PREMIER LIVRE
PREMIÈRE PARTIE
A TROIS
I
Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres.
La Bruyère.
Depuis une heure, Desreynes, enfoncé dans le coin de son compartiment, voyait les talus, les poteaux et les arbres, rigides et plats comme des découpures, courir derrière la glace du wagon; les fils télégraphiques dansaient sur le ciel pâle, comme le bas d'une feuille de musique qui monte et descend, et Desreynes s'amusait à pointer, entre ces lignes, les notes de l'air obsédant que lui chantaient les cahots du train.
Il ouvrit un journal et le ferma.
En vérité, il s'ennuyait: elle était tombée, la grande joie qu'il avait eue d'abord à l'idée de ce départ, engourdie par les bercements de cette fuite sur les rails, mourante avec toute pensée.
Il regarda ses voisins, et constata que tour à tour ils ouvraient, puis fermaient un journal pour contempler les arbres, les poteaux et la sarabande des fils.
Il pensa: «La banalité de la vie est immense.»
Puis il médita longuement.
La nuit était venue, grise et sans lune; la flamme courte du quinquet sautillait dans son bol de verre, et jetait de petites lueurs jaunes sur des coins de faces endormies.
Les terres filaient en bandes noires.
Un express siffla, gronda et disparut.
L'aspect de la nature n'était plus le même; les arbres qui passaient ne ressemblaient plus aux arbres déjà passés.
—Triste chose! Voilà quelques heures à peine que je roule, et cette infime distance est si grande pour la terre, que la terre se modifie déjà; quelques heures encore, et tout serait changé, l'air, les plantes et les races de vivants; encore quelques heures et j'aurai d'autres étoiles sur la tête; un jour de plus, et je serais sur l'autre face du monde, les pieds à l'envers: quelques pas encore, je me rendormirais à mon point de départ…
Maintenant, deux vers revenaient à sa mémoire, rythmés par la chanson des essieux:
Ah, que le monde est grand à la clarté des lampes!
Aux yeux du souvenir que le monde est petit!
Il dit: «La vapeur a dépoétisé le globe: tout nous ennuie, puisque tout est possible, et rien ne nous appelle, puisque tout est proche.»
Un train passa.
—Pleines d'hommes, toutes ces boîtes! Où vont-ils, en sens inverse du point où je vais? Pourquoi vont-ils? Ces êtres s'imaginent qu'ils ont un but, et se donnent un rôle. Comment y a-t-il assez d'affaires, pour que toutes ces têtes soient bourrelées d'un souci d'affaires? Pourtant, leur existence est creuse comme une calebasse. Après s'être agités toute leur vie, combien pourraient dire en mourant, qu'ils on fait quelque chose? Mais il vont: il faut qu'ils aillent. Imbéciles!
Il conclut: «La banalité de la vie est immense.»
Décidément, il s'ennuyait.
—Et moi, pourquoi vais-je? Imbécile, je le suis comme un autre.
Le refrain choisi tantôt chantait toujours à ses oreilles; la flamme du quinquet se mirait dans la glace.
—Et quand j'aurai fini, qu'aurai-je fait?
Alors, il songea à sa vie, celle d'hier et celle de demain.
Desreynes atteignait trente ans.
Il possédait une large aisance, n'avait ni parents, ni alliés, vivait seul, mangeait ses rentes, ne jouait pas, aimait les arts, et cultivait les femmes.
Au physique, c'était un beau garçon, correct, mais portant dans le regard une malice qui intriguait les épouses et mettait les époux sur la réserve. Il avait de l'esprit et de la présence d'esprit. Le monde de la finance et du farniente, où la vie le jeta d'abord, ne l'intéressait que par le linge de ses femmes et le moelleux de ses fauteuils. Les artistes l'attiraient davantage; mais leur indépendance, parfois bourrue et familière, choquait ses instincts de gentilhomme par l'or; puis il les trouvait d'esprit étroit et exclusif: au fond, peut-être, craignait-il chez eux un peu de mépris pour son dilettantisme stérile. Sculpteurs, musiciens, peintres, littérateurs, il les voyait tous, s'entendait au métier de tous, connaissait les secrets et les lois, montrait des préférences et même des enthousiasmes, discutait, critiquait et conseillait: son goût était généralement prisé, et ses avis avaient fait des heureux. Par caprice, il donnait un article à quelque journal, et sa prose, sous des apparences paradoxales, s'éclairait de verve et de bon sens; ses assertions, souvent si fausses lorsqu'il abordait quelque sujet de métaphysique ou de morale, portaient plus juste ici, parce qu'il jugeait d'après son pur et simple sentiment, au lieu d'analyser avec sa raison. Des chroniques firent tapage: quelques directeurs voulurent «s'attacher une telle plume»: ses éreintements étaient sans aigreur, et quoiqu'il eût massacré bon nombre de ses amis, il ne comptait aucun ennemi parmi eux. En toute autre matière que l'art, il n'était qu'un dépravateur élégant. Se mêlait-il à quelque discussion, il mettait son plus grand plaisir à la faire insensiblement dévier du thème choisi, et, par une série d'objections souvent spécieuses, il amenait son interlocuteur à s'appuyer enfin sur un argument contraire à l'opinion soutenue d'abord, ce qui manquait rarement et qui l'amusait fort.
C'est jongler avec sa tête, et la tête s'y perd.
Qu'importe? Les faveurs du monde ne sont-elles pas aux clowns de la pensée? Aussi, l'on disait: «Desreynes… oh! du mérite!»
Il en aurait eu; mais c'est trop peu que d'être supérieur aux autres: il faut l'être encore à soi-même: cela, il ne l'avait jamais su. Éparpillant sa vitalité et sa force sur mille intérêts dont il ne préférait pas un seul; aimant beaucoup, n'adorant pas; désirant parfois, ne poursuivant jamais; satisfait de comprendre sans approfondir, et de concevoir sans produire, il se laissait vivre. Nature de frelon qui regarde les abeilles: il jouissait. Content de se dire qu'il était peut-être quelque chose en puissance, il préférait ne pas tenter les hasards de l'épreuve. Il édifiait pour son usage une philosophie d'attente, dont la formule était: «A quoi bon?» Il transportait dans le domaine moral le précepte de saint Paul: «Possède toute chose comme si tu ne la possédais pas.»
Et de fait, rien ne lui était en propre. Il reconnaissait deux sortes de patience: celle des faibles, négative, et qui tolère; celle des forts, positive, et qui persiste. L'une lui semblait indigne de lui: il se sentait indigne de l'autre. Ainsi, il leurrait sa volonté, comme sa volonté le leurrait. Être incomplet, en somme, à qui le grand ressort manquait, demi-âme, demi-grandeur aussi impuissante que la plus misérable petitesse, et qui n'avait, en surplus, que la conscience vaniteuse de son mérite virtuel.
Cette vanité, pourtant, ne restait pas constante chez lui: à de certains jours, il prenait une conception même exagérée de sa méprisable essence, se pesait comme un dieu d'Égypte pèse les morts, et ne se ménageait point les plus cruelles vérités: «Mépris bien ordonné commence par soi-même», disait ce vague pessimiste.
Une seule chose le ramenait à une plus équitable appréciation de lui: la vue du prochain.
Il avait des hommes une médiocre estime, à cause de l'énorme sottise du nombre, et n'entendait respecter que le génie: il faisait peu de différence entre ce que le monde appelle un homme intelligent, et un sot: le premier l'importunait plus que le second, et tous deux lui semblaient, au regard de l'absolu, également superficiels et inutiles. Ce dédain l'entraînait souvent jusqu'à des affectations puériles, à des poses d'enfant boudeur et révolté; ainsi refusait-il de voter en quoi que ce fût; jamais il n'aurait voulu accepter le ruban d'un ordre, ni même permettre qu'on le portraiturât en aucune sorte: il prétendait que ce double honneur se doit réserver aux grandes natures, à ceux-là seuls qu'il convient de montrer à la foule, vivants, par un insigne, et morts, par leur image.
Au fond, peut-être, ne croyait-il pas à ces théories laconiennes; mais l'insolence lui en plaisait.
Quant à la valeur morale, il y donnait, aussi, un mince crédit, lui qui n'avait guère connu que l'aride existence des viveurs. Il s'en souciait peu, du reste, ne songeant à demander ni à offrir aucun dévouement, vivant et voulant vivre seul, dans un égoïsme qui lui apparaissait comme une manifestation de la force.
Point mauvais, néanmoins, et capable de mouvements généreux, si la réflexion seconde n'arrivait pas assez tôt pour lui en montrer le ridicule. Il se voulait froid, et, après les enthousiasmes spontanés que lui imposait parfois sa nature nerveuse et faible, il s'en jugeait avec un scepticisme ironique. Il avait une telle horreur du grotesque, une crainte si obsédante de le constater en lui ou autour de lui, que, maintenant, il le constatait en mille choses: il redoutait toute grandeur excessive, par horreur des disproportions, et rien ne lui semblait aussi douloureusement risible qu'un héros de Corneille dans un veston anglais. «L'harmonie est la seule loi primordiale. Nous nous sommes interdit certains droits par le seul fait d'en prendre certains autres. C'est manquer de tact envers soi-même, que d'accepter une vie intérieure qui ne soit pas en accord avec l'existence extérieure. Notre âge est scientifique et sans passion. L'avons-nous fait? Nous a-t-il faits? N'importe: restons tels en tout point.» Il aimait ces paradoxes et se desséchait en eux.
Par degrés, il en était venu à ne donner aucune affection qui dépassât la sympathie; puis, par degrés encore, à ne plus sentir aucun besoin de se livrer et d'aimer. Parfois, pourtant, il se demandait si là n'était point la moitié de la vie; mais, promptement, sa raillerie mettait cette sentimentalité saugrenue sur le compte d'une nuit trop belle ou d'un dîner trop copieux.
Les femmes avaient achevé le désastre. Qui en possède beaucoup ne vit plus que dans le mensonge: mentir pour les prendre, mentir pour les garder, mentir pour les quitter; et elles mentent pour se défendre, pour vous garder et vous quitter.
Son esprit, naturellement ami des choses subtiles ou complexes, avait trouvé dans ce jeu d'intrigues un charme qui le captivait: comme un chariot s'enlise, doucement, il était entré dans cette boue, et voilà qu'il se sentait armuré de fange, inexpugnable à toute sincérité, et mort en lui-même.
Les idées les plus compliquées se présentaient d'abord à son esprit, au détriment des plus simples: sur toute affirmation il cherchait, sans malveillance, dans quel but on voulait le tromper. Le doute exerçait sur lui une sorte de fascination irréfléchie et presque physique; il doutait comme d'autres croient, simplement, bonnement, par instinct et même sans le savoir. Après avoir mis, comme saint Thomas, les deux doigts dans la plaie, il aurait suspecté Jésus de ne jamais être mort.
Il se rendit compte de cet état monstrueux, un soir, en recevant une lettre d'Arsemar.
Comme ils étaient loin, maintenant, l'un de l'autre, et qui des deux avait gâté sa vie?
Autrefois, ils n'avaient pour ainsi dire qu'une âme, tant leur intimité était profonde: pensées et impressions, tout était le patrimoine commun. Fallait-il agir seul, on réfléchissait à deux: l'un était la conscience de l'autre; et, dans une sorte d'hymen spirituel, mettant à leur amitié des ferveurs d'amour, ils allaient, double cœur et double tête, deux fois tristes et deux fois heureux, mais distraits de leurs propres chagrins par les peines ou les joies du frère élu.
Cette union naquit des contrastes même qui eussent dû séparer ces deux êtres, et qui, en effet, n'avaient tout d'abord éveillé en eux qu'une antipathie mêlée de certain mépris.
Arsemar et Desreynes se rencontrèrent côte à côte, sur un banc de lycée: l'un calme et l'autre bruyant, l'un studieux et l'autre grand copieur de copies, l'un vigoureux et l'autre preste. Desreynes raillait le fort en thème, Arsemar souriait de pitié; quand celui-ci se livrait à quelque jeu paisible, l'ennemi lui tombait sournoisement sur les reins, battait l'enclume et se sauvait; on lui criait: «Lâche! lâche!» Il riait. Dans ses colères, Arsemar devenait rouge; Desreynes, blanc. Le premier était estimé, mais peu recherché; le second avait auprès des foules plus de succès et moins d'estime. Les maîtres citaient l'intelligence d'Arsemar, et les élèves l'esprit de Desreynes.
Sonnèrent les seize ans. A Pâques, Georges revint amoureux, partant, grave et poète. A qui dire son secret, ses joies, ses douleurs et ses vers? A qui demander: «Crois-tu qu'elle m'aime?» Pierre Arsemar lui parut seul digne d'un sacerdoce. Il alla vers lui, et l'autre, nature déjà mystique et rêveuse, se prit d'amour pour cet amour. La bien-aimée voulut voir l'homme à qui l'honneur de sa vie était confié, et lui serra les mains et le pria de veiller sur le bien-aimé. Georges et Pierre se mirent à tourner tout autour de la cour, longeant les quatre murs, tout autour. Les mois passaient. Georges disait: «Tu crois qu'elle m'aime?…» Ils marchaient, le front baissé, les mains au dos, et leur première barbe frisait. Quand Georges voulut se tuer, c'est Pierre qui l'en empêcha. Il accompagna son ami jusqu'au paysage qui avait été le témoin des premiers serments, des faux serments; Georges eut des mots cruels pour l'absente.
A partir de ce jour, plus graves encore, et désillusionnés de la femme, ils marchèrent plus près des murs, qu'ils raclaient du revers de leur ongle. Georges s'idéalisait, au contact de cette nature chaude et grave tout ensemble. Ils commentèrent les Pensées de Pascal et complétèrent leur œuvre par des aphorismes philosophiques. Arsemar analysait les abstractions, amitié, devoir, amour; Desreynes disait la femme. Pendant les études, ils échangeaient de longues notes sur leurs sentiments les plus intimes. Arsemar avait en toute chose du cœur des lyrismes de néophyte: tout lui était religion, et la divinité elle-même lui semblait moins divine que le moindre sentiment humain. Avec tristesse, il blâma Périclès et Plutarque d'avoir pensé que l'amitié se doit arrêter aux autels. «Poser des limites aux affections des hommes, même en l'honneur de Dieu, c'est faire injure à Dieu. Nos premiers devoirs sont devoirs d'amour; et si quelque autre se trouve en lutte avec ceux-là, qu'il cède, car il n'est rien. S'il faut qu'Oreste poignarde Clytemnestre, Pylade doit l'aider.»
Desreynes, moins ardent, chagrinait son ami. Plusieurs fois, ils reconnurent en pleurant la double méprise de leurs cœurs: «Nos deux natures sont trop disparates.» Alors, ils disaient adieu à leur rêve, et se quittaient.
Peu de jours les ramenaient.
Après la sortie du lycée, ils commencèrent leurs études de droit. Les quintessences juridiques intéressaient Arsemar autant qu'elles endormaient Desreynes. Le premier entra chez un avoué, dans le dessein d'acquérir plus tard une charge; mais il renonça bientôt à ce projet, tant il prit de dégoût à voir, hideusement sincères dans ce confessionnal de l'intérêt, défiler une par une toutes les bassesses humaines, toutes les hypocrisies, toutes les misères et toutes les hontes. Il n'avait pas soupçonné un tel enfer. Quand il se trouvait le confident officiel de quelque nouvelle forfaiture accomplie ou conçue, il la contait à son ami, aussi désolément que s'il eût été la victime; et de fait, il l'était, lui qui devait garder de ce passage une inoubliable répugnance de la vie. Desreynes, plus artiste et moins pur, écoutait ces récits comme des plans de drames, et ces mille vilenies lui paraissaient fort littéraires.
—Sors de là, disait-il. Lorsqu'on tient à ses illusions, il faut éviter deux choses: les cabinets d'affaires et le promenoir des bains froids: l'homme est vilain quand il est nu.
Arsemar fut chassé de l'étude pour s'être indigné contre un client véreux. Il devint secrétaire d'un député, et vit la politique de trop près pour lui conserver son estime.
Il fréquentait peu les salons: la compagnie de Georges était sa seule joie véritable.
Des séparations successives les rendirent indispensables l'un à l'autre. Comme des amants, ils se quittaient en prenant un rendez-vous prochain, car ils avaient eu la sagesse de ne point vivre ensemble, pour respecter en eux cette fleur d'affection, cette jeunesse toujours rajeunie que donne le désir du revoir, et que Desreynes appelait les fiançailles après les noces.
—Ne trouves-tu pas que bien des ménages seraient plus heureux sans la vie commune, ses heurts et ses lassitudes? On se rendrait visite et l'on aurait, à se retrouver, des joies d'amoureux, sans cesse renouvelées.
Arsemar comprenait mal ce paradoxe. Il rêvait d'une vierge qu'il pût aimer éperdument, et prendre: il fuyait les femmes, dans la terreur de concevoir un amour qui ne serait pas le seul de sa vie; il voulait les affections rares et immenses, il aspirait à rencontrer l'épouse comme il avait rencontré l'ami: après cela, il élèverait un grand mur entre lui et le monde. Il ne permettait à ses caresses que les femmes de tous, et se refusait impitoyablement celles qu'il eût pu se rappeler au lendemain. Son excès de sentimentalité le rendait cruel à l'excès: une servante de brasserie s'empoisonna pour lui: il la fit soigner et ne voulut point la revoir. Elle guérit, d'ailleurs, et oublia: les femmes sont susceptibles de se tuer plus aisément que de se souvenir.
Desreynes était mondain, courait les coulisses et multipliait ses maîtresses. Il eut un duel, pour un mot malsonnant prononcé contre Pierre, et reçut un coup d'épée dont son ami ne soupçonna jamais la véritable cause.
Georges était le plus riche: ils faisaient bourse commune.
Dix années s'écoulèrent ainsi, et tout changea brusquement.
Arsemar hérita d'une fortune considérable et qu'il n'espérait pas: il dut quitter Paris pour aller prendre en province la direction d'une entreprise industrielle, où plusieurs millions étaient engagés, et dont il se trouvait le principal actionnaire.
Desreynes l'accompagna, l'installa, et revint: Paris lui sembla vide, et la Parisienne monotone. Un matin, il se réveilla avec un furieux appétit de voyages, et, pendant une semaine, rêva d'épouses jaunes et d'esclaves noires. Un désir, chez lui, mourait ou se réalisait vite; il alla embrasser Arsemar et cingla sur les Indes. Sa trace fut bientôt perdue. Parti pour quelques mois, il resta là deux ans, tua des tigres, apprit l'anglais, fut le conseiller d'un prince, rédigea des lois déplorables et des notices géographiques, alla, vint, revint, et se sauva pour sauver sa tête, que menaçait la juste colère d'un roi cocu.
Sa première visite fut pour Arsemar: Pierre était absent, marié depuis peu, et voyageait en Italie.
Georges conçut quelque tristesse devant cette amitié qu'il jugea condamnée à mourir, quelque dépit devant ce changement de destinée et cette résolution prise sans ses conseils.
Pierre se disait heureux: il vint à Paris, seul, et Desreynes put constater l'impeccable constance et la solidité de cette âme, où l'amour s'était venu joindre à l'amitié, gravement et sans rien lui prendre.
Arsemar n'avait modifié que les formes de sa vie. Une particule ancienne ajoutée à son nom, un titre repris, quelques pensées d'affaires, une grande maison, beaucoup d'or: qu'importait tout cela? Pierre s'épanouissait de bonheur dans son unique amour. Desreynes seul lui manquait; il l'appelait souvent.
Un jour, enfin, la précieuse nouvelle arriva; Georges se mettait en route…
—Qu'est-ce que je vaux, auprès de lui? pensa Desreynes; qu'est-ce que vaut ma joie auprès de la sienne, à la seule idée de ma venue?
L'Orient bleuissait.
Desreynes était las, mais son sceptique ennui l'avait quitté…
Les heures avaient coulé pour lui, presque tristes et solennelles, dans ce ronronnement de souvenirs.
—Je suis seul au monde, moi, et je ne lui donne pas ce qu'il me donne!
Il baissa la glace du wagon, et le vent froid du matin lui lava le visage.
—Mais qu'est-ce que j'y peux, moi? Je donne ce que j'ai.
Les champs, comme de monstrueux éventails rayés, se déployaient, tantôt verts, et tantôt marrons, vaguement cendrés par l'aurore prochaine. Des alouettes s'effarouchaient au milieu des terres, et montaient dans le ciel mauve.
—Ah, si je pouvais rajeunir!
Vœu moins stérile qu'on ne le croit, car il est comme l'aube d'une seconde jeunesse!
Et le jour parut.
II
Amy Rolans, Deus mete t'âme en flurs!
Chanson de Roland.
Arsemar, debout sur la chaussée, attendait depuis longtemps, lorsque le train siffla et déboucha au tournant de la voie. Pierre s'écarta d'un pas: une émotion lui serrait la gorge; il crut pleurer. Mais comme tous les hommes d'une affectivité profonde, il avait la pudeur de ses sentiments; il baissa la tête, puis, lentement, releva le front. Georges était à la portière du wagon.
Arsemar s'empêcha de courir; il vint, les bras en avant, et longuement, serra les mains de son ami, sans rien dire.
Ils se regardaient dans les yeux; de petites larmes mouillaient leurs cils.
Pierre remuait les lèvres pour émettre quelque parole, et n'y parvenait pas; Georges se sentait dans un trouble délicieux.
—Aucune femme ne m'a donné cela, pensa-t-il. Puis: «Au diable les femmes!»
Alors, ils se lâchèrent les mains et s'embrassèrent avec force.
Pierre voulait parler, pourtant…
—Eh bien… tu as… tes bagages?
—Oui, oui… ils sont là.
—Eh bien… nous allons… les prendre.
Ils marchèrent côte à cote, et tous deux, en même temps, se regardèrent encore.
Leurs mains se prirent: Arsemar secoua son bras avec force.
—Mon vieux! dirent ils ensemble.
Des employés, sur leur passage, poussaient des brouettes.
—Oui, sortons.
Quand ils furent dehors, ils se mirent face à face.
—C'est drôle, hein? dit Pierre.
L'autre répondit:
—C'est drôle.
Ils sourirent, sans savoir de quelle drôlerie ils avaient parlé.
—Oh! tu as un bon air, ici.
—Et le voyage s'est bien passé?
—Mais, très bien, merci.
—C'est un peu long. Vous n'avez pas eu trop de retard.
—Ah?
Ils se taisaient de nouveau, et Desreynes rompit le silence:
—Dis donc… Tu ne vois pas comme nous sommes bêtes?
—Si, si…
Leur rire éclata, plein de santé et de jeunesse.
—Ah! fit Georges, c'est bon tout de même, de se retrouver!
Pierre le conduisit vers une voiture que gardait un domestique en livrée noire.
