuls et comme visités par la nature qui passait, jouirent pleinement du bonheur d'être ensemble: dans cette solitude qui roule, on eût dit que leurs sentiments participaient au vertige de la fuite: cette hâte d'aller exerçait une sorte de contagion sur leur hâte de revivre; la foi s'accélérait en eux, comme les plaines autour d'eux; leurs regards allaient des coins de bois qu'on ne devait plus revoir aux sourires qu'on verrait toujours.
Courons sans but! Ils songeaient à courir jusques au bout du monde; et plus ils s'éloigneraient d'ici, plus ils se rapprocheraient l'un de l'autre.
De là, en Grèce, puis en Turquie; et toute l'Asie!
C'est fini! La guérison les enveloppait; la croyance les enlaçait; ils étaient envahis de leur bonheur.
VII
Rentre au tombeau muet où l'homme enfin s'abrite,
Et là, sans nul souci de la terre et du ciel,
Repose, ô malheureux, pour le temps éternel.
Leconte de Lisle.
Presque avec regret, ils s'arrêtèrent à Naples, parce qu'ils l'avaient décidé; mais chacun pensait n'y pas rester longtemps, et chacun sans le dire, car il ne fallait pas craindre tout haut que rien pût arrêter les progrès de la délivrance.
Ils durent en convenir pourtant, dès le second jour.
Jeanne était dans les rues; Pierre la fuyait; Georges la flairait.
—Allons, allons, disait Arsemar, il faut se vaincre. Voilà l'épreuve définitive.
Il avait vu Naples pleine de poésie et de couleur, une fête de lumière; il ne la vit plus que pleine d'ordures, une léproserie, une hagne de vermine.
Il luttait pour trouver belles des choses qui devant lui avaient cessé de l'être; il sentait la sérénité lui échapper; pourtant, il prétendait rester là, afin d'y conquérir virilement la libération promise; dans la lutte, déjà, il s'énervait: un fourmillement de fièvre agaçait sa pensée.
Trois fois, en parlant à Desreynes, il ne put retenir ces phrases stridentes, qu'on lance à coups de cravache, et qui font souffrir celui qui les entend moins que celui qui les prononce.
Cependant, il aimait l'ami, et non plus l'amante: il le voulait ainsi.
Le second soir, il lui sembla presque qu'il n'aimait ni l'un ni l'autre.
Allait-il s'effondrer encore au fond des nihilismes qui l'avaient empoisonné dans la haute Italie? L'anxiété, sans doute, ne valait rien? Il eut peur de faillir.
—Partons, dit-il.
Ils descendirent à Pouzzoles; assailli par les guides, il leva sa canne sur l'un d'eux; leur foule hua.
—Marauds, cria-t-il, arrière!
Il en eût assommé quelqu'un.
—Pardieu! Je regrette le temps où pour vingt-cinq sous mes aïeux avaient le droit de vous rompre le crâne!
Puis, comme les autres reculaient: «Est-ce bien moi, pensa-t-il, qui dis de semblables sottises! La plèbe vous rend marquis!»
Que lui importaient l'amphithéâtre où Néron joua devant la foule, et le temple d'Isis?
Il jeta comme un autre son caillou sur la Solfatare.
—Allons à Cumes.
Ils pataugèrent dans le bourbier de la Sibylle: que lui importait l'entrée des Enfers?
—Allons au cap Misène.
Qu'importaient la route d'Enée et la splendeur de la mer poétique, et les îles lointaines?
—Passons à Capri.
Ah! Ces belles filles aux lèvres rouges, aux dents luisantes, aux yeux mouillés, aux seins bombés, au pas lascif: femelles!
—Gardez vos coqs, les poules sont dehors!
Il acheta un collier de coraux: «Voilà pour ma prochaine fiancée.»
Le lendemain:
—Viens à Sorrente.
Le flot chante au pied des falaises, et l'air sort des fleurs: dans une de ces grottes, Jeanne et lui se sont arrêtés sous une bleue après-midi, et se sont longtemps embrassés.
Le calme s'en va: plus il fait effort pour le retenir, plus il le perd, et la fièvre d'efforts allume son sang; il n'a plus de sommeil.
—C'était donc un mensonge, cette paix de l'autre jour? C'était donc une folie?
Il n'insulte plus Georges: il le caresse: mais pour se contraindre à l'aimer.