—Si tu veux, dit-il, nous rentrerons seuls, et Joseph se chargera de tes bagages.
Fiers d'être ensemble et d'être sans témoins, ils montèrent comme deux enfants dans la petite calèche.
—C'est une belle matinée, tu sais; nous avons de la chance… Tu n'es pas mal assis?
—Mais non…
—Mon Georges, c'est gentil, va, d'être venu. Tu es content?
La voiture courait sur une route assez étroite, entre deux haies d'épines; à l'horizon, des collines boisées se déroulaient en demi-cercle dans une vapeur bleue qui tremblait au premier soleil.
—Quelle bonne vie nous allons arranger à nous trois, tout seuls. Ma femme va être si contente de te recevoir! Elle s'ennuie un peu, la pauvre petite. Dame! ce n'est pas très gai, cette solitude, surtout quand on a comme elle des goûts un peu mondains.
—Elle aime tant le monde?
—Eh! que veux-tu? Elle a vingt-trois ans; ses parents recevaient beaucoup; elle a de la gaieté, de l'esprit, de l'entrain, et nos arbres ne causent guère. Elle me fait parfois l'effet d'un joli petit oiseau dans une vilaine cage. Ce n'est pas que ce soit laid, chez nous, mais c'est un peu sauvage pour une bergère de cette espèce. Aussi, je pense bien ne pas m'éterniser au Merizet. J'ai là-bas un associé que je mets au courant de l'affaire; et quand l'heure sera venue, nous rentrerons à Paris.
—Ah! ah! Capricieux aussi! Autrefois, tu préférais les champs à la ville.
—Bah!… Elle sera si heureuse.
Georges fut presque chagrin de constater déjà un tel désaccord dans les goûts du jeune ménage. Pierre, un peu gêné, fouetta doucement son cheval.
—Une bonne petite bête, que j'ai là: ça vous fait des lieues sans fatigue. Ma femme ne l'aime pas, et la trouve trop calme. Moi, je l'aime bien… Tu ne te figures pas comme Jeanne est curieuse de te voir. Nous parlons si souvent de toi! Par exemple, elle te connaît pour un noceur écervelé!
—Tu es gentil, toi… Une Lyonnaise, n'est-ce pas? Me voilà bien!
—Elle n'est pas sèche et pincée comme ses compatriotes, qui vous parlent de Dieu, et serrent les genoux dès qu'on parle du diable. Elle est bonne fille.
—Dévote?
—Sans excès: elle ne me prêche guère; elle met de belles robes pour aller à la messe, et communie une ou deux fois l'an.
Instinctivement et malgré lui, Desreynes crut éprouver, contre cette femme, une sorte d'imperceptible et confuse antipathie qu'il ne s'expliquait pas: depuis quelques instants, il regardait naître en lui ce sentiment à peine hostile, fait de craintes et de soupçons, et que jamais encore il n'avait ressenti contre elle. Quel mot ou quelle intonation lui avait en passant laissé cette méfiance? Il ne savait, mais il eut la vision d'un bonheur qui mentait, d'un bonheur fait d'efforts pour se croire ou pour rester le bonheur.
Arsemar tourna les yeux vers son ami: il ajouta:
—Elle est gentille, et vous vous plairez.
—Je l'aime déjà, puisque tu l'aimes…
—A la bonne heure, mauvaise tête… Tiens, regarde: ce tas de pierres, dans le coin, c'est la ville; il y a sept kilomètres, de chez nous. On vient nous voir et nous nous rendons quelques visites. Tu es mal assis?
—Je suis très bien, au contraire… Dis donc: n'es-tu pas comme moi? J'ai eu plus de joie à te revoir tantôt, que lorsque tu vins me trouver à Paris, après mes Indes.
—L'air du pavé, tu sais, ça brûle et ça dessèche.
Georges se souvint du retour que projetait son ami et de l'influence qui l'y poussait.
—Tu penses à ma femme, toi! Écoute, ne te crée pas des idées folles. C'est si bon de remplacer son désir par celui des gens que l'on aime! On arrive à trouver moins de plaisir dans la satisfaction de ses goûts que dans le sacrifice apparent qu'on en fait. Le premier bonheur, au fond, n'est-ce pas de donner le bonheur? On se fait un miroir de celui qu'on a toujours devant les yeux; on jouit dans les autres au lieu de jouir en soi-même, et l'on jouit mieux.
Desreynes avait perdu l'habitude de ces philosophies, mais il en sentait la sincérité.
—Et, ajouta Pierre, en bonne raison, en quoi m'importe-t-il, à moi, d'être ici ou là, pourvu que je sois près d'elle, et près de toi aussi, mon Georges?
—Tu es toujours le même, Pierre…
«Allons, pensa-t-il, je suis un imbécile: c'est le paradis, leur Merizet!»
Arsemar, comme impatient de quelque chose, tendait le cou vers un angle de la route.
—Là-bas, s'écria-t-il, reconnais-tu, là-bas?
Joyeux, il montrait l'horizon.
Le sommet d'un toit rose, très loin, se baignait de soleil, au-dessus d'un bouquet d'arbres, au pied d'une côte rocheuse.
—A cette heure-ci, elle se lève pour nous recevoir…
Après une pause:
—Elle me fait aimer jusqu'aux tuiles de ma maison.
Il parlaient peu, maintenant: tout d'abord, ils avaient cédé à cette honte de se taire qui, dans les premiers instants d'un rendez-vous ému, alors qu'on ne retrouve plus rien des mille choses que l'on avait à dire, se réfugie au milieu des banalités de la vie. Puis la sécurité vient, l'âme se classe…
La plaine qu'ils traversaient, vaste et ronde, semblait endormie dans son cirque de collines, sous la bénédiction du matin.
La route, effleurée de lumière tiède, était comme une chair blonde; de fins brouillards traînaient sur les champs éloignés, et promenaient, en avant de la lisière des bois, leurs voiles flottants et d'une pâleur dorée. Aucune violence, aucune tache: le printemps avait fait les couleurs, et l'aurore les avait fondues. Sons et lumières, le monde vibrait dans une délicieuse union, et tous les sens étaient pénétrés à la fois de cette immense sympathie de la terre et du ciel. Tout disait: amour. Non pas encore l'amour brûlant et fécond de l'été, mais le chaste sourire des fiançailles.
Nul cri; à peine quelques chants d'oiseaux, venus on ne sait d'où, quelques grincements des premiers grillons perdus sous les fougères, et pas un bruit de l'homme; mais ce vague silence et cette invisibilité des êtres ne donnaient point l'anxiété des solitudes et, bien qu'une tourbe ne s'y agitât pas comme dans la ménagerie des cités, on se sentait là au cœur de la vie même: une vie saine et reposante, douce plus que forte, et pleine des promesses qui sont le printemps et le matin; quelque chose comme un enfant qui sommeille.
Desreynes avait la sensation d'une grande paix physique qui peu à peu gagnait son âme et l'emplissait; les tons du ciel avaient pour son œil une caresse délicate dont il ne retrouvait l'impression qu'en de très anciens souvenirs, et l'odeur verte des herbes sauvages lui semblait d'une suavité qu'il avait oubliée. Devant cette harmonie de tout, l'harmonie se refaisait en lui. Nature souple, changeante et compréhensive des beautés, il se voyait insensiblement envahi par cette douceur de végéter, qui paraissait envelopper les choses et les êtres: ce printemps le rajeunissait; et, comme le premier soleil venait de réchauffer son corps, le contact de cet amour et de cette félicité graves, à présent, réchauffait son cœur. Il éprouva devant lui-même l'étonnement des convalescences. Eh quoi! Quelques instants plus tôt, ne songeait-il pas à l'irrémédiable désolation de son âme, à ce desséchement, à ce vide qu'il venait pour la première fois de contempler avec une angoisse inconnue; ne s'était-il pas affirmé, dans une douloureuse et indiscutable logique, que tout était fini, et qu'il était trop tard? Trop tard pour vivre! Il ne le croyait plus, à cette heure. La nature lui devint si bonne et si prodigue, si aimable et si aimante, mère et sœur, avec ses compassions et ses promesses! Il semble, à ces instants, qu'on ne l'ait jamais vue encore…
Les espoirs et les religions naissent de contempler. Georges se recréait dans cette genèse de la terre; il vit ses épaules s'élargir et ses bras se gonfler: il s'aima; un rien l'émerveillait: il remarqua que la croupe du cheval luisait d'un riche éclat mordoré, admira d'un coup d'œil la silhouette d'un saule qui se penchait sur un talus, effaça une rancune dont le souvenir lui montait, puis, levant la tête, il respira à pleine gorge, et sa santé éclata dans un cri:
—Oh! Que c'est bon!
Pierre était heureux.
—Tu vas nous rester longtemps, au moins?
—Je ne pars plus!
—Si tu savais quelle chère existence nous avons! Ah! il viendra bien un matin où tu te réveilleras lassé de toutes tes courses de hasard et de tes amours de rencontre; ça n'a qu'un temps, tout ça…
—Le temps est fait!
—Tant mieux! Tu seras comme nous… Au fond vois-tu, tes joies, je n'en donnerais pas un roi de cailles! La paix dans la foi, il n'y a que cela au monde. Une bonne femme dont on est sûr, qu'on aime: et l'on supprime le reste! Tu te marieras, je parierais.
—N'allez pas trop m'en donner l'envie!
Desreynes avait déjà oublié l'antipathie qu'il venait d'éprouver contre la femme de Pierre; pour un instant du moins, et sous ce vent de nature, il avait perdu tout son dédain des femmes, toute sa science des perversités citadines; il rêvait d'amantes idéales, anges d'un paradis semblable à cette plaine, Laure et Béatrice, poésie et bonté. Il était impatient de se régénérer en cet Eden; et son enthousiasme de vertu entrevoyait déjà l'éclosion d'une âme nouvelle qui allait s'épanouir en lui au milieu de tant de grandeur et de pureté.
Si nous sommes parfois plus émus devant le bonheur des êtres très aimés que devant celui qui nous survient à nous-mêmes, c'est moins sans doute par la valeur de notre amour que par l'exigence de notre égoïsme, car nous trouvons en notre propre vie des imperfections chagrinantes qui s'effacent en celle des autres.
—Nous arrivons, dit Arsemar.
La jument trottait, contente du voyage fini.
—Croirais-tu qu'après vingt mois de mariage j'ai encore, en rentrant chez moi, toute l'émotion d'un amoureux de seize ans? Je l'ai quittée tantôt, endormie, et mon cœur bat à l'idée de la revoir et d'être près d'elle!
Puis:
—Tu en riras si tu veux… Chaque matin, quand je m'en vais aux ateliers, je suis heureux, dès le départ, et même avant, à cause du retour…
—Vraiment?… Serais-tu de ceux qui asseyent leur idole dans un bon fauteuil, et descendent au clair de lune, pour y rêver à elle?
—Non, mais j'en viendrai là, qui sait? Chaque fois que je l'aborde, elle est plus belle qu'une heure avant.
Georges philosophait: «Les hommes ont peut-être droit à une certaine somme d'amour, presque égale pour eux tous, et ceux qui ont souvent aimé aimèrent et aiment si mal, que tous leurs raffinements unis n'ont pas eu seulement la santé et la joie d'un pauvre amour bien simple passant dans une vie banale, et cueillant, quelque soir, une minute de cette pleine extase que les autres ont en vain cherchée…»
La voiture quitta la route et s'engagea sous les arbres d'une courte avenue.
—C'est égal, reprit l'autre, si j'avais cru que c'était si bon, l'amour, je n'aurais pas eu le courage d'attendre si longtemps!
La porte de la grille était ouverte. Un bosquet se dressait entre elle et la maison, qu'il cachait tout entière, et l'allée de sable tournait autour.
Quand ils eurent dépassé ce bouquet d'arbres, le château apparut à l'extrémité d'une pelouse: une femme en peignoir rose s'accoudait sur le perron.
—La voilà!
Pierre dit: «Hop! Vite donc!» Desreynes se découvrit.
La femme descendait les marches, avec lenteur.
—Bonjour, Jeanne!
En quelques secondes, ils furent au bas du double escalier. Georges sauta: il vint en souriant vers la dame, empressé et la main tendue. Puis, il hésita, comme effrayé, et pâlit légèrement.
Il reconnaissait la femme rencontrée au Palais des Beaux-Arts.
III
Car lerres le larron mescroit
Ne ly mauvès le bon ne croit
Ains cuide que chascun soit lerres.
E. Deschamps.
Jeanne souriait.
—Vous êtes le bienvenu, monsieur, et je suis heureuse de vous connaître enfin.
Elle dit cela d'une voix gaie. Georges s'inclina. Jeanne rendit le salut, et fit un pas en avant.
—Oh! s'écria Pierre, vous n'allez pas commencer par les cérémonies! Ma Jeanne, embrasse ton frère!
—Je veux bien, dit-elle, avec un joli rire d'enfant: et, rejetant ses deux bras en arrière, elle s'approcha de Georges et lui tendit la joue.
—Mon Dieu, mon Dieu! songeait-il, et ce cri de prière douloureuse tremblait sur ses lèvres d'athée.
Il n'imagina pas d'abord qu'il pouvait se méprendre: il posa un baiser sur ce visage sans savoir ce qu'il faisait. Et toute leur vie passée, et toute leur vie à venir, en ce quart de minute, lui apparurent vertigineusement, et s'écroulèrent, il balbutia trois mots dont la banalité vint mourir entre ses dents: «Nous voilà bien!»
—Vous paraissez souffrant… Vous êtes-vous blessé en sautant de voiture?
—Non, madame, non…
Il ajouta en riant: «Mais, j'ai très soif.»
Elle se sauva: Georges regardait le chemin qu'elle avait pris.
—C'est fou! Il n'y a là qu'une ressemblance! Certainement, une ressemblance…
—Viens, montons.
Georges, toujours, poursuivait sa pensée: «C'est absurde. Ne voit-on pas tous les soirs des visages qui se ressemblent? Reconnaître une femme que j'ai lorgnée pendant une demi-heure: comme si c'était possible, cela, au bout d'un grand mois! Je ne la reconnaîtrais même pas, l'autre… D'abord, elle était plus grande…
Arsemar l'emmena dans la maison.
Jeanne tendit un verre qu'elle venait de remplir.
—C'est elle!… Encore cette idée stupide! J'en deviens insolent, à la fin.
Jeanne souriait et Pierre se tenait auprès d'eux.
—Ce m'est une grande honte, madame, d'entrer ainsi chez vous, et qu'allez-vous penser des femmelettes que nous sommes, en nous voyant agoniser comme en plein Sahara, pour une seule nuit de voyage?
Jeanne souriait.
—Vrai, je n'ai rien pensé du tout, et puisque vous voilà rétabli…
—Mettons, pour mon honneur et pour le vôtre, madame, que l'émotion de votre vue fut la cause unique de tout.
—Soit! Mais vous aurai-je fait peur ou plaisir? Voulez-vous supposer que vous m'ayez déjà connue en rêve, et que le chevalier s'est pâmé devant la reine retrouvée? Ce sera très galant ainsi.
Georges osa la contempler en face et vit encore sur ses lèvres et sous ses yeux ce même sourire à la fois moqueur et câlin.
—Maintenant, ajouta-t-elle, permettez que la reine elle-même vous conduise à votre chambre, beau chevalier, et soyez libre en son palais. Nous manquons ici d'esclaves mauresques et d'aiguières d'or, et personne ne vous versera de parfums sur les mains.
Ils le menèrent à une chambre tendue de perse bleue et rose, d'un ton de printemps et dont le plafond, en larges plis, s'épanouissait comme la corolle d'une fleur énorme. Une seule fenêtre s'ouvrait, sur un paysage étroit et vert; une pelouse s'étalait, et plus loin, des roches apparaissaient sous un bouquet d'acacias, de merisiers, de lilas et de fougères, entre lesquels glissait, dans l'air humide, le bruissement d'une cascade. Un beau rayon de soleil dansait sur les rideaux du lit; cette chambre avait une coquetterie de petite vierge un peu profane, avec ses jeunes tentures, son tapis muet aux teintes prudentes, ses meubles vêtus de jupes courtes, et la glace qui, du sol au plafond, montait dans le cadre léger de sa double draperie.
Desreynes, autant par fatigue que par inquiétude, examinait les choses avec l'attention scrupuleuse que conservent nos sens au milieu des stupeurs de la raison; une curiosité tenace le tracassait de toucher l'étoffe des murs et de faire jouer la fenêtre sur ses gonds: il avait des gestes de locataire ou d'acheteur et hochait parfois la tête en signe d'approbation; quand ses hôtes s'éloignèrent, il se retourna vers la porte fermée et prit une joie d'enfant à se retrouver seul.
Il s'assit, et, les mains sur les jambes, comme un Bouddha, il contempla le sol.
—Réfléchissons… Il faut réfléchir. C'est bien: je vais réfléchir.
Mais ses idées flottaient sous un brouillard. Il aurait voulu coordonner les sensations et les pensées qui couraient en lui sans repos; il était semblable à un homme qui s'acharne à dénombrer les chiens d'une meute: tout bougeait; mais sans cesse, cette même et stérile pensée revenait par-dessus les autres, et ressassait assidûment: «Je vais réfléchir.»
Les fleurs du tapis absorbèrent son analyse. Ce jaune mourait délicieusement dans le demi-deuil d'un fond violet…
—Est-ce elle, ou n'est-ce pas elle? Que faut-il faire?… Il est bien évident qu'un tapis doit être d'un dessin et d'une couleur très sobres… Au fait? Que ce soit elle ou non, je ne toucherai jamais à la femme d'Arsemar. Il n'existe donc aucun sujet de souci: j'aurais dû y songer plus tôt. Elle ou non, cela n'est rien. Habillons-nous.
Il répétait tout haut: «Cela n'est rien.» Il s'approcha de la glace et sourit à son visage.
—Je me regarde d'un air reconnaissant, comme si j'avais déniché un nid d'oiseaux bleus, en m'apprenant que ce n'est rien…
Il siffla un air d'opérette.
—Mais c'est tout, au contraire! S'agit-il de moi? Si c'est elle, Pierre vit dans les mains d'une fille.
Il se rassit.
—D'une fille! Vous exagérez, mon cher. Qu'a-t-elle donc commis de si grave?
Mais à la paresse de penser, le scepticisme répondit: «Elle a commis le peu qu'elle pouvait.»
La vanité reprit: «Elle t'a résisté, pourtant, et d'autres, que tu ne traites pas de gueuses, se sont livrées à toi.»
«Non, répliquait la mémoire: souviens-toi comment tu l'as jugée. Fleur de vice! Elle cherche à qui se donner…»
—Dois-je prévenir ou me taire?
Il ne trouvait point.
—Bah! ce n'est pas elle!
Il se réfugia dans cette affirmation qui le délivrait de chercher, car l'homme est plus lâche encore devant la fatigue de ses idées que devant le travail de ses bras.
—Si c'était elle, cependant?
Les minutes passaient.
—Nous verrons plus tard, et il sera temps alors.
Mais quelque chose lui criait: «C'est elle!»
Il posa les coudes sur ses genoux et médita, le menton dans les mains. Quand il remua, il s'aperçut qu'il calculait, depuis un long quart d'heure, la vitesse relative du rayon de soleil qui descendait sur les rideaux du lit.
—C'est trop fort, je suis une brute.
Il se leva.
—Est-ce moi, le désabusé, le railleur, qui me trouble ainsi pour une coquette de province? Les sots du cercle riraient de me voir et n'auraient assurément pas tort. Suis-je un ténébreux de mélodrame? Antony Desreynes! «Du marbre, pour y poser mon front!»
L'ironie dura peu.
—Ah, ce n'est pas pour elle, ni pour moi, grand Dieu, c'est pour lui! Qu'importent les autres?
Puis, sans discussion, la certitude se fit, et voilà qu'il n'hésitait plus à la reconnaître.
Il murmura: «Pauvre, pauvre Pierre!»
Son cœur enfin lui avait révélé ce que sa raison ne trouvait pas. Il vit le danger poignardant d'un aveu. S'en aller vers un homme si pénétré d'honneur que toute faute lui semble ne pouvoir être que la conséquence d'une aberration mentale, et si pénétré d'amour que toute la vie et tout le monde se sont résumés dans son amour; aller le prendre au milieu de sa tendresse, de sa foi, de son culte, et lui dire en face: «Cette vierge ignorante et cette chaste épouse devant qui tu t'agenouilles, pauvre fou, c'est une fille; cette douceur et cette vertu, cette affection sainte, ce n'est que le masque d'une rôdeuse qui reçoit l'amour des passants!»—Certes, il vaudrait mieux le tuer tout d'abord; ce serait plus charitable et plus noble. Desreynes ne concevait pas comment une semblable idée avait pu lui venir à l'esprit.
—Si c'est elle, je partirai, et voilà tout.
Mais, en bonne vérité, qu'importait sa présence ou son départ? Ne se sentait il pas assuré de lui-même? De tout cela il ne devait conserver que la conscience d'un devoir nouveau: veiller sur cet honneur, veiller sur ce bonheur. Être près de cette femme, qui n'avait peut-être point failli encore, et l'empêcher de faillir: défendre la vie de Pierre sans qu'il soupçonnât que sa vie était menacée et défendue, et lui laisser sa paix, sa paix à tout prix!
Georges ne discutait plus.
Une tristesse austère et consciente de ses causes, résignée, résolue, avait remplacé le doute.
Il se possédait pleinement, et plus peut-être que dans ses jours de vie banale, car il venait de grandir devant lui-même de toute la hauteur de sa tâche.
Il décida qu'il allait soumettre à la plus soigneuse attention ses actes, ses phrases, ses regards même.
Avec une coquetterie de femme, il s'attacha à effacer de son visage toute trace d'inquiétude.
Il essaya, en se vêtant, de rétablir les paroles exactes avec lesquelles cette femme l'avait accueilli sur le seuil, et qui, confusément, lui semblaient ambiguës: mais ses lassitudes et l'émotion lui avaient brouillé la mémoire.
—Nous verrons, dit-il.
Puis, il quitta sa chambre et s'en fut à la rencontre de ses hôtes.
—Comme tu te fais désirer! lui cria Pierre du plus loin qu'il le vit. N'as-tu pas faim? Voilà qu'il est tard. Quelle tenue de gentleman! Nous vivons ici en campagnards…
Il prit Georges sous le bras et l'emmena à travers les allées.
—Si tu voyais ma femme! Elle court, elle rit, ce matin: c'est un oiseau de joie.
Ils marchaient sous les arbres que Desreynes avait aperçus de sa fenêtre. Pierre se tournait souvent vers son ami avec un bon sourire de tendresse. Georges était contraint, et s'efforçait de n'en rien laisser voir: contrainte nouvelle. Il cheminait à côté d'Arsemar, la tête baissée. Il songeait à la sotte injustice du monde, où l'on n'a trouvé qu'un mot grotesque pour désigner celui qui s'est livré sans réserve à l'amour d'une femme, et qu'on trompe. Pauvre et grand Molière, qui a su rire et faire rire de sa propre torture! Et pauvre Pierre! Jamais il ne l'avait tant aimé. Une minute, il se sentit fier de cette jeunesse d'attachement, de cette sincérité d'impressions dont il regrettait tantôt la perte déjà lointaine, et qu'un peu de malheur suffisait à lui rendre. Il regardait son ami parfois, à la dérobée, et une tristesse infinie le prenait alors, devant le calme souriant de ce visage. Tel il l'avait aimé jadis, tel il le retrouvait maintenant, mais grandi. Il le voyait pareil à ces Olympiens de la Grèce, en qui l'art s'efforça de mettre tout ensemble le double caractère de force et de bonté, sans lesquels la conception de Dieu est impossible aux sages. Il l'admirait dans sa taille haute, ses épaules larges, sa tête puissante et son masque audacieusement sculpté, sans une ride, qui s'encadrait d'une chevelure et d'une barbe épaisses et blondes. Pierre avait de grands yeux bleus qui brillaient dans l'ombre profonde des orbites avec la douceur des yeux d'enfant. Son visage était presque toujours grave, et rarement les joies s'y manifestaient par des plissements de rire; mais une expression de bonheur s'épandait alors sur toute cette face, qui en paraissait enveloppée et baignée comme d'une lueur qu'elle aurait produite elle-même.
Aujourd'hui, ce rayonnement intime, qui tant de fois avait réconforté Desreynes, le poignait de chagrin, comme le spectacle d'une agonie. Il lui semblait être près d'un homme condamné à mourir, et qu'il accompagnerait jusqu'au supplice, lâchement, sans que la victime connût rien de sa destinée.
—Voilà donc l'œuvre des femmes!
Il voulait n'y plus penser. Il prit le bras d'Arsemar, et se serra contre lui.
Ils causèrent des champs et des arbres, des récoltes et du rendement des affaires.
Il voulut demander à Pierre si sa femme n'avait pas fait récemment un voyage à Paris.
—Voyons, dis-moi. Je veux savoir toute ta vie. T'absentes-tu souvent? Restes-tu longtemps hors de chez toi?
Mais il s'interrompit, et se reprocha de jeter inconsidérément ces questions qui devaient n'être posées qu'avec l'absolue prudence de son rôle.
Il répéta intérieurement ce mot: «Mon rôle!» et se reprit à parler des cultures et des paysages.
—Plus d'abandon, pensait-il en admirant tout haut la courbe d'une colline; plus de confiance. Ah, c'est donc fini, la bonne intimité qui me rendait si chères les heures passées ensemble! Avec lui seul, je posais les armes et j'oubliais la lutte de vivre. C'est enterré, tout ça! La défiance, encore, la voici! Avec les autres, défie-toi des autres; avec celui-ci, défie-toi de toi-même! Toujours le mime, toujours la scène!…
Il dit gaiement: «Je commence à mourir de faim.» Et il songeait: «Morts, nous le sommes. Notre vie est tuée: une femme a fait cela.»
—Tu vas me trouver radoteur, dit Arsemar en lui posant le bras sur les épaules; tant pis! Il faut que je crie encore une fois que je suis bien heureux ce matin.
—Moi aussi, Pierre.
Mais son âme ajouta: «Voilà que je lui mens! Allons, c'est bien. Elle marche, notre comédie!»
—N'est-ce pas qu'elle est jolie, ma Jeanne?
—Mais oui, très bien…
Une rage sourde l'avait pris contre les femmes; il chassait à coups de botte les cailloux du sentier et les brindilles que l'hiver avait laissées là.
Pierre ajouta:
—Comme le bonheur fait admirer et chérir toutes les formes qui nous entourent! Je m'extasierais devant un pavé. Ne trouves-tu pas que le ciel, là-bas, entre ces deux peupliers, est d'une couleur si exquise, qu'il semblerait impossible de la rendre?
—En effet, Pierre…
Mais le ciel lui paraissait ennuyeux et malade.
—A table! A table! cria Jeanne, au loin.
Elle les appelait du perron; puis, brusquement, prenant sa course, elle s'élança vers eux. Elle venait en sautant à travers les pelouses, svelte et toute rose, toute lumineuse, comme une grande fleur échappée. Elle s'arrêta au bord d'un étroit ruisseau qui ondulait dans l'herbe, et d'un bond, les bras enlevés, elle se lança sur l'autre bord.
—Comment croire?…
Georges s'étonnait d'une aussi insouciante gaieté; il espérait encore s'être trompé ou n'avoir pas été reconnu.
—Je prends votre bras, monsieur! En route!
Et le forçant à courir, elle l'emmena vers la maison.
IV
Retirée à la campagne, séquestrée du monde, elle s'occupa deux ans entiers à régler sa conscience…
Bossuet.
A table, elle riait à tout propos, commençait une phrase et l'interrompait pour une autre, parlait vite, commandait le service d'un regard bref, cherchait l'esprit et disait mille riens avec de brusques gestes d'enfant gâtée; mais au milieu de tout, elle restait féline et caressante.
Pierre l'appelait: «Petit oiseau.» Elle s'ingéniait à mériter ce nom. Il la nommait aussi «Merizette», comme la fée de sa maison.
Elle interrogeait, répondait, sans trêve, sans objet, pour s'entendre, pour s'aimer, pour être aimée.
Georges s'impatienta bientôt de cette exubérance qui lui rappelait trop sa propre vie et tout ce qu'il voulait oublier ici: tant de volubilité sonnait faux à son oreille. Il se ressouvint de l'inimitié sourde qu'il avait éprouvée d'abord, aux premiers mots de son ami, contre la femme qu'il allait voir. C'était maintenant comme une vieille rancune qui s'accentuait de minute en minute, et que chaque parole, chaque intonation, chaque mouvement justifiaient et rendaient plus vive.
—Je l'avais pressentie…
Sa vanité de psychologue se trouvait engagée à ne rien voir que de répréhensible en elle. Il s'inquiéta pourtant de savoir si, dans cette hostilité, n'entrait pas quelque jalousie d'amitié.
Le repas, sans elle, eût été presque recueilli; la foule de ses mots tranchait et taillait les bonnes phrases émues, si insignifiantes pour ceux qui surviennent et si précieuses pour ceux qui s'aiment, nids de souvenirs et de tendresses où se réchauffe tout le passé, mais dont les trilles s'effarouchent au moindre bruit d'une voix étrangère.
Jeanne s'agitait, raillait, et ses mains voletaient, prestes, au bord des larges manches, ouvertes sur une ombre où se perdaient les bras nus.
Desreynes, malgré sa malveillance, ne pouvait pourtant s'empêcher de la trouver jolie: elle avait le nez droit et fin, les lèvres un peu minces, mais d'un rouge excessif, qui fleurissaient sur des dents fort belles; ses yeux, d'un bleu gris, étaient perçants plutôt que profonds, et son front se cachait à demi, sous deux bandeaux plats qui descendaient durement vers les tempes: physionomie ambiguë, d'impression double, énigmatique, car le bas du visage brillait d'une gaîté jeune, plein du rire et de la chaleur des lèvres, tandis que le front et les yeux gardaient une impitoyable sévérité; le cou mat, les épaules rondes, un peu frêle…
—Comme vous me regardez, tous les deux! Vous me faites rougir…
Elle rougit, en effet, mais sans trouble, et éclata de rire.
Le déjeuner s'achevait.
—Ah! dit Pierre, quand nous étions de maigres lycéens, si j'avais pu voir tout ceci dans la carafe de Cagliostro: cette chambre, ce couvert, et nous trois ensemble!
Il renversa légèrement sa chaise et frappa la table du bord de ses doigts.
—Mon Dieu, je ne pourrai lui faire perdre cette horrible manie de jouer à la main chaude avec les meubles!
Georges sourit, sans effort cette fois, car il souriait d'un jour passé.
—Te rappelles-tu le soir où ce geste nous joua un si méchant tour? On sommeillait studieusement dans l'étude, sous les lampes à gaz qui nous cuisaient le crâne: tout à coup, oh! ce fut un vrai cri d'admiration que tu poussas, et un vrai coup de poing qui sonna sur le bureau. «M. Arsemar, privé de sortie!» Tu avais l'air de ne pas entendre, et tu lisais; toute la classe, excepté moi, pouffait derrière ses trente-quatre mains: et ce fut bien pis quand tu levas la tête d'un air si étonné, avec deux grands yeux tout pleins de larmes…
—Quel fou!
—Je me souviens! Je venais de lire pour la première fois cette phrase du cher de Thou qui, allant à l'échafaud pour le crime de Cinq-Mars, disait simplement: «Il m'a cru son ami sincère et véritable et je n'ai pas voulu le tromper.» Il n'y a pas à dire, tu sais, c'est une des plus superbes choses du monde, cette phrase-là.
—Était-ce une raison pour assommer un pupitre innocent?
—Sotte! marmonnait Georges… Avouez, madame, que ce massacre-là ne saurait damner votre mari: il a frappé un pupitre, c'est mal; innocent, c'est pis; même dans une émotion qui pourrait vous paraître religieuse, mais citerez-vous des cultes qui n'aient pas un crime en leur histoire?
—Pierre a donc un culte?
—Oh, si peu! La religion d'aimer: la lui reprochez-vous?
—Des mots! Pierre n'est qu'un abominable païen et je désespère de sa conversion.
—Nos efforts seront comptés en jours de paradis, madame.
—Je ne suis pas si loin de toi, Merizette, que tu le penses.
—Un païen!
—Pourquoi? Les âmes d'athées ne sont souvent que des âmes de croyants, venues trop tard. J'aime le Christ pour sa force si douce et son conseil d'amour: et si je pouvais encore me prosterner… ailleurs que devant toi, ma Dame, je voudrais être chrétien: mais c'est une religion si haute qu'elle semble n'avoir jamais pu exister humainement.
—Voyez le renégat! Tu n'as aucune foi.
—J'ai foi en vous, mignonne.
—Profane! Si tu n'as que celle-là…
—Qu'ai-je à faire d'une autre? D'ailleurs, je le confesse: de vos trois vertus théologales, je n'ai jamais compris que la charité, et c'est elle que Jésus prêchait par-dessus tout.
—Et la foi? Et l'espérance?… Nous prendrons le café ici, n'est-ce pas?
—L'espérance et la foi sont des vertus égoïstes, consolatrices des faibles, utiles, par cela seul; mais qu'importeraient-elles à Dieu? Crois-tu qu'il distingue les cultes comme fait le fanatisme des hommes? Quelle que soit la religion qui adresse la prière, c'est toujours une prière; quel que soit le nom sous lequel on invoque la conception divine, c'est toujours vers elle…
—L'invoques-tu, mécréant?
—Mais, chérie, prétendre qu'il y a pour Dieu des païens ou des mécréants selon qu'ils ont pris leur formule en tel ou tel dogme, dire qu'il s'indigne et punira ceux qui ont adoré Jupiter, Allah, Isis, Ormuzd, Bouddha, ou simplement l'amour, c'est comme si l'on disait qu'il ne veut être adoré qu'en une seule langue, qu'il n'entend et ne comprend que celle-là, et maudit ceux qui lui parlent dans les autres. Pour Dieu, les religions ne sont que des idiomes.
—Dans quel évangile as-tu pris ces horreurs? Continue.
—Elle en joue, pensa Desreynes.
—Je n'ai vu aux évangiles que cette sentence: «Aimez-vous, aidez-vous!» Je n'ai rien compris au delà.
—D'abord, tu nous ennuies avec ta théologie. Est-ce une façon, que de recevoir les gens par un sermon, mauvais diacre?
—Laissez-le dire, madame, il me réchauffe; quand nous vivions ensemble, il était ma conscience et notre bonté…
—Bon? Je ne suis qu'heureux, mais…
—Ah! vous êtes sans pitié, il recommence! Quelle trahison, vous qui deviez égayer mon ennui…
—Vous vous ennuyez donc bien fort?
Georges se reprocha sa phrase inopportune, qui soulignait un mot cruel.
—Mais… parfois. Vous en jugez à votre aise, vous qui vivez, et qui courez les théâtres, les fêtes et les musées…
Elle sourit en détachant ce mot. Elle continua:
—Tandis que je n'ai, moi, recluse, pour me distraire, que les livres vieillots d'une bibliothèque.
Elle s'arrêta. Pierre semblait confus; Georges songeait nerveusement à l'Orient qui mure les femmes dans les sérails.
Elle reprit, résolue, d'une voix vaillante, mais harmonieuse toujours, une voix enlaçante comme des serpents, et qui ferait adorer les blasphèmes:
—Qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce que j'ai eu? Jeune fille, les couvents; jeune femme, les champs! Vous trouvez cela réjouissant?… Vous autres, du moins, vous avez un passé.
Elle s'interrompit encore, et, changeant son visage comme un masque, elle se tourna vers Georges, toute gaie.
—Dites-moi donc! Est-il vrai qu'il n'ait jamais eu de maîtresse, de vraie maîtresse?
—Jamais.
Elle fit une moue.
—Vous le jureriez? Quel drôle de corps! Ah bien, si j'avais été homme, moi!
—Jeanne!
—Quoi? Puisque je suis femme! Quelle liqueur préférez-vous? La tyrannie de nos maîtres ira-t-elle jusqu'à nous défendre d'avouer que nous ne vaudrions que ce qu'ils valent, si nous avions leurs droits? Sommes-nous des anges? Je crois peu aux anges de la terre!
Personne ne répondait.
—D'ailleurs, opprimez-nous, c'est bien! Puisque nous sommes assez faibles pour ne pas résister à vos lois, faites-nous des lois! Suis-je conciliante, et vous le confesserai-je encore? Je ne vois aucun mal à toutes vos libertés. Usez-en! Que serons-nous dans trente ans? Poussière! Et que restera-t-il alors de votre vertu, ou de la nôtre?
—Eh! madame, vous voici à votre tour en des théories peu orthodoxes.
—J'ai l'esprit plus large que vous ne pensez. Je pardonne beaucoup aux pécheurs. Quel crime y a-t-il, si vous rencontrez une inconnue dont la taille vous séduit, à glisser un billet doux entre ses doigts?
Elle regarda Georges en plein visage, avec un défi ironique.
—Ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui me contredirez? car vous êtes coutumier, dit-on, de ces assauts…
Desreynes baissa la tête vers sa tasse, qu'il porta lentement à ses lèvres.
Jeanne, triomphante, éclata de rire:
—Moi, pauvre femme, pour une lettre d'amour que j'écrivis, j'ai cru que le ciel allait crouler… Pourquoi nous fais-tu cette grimace? L'histoire est vénielle, et je ne te l'ai pas cachée avant notre mariage… Figurez-vous (j'étais alors au couvent) que je me pris d'une belle passion pour l'abbé qui nous sermonnait. Ce n'est pas que j'aime les sermons! Mais l'aumônier était le seul… homme qui entrât dans le cloître. Compterai-je le jardinier, qui défrisait ses soixante ans? L'abbé avait le nez en trompette, trois cheveux au front, juste autant que Cadet-Roussel, et des yeux rouges, comme un lapin blanc. Mais je m'étais donné la tâche de l'aimer; à l'office, je le contemplais avec extase, autant d'extase que j'en pouvais, et je me demandais, le soir en me couchant: «Est-ce que je l'aime?—Non, pas assez encore,» et je me poussais, je me poussais, si bien que ma flamme se déclara un jour dans une épître que le monstre porta à notre supérieure.
—A quel âge aviez-vous donc le cœur si tendre, madame?
—Treize ans! Je ne veux plus que vous m'appeliez madame, vous! D'ailleurs, on m'a mise à la porte du couvent.
—Quelle injustice!
—Eh bien, ma petite Jeanne, je pense que tu te confesses!
—Ne sommes-nous pas en famille? Ne m'as-tu pas dit que M. Georges était la moitié de toi-même, et pourvu que je ne me trompe pas de moitié, de quoi te plains-tu?
Elle se leva, égayée de son inconvenance, et, s'approchant de Georges qui se levait:
—Dites-moi franchement. Vous ne me trouvez pas trop provinciale?
Georges s'inclina:
—Au contraire, madame.
Elle le menaça du doigt.
—Cela, c'est une pierre dans mon clos! Je ne vous en veux pas.
Son mari était venu vers elle.
—Tu es une grande enfant, dit-il; et lui prenant la tête dans ses mains, il se pencha pour la baiser au front, mais elle le repoussa:
—Oh, tu m'ennuies. Tiens, tu me fais rougir encore… C'est vrai: je n'aime pas les sentimentalités, comme ça, en plein jour…
Elle s'appuya au bras de Georges.
—Défendez-moi!
Il pensa: «Je vous écraserais volontiers, madame.»
Tous trois errèrent ensemble jusqu'à la tombée du soir.
La journée avait paru longue à Desreynes et son ami l'avait senti. Il en était chagrin. Georges n'osait plus douter que son inconnue des Beaux-Arts ne fût réellement celle qui marchait là, à leurs côtés. A plusieurs reprises, Jeanne avait prononcé, avec une malice contente, quelques mots d'allusions équivoques, que son mari n'entendait pas. Cette complicité mortifiait Desreynes.
—Ah, si du moins c'était sur moi qu'une telle créature fût tombée! J'étais armé pour la défense, moi! Mais celui-ci!
—Savez-vous qu'il est fort mal, monsieur Georges, de refuser son portrait aux amis?… Supposez…
—J'ai la tête bien lasse, madame, pour supposer quelque chose qui ait le sens commun.
—Nous nous passerons de ce sens-là; je n'aime pas ce qui est commun.
—Dis-nous donc ta supposition, Jeanne?
—Je ne m'en souviens plus. C'était une histoire de rencontre… Aimez-vous le talent de Claude Perrenet? J'ai vu son œuvre, au dernier voyage que je fis en compagnie de mon père et de ma tante… Ils sont venus nous rendre visite, et m'ont emmenée à Paris… Donc… moi, je trouve…
Elle se promenait dans des théories d'art et pesait ses mots avec une attention d'écolier.
—J'ai étudié cela dans de gros livres pour vous paraître savante. Suis-je assez gentille? Demain, je vous appellerai Georges tout court! Nous nous connaîtrons, n'est-ce pas, depuis assez longtemps!
Elle le harcelait. Plusieurs fois, Pierre remarqua chez son ami une impatience trop mal dissimulée.
—Tu es soucieux, petit Georges, et tu me fais de la peine. Aurais-tu quelque sujet d'ennui?
—Mais non, mon cher, un peu de lassitude, voilà tout.
—C'est égal, tu changes; autrefois, tes idées ne restaient pas en place: tu avais un cent de carpes dans la tête. Je t'aime autant comme cela, pour ma part. Dis, est-ce qu'on deviendrait vieux déjà? Car je ne te fais pas l'injure de supposer que notre compagnie t'obsède…
Il sentait bien pourtant que sa pauvre Jeanne avait déplu et qu'on la jugeait mal: bien à tort, pensait-il, mais il excusait Georges de cette prévention, tant la mignonne s'était montrée légère! Elle était comme grise de plaisir! Et Pierre s'enchantait à songer que tous deux seraient bons amis, enfin, quand Georges la connaîtrait mieux: cela viendrait bientôt. Merizette a voulu briller un peu; lui, en ami trop dévoué, s'est ému de voir un ménage où l'on se ressemble si peu. Arsemar comprenait tout cela; même, il leur savait gré à tous deux, à elle, de son effort pour plaire, à lui, de son ombrageuse affection, et quand ils allaient devant lui, il lui semblait voir deux enfants taquins et de bon cœur, que le jeu a brouillés pour la moitié d'un jour.
—Demain, il n'y paraîtra plus!
V
J'ai besoin d'anxiété…
Marguerite de Valois.
Desreynes s'endormit mal, quand vint le soir: les mains jointes sous la nuque, et presque dressé sur son lit, il regardait la lune et l'ombre des feuilles jouer ensemble sur les rideaux de sa fenêtre.
L'anxiété était revenue dans l'insomnie. Qu'allait-il faire? Il fallait cependant mettre un terme à ces équivoques où elle se complaisait, à ce jeu insolent des demi-mots et des demi-souvenirs. Comme il se serait réjoui, en d'autres jours, d'une semblable aventure! Mais il prenait presque en haine toute la dépravation de ses plaisirs anciens, et, pour tant d'ironie qu'il dépensât contre sa faiblesse, il restait inquiet. Sa confiance en lui-même, il ne la retrouvait plus; et cette petite créature, cet esprit superficiel et sans assises, cette gamine dont il aurait ri, l'intimidait comme une force. Faut-il donc ne s'émouvoir de rien, être délivré de son âme, pour conserver sa maîtrise dans la lutte? Dompter cette femme! Il frémissait d'impuissance, lui qui ne comptait plus celles qu'il avait domptées. Certes, il est aisé de dire à celle qui se défend: «Renoncez à vos devoirs;» mais comment persuader à celle qui rit que son rire va devenir un crime, et qu'il faut se défendre? Cependant, tout ceci n'est-il pas folie? Une femme ne peut-elle en même temps s'égayer de coquetterie et conserver sa foi? La communion du vice l'avait donc à ce point corrompu, lui, qu'il ne sût voir que le mal en tout, et le pire dans tout le mal!
Mais non! La race des filles, il la connaissait trop, et la reconnaissait ici. De l'esprit et pas de raison, toutes les vanités et nul sens de morale, le culte enfantin de ce qui varie, trouble, chancelle, de l'imprévu, de l'impossible, de l'inavouable même… Il l'avait vue libre, il l'avait vue chez elle: celle-ci était bien vraiment la grisette et le sphinx, éternelle damnation de l'homme!
Elle! La femme de Pierre! Comment avait-il pu l'aimer? Ah! Le hasard, qui les jeta tous deux dans une valse, un soir de bal! Le hasard, qui vingt mois plus tard la posa sur son propre chemin, à la porte d'un musée! Rien ne dépend donc de nous-mêmes, et toute notre force, et toute notre vertu ne sont-elles donc que les serves du hasard?
—Je la déteste.
Un oiseau chantait dans quelque arbre voisin.
—Je ne crois pas qu'elle ait d'amant; elle garderait plus de réserve.
Mais une idée subite le terrifia.
—Peut-être?… Quelle perversité égale celle des femmes, quand la perversité les prend? Cette joie qu'elle a montrée au jour de ma venue! Moi?… Dans ton lit, Pierre, auprès de toi, elle y rêverait!
Ce chant d'oiseau faisait paraître toute la nuit plus silencieuse encore.
—Bah, je suis fou!
Il se leva, et, sans oser entr'ouvrir la fenêtre, écarta son rideau.