—A quoi bon méditer, juger sa conscience, faire des plans, faire des vœux? En vérité, je n'aime plus rien. Ce n'est plus moi qui vis: c'est un être inconnu avec ma ressemblance, et qui m'obsède… Si notre corps se mue en sept tours d'années et change tous ses atomes, si notre âme se renverse à la secousse des événements, que reste-t-il donc? Si notre essence est une perpétuelle métempsycose physique et morale, de quel droit croire à notre identité et pourquoi tenir à la vie? L'homme n'existe-t-il pas aussi bien quand il n'est plus qu'une touffe d'herbe sur son sépulcre ou un anneau de larves sous la terre?
L'ancien moi ne revenait en lui que pour pleurer sa propre mort.
—Je ne souffre plus, c'est évident. Je ne pourrai donc même pas souffrir!
Sa douleur, qu'elle fût inavouée ou abstruse, s'envenimait du remords et de la honte de ne plus l'absorber tout entier. Il fallait souffrir, aimer: l'un ou l'autre, ou les deux! Mais ni l'un ni l'autre, c'était peu: immoral, plat, bête, ennuyeux!
—Allons à Castellamare.
Pendant que la voiture, au sommet de pentes rapides, longeait les côtes, il oublia qu'il avait tantôt dénié son enfer:
—Ma vie est courte, mais ne puis-je pas dire que c'est une douleur éternelle, celle qui tiendra toute ma vie, puisque les temps qui s'écouleront après ma mort seront pour moi comme s'ils n'existaient pas, puisque cette vie est toute ma part d'éternité?
Après un long silence il dit, d'une voix perçante et rauque:
—Georges! Nous sommes les traîne-malheur!
Il éclata de rire; ce rire fit froid à Desreynes.
Celui-ci, depuis leur départ de Naples, ne savait plus, ne vivait plus, cherchait, puis renonçait: cette violente réaction le désespérait.
De même que Pierre ne se semblait plus avoir ni haine ni amour, Georges ne se trouvait plus de remords.
Ils étaient déséquilibrés.
Ils avaient supprimé le mal ancien, et leur cœur s'en était pâmé: mais tout cela n'était que pour réédifier un mal nouveau.
—L'horrible sous-préfecture! fit Pierre, en dévisageant, sur la place de Castellamare, les badauds expectants qui les contemplaient de loin, avec la froideur antipathique dont toute l'Italie honore ce qui parle français.
Le soir, il dit:
—Allons à Pompéi.
La journée était belle; le vent de la mer soufflait doucement; devant eux, le Vésuve fumait.
—Ce volcan m'horripile, depuis que nous tournons autour: je voudrais bien voir autre chose.
Il s'amusa à quelques sophismes: «Accepter la mort pour éviter une douleur légère à ce qu'on aime, n'est-ce point la plus forte preuve d'amour?—L'homme qui se tue pour une peine futile se donnerait donc à lui-même la suprême marque d'amour.—Or, plus l'existence sacrifiée était heureuse, plus le sacrifice en est grand: en sorte que d'un heureux et d'un misérable qui se tuent, c'est l'heureux qui, plus que l'autre, se donne une immense preuve d'amour.»
Il rit, et, comme Georges l'interrogeait sur la cause de sa gaieté, il répondit:
—Si je déclare que le suicide est la plus grande preuve d'amour qu'un homme heureux puisse se donner, on rejettera le paradoxe; mais si j'affirme simplement que le suicide est la plus grande preuve d'égoïsme, on m'approuvera sans hésiter. Pourtant qu'est-ce que l'égoïsme, sinon l'amour de soi?»
Desreynes, en pâlissant, s'efforça de sourire; mais désormais il évita de permettre un seul instant de loisir aux silencieuses rêveries.
Ils parvinrent à Pompéi.
Quand arriva la nuit, la ville morte, sous leurs fenêtres, dormait comme une vaste tombe, dans la paix bleue: au-dessus, le volcan flambait rouge, phare de mort, fanal de la nature à l'orgueil des hommes sans cesse avertis de leur néant, perpétuelle menace aux peuples qui osaient bâtir là des foyers, et dont l'accoutumance oubliait d'avoir peur.
—Quoi? Un mode de passer outre, ajouté à tant d'autres… Le volcan n'est pas plus dangereux qu'un fiacre; il travaille par intermittence et n'écrase pas en tas plus de gens que nos carrefours n'en écrasent en détail. Les plus grandes choses sont banales… Où est l'Eden? Où la sécurité? Quand on ne risque pas sa peau, on risque son âme… La mort nous guette à tous les coins. Qu'elle nous prenne donc, elle ne prendra rien qui vaille!