La même brume qu'il avait contemplée le matin, rose et blonde, montant du pied des arbres, s'y ramassait en flocons, bleue, froide. Il se souvenait de la Béatrice qu'il avait évoquée, et du bonheur si calme dont il avait cru voir le Merizet tout plein.
—Quelle pitié!
Il baigna longtemps sa pensée dans les sérénités de la nuit; il croyait sentir sur sa chair la fraîche caresse des brouillards qui s'assoupissaient dans les branches, et ses yeux, fatigués d'ombre, se reposaient sur la pâleur des pelouses.
—Quel dommage, on serait si bien, ici!
Et, comme il se reprochait l'égoïsme d'un tel regret, il se demanda s'il n'était pas vraiment le plus misérable des deux, puisqu'il avait seul le malheur de savoir. Sa sophistique essayait de formuler un paradoxe: «Être trompé, est-ce une souffrance? La torture est de le savoir ou de le croire sans raison.»
A la fin, ses paupières s'appesantirent; la lune avait tourné dans le ciel, et l'ombre, devant lui, enveloppait les vapeurs et les arbres. On eût dit que la vie, qui tantôt vibrait dans les demi-teintes, s'était retirée de là, par degrés. Desreynes, la peau glacée, les yeux mi-clos, s'en alla vers sa couche où l'étendit un grand sommeil.
Il se réveilla dans les fleurs: sa chambre, sous la clarté joyeuse du jour, était comme un bouquet d'aurore; des cris d'oiseaux entraient avec la lumière. Il ouvrit doucement les yeux, et rêva.
Au matin, nos idées se déploient, nettes et vives, comme un éventail que l'on ouvre. Le matin, c'est la force nouvelle: Antée a touché le sein de sa mère. Voici la confiance et la promesse de vivre, voici la douceur et le pardon. Georges comprit que son amitié s'exagérait le danger, et que, seules, sa vanité et sa perversion avaient pu supposer en Jeanne l'infamant désir d'une intrigue dont il serait le héros. Il eut honte d'un tel soupçon, et l'optimisme du réveil aux champs lui montra cette femme comme une enfant légère que son insouciance même et que son affectation d'indépendance assuraient contre le péril.
Tout au plus conclut-il que Pierre aurait pu mieux choisir, n'était l'amour.
Il se leva.
La petite comtesse était seule, vêtue d'un peignoir rouge sombre, et ses cheveux noirs, nattés et tombant sur le dos, se nouaient d'un ruban d'or. Georges la trouva si gracieuse, qu'il acheva presque de la croire honnête.
—Les Parisiens sont d'une inavouable paresse, dit-elle en lui tendant la main. Voilà plus d'une heure que Pierre est parti pour les ateliers, et que je languis à vous attendre.
Desreynes se félicita de cette solitude; il était résolu à prendre auprès de Jeanne une situation franche, précise, honnête, afin de supprimer dans l'avenir toute allusion narquoise à leur rencontre.
—Notre ami rentrera-t-il bientôt?
—Avez-vous déjà peur de ma compagnie? Vous demandez cela comme une fillette réclamerait sa mère pour se défendre… Tremblez donc: mon mari ne reviendra que dans deux heures.
Elle ajouta ironiquement:
—Nous aurons tout loisir de causer.
Jeanne l'emmena à table et le servit.
—Maintenant, promenez-moi, monsieur!
Ils s'en allèrent à travers le parc; elle le conduisait dans les sentiers encore moites de rosée, et s'appuyait sur lui en relevant le bord de sa jupe. La terre était couverte de violettes.
Desreynes cherchait le premier mot de son exorde de vertu: la tâche lui sembla plus délicate encore qu'il ne l'imaginait, et Jeanne, devinant, n'avait garde de rompre un silence dont elle s'amusait tant. Dans la joie de cette complicité nouvelle, elle souriait à lèvres closes. Elle se baissa pour cueillir une violette; puis, se posant toute droite devant lui, elle lui mit cette fleur à la boutonnière, lentement.
Quand ce fut fait, il s'inclina pour lui baiser la main.
—Ce sera, dit-il, la fleur de pardon et d'oubli, n'est-ce pas?
—Qu'ai-je donc à vous pardonner?
—Vous avez trop d'esprit, madame, pour qu'il me plaise de ruser avec vous. Aussi bien que moi-même, vous avez su la cause de mon trouble, quand je vous revis sur le perron. Je ne veux m'excuser ni de mon audace, ni de mon erreur. Vous êtes la seule femme au monde que je n'avais pas le droit de trouver jolie. Croyez bien que je porte la peine de ma témérité; mais je vous prie d'être assez généreuse pour m'épargner désormais la juste ironie de vos reproches.
—Vous parlez comme une leçon: l'auriez-vous apprise?
—Ne riez pas: j'ai bien souffert de tout ceci.
—En peu de temps… Etes-vous donc si sentimental? Les hommes sont singuliers. D'abord, cher ami, vous ai-je reproché quelque chose?
—Vous avez même été cruelle, madame. Combien de fois, en une seule journée, m'avez-vous obsédé du souvenir de ma faute? Je vous demande humblement pardon de mon insulte, et…
—Faute? Insulte? En vérité, je ne vous comprends pas: me pouvais-je croire insultée par votre hommage, puisque je l'accueillais? Vous m'avez plu comme je vous ai plu, voilà tout; c'était une… prédestination… d'amitié…
«Vous voyez bien, reprit-elle, que c'est au mieux; la vie est si banale, mon cher, qu'il faut savoir se réjouir de ce qui lui donne un peu d'étrangeté. Vous avez souffert? Si j'y croyais, je dirais que c'est grand dommage, mais que je m'amuse infiniment. Quel mal y a-t-il dans cette histoire? Voici la glace bien rompue. Je ne suis pas une mijaurée qui revendique des respects. Nous connaissant mieux, nous serons ensemble meilleurs camarades, et nous gagnerons bien des jours, puisque nous avons sauté d'un coup le fossé des cérémonies.
Jeanne fut contente de sa tirade.
—Vous voilà rassuré, continua-t-elle. Vraiment, voulez-vous que je vous dise? Vous aviez moins l'air d'un coupable qui implore son pardon, que d'un timide qui cherche à reculer. Vous vous êtes dit: «J'ai tant de grâce et d'esprit, que cette petite provinciale va s'éprendre de mes charmes, et me faire la cour.» Et comme vous êtes l'ami de monsieur mon époux, vous m'avez conduite un matin dans les bois, pour me supplier de ne pas vous séduire.
Jeanne, sans quitter le bras de Desreynes, s'était arrêtée et croisait ses deux mains. Ployée en deux et serrée contre lui, elle riait et le regardait d'en bas: elle s'abandonnait si fort dans sa gaîté, que le jeune homme sentait à travers sa manche la belle chaleur et le mouvement des seins secoués par le rire.
—Mon fier don Juan, vous voilà tout penaud d'être deviné!
Georges, en effet, ne savait que dire: il voyait très distinctement le ridicule de son rôle, et s'en réjouissait presque, tant il était soulagé d'avoir fait quelque chose, si peu que cela fût. Il était de ceux qui se paient volontiers de phrases, à défaut d'actes accomplis.
Merizette ne cessait de rire.
—Est-il permis d'être aussi fat! Soyez donc humilié, mon cher, devant votre ancienne conquête: car votre lettre est à peu près le seul souvenir que j'avais su garder de vous.
—Brûlez-la donc, madame.
—Quelle peur!
—Vous me raillez, c'est bien; raillez encore, j'accepte tout: mais, par pitié, qu'il ne reste plus trace de cette folie! Songez à Pierre, et combien il vous aime, et quel chagrin il aurait. La pire souffrance qui me pourrait arriver serait de le voir souffrir pour moi. Épargnez-nous tous: effacez cela.
Comme elle allait répliquer, il l'interrompit.
—Ne répondez rien, je ne discute rien, je ne fais que vous prier. Ne croyez pas qu'il me soit venu la pensée insolente dont vous m'accusiez tout à l'heure! Ne pensez pas qu'il me soit resté pour vous de mésestime, et que j'aie vu dans l'accueil de ma lettre autre chose qu'un peu d'enfantillage et de curiosité. Mon Dieu, je comprends tout. Cela vous a tentée, n'est-ce pas, de savoir ce que pourrait vous dire un inconnu qui passait et que vous ne reverriez plus. Je faisais mon métier d'homme, et vous avez fait votre métier de moqueuse. Vous voyez bien que je comprends. C'est une plaisanterie, et bien d'autres fois je fus la dupe de semblables bévues. Nous sommes joués souvent, nous autres. On n'y prend plus garde, à la fin. Croyez-vous que j'espérais votre réponse? Je vous ai distraite un instant? Rions-en pour la dernière fois, et n'en parlons plus.
—Rions! Mais, il y a quelques minutes, vous disiez avoir tant souffert! Voilà qui me rassure.
—C'est pour lui que j'ai tremblé! Songez donc, enfant que vous êtes, comment il regarderait ce qui pour vous et moi n'était qu'un jeu d'esprit.
—D'esprit?…
—Songez qu'il a mis en vous toute sa confiance et toute sa vie: que seule…
—Vous vous répétez.
Elle mâchait, insouciante, une violette.
—Me jugez-vous assez niaise pour conter cette escapade à mon mari? J'ai, moi aussi, beaucoup d'affection pour lui, et je serais aussi triste que vous de l'avoir désolé. Accordez-moi donc un peu des bons sentiments qu'il vous plaît de garder pour vous-même!
—Je vous les crois tous, madame, et c'est pour cela que vous ne voudrez plus remuer ce passé. Nous serons bons amis.
—Frère et sœur!
—Et je vous garderai, avec tout mon dévouement, la reconnaissance…
—Dans laquelle j'ai l'honneur d'être, madame, etc… Signé…
—Signé: Jeanne et Georges. C'est promis?
—Comment donc, juré!
Pour la seconde fois, il lui baisa la main.
—Eh, là-bas! Ne vous gênez pas, cria gaîment la voix de Pierre. Faut-il que je m'en retourne?
—Retourne-toi, ça suffira.
Il arriva, et, se plaçant entre eux, il leur posa ses bras sur les épaules, puis il mit un baiser sur le front de sa femme.
—Et de quoi causiez-vous ainsi?
—Cela ne te regarde pas, dit-elle, nous parlions de toi.
VI
Voilà, ô mon fils, les raisons à peu près qui (dans la lune) sont cause du respect que les pères portent à leurs enfants.
Cyrano de Bergerac.
Tous trois se levaient de table, quand une calèche déboucha dans l'avenue du parc et s'arrêta sous l'auvent du perron. Un domestique annonça Mme la baronne de Valtors.
—Quel ennui, s'écria Jeanne, me voilà prisonnière jusqu'au soir! Si je ne la recevais pas?
—Y songes-tu? La mère de ton amoureux!
Une dame âgée, amplement vêtue de soie, et noyée dans un châle de dentelle noire, parut.
—Oh! l'aimable surprise, chère baronne, et que je suis heureuse de vous voir!
Après les saluts d'usage, Arsemar et son ami se retirèrent. Jeanne les regardait partir avec une fureur comique. Pierre en riait; Georges était heureux de demeurer seul avec lui, enfin.
—Quel est cet amoureux dont tu parlais?
—Rien: un imbécile, le fils de la baronne; un rustaud gentilhomme qui se sangle dans sa noblesse comme une mortadelle dans son papier d'argent; il fait à Jeanne des yeux de poisson au frai, et lui récite des mirlitons. C'est un voisin.
Pierre lui-même sentit une joie de cette solitude: il l'avait vaguement désirée, car il ne retrouvait pas son Georges tout entier dans l'hôte qui leur était venu. Il avait soif d'un peu de passé, et malgré son amour pour Jeanne et sa confiance en elle, il éprouvait une pudeur à se souvenir devant elle.
Ils se tenaient par le bras, et leurs épaules se touchaient; maintenant encore ils parlaient peu, mais qu'importent les mots? Ils se sentaient immensément ensemble. Quand l'un contemplait un arbre ou un rocher, l'autre le voyait en même temps et tous deux en même temps avaient la même pensée. Ils savouraient cette joie complexe des retours ardemment désirés: il semble, tant la communion est complète, qu'on ne se soit jamais quitté, et pourtant on se délecte en quelque chose d'infiniment suave qu'on avait perdu et qui revient.
Un coin de paysage leur rappela l'émotion d'une promenade, au temps du lycée et des jeudis.
—Tu as gardé nos vieux papiers. Si nous montions les voir, puisque nous voilà seuls?
—J'y songeais, dit Pierre.
Ils s'enfermèrent dans le cabinet de travail, heureux comme des enfants qui conspirent, et tout rajeunis à l'idée de revoir leur jeunesse: ils s'empressaient et couraient sur la pointe des pieds, s'amusant à de grands pas inutiles, sautant une chaise et s'arrêtant pour s'esclaffer, comme si le «pion» venait de sortir.
Arsemar prit dans son secrétaire un dossier jadis blanc, presque en lambeaux et soigneusement caché dans un papier de soie.
«Philosophie. Octobre 1872, août 73.»
Et plus bas:
«Cette année a été la plus belle et la plus heureuse de ma vie, et bien que je l'aie passée entre les quatre murs d'une cour… etc… Janvier 74.»
A l'intérieur, des enveloppes jaunes où se lisait un nom, étaient pleines de ces billets carrés qu'on se passe au long des études; une liasse portait le mot: diversa. Ils remuaient ces ruines avec amour. Il y avait là des bulletins de sortie, des cartes de premier, un bout de ruban bleu laissé par Georges au confident de sa première bien-aimée, une lettre indignée du proviseur aux parents de Desreynes, des vers, un calendrier couvert, en marge, de mots inintelligibles.
Ils feuilletaient, très affairés, assis tout près, comme sur un banc, et le coude au coude.
«Monsieur, j'ai le regret de vous informer que votre fils…»
—Oh! je connais! Le proviseur voulait me mettre dehors: «Monsieur Desreynes, la coupe est pleine, le vase déborde, la dernière goutte vient de tomber.» La phrase ne manquait jamais, quand j'entrais dans le cabinet vert. Figure-toi que je l'ai rencontré, le brave homme! Il est en retraite. Je lui dis: «Vous voyez, monsieur le proviseur, que je n'ai pas si mal tourné…» Il m'a répondu paternellement: «Eh bien! tant mieux, ça m'étonne, ça m'étonne…» Il est très malade, maintenant.
Sur une enveloppe: «Georges».
—Ce sont nos billets, oh! fais voir!
Une chaleur riante emplissait la chambre et les pénétrait. L'âme a des moments de plénitude où il semble que l'air et les choses répondent à nos joies.
Ils se penchaient sur les feuilles volantes.
«Mon cher Georges, j'avais l'intention de passer avec toi la journée de dimanche, puisque te voilà collé; mais je viens de recevoir une lettre de mon tuteur qui m'enjoint de sortir chez un monsieur. Je le regrette doublement… J'espérais au moins te rapporter un petit cadeau, quoi? un rien, le moindre objet matériel pour te montrer que j'avais pensé à toi.—Hélas! j'ouvre mon porte-monnaie: aussi vide que la machine pneumatique de Bercemin… J'ignore comment tu prendras ce billet: dans une circonstance analogue, j'ai agi à peu près de la sorte, et celui auquel je m'adressais a été si fort blessé, que je fus presque obligé de lui faire des excuses. Cependant je pense que je ne dois rien cacher à mon ami… Mon cœur sera avec toi, puisses-tu ne pas trop t'ennuyer. C'est le plus sincère de mes vœux.»
Un autre: «Très bien, Georgeot, ton portrait de Chardon, l'éloge est assez long, et il me semble que ces seuls mots: Il est mon ami, suffisent largement à son apologie.»
—Non, pas les miens, dit Georges: c'est sec.
Il lut pourtant.
«Ton billet m'a étonné. Je te vois trop en rose? Écoute, Arsemar, je te le dis du plus profond de mon cœur, tu es le garçon le plus estimable que j'aie jamais rencontré. Et je te prise non pas tant pour ton intelligence si fière que pour ton noble cœur, tes sentiments d'honneur et de loyauté. Tu es raisonnable. C'est beau, sans en avoir l'air! Qui donc est parfait? Mais cette idée seule de ne pas sortir dimanche, parce que Bertin ne sort pas? Tu trouves cela naturel, aimable garçon, et même, dans ta modestie, tu dis: «Le temps sera mauvais.» Cependant Bertin n'a-t-il pas déclaré qu'il t'aimait moins que ce grand sot de Lenotaire. O mon bon Pierre, je te jure que cet acte m'a transporté d'admiration pour toi!»
—Nous en avons perdu, quel dommage!
«Tu m'as fait de la peine, Georges, en plaisantant Garrot sur ses croyances religieuses. Je l'envie. Hélas! Voilà plus d'un an que les miennes sont mortes, et rien encore ne les a remplacées. Combien je la regrette, la poignante extase qui m'agenouillait autrefois devant la table sainte et me faisait battre le cœur d'un effroi délicieux! Tu ne sais pas et tu rirais de savoir quel ardent chrétien je fus au sortir de l'enfance, avec quelle passion je me courbais devant les chemins de la croix, et quelles nuits graves je passais à examiner ma triste conscience, et quelles larmes je versais, dans ces nuits, sur la foule de mes péchés! Je ne croyais pas que Dieu pût me les pardonner, et il me semblait qu'un miracle allait devant tous me chasser de l'autel si j'osais y monter. Je m'avançais pourtant, dans une immense contrition, et mes genoux tremblaient. Puis, quand le pain sacré avait touché mes lèvres, je me sentais si pardonné, si heureux, si bon! J'aurais embrassé la terre… Ah! malheur aux hommes qui détruisent cette foi dans les âmes naïves! Qu'importe l'existence de Dieu ou la véracité d'un culte, si nous croyons?—Je ne crois plus. Ma raison, peu à peu, a tué les choses divines: sans que je sache, sans que je voie, l'indifférence et la raison m'ont volé au bon pasteur qui m'accueillait. Lorsque, l'an passé, à Pâques, malgré vos ironies, j'ai voulu retenir le passé qui fuyait et rassembler ma religion agonisante, j'ai senti que l'époque était consommée. Ce fut et ce sera ma dernière communion…»
«Mon cher Desreynes, je te remercie de ta confession, mais je ne puis m'empêcher de la commenter… L'amitié que je voulais, c'était un amour. Je cherchais un ami qui fût incapable de modérer les bonds de son cœur, je voulais un autre moi-même, je voulais ce qui n'est pas! Si tu ne m'as réellement aimé lorsqu'après notre brouille tu me serras la main, alors, mon cher Georges, puisque tu me permets de t'appeler par ce nom, pardonne-moi, ne me condamne pas, je dis ma pensée: ai-je vraiment l'ami que je rêvais? Mets la main sur ton cœur, sonde ta conscience, regarde-moi en face, et je te mets au défi de répondre: Oui, je suis cet ami… Tu me diras que tu m'aimes; je le sens bien, et je t'en remercie sincèrement; mais tu m'aimes parce que j'ai des idées trop noires, tu as pitié de moi, et tu voudrais faire plus, mais quelque chose de vague et d'indéfinissable t'arrête, et tu ne peux pas… Je sais bien qu'il se fait de lentes affections de durée; mais l'amitié, la vraie, l'amour, si tu veux, doit éclater et crever le cœur. A celle-là, on ne se pousse pas, elle dompte et emporte!… O solitude! Pauvre feuille détachée de ta tige, où vas-tu?…»
—Quel fanatique tu faisais, mon Pierre! Croirais-tu que, malgré mon émotion et ta sincérité, le lyrisme de la feuille détachée m'a fait rire?
—Un de tes billets explique assez cela. Lis.
«Soit, j'aime l'esprit, mais je crois à la possibilité de son alliance avec le cœur, parce que je sens les deux en moi. Oui, cet esprit affecté que tu méprises de si haut, qui parfois nous coûte un peu d'effort et parfois nous mérite un sourire approbateur, je te l'avoue, cet esprit, je le recherche, je l'ambitionne…»
«… Tu le vois, Pierre, chacun a ses chagrins et ses rancœurs. Tu te plains, pauvre ami, d'ignorer l'amour: mieux vaut le désir que le regret. Le désir, c'est l'avenir; le regret, c'est le passé; l'avenir, c'est l'espoir, c'est la vie, le passé n'est qu'une mort. Le désir cherche; le regret ne cherche souvent plus, car il a déjà trouvé, et déjà perdu! Attends et espère: mieux vaut n'avoir jamais aimé que de s'être déjà trompé.»
—Ça ne vaut rien, dit Georges: c'est de la littérature. N'importe! Ne te révoltes-tu pas, comme moi, devant la poncivité bourgeoise des pères de famille qui méprisent la raison des adolescents, et sourient niaisement de tout ce que les enfants peuvent songer ou vivre? Étions-nous alors plus sots qu'aujourd'hui?
—Notre tête ne valait guère moins et notre cœur valait bien plus.
—Je te trouve indulgent, mon cher. On ne prend avec les années que la conviction de son importance; jeune, on avait moins de vanité et pas moins de mérite; le monde compte plus de cancres que le lycée, et le niveau d'une Chambre parlementaire, d'un salon, d'un bureau de journal ou de ministère est relativement inférieur à celui d'une étude de rhétorique: on vote des lois au lieu de les apprendre, on joue de l'or au lieu de billes, on récite des discours au lieu de les écrire, on est payé de son travail au lieu de payer pour lui…
—On formule des paradoxes…
—N'avions-nous pas déjà notre sagesse et nos formules?
Georges tournait les pages d'un cahier bleu, célèbre autrefois, qu'Arsemar avait noirci de ses aphorismes philosophiques.
Il lisait au hasard, fièrement, d'une voix sonore.
«Quand je dis que Dieu me regarde et me juge, c'est que je me regarde, et que je me juge.»
«La vertu, qui est une force de la pensée, n'a pas de puissance contre l'amour, qui est une force de la nature.»
«Quand deux hommes discutent, exprimant des idées diamétralement contraires, est-il bien sûr que l'un soit plus près que l'autre de la vérité?»
«Tout se prouve: rien n'est prouvé.»
«Une vérité qu'on affirme est tout près de devenir fausse; une vérité qu'on généralise n'est déjà plus une vérité.»
«L'idéal n'est qu'un souvenir développé par l'imagination et interprété par le désir.»
«Il y a eu une folie plus haute que la raison, et qui est celle du génie exaspéré par son impuissance au retour des courses qu'il essaye vers les confins de la pensée.»
«La puissance est dans ceci: voir grand et se sentir petit.»
«Lorsque nous avons logiquement poussé une idée jusque dans ses derniers retranchements et que nous nous croyons sur le point d'en pénétrer l'énigme, nous nous trouvons tout à coup en face d'une formule banale que nous avons entendue et redite cent fois, inconsciemment. Toute la sagesse du penseur se résume à comprendre parfois le pourquoi des banalités qu'il dit.»
«Je ne sais lequel des deux est le pire, ou des vices qui ne nuisent à personne, ou des vertus qui font souffrir les autres.»
«Les sots sont chez eux partout, la sottise est une patrie. Le génie est un exil.»
«Il serait incivil de ne point remercier un homme qui rend une chose prêtée; et pourtant, c'est une insulte.»
«Je classe les devoirs en trois ordres: envers les aimés d'abord; envers la nature ensuite; envers la société enfin. C'est une échelle descendante de devoirs dont l'un peut exclure ceux qui suivent.»
«Ce que nous appelons pompeusement vertu n'est qu'un vice relatif: on pourrait dire que c'est le mal s'efforçant vers le bien.»
«On peut se moins méfier d'un homme qui a la confiance des enfants et des bêtes.»
«Pour les autres, pour soi, pour tous, un peu de bonté vaut mieux que beaucoup de génie: si tu dois entrer dans ma vie, ne me parle pas de ton œuvre; j'aime mieux la beauté d'une sotte ou la bonté d'un chien.»
«L'égoïsme ne consiste pas à jouir, mais à poursuivre et retenir les moyens de jouissance. La famille est un égoïsme au second degré. La patrie, c'est l'égoïsme élargi.»
«Si tu as à lutter contre un autre, ne songe qu'à ta force; contre toi-même, ne songe qu'à ta faiblesse.»
Georges, en lisant, tournait parfois les yeux vers son ami, avec un regard vainqueur et un subit mouvement de tête qui demandaient l'admiration. Il lançait des «et celle-là, qu'en dis-tu?» comme s'il en eût été l'auteur. Pierre écoutait, pensif; l'idée ne lui venait pas de s'émerveiller devant ces notes de son adolescence; il méditait le paradoxe de Desreynes sur l'intellect du monde et des lycées.
—Tu devrais écrire, Pierre: tu ferais quelque chose.
—Bah! Le travail et l'art n'ont de mérite que jusqu'à concurrence de l'oubli qu'ils procurent: je n'ai pas besoin de cela, moi!
Ce «moi», il le détacha avec une emphase qui ne lui était pas commune. Arsemar n'avait qu'un orgueil, celui de son bonheur. Il ajouta:
—Vois-tu, écrire, c'est vouloir être un homme. Je ne veux être qu'un heureux.
Il retira le cahier bleu des mains de son ami, et le referma. Il préférait les lettres émues de ces jours déjà lointains, le souvenir de leurs chaudes aspirations de tendresse, et devant les terreurs que lui avait inspirées l'avenir, il jouissait délicieusement de la vie maintenant conquise. Il avait un sourire de douce compassion, à chacune des phrases anciennes si éplorées de solitude, et songeait à Jeanne: Jeanne, la petite épouse tant aimée, qui était là, à quelques pas de lui, dans sa maison, et Pierre contemplait les murs.
Puis ils se remettaient à lire.
Un instant, il entendit des voix qui montaient du jardin, et crut en reconnaître une; il courut à la fenêtre.
La jeune femme gravissait un sentier, à côté de la baronne, et le profil de sa jolie tête se dessinait en clair sur le fond des verdures.
Son mari la regarda disparaître, et revint lentement vers la table; il s'assit.
—Pauvre mignonne, elle doit bien s'ennuyer!
Georges éparpillait les feuilles, et lisait toujours, à demi-voix.
Pierre, rêveur, presque distrait, regardait le cadre de la fenêtre, où s'élançait la cime des arbres.
—Veux-tu que nous redescendions? Elle s'ennuie.
Alors, ils rassemblèrent tous ces papiers, un à un, avec des soins de femme, avec des mains religieuses, et chaque toucher avait l'air tendre d'un adieu; ils leur souriaient, à ces pages, et les auraient baisées, sans une pudeur qui nous contient parfois, en présence même de nos amis les plus intimes.
Quand les précieuses enveloppes furent couchées dans leur papier de soie, Pierre les soupesa dans sa main gauche, devant le visage de Georges; puis il les replaça dans le tiroir de chêne, et les deux frères descendirent, d'un même pas, en se tenant par le doigt, à la manière des enfants.
Ils parcoururent les jardins et le parc; Pierre marchait en avant, d'une allure un peu pressée.
Enfin ils retrouvèrent les dames, assises sur un banc de bois, et Jeanne se démenait encore dans la lourde conversation de la baronne, comme une mouche agonise, les pattes dans la crème, et bat des ailes.
VII
D'où vient que vous vous servez parmi vous de cette parabole, et que vous l'avez tournée en proverbe: «Les parents ont mangé du raisin vert et les dents des enfants en sont agacées.»
Ezéchiel.
Le lendemain et les jours suivants, chaque matin, pendant les absences régulières de son ami, Georges retrouvait la jeune femme, et tous deux se promenaient au hasard, s'en allant à travers le parc, ou descendant au fleuve, ou gravissant quelque colline peu boisée, du haut de laquelle ils regardaient le rayonnement des paysages. Jeanne avait tenu sa promesse et ne parlait jamais de leur première rencontre. Elle montrait à Georges une sympathie déjà cordiale, toujours gaie, souvent malicieuse, et à les voir passer ensemble, on eût dit une couple d'amis anciens et qui ne songeaient qu'à rire.
Prenait-elle sans arrière-pensée le plaisir de n'être plus seule? S'efforçait-elle d'effacer en eux la mémoire de ce passé d'une heure, ou rêvait-elle de le faire revivre encore? Voulait-elle rassurer les scrupules de leur hôte, et les endormir dans une dangereuse sécurité? Peut-être: elle n'en savait rien elle-même, mais pour cela seulement, peut-être, elle avait forcé ses souvenirs à un silence qui lui pesait, et qu'elle aurait, sans ce calcul, secoué comme une servitude. Souvent, en effet, au milieu de quelque causerie indifférente ou grave, elle commençait un sourire aussitôt contenu, et, relevant la tête comme pour parler, se taisait.
Georges, dont l'esprit féminin avait avec le sien des contacts et des ressemblances, devinait parfois le sens de ces mimiques, et la pensée qu'elle avait eue. Il se démontrait par là que Jeanne n'avait rien oublié, mais comment pouvait-il espérer qu'elle oubliât, si tôt du moins? Il se sentait provisoirement satisfait par cette soumission à leur pacte, et bien qu'il se tînt sur une réserve armée, il se félicitait d'avoir triomphé et mené les choses au point marqué d'avance. La victoire, pour incomplète qu'elle fût, lui paraissait plus facile qu'il n'avait espéré, et sa vanité même le conduisait à en grandir les conséquences possibles. Il voyait là une preuve de la faiblesse de Jeanne, plutôt que de sa vertu; mais, content de l'avoir subjuguée dès sa première résistance, il augurait des résistances à venir, et involontairement lui savait quelque gré de s'être laissé vaincre.
Elle remarqua en peu de temps l'avantage que lui donnait cette attitude, et prit soin de s'y perfectionner.
Puis, elle voulait plaire; elle avait, dans son essence femelle, l'instinct de séduire, si commun aux femmes dont la vertu même veut demeurer intacte, cette fonction de coquetterie que la nature laisse dans les plus chastes, comme un rappel de ses droits à l'amour.
Elle voulait plaire. Elle arriva peu à peu à réprimer jusqu'à son besoin de sourire, quand un rapprochement de mots ou d'idées lui rappelait leur intrigue passée ou leur complicité présente. Ainsi, au lieu d'en tromper un seul, elle en trompait deux: cette pensée la mettait en joie.
Non pas qu'elle eût le dessein, ou même le désir d'amener Georges à ses pieds: mais n'était-ce pas, pour le moment du moins, un plaisir suffisant, que de tenir deux hommes à la fois, et de les leurrer, l'un par son amour, l'autre par son indifférence, tous les deux par sa vertu!
Une semaine s'écoula ainsi.
Georges, pas encore, n'était dupe d'une telle déférence à sa prière, mais, jour par jour, son humeur s'en allait. Il reconnaissait Jeanne meilleure qu'il n'avait pensé, et, de plus en plus, mêlait à son hostilité cette reconnaissance d'orgueil que le vainqueur garde au vaincu pour sa défaite. Lui-même, d'ailleurs, feignait un oubli absolu et exagérait son amicale bienveillance.
Jeanne, en constatant ce progrès d'estime, joua son rôle avec plus d'amour.
—Vous vous adorez étrangement, disait-elle. Votre amitié prend des airs mystiques! Vous êtes les prêtres d'une religion morte, mes pauvres gémeaux!
—Je ne demande pas mieux que de l'admettre, pour la honte de l'humanité; mais croyez bien que j'aurais été par moi-même incapable d'un tel sentiment si Pierre n'eût tout rapporté.
—Vous êtes modeste.
—Devant lui seul…
Au fond, et bien qu'elle se sentît en présence d'une union de cœur qu'elle n'aurait pas soupçonnée, et dont elle n'avait rencontré aucun exemple, elle croyait ce mondain trop épris de la femme pour qu'il n'y eût pas quelque affectation dans son austérité. Elle en ferait beau jeu, si elle voulait! Et la pensée qu'elle pourrait vouloir s'habitua dans son esprit. Confusément d'abord, puis, avec une perversité plus précise, elle songea qu'il serait amusant de suivre jusqu'où persisterait tant de vertu. Quelle distraction que la lutte, et surtout celle-là! Des tactiques, des plans qu'on fait et qu'on défait, jouer avec une âme comme un chat roule un peloton de laine, jouer, pour voir! Et quand un soir, dans sa chambre, l'idée fixe de tenter cela devint brusquement une chose résolue, elle rit et tapa des mains.
Son mari se retourna.
—Qu'y a-t-il donc, Merizette?
—Rien, chéri! Je suis contente.
Elle lui sauta au cou et le baisa.
Il la retint.
—Reste là… Que je vous aime, quand vous voulez bien être heureuse! Pardonne, mais la joie que tu montres m'est plus douce encore que celle dont tu me combles… Reste là. Donne tes yeux. Vos yeux sont beaux. Il me semble, lorsque tu les lèves sur mon front, que ton regard me lave comme un nouveau baptême…
—Tu m'aimes?
—Je t'adore…
—Eh bien, bonsoir!
Mais, le lendemain, la jeune femme se réveilla nerveuse.
Il avait plu; des gouttes tombaient encore des toits et claquaient par intervalles sur le rebord des fenêtres. De gros nuages gris traînaient confusément par le ciel, et le soleil, sans pouvoir les disperser, les harcelait et les trouait de rayons.
Pendant que Jeanne se vêtait, l'orage éclata de nouveau, et, durant quelques minutes, de longues flèches de pluie s'abattirent, criblant les vitres, couchant les gazons, giflant les feuilles. Puis tout cessa, et le soleil brillait dans le ciel bleu, sur lequel s'enfuyaient de légers flocons blancs.
Jeanne quitta sa chambre: elle était triste. Le souvenir des projets arrêtés la veille lui revint à l'esprit, mais elle s'en détourna avec lassitude. Un domestique l'indigna, pour avoir entrechoqué deux tasses; une mèche de cheveux, en lui effleurant la tempe, la faisait horriblement souffrir. Elle se trouva trop malheureuse. Elle était bien jolie, pourtant, ce matin-là, avec son visage doucement pâli, où tour à tour passaient de courtes colères et de grandes langueurs. Georges constata que ses cils étaient fort beaux, longs et luisants.
Elle voulut aller dans le parc, malgré la terre détrempée: ses petits talons se collaient dans la boue. Une bonne odeur humide montait des herbes et descendait des branches. Parfois, Jeanne tremblait d'un petit frisson: cependant, le soleil s'échauffait.
La pluie, au printemps, sent l'amour: on le hume dans l'air: il émane du sol et des mousses; le flanc de la terre semble recevoir avec ivresse l'eau du ciel qui le féconde; le bois a les senteurs d'une alcôve à la fois sensuelle et religieuse; les petites flaques, dans l'ombre, s'entr'ouvrent comme des yeux noyés de volupté; et tout ce monde des plantes jase, bouge, se baise, et la vie sourd dans ces caresses. Georges songea qu'il ferait bon être là, avec celle qui vaudrait un rêve…
Comme Jeanne était lente à marcher! Son compagnon la regardait avec plus d'abandon qu'à l'ordinaire; il lui plaisait de la retrouver vraiment femme, et plus faible. Il avait pris un châle pour la couvrir. Elle s'assit sur un banc, sans force, et ramena sa jupe pour faire une place auprès d'elle. Sur ses cheveux, une goutte tomba des hautes aiguilles d'un sapin: elle eut un nouveau frisson: il lui posa le châle sur les épaules.
—Merci, dit-elle.
Sa parole était lasse. Elle soupira.
—C'est bien vilain, ici, l'hiver, quand il pleut, quand il fait froid. Nous causons, ou bien je lis; je lis beaucoup. Je fais de la musique aussi.
Elle contemplait des bouquets d'arbres où de jeunes feuilles, bien lavées et d'un vert tendre, luisaient sous le reflet bleu du ciel.
—Oui, l'hiver est long. Avez-vous remarqué quelle influence la nature a sur nous? Quand elle se chagrine, on est chagrin. Il y a une phrase que Pierre répète souvent et qui n'est pas de lui; il dit qu'un paysage est un état de conscience. Qu'est-ce que cela signifie?
Puis, ils se taisaient.
—Comme tu m'aurais plu, pensa Georges, si tu étais toujours comme te voici!
Jeanne avait tiré sur sa poitrine les deux pans de son châle; elle se tournait parfois vers le jeune homme, avec un sourire de convalescente.
—N'est-ce pas que vous ne m'avez point aimée tout d'abord, en venant? Ne niez rien, je l'ai vu, et Pierre me l'a presque dit.
Elle avait à demi baissé les paupières, et pendant quelques minutes, elle resta comme muette: muette et non silencieuse, car il y avait en elle une sorte de lutte inconsciente entre un besoin maladif de se confier et une pudeur d'ouvrir son âme; sa pensée ébauchait des phrases courtes et sans suite qu'elle ne proférait pas.
A la fin, pourtant, elle dit:
—C'est que je n'ai pas toujours été heureuse, voyez-vous. J'ai vécu bien seule. Personne ne m'a jamais aimée.
—Cependant…
—Oui, Pierre! Mais nous nous ressemblons si peu! Et puis, il m'aime trop, lui: cela gêne. Mais, avant, si vous saviez…
—Votre famille, votre mère…
—Ah, ma mère!
Elle eut un mauvais rire, strident et rancunier.
—Elle est morte, et je n'en peux rien dire, mais elle avait bien d'autres soucis que celui de sa fille.
Georges se tut, car il ignorait, et la crainte de remuer quelque douleur arrêta sur ses lèvres la formule de sympathie qu'il cherchait et trouvait à peine.
Jeanne était de moins en moins maîtresse d'elle-même.
—Mon père avait sa charge, il maniait l'or, et ne connaissait que la banque. Notre maison n'était pas d'ailleurs la seule où il eût un feu pour se chauffer et un lit pour dormir. Vous vous étonnez de me voir si instruite? Tout le monde savait cette histoire, et les amis ont bien pris soin de me l'apprendre.
Ses mots claquaient, maintenant; Georges n'osait la détourner de sa mémoire, ni l'y entretenir.
—Ma mère, disiez-vous? Elle le savait comme les autres, mais on la consolait.
—Voyons…
—Je vous révolte à parler ainsi? J'en ai bien assez pleuré pour que j'aie enfin le droit de le dire!
Un sanglot lui vint à la gorge; elle se renversa sur le dossier du banc.
—Cela me soulage, d'en causer un peu. Vous êtes un ami, vous! Pierre, je ne peux pas…
Elle porta vivement une main à ses yeux, qu'elle essuya du doigt, en se détournant.
—Oh, oui, j'ai bien souffert, entre eux deux, qui me voyaient d'un œil si froid! Les enfants sentent cela. On m'a fourrée dans un couvent. Ils étaient plus libres, ainsi!
Les sanglots l'étouffaient: elle ne cachait plus ses larmes.
—Ni sœur, ni frère, je n'avais rien, personne! Aux jours de sortie, je m'ennuyais dans un angle de salon. Les dames me donnaient un baiser poli.
Elle raconta qu'une grande, au couvent, l'avait appelée mademoiselle la présidente, et les autres riaient; un lundi, on affecta de répéter autour d'elle les détails d'un drame dont elle n'avait pas entendu parler la veille: un magistrat trouvé pendu, dans sa chambre, par chagrin d'amour, disait-on à voix basse.
—On m'appela désormais madame la colonelle. Je ne comprenais rien, alors! Elles non plus, sans doute, car elles auraient eu moins de pitié encore. Je n'ai commencé à deviner qu'à la mort de ma mère. Un de nos amis tomba à genoux dans sa chambre, au pied du lit. Mon père était tout pâle, et je lui ai pardonné bien des choses, à ce moment-là. J'avais douze ans. L'homme pleurait et je le secouais par les épaules, de toutes mes forces; je lui criais: «Allez-vous-en! Allez-vous-en!» Et les commérages que ce fut, au sujet de cette terrible scène!
Jeanne regardait la terre; elle ajouta froidement:—Dans toutes les larmes que j'ai versées alors, il n'y en eut que bien peu pour ma mère.
Georges avait mis une main sur les siennes; lui aussi, en ce moment, pardonnait bien des choses, et devant ce chagrin du mal, il se reprenait à croire au bien de l'avenir. Il n'imaginait pas que Jeanne voulût le tromper; elle était sincère, en effet; et bien que ses paupières ne fussent plus qu'à peine humides, parfois de grands hoquets secouaient sa poitrine et râlaient dans sa gorge.
D'une voix dolente, humble presque, elle rappela son renvoi du couvent, vers la fin de la treizième année, et sa vie nouvelle entre un père affairé et une tante impitoyable qui la tyrannisait, sous prétexte de «refréner les mauvais penchants». Sa mère morte était tellement honnie, que la petite en arriva à l'absoudre de tout, et la vertu était prônée d'une si terrible façon qu'elle apparut comme un fantôme à la fois grotesque et cruel, capable de tuer ou d'abêtir toute vie, si l'on n'avait pas la force de s'en défendre. La jeune fille se consola dans les livres, en cachette.
Ce fut une telle jeunesse; puis, le mariage: Pierre avait commencé à l'aimer à cause de la vie misérable qu'il lui devinait, et son premier attachement était né d'une causerie intime un peu semblable à celle-ci; la famille était trop heureuse de se délivrer d'une fille, mais on avait exigé que le prétendu reprît son titre de noblesse et son blason!
Elle fit l'éloge des qualités de Pierre; elle les voyait toutes, mais quelque chose la glaçait, peut-être tant d'amour.
Jeanne s'exprimait lentement, et les phrases irréfléchies venaient sans étude à sa bouche. Elle ne songea même pas un instant à s'étonner devant un si complet abandon d'elle-même. Quoi donc l'avait séduite ainsi et poussée à tant de confessions? Elle ne cherchait pas à le savoir. Elle tenait une des mains de Georges, et, calmée, souriait.
Les dernières gouttes de pluie achevaient de tomber des arbres, et des oiseaux sautaient par-dessus les sentiers.
Desreynes, conquis pleinement, compatissait; mais sa tristesse était heureuse; il lui sembla qu'il assistait à la crise où une existence venait de se transformer tout entière; l'entraînement des révoltes s'arrêtait là. Trop longtemps cette âme avait réagi contre la persécution d'une vertu acariâtre. Il la voyait, cette tante, il la comprenait, cette enfant. On avait par degrés desséché cette adolescence, et les tortures d'une inquisition l'avaient plus dépravée que la contagion d'un exemple. Et voilà qu'elle était passée, la rage sourde, intérieure, profonde qui jusqu'ici avait fait de la pauvre femme un être glacial et inquiet: passée, puisque les larmes avaient coulé! Georges s'en félicita presque comme de son œuvre. Son imagination s'échauffant, il vit Pierre sauvé, Jeanne sauvée, et pour jamais.
Avec effusion il la remercia de sa confiance, la caressa de mots émus, l'interrogea encore, afin qu'elle eût tout dit en une fois, puisqu'elle parlait maintenant sans souffrance ni effort.
—N'avez-vous pas froid? Vous frissonniez, tantôt.
Ils marchèrent.
—Pierre va rentrer: il ne faut pas qu'il voie que j'ai pleuré.
Ils s'en allèrent au bassin d'une source, où Jeanne voulait laver ses yeux rougis; elle se pencha vers l'eau et tendit les deux bras; mais elle s'arrêta dans son geste et se redressa, toute rose: elle avait peur de plonger ses mains dans la fraîcheur de l'eau.
—Aidez-moi, dit-elle.
Des acacias formaient toiture.
Merizette offrit son mouchoir, dont Georges baigna le coin, et, debout devant elle, il lui mouilla les yeux. Cambrée, le buste en avant, Jeanne levait le visage. Elle avait fermé les paupières, et, par instants, remuait les cils où tremblait une goutte; un long fleuve serpenta jusqu'à ses narines, et, chatouillée, elle les fronçait furieusement en secouant la tête, comme une jeune chatte dont on agace les oreilles. Tous deux riaient. Georges se baissait et se relevait tour à tour.
—Vous êtes gentil, dit-elle.
Puis, s'essuyant:
—Est-ce que cela se voit encore?
Elle voulut se promener jusqu'au retour de Pierre. Ils suivaient des sentiers, les quittaient pour d'autres, passaient, repassaient: leur double silhouette se perdait entre les bosquets et les taillis, pour reparaître plus loin. Ils traversèrent les pelouses. Plus de tristesse; ils s'interrogeaient et répondaient gaîment.
—Racontez-moi donc l'histoire de cette reine des Indes dont vous fîtes la conquête et dont le mari jaloux…
—Je veux bien, fit Georges… D'abord, et comme en tout récit de voyages, le roi, que j'avais guéri d'une migraine, me fit premier ministre. La reine se nommait…
Le couple s'enfonça sous les arbres, dans les chemins tortueux, et le rire de Jeanne voletait à travers les branches, pareil à une chanson de fauvette.
DEUXIÈME PARTIE
A DEUX
I
Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis?
Stendhal.
Desreynes s'exaltait dans ce triomphe imprévu; il avait repris son insouciance et son humour: chaque soir l'endormait heureux. Il trouva sublime un proverbe espagnol: «Songer à demain, c'est ne pas croire en Dieu.» Tout lui paraissait logique ou du moins explicable depuis ces révélations qui venaient de lui dévoiler l'intime caractère de Jeanne.