Dix minutes plus tard, il considéra:
—Je suis un niais: je m'offre dans le vague des pessimismes allemands, et je ne souffre même pas… Mais, à quoi bon souffrir?… Vraiment, Georges m'agace avec ses perpétuelles interruptions: on ne peut lier deux idées… Se tuer, ce n'est pas renoncer à la vie, mais à la forme de vie que l'on a: c'est affirmer, par une protestation contre les occurrences, l'amour d'une vie qui serait autre… Mais, à quoi bon une autre vie?… Je m'assomme.
Il se montra gai, et sans contrainte; il le constata:
—Voilà que je ne m'ennuie même plus!
Au matin suivant, ils pénétrèrent dans les fouilles; il dit en entrant: «Revoyons cette colonie anglaise.»
Ils allaient par les rues lourdement dallées, des maisons aux places publiques, stationnant devant les fresques ou se courbant sur les mosaïques. Et Jeanne était partout.
Jamais il ne l'avait tant vue, ni si bien.
Elle n'était donc pas morte?
—Va-t'en!
Elle l'attendait au coin des voies, à l'angle des murs, derrière les colonnades; elle lui sautait au cou, elle lui baisait les lèvres.
Brusquement, intensément, elle le reprit.
Il l'aima de toute sa haine.
—Ces pas, dans la maison du Faune?… Cette voix de femme, chez Méléagre?
Si elle avait, elle aussi, refait le pèlerinage de leur amour? Car c'est cela, sans l'avouer, qu'il venait de faire à travers l'Italie, et l'on était au bout, et c'était donc fini!
Elle, partout.
Il questionna le gardien: «N'avez-vous pas vu une dame brune, française, élégante, de taille moyenne?»
Desreynes se retourna avec stupeur.
—Quand tu me regarderas! Qu'y a-t-il d'extraordinaire dans ce que je demande?
Au Musée, devant le moulage des Pompéiens nus et surpris sous la pluie de cendre, Jeanne avait osé une timide grivoiserie, puis elle avait rougi jusqu'aux ailes de son petit nez fin, qui palpitaient dans le rire contenu… Il eut un trouble à cette vision.
En descendant sous la porte Marine, il voulut retourner sur ses pas et remonta dans la ville.
Avec une superstition païenne, il revint au temple de Vénus. Il vit Georges monter sur le soubassement, s'arrêter et se baisser vers le tas blanc des mosaïques décarrelées qu'il ramassait dans sa main gauche: Jeanne avait fait ainsi, à cette même place, et, accroupie, elle s'était retournée vers lui, avec son rire de carmin, en jouant aux osselets, comme une fille antique, et les dés de marbre claquaient en retombant sur ses doigts effilés.
Il s'enfonça dans le dédale des rues; il marchait d'un pas si rapide que Desreynes et le guide avaient peine à le suivre.
Georges était dans une grande inquiétude.
Pierre avait l'aspect d'un fou.
—Il faut qu'elle soit là!
Dans la villa de Diomède, il se pencha sur le sable pour y chercher des traces. Elle avait passé par ici! Était-elle à jamais introuvable?
—Tu as perdu quelque chose? dit Georges.
—Oui.
—Quoi?
—Rien!
Il vint vers l'autre, et avec rage, il répéta: «Rien!»
Qu'était-elle, en effet, sinon rien, la maudite, l'adorée?
Au seuil du cirque, il attendit Desreynes; il le fixa d'un œil furieux, puis, le prenant par le bouton de son habit qu'il secouait d'un mouvement sec et anguleux, il déclara avec un calme terrible: «Il y a des moments où je te hais.»
Il sortit de là comme un homme ivre qui revient au plein air.
—Quelle heure est-il? Déjeunons et montons au Vésuve.
Ils prirent des chevaux et partirent: à travers les villages dix fois ruinés, les jardins luxuriants, les vignes gigantesques, les laves noires, ils gravissaient la côte, en silence, au pas rythmique et lent des trois montures, dont le balancement berçait leurs songeries.
Le soleil leur plombait l'échine.
Ils avançaient, avec leurs rêves assoupis.
Arsemar s'était calmé, sous le poids du jour.
Georges disait:
—J'ai tout éprouvé, je n'ai rien trouvé.
Et Pierre:
—J'ai cru tout fait; rien n'était fait.
Il méditait, en regardant les deux oreilles du cheval las, qui oscillaient de bas en haut dans la cadence pénible de leur ascension.
Des sentiments confus dorment sourdement dans notre âme, sans qu'elle ose seulement se méfier des occasions qui les font naître. Quelque jour, on imagine qu'ils pourraient exister, et c'est la première marque qu'ils existent. On n'en voit d'abord que le côté irréalisable, dangereux, criminel. La conscience en écarte paisiblement la pensée, comme on renvoie de la main la fumée d'un cigare, et les oublie. Le temps va: ils incubent; la confiance en soi-même fait autour d'eux une paix d'ombre où s'abrite leur éclosion; ils bougent: l'âme qui les sent frémir se rassure dans sa force, et ne s'en trouble pas plus que d'un rêve après le sommeil; ils grandissent: on sent qu'ils sont là, et l'habitude leur fait un lit. Combien de temps encore? Ils se lèvent, on prend peur: ils ont la voix d'un maître et la brutalité d'un bourreau, et tout se tait pour eux quand leur jour est venu de crier: «Me voilà.»
—Mourir! Finir!
L'idée du suicide était en lui.
Il fut plus étonné qu'effrayé de la voir si puissamment assise, et constituant pour ainsi dire une essence de sa personnalité actuelle; elle n'habitait pas en lui, elle était lui. A l'examen de ses actes récents, il constata qu'elle avait obscurément présidé à toutes ses décisions, à ses pensées, à ses pas même, ses pas hâtifs qui couraient avec impatience vers le terme de leur voyage: car, où Jeanne s'était arrêtée, on s'arrêtait.
—Comme j'ai vécu vite!
Sa conduite des derniers jours, la multiplicité et aussi la constance des sentiments qui l'avaient travaillé dans cette unique semaine, les heurts, les ressauts, les arrivées, les fuites, tout, les impressions et les faits s'étaient succédé, poursuivis, chassés l'un l'autre, avec une rapidité qui lui donnait maintenant le vertige.
En une si courte durée, l'amitié, le remords, la honte, l'espoir, l'ennui, le découragement, la peur, le désir, le dégoût, l'amour, la haine, la mort! Il avait résumé la vie entière en une semaine, et le reste, s'il persistait, ne saurait plus être qu'une écœurante et banale répétition, interminablement la même.
—Non, cria-t-il, je veux vivre pour savoir jusqu'où l'on peut souffrir.
Mais il ne souffrait pas.
—Nous étions si heureux, en quittant Rome! Pourquoi cela ne reviendrait-il plus?
Quand on eut traversé la région des pins et des genêts, ils quittèrent leurs chevaux et gravirent à pied, sur les laves durcies qui renflaient les courbes folles de leurs torrents figés; quelques fleurs exilées s'épanouissaient sur le métal. Le sol devint rouge et friable, puis d'un brun terreux, puis, commença le pays noir. Sur la pente abrupte, ils s'enfonçaient jusqu'à mi-jambe dans un gravier coupant comme du mâchefer. On entendit le bruit rauque du volcan et des avalanches. Un froid glacial courait sur le flanc du cône; des nuées pâles, en foule, en cercle, montaient à l'assaut du sommet, dans le vent rapide. Ils atteignirent un sentier qui glissait entre deux lignes de roches: des trous d'ombre étaient pleins de neige; les gouttes suintaient ou claquaient sur la paroi déchiquetée.
Brusquement, la bise cessa, la chaleur fut celle d'une étuve, l'air s'emplit d'une odeur de soufre: les croûtes brûlantes avaient sous leurs pas la sonorité du verre; autour d'eux, dans l'anfractuosité des rocs, fumaient de petits cratères. Le Porphyrogénète avait, dans son palais, étendu, sur le gris des laves, de fulgurants tapis qui se juxtaposaient avec une satanique harmonie: des velours non rêvés où la sourde richesse des bruns sans nombre se mariait à l'éclat de tous les rouges, vermillons, carmins, pourpres et saturnes, des ocres violents ou câlins qui se nuançaient jusqu'à la presque blancheur, des verts violents ou tendres comme des pousses en avril; puis dans d'étroits ravins, des peluches violettes et mauves où glissent les blêmes courants d'une haleine sulfureuse…
Pierre se retourna. Ils étaient dans un cirque fermé par le surhaussement des coulées anciennes, qui se crispaient convulsivement, se tordaient dans une douleur fantastique, et se cabraient, se déchiraient de cent mille angles, lançant à travers la nue leur infernale chevauchée, comme un troupeau de chimères, sur la vapeur opaline du ciel; et derrière celles-là, d'autres batailles encore, plus grises, et d'autres, qui semblaient sans fin, profilaient sur le vague leurs nettes découpures; à gauche, entre deux montagnes éboulées, un gouffre, et par delà, pareille à une montagne ronde et plus haute, dans la perspective des horizons montait la plaine voilée de buée, d'un bleu suavement gris, d'un bleu béni, que les villages et les routes pointaient ou rayaient d'exquises taches rosées, et sur lequel les reflets semaient des étoiles.