Mais elle en jugeait autrement et l'expansion d'un jour n'était plus revenue. Elle ne comprenait pas comment une telle lâcheté avait pu l'aveulir; elle rougissait devant elle-même de s'être oubliée à ce point, elle qui faisait sa gloire d'ignorer les faiblesses de femme. Elle disait avec dégoût: «S'oublier!» Comme si la confiance, l'abandon de toutes les vanités dans une minute d'émotion, n'étaient pas la joie suprême permise à nos misères! Une grande honte la tenait, et en même temps une grande rancune contre elle et surtout contre lui. Elle estimait avoir commis une faute ridicule, et, comme il arrive toujours, elle en gardait contre elle moins de colère que contre l'homme qui l'avait vue: elle croyait s'être avilie devant lui, et ne lui pardonnait pas.
Elle avait, en lui parlant, de brusques hostilités, de sèches intonations de dépit, des regards durs. Georges ne s'en blessait point; même, il s'en réjouissait. «Les choses suivent leur cours: c'est bien.» Venant d'une nature plus douce, cette irritation l'eût inquiété; ici, elle le rassurait. Il ne doutait pas que Jeanne ne dût revenir à lui, un matin de lassitude nouvelle, devant quelque beau paysage; puisqu'elle avait enfin goûté la paix des larmes, elle voudrait encore en éprouver le charme consolant, et puisqu'elle avait ouvert devant lui le secret qu'elle cachait à tous, elle redemanderait la pitié qui presque nous fait un bonheur de nos tortures elles-mêmes.
La pitié, ce que Jeanne ne voulait pas! Elle avait été un objet de compassion, elle! Et pour cet homme! Son excès de honte lui donnait un excès d'orgueil.
Georges, sans pénétrer exactement les subtilités vaniteuses de cette âme, en comprenait à demi la souffrance: sa sympathie se développait doucement. Il entourait de soins l'épouse de son ami, se faisait frère, se faisait sœur. Il voyait la guérison prochaine; il songeait à la vie de Pierre, il attendait. Mais comme les jours passaient sans rien amener, il s'intrigua, devint plus assidu, plus caressant encore.
Jeanne était obsédée de le voir prévenir ses moindres fantaisies; ce qui l'eût séduite en d'autres temps la révoltait comme une insulte, à cause de la raison qu'elle devinait à ces bontés. La galanterie l'eût charmée, l'affection la froissait. Et plus l'ancienne animosité de Georges s'en allait mourante, plus la sienne grandissait. A ses pieds, il l'avait vue, humiliée et pleurant! Elle l'aurait battu, pour sa tendresse. Certes, elle aimait mieux la lutte des premiers jours.
Elle se souvenait bien, pourtant, d'avoir été presque heureuse, ce matin-là. Du bonheur à ce prix, non, non, elle n'en voulait plus!
Georges, soit qu'il eût enfin un soupçon de la vérité, soit qu'il fût las de ses efforts inutiles, se remit à plus de réserve. Jeanne en fut soulagée; mais la vie, maintenant, lui apparaissait, avec cet hôte, aussi banale qu'auparavant. Pour se distraire, elle inventa de donner un dernier bal, et l'amour de cette idée nouvelle dispersa aussitôt sa pensée et occupa toute sa tête.
Desreynes s'en allait parfois en compagnie de son ami, qu'il suivait aux ateliers, et c'était alors une délicieuse matinée. Georges appelait cette fête le jeudi de sortie: c'était congé! Auprès de Jeanne, il avait le devoir et la tâche.
La dame se calmait.
Peu à peu, sa colère d'oiseau s'était transformée en un ardent besoin de revanche, qui devenait de plus en plus pressant. Cette pensée remontait en elle comme un liège qu'on plonge et qui surnage toujours, et l'obsession ne laissait pas de lui être infiniment sympathique. Elle s'habitua si bien à cette idée, que la réalisation lui en apparut bientôt comme un devoir. Sa raison de tacticienne se réveilla dans ce désir qui la hantait. Elle s'en voulut d'avoir négligé si longtemps son rôle de conquérante, et, à dater de cet instant, regarda Georges sans courroux: elle l'étudiait du coin de l'œil, dans la convoitise vaguement désintéressée d'un chien de chasse qui guette le gibier mais ne le mangerait pas. Voulait-elle un amant? Non, rien qu'un triomphe! Il ne la séduisait plus, d'ailleurs, depuis qu'il l'avait moralement possédée. Elle se demanda si l'on garderait autant de honte devant l'homme à qui on a livré son corps: elle répondait non.
—Il faudra bien qu'il y vienne! Je veux.
Une semaine était perdue, cependant.
Mais elle eut une joie subite, lorsqu'en réfléchissant davantage elle s'aperçut que son pouvoir avait grandi par sa faiblesse d'une heure: que son abandon de nature avait mieux préparé la victime que toutes les sciences de la coquetterie; et qu'elle tenait cet homme en sa main, perdu désormais dans une confiance aveugle. N'importe! elle ne pardonnait pas encore tout à fait.
Un peu d'humiliation la chagrinait aussi d'avoir acquis un résultat de hasard, et dans lequel sa volonté n'avait tenu qu'un rôle pitoyable: elle eût préféré ne rien devoir qu'à ses complots. Mais puisque la place était reprise, tant mieux enfin!
—Ah! nous sommes bien fortes, puisque nous n'avons, pour vaincre, qu'à nous montrer telles que nous sommes!
Elle croyait à la supériorité de son sexe, et pourtant n'estimait pas les autres femmes. Elle les trouvait sottes, et se reconnaissait du génie: lequel? Du génie, simplement. En défendant le sexe, c'est elle seule qu'elle défendait. A peine admirait-elle dans l'histoire quelques rares personnalités féminines: Cléopâtre, Thaïs, Catherine; elle n'aimait que les implacables et n'hésitait guère à se sentir la filleule des grandes reines. Elle s'enthousiasmait de vieilles conspirations ourdies par de savantes mains aux ongles roses, et rien ne la révoltait comme d'entendre dire que les femmes sont des êtres irréfléchis et spontanés, guidés bien moins par leur raison que par l'imprévu de leurs bons ou mauvais sentiments. Ses lectures favorites l'entretenaient dans cette foi; les livres l'avaient abecquée de fausse sagesse, et, avec sa petite ténacité de tourterelle têtue, sa mignonne logique, sa volonté froide, elle s'acheminait vers une croissante sécheresse d'âme, momifiant son cœur: tel lui apparaissait l'idéal de la femme royalisée; telle elle prétendait être, et à force d'y croire, elle l'était presque devenue.
Desreynes ne savait pas que le mal fût si grave: il avait connu des femmes plus banales et il jugeait celle-ci semblable à toutes les siennes.
Aussi n'eut-il point d'étonnement quand Jeanne reprit avec lui cette douceur affectueuse qu'il espérait; il s'expliqua son retour par une évolution normale de sa féminité: ne l'avait-il pas admirablement prévu? Il se félicita d'avoir laissé la belle amie plus seule avec elle-même, et se loua d'une discrétion grâce à laquelle disparaissaient par degrés les derniers restes de fausse honte.
Jeanne fut exquise, en effet.
Elle eut soin de ne plus rappeler sa confidence désolée, dans la crainte de n'être pas assez forte pour dissimuler pleinement l'impression toujours un peu rageuse qu'elle en gardait; Georges eut aussi le tact de n'y faire aucune allusion, si sympathique qu'elle fût: il attendait qu'à cela aussi elle revînt d'elle-même. Romance étrange, où le chevalier avait une attitude féminine, et la dame un rôle viril.
Elle le vit clairement et en fut très fière.
Cette constatation lui rendit un peu d'indulgence et quelque pardon pour le témoin de sa courte faiblesse; son jeu de séduction en devint aussitôt plus facile.
Elle se montrait affable, vive, changeante, pleine de soins délicats, et, ne voulant pas être femme, faisait la femme. Georges s'y méprit. Et qu'elle était féline et captivante ainsi!
Chaque jour, ils recommençaient leurs promenades à travers le hasard; Jeanne admirait des paysages, pour être poétique, et sans trop d'effort, car elle éprouvait devant le beau une impression confuse, plus proche de la sensation que du sentiment, mais réelle.
Elle se jetait dans de subites gaietés, rencontrait des mots piquants, s'alanguissait en de sereines émotions, et reprenait son rire, tout à coup.
—Vous êtes bien femme, lui dit Georges, un jour.
Ce mot faillit amener un désastre. Jeanne dissimula son humeur, mal; mais elle se consola bientôt et finit même par s'amuser de cette phrase, qui ne prouvait, en somme, que la perfection de sa comédie.
Elle était en ceci dupe de sa vanité; car elle mettait dans son personnage moins d'étude qu'elle ne pensait: sa jeunesse et sa futilité éclataient malgré tout et crevaient ce masque de futilité même qu'elle avait voulu prendre.
Triste vie! Elle y trouvait un charme incessant.
Parfois, lorsque Georges se levait tard, elle venait frapper à sa fenêtre, et le raillait.
Il prit des habitudes plus matineuses; souvent il fut debout avant qu'elle descendît. Il sellait un cheval et suivait Pierre, ou tous deux s'en allaient à pied. Alors, outre la joie intime de ces courses, il prenait plaisir à se savoir désiré, à la savoir vexée un peu, et s'amusait de coquetterie ainsi qu'avec une maîtresse. Contraint par sa nature, il avait entrepris cette conversion comme une conquête d'amour et catéchisait en abbé Louis XV.
Jeanne, dans le dépit que lui donnaient ces fugues, redoublait d'aisance et d'amabilité.
A propos de tout elle questionnait et se faisait instruire. Elle avait lu qu'il est doux d'enseigner, et voulait donner cette douceur à la vanité de son ami, sachant bien que rien n'est plus reconnaissant que notre vanité. Aussi voulait-elle, en prenant la science et les idées du maître, l'attacher à elle comme l'auteur s'attache à son œuvre.
Georges savait parfois; Jeanne écoutait souvent. Elle devinait plutôt qu'elle ne comprenait les choses supérieures, avec cet art qu'ont les femmes de s'insinuer dans les yeux d'un homme qui leur parle et en qui elles croient, de voir en ses regards afin de voir par eux, et de pénétrer, non pas la vérité elle-même, mais l'opinion qu'en a leur interlocuteur: elles savent saisir votre pensée si vite qu'elles ont eu le temps de la dire avant vous: génie d'assimilation, de substitution même, qui est la plus réelle intelligence de l'autre sexe.
Ils s'occupèrent longuement des préparatifs de ce grand bal. Ils discutaient l'ornementation des jardins et des salles, traçaient des plans, prenaient des notes, et s'égayaient à imaginer d'irréalisables décors.
Quand ils marchaient dans la campagne, Jeanne s'appuyait à son bras, et inclinait son torse vers la gauche pour qu'il la sentît de bien près. Au bout des silences, elle levait son visage joli, et le regardait avec un sourire lent qui se déroulait, tout rouge, sur la blancheur humide de l'émail; ses belles dents luisaient.
—Nous sommes bons amis, maintenant, n'est-ce pas? disait-elle.
Elle avançait sa main jusqu'à celle du jeune homme, et jouait des doigts dans ses doigts.
—Combien avez-vous laissé de maîtresses à Paris?
Elle voulait attiser son imagination par des souvenirs d'amour, mais Desreynes demeurait, sur ce point, d'une réserve britannique.
—Voilà quatre semaines bientôt qu'elles vous attendent: ne vous manquent-elles pas?
—Insinuez-vous qu'il soit temps que je parte?
—Oh, cher!
Sa parole se faisait tendre alors comme un baiser, et son bras pesait plus lourdement.
Lorsque Pierre était là, elle se mettait entre eux: elle les appelait: «Mes enfants.» Elle avait des joies folles et s'accrochait à leurs manches pour sauter des mètres de cailloux ou de sable. Ces promenades à trois l'amusaient, car sa perversité y trouvait un piment nouveau, mais elle préférait leur solitude à deux, qui la laissait plus libre.
Ils se mirent ensemble à préparer les cartes d'invitation: au passage de chaque nom, Jeanne faisait du personnage une peinture rapide et qui toujours était moqueuse, souvent cruelle.
—Le baron Nigault de Valtors, mon amoureux, homme de cheval et de devises: sait par cœur la généalogie et le blason des Arsemar, pour me flatter. Je l'appelle baron Nigault, son vrai nom, ce qui le met en rage.
—Il vous aime?
—Le demandez-vous? Il le dit.
—Et vous l'aimez?
—Il est trop nul!
La vertu était médiocre; Georges hocha la tête.
—Vous savez bien que je n'aime que vous, fit Jeanne.
Elle rougit malgré elle, à cette phrase, et remua vivement ses papiers. Toujours baissée, elle ajouta: «Et vous?» Desreynes, assez gêné, répondit:
—Mais comment donc? Je vous adore. Est-ce que je n'aime pas toutes les femmes?
—M. le substitut Perrenet… Rien de commun avec le peintre.
Elle fit une pause
—Mon compatriote: parle de ses affaires, admire ses réquisitoires et ses favoris, fait des phrases myriapodes qui mettent leur mille pieds dans les plats, cherche un beau mariage et le trouvera: un imbécile, avenir sûr.
—J'en connais mille.
—Madame la sous-préfète, la Parisienne de l'arrondissement, ma rivale blonde: homme et sans maîtresse, c'est elle que je prendrais.
—Est-elle donc à prendre?
—Naïf! Nous sommes toutes…
—Parbleu! On voit bien que vous n'avez jamais essayé.
—Si nous essayions, messieurs, nous réussirions mieux que vous; les femmes savent seules que nulle n'est inviolable: il ne faut que choisir la phrase et la minute: vous vous y entendez fort mal.
—Qui vous l'a dit?
—Nous devinons, nous autres. Voulez-vous que je vous dise le secret de don Juan? Il est femme…
—Vous êtes dure pour lui.
—M. Pancelat, receveur des domaines, un druide: pontife, augure, nullité, vit retiré dans une grande barbe; un front superbe: sa large tête hydrocéphalique est une loupe où se grossit la bêtise des autres. On raconte qu'il avait mis au fond de son chapeau: «Ex libris, Pancelat.» Très recherché d'ailleurs.
Ils poursuivirent: la journée se passa dans ce travail.
Le surlendemain amena la visite du baron de Valtors, qui apportait ses remerciements et l'assurance de sa gratitude pour l'honneur, etc.
Ragot, les jambes torses, les yeux gros, la moustache rouge et retroussée; ses quarante ans l'arrondissaient. Il salua Desreynes avec empressement, et lui tendit la main; il parla de la capitale, du sport et des théâtres; il citait des noms dans un sourire et faisait l'entendu, puis contemplait Mme d'Arsemar avec une langueur qui lui voilait les yeux.
Georges s'en amusa infiniment et l'aida à être sot. Il pensait remplir ainsi un devoir d'ange gardien, protecteur du foyer, mais il s'y donna trop de plaisir. Jeanne se pâmait. Le succès excita le Parisien, qui fut brillant d'esprit. Le petit baron rivalisait et trouvait d'inénarrables platitudes. Il discuta peinture: Delaroche avait de la couleur et dessinait peu; mais, en revanche, quelle extraordinaire perfection dans la ligne de Raphaël, et quel dommage qu'il eût une palette si terne! Il préférait David: il lui compara M. Moulin, professeur au lycée, un incomparable talent: «Il a des embus si délicats!… On voit la toile à travers la couleur, monsieur!» Georges approuvait. Le gentilhomme cita des vers de l'abbé Delille, en regardant la comtesse. Il terminait ses admirations par un: «Il n'y a pas à dire!» Il demanda à Desreynes s'il était, en calembour, de l'école intentionniste. Il parla de ses travaux et de ses études; il venait de découvrir une singulière coïncidence: un voyageur français, au XVIIIe siècle, introduisit à Bourbon la culture des arbres à épices: il se nommait Poivre!
Le baron voyait là un exemple de la prédestination de certains hommes. Puis il conta des anecdotes et fit des mots. Le rire qu'il excitait le grisa à son tour: il passa une délicieuse journée. Une inquiétude le tracassait pourtant, et Georges lui parut un rival dangereux. Un instant qu'il put être seul auprès de Jeanne, il l'appela: «Cruelle!» et lui saisit la main. Elle se dégagea sans colère, vivement. Georges avait vu, mais la figure de la jeune femme, pourpre d'un rire étouffé, le rassura; il voulut néanmoins se venger de l'audace, et replaça le baron sur ses textes favoris d'éloquence. Le causeur devint sublime. Enfin, il déclara, en manière de compliment, que rien n'était tel, pour une nature comme la sienne, qu'une semblable après-midi, entre un homme d'esprit et une jolie femme. Puis il se retira, content de lui, sûr de sa double conquête, et salua du haut de son cheval.
Jeanne était pleine de joie; elle possédait le Parisien rêvé autrefois dans l'hôte inconnu: elle aurait voulu que Georges restât toujours ainsi. Quelles heures! Elles lui semblaient d'autant plus charmantes que tout n'avait qu'un fond de malice et de mépris. Elle ne regretta pas d'avoir été aperçue quand le baron lui pressait la main: ce n'était là qu'un thème de plus à tant d'hilarités, et telle sottise ne saurait compromettre une femme aux yeux d'un galant homme. Elle imagina pourtant d'en paraître inquiétée, et s'excusa, se défendit, afin d'être crue un peu coupable, et d'éveiller, s'il était possible, quelque vague jalousie.
Le soir venait. Le couple gravit l'un des coteaux voisins; et, dans la sérénité du couchant, Jeanne, déjà conquise par sa jeune gaîté, acheva presque d'oublier la rancune. A force de prévenances et d'affectueuses mimiques, elle touchait le point de se leurrer elle-même, et déjà croyait porter à Georges une véritable sympathie, troublée pour une semaine par un malentendu. En une heure son hostilité s'effaça comme en plusieurs jours de patience, et avant que le soleil fût tombé dans la courbe de l'horizon, elle se reprocha d'avoir conservé trop longtemps une colère qui la diminuait dans sa propre estime, comme un nouveau témoignage de faiblesse.
Le soir était superbe: le fleuve se déroulait en ruban de moire bleue sur des peluches aux tons chauds, encadrées dans la gaze des brumes; une paix infinie embellissait le monde. Au pied de la colline, le Merizet, dans le fouillis des frondaisons, faisait un nid rose et doré. Les passereaux se couchaient en piaillant; et d'en haut, on voyait les feuilles trembler, comme vivantes.
Georges sentit qu'il aimait cette patrie; il connaissait maintenant les arbres et les sentes, les rochers et les coteaux, toutes les voix et tous les cris. Ce coin de terre, où tant d'émotions l'avaient secoué pour finir peu à peu dans une adoucissante espérance, ce bois où une femme avait pleuré, cette fraîche maison où l'attachait un devoir de vertu, toutes ces choses lui semblaient une intime partie de son existence et de son cœur.
Jeanne, qui tenait son bras, lui parut vraiment belle, et pour la première fois, dans ce calme, en redescendant vers la plaine, une sorte de naissante union se fit entre ces deux âmes, trop semblables pour l'amour, trop dissemblables pour l'estime.
La nuit roula et s'élargit sur les quatre horizons; alors la lune, presque pleine, brilla, blonde d'abord, puis toute blanche.
Et quand Desreynes fut seul dans sa charnière, les mains jointes sous la nuque et presque dressé sur son lit, il se ressouvint d'avoir vu déjà l'ombre des feuilles tourner sur les rideaux de sa fenêtre, dans une nuit semblable, mais combien triste, celle-là!
Il pensa comprendre que son imagination l'avait tout d'abord entraîné à un pessimisme excusable, mais quelque peu ridicule; et, revenant à l'heure présente, il sourit. Quel changement, en effet! La sympathie après la haine, la confiance après les frayeurs! Il avait tourné comme faisait la lune.
—Femme que je suis!
Sur cette insolence, il s'endormit très heureux.
II
Ils n'estoient ny amis l'un de l'autre, ny amis à eulx-mêmes.
Montaigne.
Mme d'Arsemar avait la voix fort belle, et la musique était à peu près sa seule passion sincère. Au piano, devant ces pages tachées de points noirs et coupées de lignes, elle reprenait vraiment son âme féminine, et savourait l'unique jouissance, encore profonde, qui demeurât possible à cette désorientée: souvent elle s'enfermait chez elle pour jouer ses mélodies favorites; elle oubliait et s'abandonnait; c'était comme une régénération: elle en sortait naturelle et meilleure: pour peu de temps.
En cet art seul aussi elle avait avec Pierre une vibration commune: Rubinstein, Beethoven, Berlioz, Wagner étaient leurs auteurs préférés; Chopin par-dessus tous. Ils passaient, le soir, de longues heures à chanter. Desreynes tournait les pages: il avait de longtemps appris ce rôle nécessaire à ses bonnes fortunes, et personne ne savait mieux que lui cambrer les reins au rebord d'un piano, poser le coude sur la tablette, et sourire d'approbation. Au fond, il n'avait de la musique qu'une demi-compréhension, ne le cachait point, et se permettait même un peu de dédain pour la mélomanie affectée de notre siècle. Il disait, en se levant de table:
—N'allons-nous pas verser quelque bon flot de mélodie?
Merizette le battait, indignée de l'irréligion.
—Notre époque a inventé ce culte: c'est un plaisir de névropathes.
Il insistait:
—Que la musique soit le premier des arts sensitifs, je le veux bien, mais c'est le dernier des arts intellectuels. La double preuve, c'est qu'il est le mieux compris des femmes.
Et Jeanne le battait encore, pour défendre son sexe. Elle le poursuivait à travers le salon, et leurs courses bousculaient les sièges.
—Voilà comment j'aime le bruit, criait Georges, celui-là ne veut rien prouver. Fi de vos compositeurs qui font rouler le char du rêve sur le pavé des bonnes intentions!…
Jeanne effleurait les touches du bout des doigts, et Pierre, assis à côté d'elle, posait la main sur son épaule.
La musique le plongeait dans des rêveries proches de l'extase; Georges restait debout, et certaines phrases l'enveloppaient de charme.
—Je ne peux pas entendre jusqu'au bout! La musique n'est pour moi qu'un tremplin sur le songe, la sœur du vin! J'écoute, et je crois écouter: je me réveille très loin; la musique me rendrait poète ou philosophe; musicien, jamais!
Le pire malheur de Pierre serait la surdité.
—Plutôt sourd qu'aveugle, répliquait Georges. Une cloche se fêle, un poulet piaule, des pincettes tombent: quelle volupté cela donne-t-il? La joie des yeux est incessante, pour qui sait voir. C'est par une injustice, que l'art musical accapare ce superbe mot d'harmonie: la vraie, la grande, la constante harmonie, c'est celle de la lumière; elle seule assouplit et unit tout.
—Taisez-vous donc et tournez les pages, fit Merizette.
Ces soirées musicales se prolongeaient fort tard.
Jeanne avait des élans de passion, de grands cris, des langueurs, des ivresses, et dans l'émotion du chant, une rougeur teignait ses belles joues; ses yeux brillaient d'un éclat noir. Souvent elle les levait sur Georges, qui, fixe, la regardait; elle lui souriait alors, et baissait ses paupières avec lenteur. Desreynes en fut parfois remué: Jeanne le devinait.
—Quel est votre idéal de la femme?
—Faible et douce; qu'elle saute et chante comme un oiseau.
Elle vit un compliment dans cette phrase: tel était pourtant le contraire de sa nature; mais l'admiration de soi-même se contente aisément de tout.
La comtesse parlait à fréquentes reprises de sa toilette de bal, mais n'en voulait pas détailler le secret: une surprise! Elle avait inventé cela, et le baron en resterait fou.
Le jour de la grande fête approchait.
Une après-midi, comme Georges errait dans la bibliothèque à chercher quelque livre, Jeanne entra.
—Voilà mes amis, dit-elle, quand vous n'êtes pas chez nous.
Elle montrait les rayons où les volumes s'alignaient par milliers.
—Pierre a hérité cela de son oncle, un vieux célibataire, très grave et très léger… Il y a là des choses…
—Des romans?
—Je les évite: ce sont des envahisseurs; les lire, c'est remplacer sa propre vie par celle des autres, et je me parais encore trop jeune pour cela… bien que je m'ennuie à mes heures. J'aime mieux l'histoire, les sciences, ce qui fait réfléchir sur soi-même… Je suis une drôle de femme, n'est-ce pas? D'ailleurs…
Elle s'arrêta, puis, d'un geste décidé, prenant Georges par la main, l'emmena.
—Venez voir!
La salle était vaste et sévère; dans un coin, se dressait un meuble antique, en chêne sculpté.
Jeanne s'appuya sur le bras du jeune homme, et se pencha vers son oreille.
—L'oncle était un damné libertin; là, c'est l'enfer!
Georges recula, jouant la terreur; puis, il se rapprocha du meuble avec prudence et feignit de vouloir en forcer la serrure.
—C'est solide! Mais si vous me juriez le secret…
—Vous savez?
—Je sais où est la clef.
—Vous ne l'avez jamais prise?
—Peut-être…
—Vous êtes une curieuse, et les nobles dames ne doivent…
—Les nobles dames! Tout pour vous, n'est-ce pas? Et vous vous étonnez qu'on se révolte un peu?
Son attitude contrastait avec ses paroles, car elle baissait le front. Les femmes ont-elles jamais un air plus chaste qu'à l'heure où elles renoncent la chasteté? Ses grands cils faisaient une ombre sur le bord de ses joues qui venaient de rosir, et ses paupières paraissaient plus blanches. Elle ressemblait à une vierge qu'on trouble, et plus troublante par cela même, elle attendait.
—Mais enfin, qu'avez-vous là dedans?
—Oh, je n'ai pas compris toujours…
—Des gravures aussi?
—Il y en a dont on croit qu'elles vous révolteraient. On nous laisse bien ignorantes, nous autres, même quand nous sommes mariées…
Certaines femmes vertueuses ont, pour parler de la volupté, des termes répugnés et presque répugnants, qui prouvent que le mariage ne leur a révélé que les dégoûts: Jeanne n'était point de celles-là, bien que sa curiosité anxieuse en fût encore à lui promettre la fin d'un rêve commencé…
Elle s'exprimait languissamment.
Georges cherchait la cause d'une si étrange confidence. En d'autres temps, il l'eût prise pour une invitation à tout oser: il la conçut un instant, cette idée d'une provocation galante, mais il la repoussa, honteux de l'avoir eue.
—Vous ne direz rien à Pierre, n'est-ce pas?
—Si vous me promettez de ne plus…
—Promettre, non!
—Je ferai cacher la clef si bien…
—J'en ai l'empreinte!
—J'emporterai les…
—J'ai tout lu!
Elle éclata de rire.
—Soyez gentil. Voudriez-vous trahir ma confiance? Je m'ennuie quand je suis seule. Laissez-moi mes livres.
—Pourquoi choisir ceux-là?
Elle pencha la tête et dit: «Cela dépend des jours.»
Elle le caressait de la main, avec des mines d'enfant.
—Je suis une fille d'Ève, je voudrais savoir. Ai-je donc si mal agi? D'autres le feraient et n'en causeraient pas.
Elle ajoutait encore:
—Je me suis déjà tant confessée à vous, ami! Vous savez des misères que tout le monde ignore. Et puis, le plus grand charme des secrets, c'est de les dire.
Au fond, Jeanne redoutait peu la trahison de Georges, mais elle feignait d'y croire. Elle n'ignorait pas combien le jeune homme hésiterait à instruire Arsemar d'une telle curiosité, et au lieu de crainte, elle ne trouvait là que le plaisir d'un hypothétique péril, et la joie d'avoir introduit dans leur liaison un sujet nouveau de complicité. Elle avait, d'ailleurs, parlé sans préméditation, dans l'entraînement d'une invention subite, par bravade, mais elle se loua de cette forfanterie comme d'une combinaison machiavélique. Elle ne réfléchit pas qu'une semblable révélation pouvait secouer Desreynes dans sa quiétude, et arrêter une conquête qu'elle jugeait si bien commencée.
Georges garda de cet aveu une contrainte douloureuse; il sentait un obscur danger; mais il redoutait de revenir aux soucis déjà anciens, à la méfiance des premiers jours, et de renoncer au calme dans lequel il s'abandonnait. Il éprouva la lassitude d'un homme qui, à la nuit tombante, s'aperçoit qu'il s'est trompé de route et se désole de rebrousser sur tous ses pas. Il avait fait avec amour cette route progressive dans la paix, et l'idée de la quitter le rendait lâche. La confidence de Jeanne l'occupa jusqu'au soir, et jusqu'au soir il fit effort pour l'oublier. Expérimenté par ses premières terreurs si vaines et si folles, il jugea que le mal, en somme, n'était pas grand, et que cette femme avait pu sans crime céder à une tentation bien explicable, et qu'il fallait tenir compte de toutes les excuses, pour se faire une raison…
Il demanda à Pierre la clef du meuble en chêne, et, afin d'en visiter le contenu, s'enferma dans la bibliothèque.
Une centaine de livres étaient là, de toutes sortes.
Il rencontra les bouffonneries de Scarron à côté des poèmes galants de la régence: de fines épigrammes à côté des lourdes gravelures de la Révolution; Baudelaire coudoyait les marquis de Sade et d'Argens, et la Fontaine s'appuyait à Musset; Mirabeau entre Glatigny et Monnier; Balzac entre Diderot et l'Arétin; Restif de la Bretonne auprès du Meursius; l'infini culte de Priape, ancien, moderne, de tous les temps, le Musée secret de Naples et tout le Parnasse satirique, puis un débordement de modernités bruxelloises.
Les cartons contenaient des reproductions de Boucher, Watteau, Coypel, Rubens, Kaulbach, Le Poittevin, Courbet, vingt autres, et de fantastiques albums japonais, et une collection des merveilleuses eaux-fortes de Rops.
Desreynes, en tournant les feuilles, se rappela qu'une femme les avait tenues et s'était attardée dans leur contemplation: ce souvenir le troubla pendant quelques minutes, et le ravit: mais soudain il en rougit comme s'il eût avoué tout haut quelque infamie.
Alors, il entendit dans le couloir un pas léger qui approchait, et le bouton de la porte tourna: en vain; il tourna une seconde fois, avec plus de force.
—Cachottier, dit la voix.
Puis, les pas légers s'éloignèrent dans le corridor, et se perdirent.
Georges conserva la clef du meuble, et Jeanne l'en railla.
Il s'excusait: «Ne croyez pas que j'agisse de la sorte pour le malin plaisir de vous taquiner; certaines choses ne sont pas faites pour les femmes; ce qui est sans danger pour nous devient périlleux pour des imaginations trop sensibles.»
Puis, il moralisa: à quoi bon connaître le mal? La sensualité n'est que la consolation de ceux qui n'ont pas d'amour, et le vide qu'elle laisse est plus terrible que celui qu'elle a voulu combler.
Merizette écoutait avec une bienveillance docile, un peu narquoise; elle lui demandait s'il avait toujours pensé ainsi.
Ces conversations la chatouillaient par leur côté scabreux; elle s'enchantait aussi de cette aventure, parce que Georges y avait donné un encourageant témoignage de sa faiblesse. Il n'avait rien dit, rien fait; il pactisait donc avec sa conscience, et se tenait pour satisfait par une demi-mesure de prudence. Jeanne, avec son flair féminin, plus qu'avec sa logique, avait déjà deviné en lui une nature passive malgré l'orgueil, et soumise aux influences autant que révoltée aux ordres; ce dernier événement la confirma dans son appréciation et acheva en même temps d'effacer toute trace de vieille rancune.
Elle estima d'ailleurs qu'il y avait dans la conduite de Georges une preuve de sympathie pour elle, et se persuada qu'il aurait agi avec moins d'indulgence, aux premiers temps de son séjour. Elle sentait bien qu'il la voyait plus aimable et plus jolie, inconsciemment obsédé par la séduction d'un compagnonnage de chaque heure, enveloppé d'un charme inéluctable, pénétré. Elle le sentait.
Les femmes, qui ne règnent que par l'amour, se réjouissent de tout ce qui leur apporte une preuve de cette puissance éphémère, et n'aiment rien tant que de bouleverser par elle l'ordre régulier des choses: aussi sauront-elles gré à un sot qui, par amour, gagnerait de l'esprit, et à un homme de mérite qui paraîtrait sot.
Georges s'amollissait au milieu de ses propres sermons; et Jeanne, pour l'affadir davantage, le ramenait à ses prêches, sachant qu'il n'était pas de ceux qui s'exaltent dans la constance d'une pensée; elle le voyait descendre et lutter de raison pour composer ce que le sentiment seul aurait dû lui dicter.
Elle le nommait dévotement: «Mon père.» Elle lui demanda en riant si la mémoire de ses maîtresses ne le poursuivait pas, et comment il pouvait s'assouplir à ses récentes vertus d'anachorète.
—N'allez pas au moins faire la cour à ma femme de chambre: elle est mignonne.
Georges revint à la bibliothèque et s'y enferma; Merizette l'en plaisantait: aisément, car elle ressentit une sorte de sincère répugnance pour cette curiosité presque honteuse, mais sans imaginer qu'elle dût se mépriser du même coup.
Et, jour par jour, Georges sembla devenir triste.
Il éprouvait une langueur indéfinie, qu'il attribua à la dernière révélation de Jeanne, et se reprocha d'attacher tant d'importance à cet enfantillage. Les journées lui paraissaient sans terme. Un besoin de changement l'appelait-il déjà? Il examinait les arbres d'un air ennuyé; lorsque Jeanne était à son bras, il l'oubliait ou la regardait trop. Pourquoi donc? Il tomba dans de longs silences, qui n'étaient remplis d'aucune pensée intérieure; il répondait par des monosyllabes étonnés. En vain, la jeune femme développait mille grâces: il semblait ne lui donner qu'avec effort un sourire complaisant et distrait. Ces prostrations le prenaient même parfois en compagnie de Pierre. Il crut qu'une décadence intellectuelle commençait pour lui.
—Ah, je suis bien fini!
Il se déclara que cette vie nouvelle lui avait un instant rendu quelque santé, mais qu'il ne se trompait guère, lorsqu'en quittant Paris il disait «trop tard» à la guérison.
—Qu'est-ce que tu as donc, mon pauvre Georges? demandait Arsemar.
—Rien.
Jeanne prit compassion de cet état; elle voulut occuper leur hôte et le distraire de lui-même. Oui, compassion, vraiment: c'était une revanche.
Elle se mit, avec Desreynes, à préparer les salles pour le soir de la fête. Elle le chargeait, le pressait, le forçait à courir: la maison tout entière roula dans un chaos; Jeanne découvrit des nids de poussière, et s'irrita contre ses gens; les domestiques affairés passaient en grande hâte; les salons, grandis par leur nudité, peuplés de sièges en droit ordre, se faisaient plus sonores, et dans l'embrasure des fenêtres une flore verdoyante montait.
La serre fut parée.
Jeanne s'en réserva la décoration; Georges suivait la jeune femme, un peu amusé par tant de trouble; même, quelques gaîtés le secouèrent dans sa torpeur.
Merizette voltigeait autour de lui, dans son peignoir clair.
Elle affectionnait ce costume presque antique, simple et beau dans ses longues lignes qui s'assouplissent aux rondeurs du corps, si chaste et si troublant tout ensemble, où la femme se perd et se modèle tour à tour, qui la rend invisible parfois, et parfois la révèle plus que nue en la dessinant de caresses.
Jeanne, souple, vive, la taille fière et sans corset, les cheveux un peu dépeignés, sautait sur la pointe de ses fins souliers, avec des légèretés de pinson, et ses manches assez larges s'envolaient comme des ailes.
Georges se plaisait à la voir, et s'y attardait: il admira la plastique régularité de ses formes, et, pour la première fois peut-être, puisa dans cette contemplation une captivante jouissance d'artiste. Rien de plus, pensait-il, et pourtant il faillit se reprocher cette attention physique: l'épouse de Pierre ne devait-elle pas demeurer dans une brume de sanctuaire, dans une demi-abstraction religieuse? Par un contraste de sa propre nature et de sa vie, il l'avait rêvée impondérable, faite d'éther ou de fumée, comme la conception d'un dieu; il l'aurait voulue au-dessus de l'attaque et du soupçon.
Il s'étonna presque de lui reconnaître tout d'un coup, et d'une façon si précise, une grâce si séduisante de femme. Jeanne se multipliait autour de lui; elle était partout, courait, revenait sur ses pas; il la voyait au sommet d'une échelle, puis à terre; en passant, elle lui fouettait les jambes, de sa jupe; il se retournait, et l'apercevait juchée sur quelque haut gradin, et comme suspendue dans les branches. Cette vitalité le rajeunissait. Il s'offrait, à regarder Jeanne, le plaisir des vieillards qui contemplent les enfants; avec un charme de plus.
—Mais venez donc m'aider, paresseux! Je ne suis pas solide!
Debout sur une chaise en bois dont les pieds mal équilibrés s'enfonçaient dans le sable, la châtelaine, les bras levés, accrochait une lanterne chinoise dans les rameaux d'un oranger. Desreynes s'approcha et contint le dossier du siège. Les pans de la robe effleuraient son visage; une tiède odeur d'iris nageait dans les plis de l'étoffe, et contre son épaule, Georges sentait un contact de chair. Merizette, du bout de la main gauche, s'appuyait sur la tête du jeune homme: elle se haussait: chaque mouvement les déséquilibrait tous deux et les froissait l'un contre l'autre. La besogne était longue, paraît-il; Georges regardait le sol.
—C'est loin, soutenez-moi!
Il tendit le bras pour l'aider, mais la chaise fit bascule: Jeanne poussa un cri, tomba à la renverse, pliée en deux; vivement, il la saisit: elle était sur son épaule, les reins cambrés contre son cou; mais avant qu'il pût la déposer à terre, elle s'était déjà redressée, d'un bond, arrachait de sa hanche, avec un geste de colère, la main qui l'avait prise, dardait une menace dans les yeux de Desreynes, et, rouge, s'enfuyait.
III
Tous les hommes se haïssent naturellement.
Pascal.
Georges resta stupéfait; les ongles de la jeune femme avaient déchiré sa main; il était sûr de n'avoir rien fait qui la dût révolter, et ne s'expliquait pas qu'une simple maladresse l'indignât aussi fort.
Il pensa l'avoir serrée trop étroitement, et attribua à la pudeur cette colère soudaine et cette fuite.
Jusqu'au soir, Jeanne l'évita; mais après la veillée elle s'approcha de lui:
—Pardon, dit-elle à voix basse.
Il comprenait mal; pourtant, il demeura satisfait de reconnaître en elle une chasteté si scrupuleuse, et dont il ne la croyait point capable. Mais, ce mot de pardon?—Elle a senti combien sa crainte était déplacée, offensante même, et s'en excuse.
Au lendemain, Jeanne rougit en le voyant, et reprit son allure ordinaire.
C'était le jour du bal; les deux amis laissèrent la petite comtesse aux soucis de toilette, et sortirent.
—Tu ne sais pas, dit Pierre… mais tu me promettras le secret? Je prépare sournoisement notre retour à Paris; je laisse à Berthaud la direction des affaires: c'est un garçon sérieux et entendu… Elle va être si heureuse! Ne lui raconte rien; je suis égoïste, moi, et je veux me réserver la joie de porter les bonnes nouvelles.
Les premiers lilas fleurissaient; Pierre et Georges marchèrent longtemps.
Ils s'arrêtèrent au bord des brandes, parmi l'avalanche des roches qui se poussent vers le fleuve, sinueux et fou dans cet endroit. Tous deux aimaient ce coin sauvage, noir, peuplé de ronces et de genêts, et qu'assourdit la rauque brusquerie des eaux.
—Voilà que je préfère à notre bal, mon Georges.
Étendus sur un pan de mousses, ils se perdaient en de vagues causeries sans suite, regardant tour à tour le ciel bleu et la rivière blanche. Subitement, Pierre se dressa, sauta sur Georges, le saisit aux épaules, l'enleva de terre et plaqua sur le sol un violent coup de talon: à la place où Desreynes s'était couché, une vipère, les reins écrasés, les dents accrochées à la guêtre de Pierre, se tordait. Arsemar prit la bête par la queue et lui brisa la tête sur un roc.
—Elle glissait sous ta nuque!
—C'est donc ça qui me chatouillait?
Un dernier frisson vibrait dans ce corps mince et luisant, que Georges toucha d'un doigt répugné.
—Si nous rentrions, fit Pierre: on a peut-être besoin de nous, là-bas?
Desreynes prit la main de son ami et la serra.
—Que tu es enfant, Georgeot! Est-ce que tu n'en aurais pas fait autant?
Il ajouta encore ému:
—Ce n'est pas bien dangereux, mais j'ai eu peur pour toi… Allons, en route!
Ils arrivèrent.
—Vous avez failli danser sur mon cadavre, belle dame!
Georges raconta l'aventure: Jeanne écoutait avec un frémissement de peur et de dégoût.
—T'es-tu lavé les mains, au moins?
Elle sauta au cou de son mari, puis de Georges, et les baisa tous deux.
Le dîner fut court et rieur. L'incident avait réveillé Desreynes, qui se montra tout heureux de vivre.
Il avait inconsciemment cette joie que l'existence rend à ceux qu'elle lassait, dès qu'ils ont manqué de la perdre. On se sépara. Merizette se faisait belle, et les deux amis, en habit noir, se retrouvèrent ensemble.
Trois invités étaient venus déjà, et se promenaient dans les jardins, en attendant.
—Qu'ils attendent!
—Qu'ils se promènent!
Droits et corrects dans leur costume de bal, Georges et Pierre s'admiraient l'un l'autre.
—Comme il y a longtemps qu'on n'a marché ainsi, bras dessus, bras dessous, tous les deux, avec le claque et les gants blancs! Nous allions chez les autres, on vient chez nous, maintenant!
—C'est drôle! Les mêmes souvenirs nous montrent que nous vieillissons, et à la fois nous rajeunissent…
Des serviteurs allumaient les flambeaux: dans le parc, des taches de clartés multicolores s'épanouissaient entre les frondaisons plus vertes: de-ci, de-là, il en naissait; plus loin de nouvelles naissaient encore. Lentement, ce fut comme un cercle de feux épars qui cernaient le château. Au large, dans cette demi-lueur, on entendait des appels. Deux torchères brûlaient sur le perron. Il y avait des étoiles plein le ciel, et des parfums plein l'atmosphère. Dans la maison, autour des salles, les feuilles des arbres exotiques brillaient d'un éclat de métal, semblables à des plantes fausses. Une tente grise et rose menait du salon à la serre, où un jet d'eau chantait dans l'air attiédi.
—Me voilà!
Jeanne parut, debout sur le seuil.
Elle était entièrement vêtue de noir: une cuirasse de satin, basse et sans épaulettes, ronde comme un corset, l'emprisonnait des hanches jusqu'aux seins, et tout le haut du torse restait nu; sur les épaules toutes blanches s'arrondissait une imperceptible chaînette d'argent mat, ornée au centre d'un diamant: la jupe, sans traîne, était drapée de dentelle. Les pieds, qu'on entrevoyait sous la maille des soies, s'habillaient à peine d'un fin soulier, et les gants noirs, aux manchettes de dentelle, montaient jusqu'à la naissance des bras. Elle avait aux oreilles deux clous de diamant, qui scintillaient au-dessous des cheveux sombres et plaqués; et marmoréenne ainsi, d'un bloc posé sur son socle d'ébène, elle ressemblait à un buste vivant de Paros.
Les deux hommes furent éblouis: elle était superbe et désirable, décente aussi, malgré l'audace de ses épaules dévêtues.
Elle souriait et se tourna.
A sa nuque ondulaient des frisons légers; sur son dos, souple et charnu, le corsage s'évasait. Elle resta sans bouger, le visage de profil, se détachant en clarté sur la pénombre d'une fenêtre. Oui, vraiment belle, elle l'était!
Georges, fasciné, s'approcha. Elle inclina la tête. Ses vêtements paraissaient dressés autour d'elle; il semblait qu'en la saisissant au col, comme on empoigne un glaive, on l'eût dégainée toute nue!
Pierre un peu jaloux des hommes qui la verraient ainsi, voulait parler, quand un domestique cria des noms: avec force révérences, les trois promeneurs du parc arrivèrent en file indienne, inquiets sur le parquet glissant: ils s'assirent, les genoux tendus, en cachant leurs pieds sous les fauteuils.
—Mais très bien, je vous remercie, disaient-ils. Et l'on parla de la saison.
Puis, des roulements de voitures, des grelots, des coups de fouet, des cris; des pas couraient devant le perron, des roues grinçaient sur le sable. En un quart d'heure le salon s'emplit. D'Arsemar présentait les hommes à son ami; Jeanne s'empressait à toutes les dames, qui s'avançaient rigidement, avec des gestes préparés pour être naturels. L'arc-en-ciel des robes se déploya sur les fauteuils, au bruit des soies froissées.
Les invitées regardaient la comtesse de côté, avec un œil arrondi; quelques cavaliers chuchotaient un juron admiratif, vers l'oreille d'un intime.
La noblesse arriva plus tard; les noms sonnaient; à chacun d'eux, on voyait toutes les têtes de femmes converger d'ensemble sur la porte, avec l'exactitude d'une manœuvre militaire; on causait à voix basse. Georges, debout près du piano, était magnifique. Les mères contemplaient comme les filles.
—C'est un Parisien.
—Il est très riche.
—Il est très bien.
—C'est un artiste.
—Oh!
Mais l'hôtesse rappelait tous les yeux,
—Peut-on?
—Un mari peut-il?
—Oh!
De petits sifflements satiriques susurraient sur les bouches. Une froideur régnait encore. Mais l'atmosphère s'échauffa; la sous-préfète parut; les dialogues s'animaient.