De l'autre côté, se bombait la mer diaprée.
En haut, avec un fracas de fusillade lointaine, dans son nuage blond comme des corps de nymphes, le volcan crachait au loin des blocs spongieux qui, fusant et hurlant, noirs et difformes, tombaient de toutes parts, ainsi que des tronçons d'arbres tordus.
Arsemar vint s'asseoir au bord de la rivière incandescente qu'une source de feu vomit avec lenteur, et qui flue, rouge parmi les scories, haletante comme une poitrine, sous son vent embrasé qui siffle, et darde dans l'air une stridence aiguë.
Un homme y planta son bâton, et le bois, dès qu'il toucha le flot pâteux, s'alluma.
—Se jeter, là dedans, la face la première! Je n'aurais même pas le temps de le savoir!
Le rayonnement du brasier lui cuisait le visage.
—J'aurais certainement, moins qu'ici, de souffrance physique… Vrai, la mort est une banalité, une réputation surfaite!… La peur d'elle n'est pas un instinct, car des peuples entiers l'ont ignorée… La douleur d'elle n'est qu'une fantaisie de notre imagination, qui croit à la nécessité de souffrir beaucoup pour mourir, puisque l'on souffre tant sans pouvoir en mourir. La véritable mort est dans la résignation au trépas: difficile, d'où lutte, d'où sanglots et terreurs d'agonie… Mais, moi, je suis déjà mort, puisque je suis désireux de l'être, intimement mort… Un pas manque, rien de plus.
Il revint au pied du cône et s'assit encore: les masses ignées pleuvaient autour de lui. Une donc ne le traverserait pas, trouant sa chair d'une boule de feu? Il la renfermerait dans ses entrailles grésillantes, et ce serait fini!
Tout à coup, il se précipita à l'escalade du volcan. Les guides stupéfaits l'appelaient à grands cris. Georges se lança à sa poursuite, et les guides derrière eux. Pierre montait, sauvage, des pieds, des genoux, des mains; il râlait dans les fumerolles. La pluie de laves se faisait plus dense.
—Encore!
Georges, dans les vapeurs, ne le distingua plus.
Là bas, les gens criaient.
Leur voix grêle se mêlait aux tonnerres.
Enfin, Pierre, étouffant, s'affaissa: les guides le rejoignirent avant Desreynes et l'entraînèrent de force; un d'eux avait la main brûlée; ils dévalèrent sur la pente.
Georges tremblait sur ses jarrets cassés d'effroi.
Il savait, maintenant, il était sûr.
A cela donc, tout avait abouti!
Il rassembla dans son cœur une force d'homme dont nul ne l'aurait cru capable; une volonté de Titan naquit de son épouvante; la révolte décupla sa virilité: puisqu'il avait affaire à un fou, il le traiterait avec un despotisme de tyran; pardieu! dans sa rage de le sauver, et fou à son tour, fou de sa force et de son vouloir, il l'eût presque tué pour l'empêcher de mourir!
Il l'empoigna par le coude et lui fit descendre la montagne: sans mot dire… Pierre se sauvait en avant, par immenses enjambées, avec une gaminerie d'enfant. Georges le planta sur son cheval, que Pierre fit galoper au risque ou dans l'espoir de se rompre le cou.
Ils arrivèrent à Pompéi: Arsemar dîna d'excellent appétit; il souriait; il monta sur la terrasse de l'hôtel, au lever de la lune qui d'un argent doré glaçait les champs de fèves, si bleus, si placides, rayés de noir par la profondeur des sillons, pareils aux vagues d'une mer morte.
Georges le suivait pas à pas. Il coucha dans sa chambre. Pierre souriait.
Au matin, Desreynes boucla les valises, et sans demander avis, fit atteler une voiture. Arsemar le laissa tout faire et se laissa conduire en souriant: comme ils passaient devant Portici, il sifflota gaiement un air de la Muette.
Depuis la veille, ils n'avaient pas échangé une parole.
Le jour même, ils partirent pour Palerme: Pierre obéissait sans quitter son énigmatique sourire.
Cette ridicule et périlleuse attitude ne pouvait se prolonger ainsi; Georges parla: on lui répondit, d'un ton ironique, quelque banalité qui voulait mettre un mur.
La nuit vint.
Arsemar, accoudé sur le bastingage, regardait les eaux montueuses dont la sombre épaisseur remuait par myriades le peuple des phosphorescences; la lune glissait son miroitement sur la pente et dans le creux des flots; l'écume chantait à la proue. Il humait le vent de la nuit, et se berçait dans les tangages.
La résolution de mourir, qu'il avait gestée sans le savoir, et proclamée dans la démence, cent fois depuis hier il l'avait reprise et arrêtée: non plus gravement, mais avec la rancune taquine d'un espiègle qui veut se venger: restaient seulement à chercher l'occasion et le moyen.
Cependant, l'inéluctable paix de ces deux forces, la mer, la nuit, le gagna peu à peu.
La certitude que bientôt il ne serait plus acheva de lui rendre, sinon la sérénité, du moins la raison qui pèse la vie.
Desreynes était à son côté: cette persistante surveillance qui l'avait offusqué tantôt le toucha maintenant. Malgré tout, on l'aimait. Encore une fois il eut honte et remords. Quel chagrin ne léguerait-il pas au frère abandonné?
L'âme s'épure, devant la tombe qui s'entrouvre.
Il ne s'agissait pas de sa mort, mais de la leur.
—Ce qu'il a fait par égarement, je le ferais par volonté!
Le survivant survivrait peu, et telle était encore la meilleure espérance qu'il pût se permettre en partant, car le trépas serait, pour cet autre damné, le seul refuge, le seul accueil, le seul oubli.
—Ma vie m'appartient, mais, la sienne?
Déjà les côtes ne formaient plus à l'horizon qu'une bande inégale et d'un bleu épais: au-dessus flambait le phare du Vésuve.
La mer les berçait toujours.
Arsemar, de plus en plus, se rendait à l'impossibilité du double meurtre; il avait trop peu de vanité pour songer que le suicide est lâche; mais il avait trop de bonté naïve pour ne pas se convaincre que ce suicide serait un crime.
—Nous vivrons.
Hélas! Cette tranquillité relative qu'avait donnée la mort prochaine s'évanouit avec le droit de mourir; la conscience du devoir accompli en voulut rendre une autre, mais plus vague et moins puissante: elle lui eût certes suffi en d'autres temps, mais l'homme épuisé ne portait plus en lui le ressort de ses vertus premières. Donc, il retomba dans l'anxiété de vivre. L'avenir lui parut long d'une éternité: c'était comme une nuit d'années sans terme, un marasme qui ne ressemblait à l'existence ni au néant, l'écrasante insomnie d'un homme qui sans bouger ferme les yeux, et pendant un siècle attend le bon dormir… Il sentit l'idée de la mort remonter perfidement sur son âme, et par minutes, il faiblissait; il se déféra le serment d'être fort et ne point faillir, mais il n'osa jurer.
En face d'eux, et par derrière la chaîne des monts, une rouge aurore teinta un coin du ciel, et disparut: c'était l'Etna.
Pierre, entre ces deux feux, voyait l'image de sa destinée: qu'il allât ou qu'il vînt, l'enfer!
Il vivrait! Il devait vivre!
A peine descendu à Palerme, que pourtant il ne connaissait point, il proposa doucement d'en repartir.
—Soit. Veux-tu que nous passions en Grèce? En Afrique?
—Je suis las. Retournons.
—En France?
—Oui.
Ils visitèrent le Palais et la Cathédrale; dans la chapelle de Sainte-Rosalie, une voix française leur cria:
—Il faut venir si loin pour se rencontrer! Les montagnes seules…
M. le substitut Perrenet les aborda avec les marques d'une joie vive. Le comte lui rendit assez froidement ses politesses.
—J'ai quitté Lyon depuis quelques jours…
Arsemar pâlit; Georges emmena l'intrus. Il apprit sans trop faire violence à la discrétion du jeune magistrat que la comtesse avait tout dernièrement donné à sa ville l'esclandre d'un roman d'amour, où le capitaine B. de R. avait joué le plus beau rôle.
—Mars et Vénus, concluait le spirituel gazetier! Ce pauvre M. d'Arsemar en a l'air vraiment affecté.
Desreynes prit congé, pour ne gifler personne.
—Qu'est-ce qu'il t'a conté?
—Rien.
—Tu as un air, pourtant…
—Moi, non?… Je suis fort gai.
Le paquebot qui les avait conduits devait reprendre au soir la route du continent: les bagages ne furent même pas déchargés.
Pierre, cette nuit encore, demeura sur le pont; Georges, harassé, resta près de lui.
Arsemar pensa qu'il était cruel d'imposer au convalescent ce dangereux excès de fatigues. Mais cette nuit était si bonne et reposante au cœur! Il jura de ne pas mourir…
Une autre chose aussi le retenait dehors. Fréquemment il parlait le premier, et par vingt ambages ramenait la conversation sur le compatriote de Jeanne; il voulait savoir. La réserve de Georges inquiétait sa curiosité, et la changea en une étrange et confuse jalousie. Il devinait déjà, et pour apprendre, se faisait caressant.
—On t'a appris, n'est-ce pas, quelque nouvelle vilenie… Tu peux me dire, mon petit Georges… Je suis tranquille, tu vois bien… Dis-moi…
—Mais on ne m'a rien rapporté d'intéressant, je t'assure. Elle est chez son père, en bonne santé.
—Ah!…
Puis:
—Regarde combien tu es menteur. Tantôt, tu ne voulais même pas m'avouer cela. C'est donc qu'il y a autre chose? Dis-moi le reste.
—Mais, ami, je me taisais simplement pour ne point parler d'elle.
—Tu mens encore.
Puis, de soudaines colères le prenaient contre le silence de Georges, et parmi elles, venaient les mauvais reproches.
—A quoi bon se dévouer pour qui me rend si peu!
La perspicacité du malheur, qui toujours en pressent ou même en désire un nouveau, l'assurait de quelque trahison d'épouse, ajoutée encore à la première: il ne manquait à sa certitude que le complément d'un récit. Il fut bientôt si convaincu, qu'un revirement d'idées en résulta chez lui. S'il se trompait dans ses soupçons, l'injure d'une croyance si blessante devait se réparer: la passion qui se cachait sous le prétexte de justice osa concevoir une hypothétique espérance. Il joua sa vie sur un dé.
—Si je l'ai diffamée, je répare, et je la reprends: si j'ai cru vrai…
Il ne se permettait plus de dire: «Je me tuerai.» A peine se permettait-il de le penser.
L'heure de sentir, l'heure de raisonner, elles n'étaient plus: il subtilisait seulement: et presque sans douleur, sans amour. La lutte n'était plus dans son cœur, mais dans sa tête.
Il harcelait son compagnon.
—Si tu savais ce que je te sacrifie, toi qui ne veux même pas me raconter cela!
Ils débarquèrent à Naples.
Desreynes, obsédé, en vint à peser les avantages et les dangers d'un aveu: il persista dans le silence.
Tout le jour, ils se traînèrent par la ville.
—Georges, j'ai une idée: veux-tu rentrer au Merizet?
—Ami!
—Je suis très calme: la guérison s'achèverait d'un coup. C'est le plus sage, va! Bientôt, voici l'automne. C'est beau, l'automne, au Merizet.
—Plus tard…
—Maintenant! J'irai seul si tu ne viens pas.
Il en causa jusqu'à la nuit; nul argument ne put le dissuader; il voulait partir le lendemain. Il se fit, de cette menace, une arme pour forcer le mutisme de Desreynes. Puis, il parlait de retourner à Palerme et d'y chercher M. Perrenet; il parlait aussi de reprendre sa femme.
—Eh! Garde-le, ton secret! Elle a un amant! Je le sais bien.
Desreynes ne répondit pas.
Arsemar, sombre, le regardait de côté: il porta la main à ses yeux et se mit à marcher.
Au bout de quelques secondes, il dit simplement:
—Tu vois bien que je le savais.
Le lendemain, il ne parla plus de retour; à peine même y songeait-il, avec autant d'ennui qu'à la pensée de demeurer ici.
Silencieux, il errait dans un morne désœuvrement.
Tout désir était mort en lui; l'espérance, ainsi que le désir, était un mot vide de sens.
Les réalités s'estompaient sous une brume incertaine; le monde contingent ne se manifestait à lui que comme un rêve, et son passé comme le souvenir d'un rêve.
Il crut par instants que Jeanne n'existait point, et qu'il l'avait imaginée; il ne parvenait qu'avec peine à restituer ce visage de femme.
Encore, il douta de sa propre existence. Il subsistait non seulement hors de tout, mais hors de lui-même, abstrait et désintéressé de lui comme des choses, suspendu dans une sorte d'attente, qui était l'attente de rien. Sa vie ressemblait à un homme accroché sous la nacelle d'un aérostat immobile, plus haut que les vents; il était un pendule conscient qui voit s'alanguir et diminuer une à une les oscillations de son monotone balancement.
Ne plus souffrir, ne plus pouvoir, ne plus savoir souffrir; degré suprême des douleurs!
Le surlendemain fut pareil.
Desreynes, dans la désolation de son impuissance, contemplait ce jeu de la mort.
Il chassait vainement un soupçon terrible.
Quand vint le soir du troisième jour, après le dîner muet, Pierre, sombre, se promena longtemps à travers la chambre de Georges.
Il serra la main de son ami, et se retira.
L'un ne put dormir, ni l'autre.
Un peu de vie était revenu en Pierre: assez pour que ce fût trop.
Il luttait.
Il murmurait: «Je ne peux plus.»
Ou bien: «Pauvre cher ami.»
Il se levait, faisait le tour des sièges, regardait les meubles, et se recouchait.
Puis, une heure encore… A l'appel de la mort, l'âme, s'affranchissant des intérêts humains, jugeait avec une sagesse divine. Tout et à tous, il pardonnait, du fond de son cœur éclairé. A lui seul, il reprochait la faute encore inaccomplie, et rêvait d'y soustraire sa faiblesse.
Mais il répétait: «Je ne peux plus.»
Les heures tintaient au clocher d'une église.
Il vint à sa table et écrivit.
«J'institue mon légataire universel M. Desreynes Georges, demeurant à…»
Quand il eut terminé, il s'allongea sur le lit.
Aussi longtemps qu'il put, il lutta.
L'aube commençait à bleuir les vitres, derrière les rideaux grisâtres.
Il redescendit à la chambre de Desreynes, et, sans bruit, il entra.
—Qu'as-tu, que veux-tu?
—Rien, j'avais envie de te voir un peu.
Oh! Ce soupçon!
Ils s'assirent face à face, profondément émus tous deux, et tous deux le cachant.
Enfin, Pierre s'avança pour embrasser l'ami.
—Adieu, dit-il, il faut aller dormir… dormir.
—Je t'accompagne.
—Reste là.
—Non.
Ils montèrent, sous la froide clarté du matin.
Leurs pas lourds s'écrasaient sur les marches et sourdement sonnaient dans les couloirs.
Desreynes inspecta la pièce et n'y vit rien de suspect.
—Qu'est-ce que cette lettre? Tu écris à ton notaire?
—Oui, des histoires d'argent… Tu vois bien que je suis calme, puisque je traite des affaires.
Et il sourit.
Georges ne promit de partir que si Pierre se recouchait d'abord.
—Je suis sage, je t'obéis. Maintenant laisse-moi reposer.
—Dors.
—Je ne pourrai pas si tu restes: va-t'en.
Mais Georges demeura debout auprès du lit.
—Pourquoi, songeait-il, suis-je si tourmenté? En tout cas, je le montre trop.
Arsemar lui dit en souriant: «Embrasse-moi, petit frère.»
Il ajouta: «C'est une mauvaise nuit, mais, ça va finir. Console-toi.»
Il prit la main de l'autre qui s'était approché.
—Écoute, dit-il… Viens entendre mon secret… Pierre n'a plus de rancune…
Et tandis qu'il s'était redressé sur les coussins pour étreindre son ami, il murmura: «Pardon.»
—De quoi? fit l'autre avec frayeur.
—Mais, du mal que je te donne, que je t'ai donné, et que je te donnerai encore… peut-être…
—Je t'aime, répondit Georges.
Ils s'embrassèrent une seconde fois.
Pierre dit: «Je t'aime.»
Alors, Desreynes, cédant à la prière d'un regard, s'en alla.
Arrivé sur le seuil, il se retourna, et les deux amis se sourirent.
Arsemar entendit la porte se fermer, et les pas s'éloigner.
Il essaya de lutter encore.