Sous les fenêtres du salon, des accords se modulèrent et tout un orchestre chanta: les dames immobiles avaient de tendres airs pensifs; les demoiselles arrangeaient d'un coup de main les plis de leurs jupes; les messieurs, raides contre les chambranles, s'étudiaient à écouter. Un petit mouvement de tête signalait parfois les plus apparents connaisseurs; il entraînait aussitôt beaucoup d'autres mouvements de têtes. L'orchestre s'enleva, dans une brusque colère de cuivres, et tout le monde se redressa en souriant de plaisir.
—Quelle jolie installation!
Les dialogues reprirent discrètement; mais la comtesse ayant parlé tout haut, chacun parla.
Jeanne traversa le salon, seule, sous l'éclat des lustres; à sa droite et à sa gauche les faces tournaient comme dans un sillage. Maintenant, l'orchestre soutenait les conversations, et quand il se tut, on fut gêné pour parler encore.
Les hommes s'approchèrent des fauteuils comme des automates de salutations.
—Madame!
—Monsieur!
Le baron de Valtors se multipliait auprès des plus jeunes; bon nombre en étaient flattées.
—Ne chanterez-vous pas quelque chose?
—Vous nous direz des vers! Le baron dit si bien, madame!
—Je sais, madame!
—Oh, monsieur de Valtors, je disais tout à l'heure à madame… et vous me comprendrez, vous qui êtes poète: n'est-ce pas qu'avec une pendule et des fleurs une chambre n'est jamais déserte?
M. Moulin exposait à Georges ses théories sur la peinture.
—… A moins que le bitume n'ait pas dit son dernier mot…
Toutes les phrases faisaient tous les sourires.
—Vous n'avez pas amené votre demoiselle?
—Elle est si jeune!
—Et si jolie!
Un père qui appelait sa fille cria: «Jeanne!» Pierre se retourna brusquement.
—C'est plus fort que moi, dit-il à Georges: il me semble que nulle femme ne peut porter son nom…
Desreynes fut présenté à la sous-préfète, Parisienne blonde, qui riait. Il s'amusa de son humour.
La fille du percepteur vocalisa une romance d'amour; l'orchestre lança un galop qui fit frémir les robes claires.
Le baron avait préparé quelque chose, et sut avec tant de grâce se trahir, qu'il fallut le prier de prendre la parole. Mais il se récusait, indigne; de nobles personnes insistèrent; il allait céder, puisqu'on l'y obligeait, quand la musique d'un quadrille précipita les danseurs au travers de la salle; les jeunes filles se levaient en posant leur éventail, et le baron s'assit au bord d'une douairière.
Desreynes avait engagé la sous-préfète, et la comtesse fut leur «vis-à-vis». Puis ce furent des polkas et des valses; les robes s'envolaient dans des tourbillons de lumière. Jeanne, en rencontrant Georges, lui souriait: ses lèvres étaient fort rouges sur ses dents blanches.
La première heure s'écoula; Pierre ne dansait point; Desreynes, au milieu de ces visages inconnus, se sentait dans sa propre maison et recevait les gens comme ses hôtes, Merizette l'en remercia.
—Vous ne m'invitez pas, ami?
Il avait peur un peu; et lorsque, dans une valse, il l'eut entre ses bras, il crut concevoir qu'il faisait là quelque chose de mal. Elle se serrait contre lui. L'étoile de diamant étincelait sur son épaule: sa chair avait des tons chauds et des courbes douces qu'il voyait se perdre et se rejoindre; de son corps montait l'odeur d'aucune autre femme; ses yeux ardaient, et quand elle les élevait vers lui, il se sentait trop proche d'elle. Le rythme se précipita. Jeanne, pressée plus fort contre son cavalier, l'entraîna dans une cadence exaltée. Elle avait fermé les yeux. Accrochée à lui, elle le forçait à tourner; ils pivotaient vertigineusement, les genoux aux genoux. Il sentait à travers son plastron la chaleur et le battement d'une poitrine de femme; il étreignit sa danseuse et tourna plus vite; mais soudain: «Assez!» dit-il. Ils s'arrêtèrent.
Les couples s'étaient lassés depuis longtemps, et, rangés autour du salon vide, contemplaient froidement, comme des bancs d'inquisiteurs.
Georges, d'un coup d'œil circulaire, vit ces figures impassibles. Il dressa le front, dans une hautaine impertinence, et tendit à la comtesse un bras qu'elle prit en riant.
La foule, muette, échangeait des coups d'œil; les plus politiques inventaient une banalité pour en sourire.
Il reconduisit Jeanne à son fauteuil: il avait un remords et se promit de ne plus valser avec elle.
—Peut-on?
—Oh!
Il invita des jeunes filles; toutes avaient ordre de le refuser.
Des couples se dirigeaient vers la serre, où un buffet était dressé.
—Avez-vous soif, mademoiselle?
—Quelle délicieuse installation!
—Il est à quoi, le sirop?
—La production est un des éléments primordiaux du bien-être social, monsieur.
Desreynes se rapprocha de la sous-préfète et s'offrit en chevalier servant; ils avaient, dans leurs souvenirs, rencontré des noms d'amis communs; elle possédait un esprit vif et enjoué.
—Vous êtes un remarquable valseur, mon cher compatriote.
De très près, il murmura une réponse, et elle se voila derrière son éventail.
—Pourquoi donc, alors?
—Pour que vous me les accordiez toutes.
—Y pensez-vous? Que dirait la comtesse? Et son mari? Je tiens à mes yeux!
—On dirait que je vous aime.
—Déjà? Et pour la vie?
—Je le jure sur votre honneur.
—Je suis bien tranquille! Les hommes disent «toujours», les femmes «jamais», et cela signifie une fois ou deux.
Dans une salle, des gravités jouaient au whist.
Georges quittait peu la Parisienne. Le substitut Perrenet les aborda; il arrondit quelques phrases avec autorité.
—Mon frère l'a connu à l'École de droit, dit tout bas la sous-préfète. Un jour, à la suite d'une altercation, un camarade gifla M. Perrenet; il recula avec dignité et dit: «Ah, point de menaces, n'est-ce pas?»
Le jeune magistrat les suivit au buffet: ils rencontrèrent la comtesse au bras de Valtors.
—Vous faites des conquêtes, Georges?
D'Arsemar survint.
—Eh bien, monsieur le comte, avez-vous quelque bonne nouvelle de votre protégé?
—Quel protégé, monsieur le substitut?
—Barraton! L'oubliez-vous? Avouez que vous m'en avez voulu; je ne vous en veux pas.
—Je vous garde toujours rancune et je ne vous pardonnerai que si je réussis.
—Réussissez, je vous le souhaite, ayant réussi moi-même, et votre victoire ne donnera que plus de prix à la mienne.
—Qu'est-ce donc? demanda Georges.
—Un rien, reprit le substitut. Figurez-vous, monsieur, qu'un certain Barraton fut soupçonné d'un vol commis dans les ateliers de monsieur le comte; les preuves n'étaient rien moins que concluantes; mais comme j'avais eu, récemment, le malheur de laisser acquitter, coup sur coup, deux prévenus (ce que n'aime pas M. l'avocat général), je fis tous mes efforts pour gagner cette cause. Comprenez; mon avancement se jouait. J'eus quelque mal, en vérité, et quelque mérite à obtenir la condamnation. Monsieur le comte assistait aux débats, et lorsqu'il me vit, au parquet, félicité par mes collègues du succès de mon réquisitoire, lorsqu'il m'entendit avouer mes incertitudes sur la culpabilité et ma satisfaction sur l'issue finale, il me fit l'honneur d'entrer dans une grande colère… oh! ne niez pas…
—Je ne le nie point, monsieur, et même…
—Que voulez-vous? C'est le métier! Chacun le sien. Ne sommes-nous pas l'avocat de la société? C'est affaire entre nous et l'avocat du prévenu. Gagne qui peut! L'un joue sa clientèle et l'autre son avancement, chacun son avenir.
—Sur la vie des hommes, n'est-ce pas?
—Quelquefois seulement… Je disais donc que monsieur le comte entra dans une grande colère et qu'il prit aussitôt un mal énorme pour mener cette affaire en appel. Voulez-vous mon avis? Je crois que le Barraton sera acquitté devant la cour. Mais qu'est-ce que cela prouve?
—Cela prouve, monsieur, que la justice est la mort de l'équité, comme l'équité est la condamnation de la justice, et que l'une ne peut vivre, sinon en l'absence de l'autre.
—Ah, permettez…
On faisait cercle.
—Je crois comme mon ami, poursuivit Desreynes, que la justice est un mal, un mal utile; je m'en sers, mais je ne le respecte pas.
—Distinguons! Je ne suis pas assis. Le parquet…
—Asseyez-vous sur le parquet.
—Très joli, monsieur de Valtors!
—Ce baron, il est tout or et azur!
—Les hommes n'ont pas de droits naturels sur les hommes.
—Excusez! La société, dont la base repose sur des conventions acceptées et tendant au bien-être commun, peut créer des lois.
—Mais non des droits, s'écria Pierre. Juger, punir, que ce soit une nécessité, j'y consens avec tristesse; mais ce n'est pas un droit, en morale pure. Cela est légal, mais non point légitime.
Plusieurs s'ennuyaient: on entendait les mesures d'un quadrille.
—Ces gens de la capitale ont des idées bien subversives et nuisibles au bon ordre.
—Pourquoi viennent-ils chez nous? Les derniers venus font les cimetières bossus.
—Je crois que le comte se prépare une candidature aux élections prochaines.
—Il n'aura pas ma voix.
—Ni la mienne: c'est un charmant homme, au fond.
—L'ami est bien déplaisant.
—Demandez à la comtesse.
—La sous-préfète ne pense pas ainsi.
—Chacun aime les têtes qui lui plaisent.
—Voyez comme Mme d'Arsemar les regarde!
—On la dirait jalouse.
—Quelle toilette! Si ma femme…
Jeanne accosta Desreynes:
—Prenez garde de négliger votre Juliette, ô Roméo.
Elle fit deux pas, et, revenant:
—Je vous préviens qu'elle est déjà mariée sous le régime de la communauté.
Elle reprit le bras du baron. Il déclama:
—Comme vous me quittez pour lui, ô perfide! Vous ne voulez donc pas m'aimer?
—Ne le demandez plus, je me le demanderai peut-être.
—Je voudrais baiser vos épaules.
—Vous leur faites trop d'honneur.
—Cruelle!
—Nous avons manqué le lancier.
Jeanne éprouvait un dépit de toujours rencontrer Desreynes au bras de la même rivale.
—Soyez gentil avec elle, souffla Merizette; elle vient d'avoir des chagrins et se console de l'amant avec l'amoureux.
Le baron, dans un intermède, récita quelques vers d'une poésie sentimentale: il secouait sa calvitie.
—Heureux jeune homme, soupira Georges: moi, j'ai tant aimé que j'en ai perdu l'habitude.
—Pauvre vieillard! soupira la sous-préfète. N'êtes-vous plus assez faible pour aimer?
—Ni assez fort pour être aimé.
—Vous n'en semblez qu'à peine triste.
—Il faut être philosophe: j'ai tant d'orgueil que, lorsqu'une chose me manque, je m'en félicite. D'ailleurs, tout veut un terme: vos pareilles m'auraient rendu stupide, ou du moins aussi bête, si vous approuvez la comparaison, qu'une femme intelligente.
Les dames du beau monde se plaisent volontiers et se prennent parfois aux insolences qui sont doucement prononcées, tout au contraire des courtisanes, qui réclament d'abord la déférence et ne se grisent que de respect, à défaut d'or.
La Parisienne ne répondit que: «Vraiment?»
—Bien vrai! Je me suis fait bête pour elles, car il faut rire comme elles, parler comme elles, penser comme elles, et tant est grand leur petit égoïsme vaniteux, qu'elles ne sont séduites que par leur propre image, et ce qu'elles aiment en nous, c'est encore elles.
—Vous avez une façon de faire votre cour!
—Un mari en serait rassuré.
—Oh, le nôtre est bien couché, et bien bordé.
Le premier magistrat de l'arrondissement s'était en effet retiré de bonne heure; la présidente ramènerait madame.
M. Perrenet s'approcha.
—Vous avez beaucoup voyagé en Orient, monsieur?
Desreynes parla de l'amour et des femmes.
—En sorte, formula le substitut, que l'Occident procède par sélection, et l'Orient par généralisation; nous cherchons en amour une personnalité; ils n'ont souci que de l'animalité.
—Exactement, monsieur.
Les sièges voisins écoutaient: une dame avait écarté sa fille; des hommes se tenaient presque droits.
—Comment donc alors, demanda le receveur des domaines, expliquez-vous la jalousie bien connue de ces peuples?
—Ce n'est, monsieur, qu'un exclusivisme de propriétaire, et non une jalousie d'amant; quelque chose comme une horreur des hypothèques.
—Le proverbe dit pourtant…
—A tout proverbe, on en trouve un autre qui le dément…
—La sagesse des nations…
—La sottise humaine signe volontiers Sagesse des Nations: c'est tout égal, d'ailleurs.
Les regards avaient une froideur de complot. Un banquier s'écarta et dit:
—Ces gens de Paris sont d'une impertinence! Ils croient tout savoir.
—C'est un peintre. M. Moulin l'a fait causer, et dit qu'il n'a pas de talent…
—Oh, lui-même… Mais, enfin, il s'y connaît. Comment se nomme celui-là?
—Délaine.
—J'ai vu de ses œuvres, il fait bien. M. Moulin en parle avec jalousie: Genus irritabile! Car, entre nous, M. Moulin…
—Dame, il ne faut pas se le dissimuler, n'est pas Raphaël qui veut.
—Bien entendu. On naît avec cela.
Les groupes circulaient plus librement; quelque chose comme de la gaieté se dégageait.
—Ma chère, il a fait une déclaration à la sous-préfète! La première fois qu'il la voit! Faut-il qu'une femme…
—En voilà une qui pose pour la grande dame et qui a plus de fermes que de châteaux!
Georges dansait éperdument. Jeanne trouva inconvenante une telle assiduité; la Parisienne était ravie. Elle disait:
—Voyez donc, mon chevalier, les doux yeux que le baron fait à votre comtesse!
—Ce gentilhomme m'émerveille par la sincérité de sa bêtise, et je ne le comprends pas! Il est bien sot, mais pas assez pour l'ignorer, car il l'est tellement qu'il faudrait l'être bien plus encore pour ne pas s'en apercevoir.
—Vous êtes jaloux!
Les heures passaient.
Tout à coup, sur un air de galop, de petites tables toutes dressées envahirent le salon, et le souper s'organisa: des familles à peu près sympathiques s'attablaient ensemble. Desreynes se plaça près de sa nouvelle amie. Il se penchait parfois vers son épaule, murmurant une malice ou une galanterie; la jeune dame minaudait; il demanda l'autorisation de lui rendre visite.
—Certes, j'y compte bien!
Jeanne les examinait de loin. Elle répondit sèchement à une parole de Desreynes. Il ne s'en étonna point, et attribua cette bouderie à une vanité de jolie femme. Lui-même estimait, d'ailleurs, qu'elle eût pu montrer plus de réserve au baron de Valtors. Il le lui fit remarquer, «pour le monde». Elle se redressa, piquée d'abord; mais une seconde pensée la rendit souriante.
—Bien, dit-elle simplement.
Le cotillon déroula ses folies; le champagne avait égayé toutes les têtes.
La comtesse, à chaque figure, ne choisissait plus que Desreynes: à lui seul le miroir et le coussin; pour lui seul le flambeau s'abaissait; à lui ses fleurs et ses rubans: toujours lui; toutes ses valses furent à lui. On jasait.
—Soyez prudent, lui dit la sous-préfète en balançant son éventail de nacre et de malines: vous dansez trop après souper, beaucoup de généraux sont morts comme cela.
Georges sentait l'imprudence d'un tel jeu, et bien que l'opinion de tous ces gens l'intéressât comme une mouche qui vole, il était importuné par l'honneur de son ami. Il en parla discrètement à Merizette.
—Encore! Quand les hommes invitaient, vous m'avez délaissée: je me rattrape.
Autour du salon, on se réjouissait du scandale plus encore que du plaisir même, et l'excellence du souper avait rendu des forces contre les maîtres du logis. Que de choses à dire demain! La comtesse était peu aimée, et d'Arsemar, nouvel Aristide dans l'ostracisme de canton, avait amassé, par la grandeur même de son caractère, d'humbles et glapissantes rancunes. Rien à reprocher à un tel homme, et venu de loin! Il aurait donc enfin son lot! Et tout en riant dans sa fête, on se pâmait à la promesse de l'en punir.
On épuisa les suprêmes fantaisies du cotillon; Valtors usait son génie à se rappeler du nouveau.
Dans le parc, les lanternes s'éteignaient; une pâleur bleue monta dans le ciel et baigna les vitres blanchies de buée. Le bruit des carrosses roulait sous les fenêtres; par degrés, le salon se vida.
Au fond des voitures bien closes, dans l'odeur des soies et des fourrures, des dialogues commençaient, tous pareils.
—Quelle charmante soirée!…
—C'est une justice à lui rendre.
Mais chacun hésitait à parler le premier de ce qui les tenait tous au cœur.
—Quelle toilette, cette comtesse!
—Et quelle valse! Sainte Vierge!
—Chut! Votre demoiselle entend.
—Ne croyez-vous pas que ce M. Georges?…
—La sous-préfète aurait donc servi de paravent?
—Elle ne l'a pas volé!
Les calèches s'attardaient à la porte du parc.
—Ne croyez vous pas, mon cher fils, que ce M. Des Reynes?…
—Non, ma mère, répondit de Valtors, j'ai de trop bonnes raisons pour en douter.
Le bord du ciel était d'un vert tendre; les arbres de la route dessinaient de confuses silhouettes. Les attelages se rejoignaient et se dépassaient: les loueurs fouettaient leurs chevaux pour la gloire de l'écurie.
—Alors, vous croyez aussi que ce monsieur?…
—Dame! On ne sait pas…
—Euh, euh! disait le monde.
Dans le salon désert, d'Arsemar, la comtesse et Desreynes entendaient au loin le bourdonnement confus des roues.
IV
La femme, enfant malade et douze fois impure…
Alfred de Vigny.
Jeanne ne voulut point dormir, et sa fantaisie régla l'existence de tous: il fut décidé qu'on allait réveiller l'aurore. En peu d'instants la toilette des bals fut remplacée par le costume des champs, et l'on partit. Ils suivirent la route.
Le matin se levait, rose et bienveillant: le sol, sous leurs pieds las, s'amollissait comme un tapis; les fougères du fossé pleuraient autour des pâquerettes entr'ouvertes; au bord des haies d'épines, parmi les branches avancées, les toiles d'araignée ployaient sous une broderie d'argent dont la brume avait emperlé leurs fils. Le soleil, encore au-dessous de l'horizon, lançait de petites flèches d'or. Les feuilles semblaient d'une pâleur grise, et la terre, en cercle, s'étendait, bénie de rosée: on eût dit qu'elle achevait de sommeiller sous un voile de tulle et de blondes. Puis, les rauques aboiements des chiens roulèrent autour des collines; une cloche d'église tinta mélodieusement. Ils savouraient, silencieux, la paix du jour naissant. Jeanne, entre les deux amis, accrochée à leurs bras, souriait comme l'aurore. Le soleil qui émergeait éclata dans les feuilles mouillées. Ils traversèrent d'étroites prairies: des génisses se levaient dans l'herbe.
Ils descendirent au fleuve, et la jeune femme y voulut baigner ses jambes nues; assise sur un rocher, elle relevait sa robe jusqu'au bord du genou, et agitait, en riant, ses pieds crispés, qui blêmissaient sous la transparence de l'eau. Elle se pliait en deux, pour voir les flots courir et se renfler autour de ses chevilles: elle aurait voulu se plonger là tout entière, rêvant des Nymphes jadis et des Ondines naguères. Son jupon secouait une dentelle blanche au bord de sa chair brune. D'Arsemar s'agenouilla près d'elle pour essuyer ses pieds qui ruisselaient sur la roche.
Ils gravirent un coteau, puis revinrent au parc.
Chez eux, à la lisière des jardins et du bois, ils s'arrêtèrent devant un pavillon couvert de vigne vierge et de glycines: la maisonnette était à demi pleine de foins en meules; on la décorait pompeusement, en été, du titre de Hammam, et Merizette «y prenait ses douches». Là, Jeanne se ressouvint du fleuve, des ondines, des naïades: un nouveau caprice la séduisit. Elle fit jouer les appareils, se consulta pendant quelques secondes, l'index entre les sourcils, et, d'autorité, congédia les deux hommes, disant qu'il fallait que sa femme de chambre lui apportât un peignoir, aussitôt.
Pierre et Georges rentrèrent dans la maison: les sièges, dispersés au hasard, remués et laissés là au travers des pièces poudreuses, avaient un air d'effarement désolé; les plafonds semblaient plus hauts; le pas des domestiques sonnait plus fort sur le parquet; des meubles de toutes sortes roulaient, poussés, et se heurtaient. D'Arsemar considérait ce désordre; il aurait aimé leur retraite aussi calme qu'un temple.
—Il me semble qu'on déménage mon bonheur!
Jeanne revint, joyeuse et délassée, toute fraîche et tenant dans ses mains jointes une botte de lilas qu'elle leur secoua devant les yeux. Puis elle débarrassa prestement le centre du salon, prit Georges par le bras et le conduisit au piano.
—Vous savez bien une valse, jouez-la.
Elle enleva son mari.
—Tu ne m'as pas fait danser, monsieur le comte: à ton tour!
Puis, câline, comme il résistait:
—Pour me réchauffer, dit-elle, tu veux donc ma mort, si tu refuses?
—Mon cher tyran!
Il la baisa au front et obéit. Desreynes jouait mal et Pierre ne valsait guère mieux.
—Changeons! s'écria-t-elle.
Alors, Georges la reçut de nouveau dans ses bras, plus enfiévrante encore qu'elle n'était hier; car, à cette heure, au lieu de la seule vision de ses épaules, il avait, en quelque sorte, le contact de toute sa chair, sous le chaud peignoir de laine qui s'assouplissait dans chacun de leurs pas: comme la veille, elle se pressait sur lui, mais il la sentait presque nue et plus souple, plus frémissante aussi, et mettant dans son étreinte les mollesses d'un enlacement d'amour. Et, de même qu'au milieu du bal il avait fermé les deux yeux pour ne la point voir, il les ouvrit tout grands, dans cette solitude, pour se bien assurer qu'elle restait vêtue, et regardait voler les larges plis de la robe brune qui tournoyait en fouettant l'air.
—Plus vite!
Mais Georges s'excusa sur la fatigue, et Jeanne lui fit une moue, de pitié moins que de reproche. Il rougit, comme d'un crime, d'avoir, en la reconduisant, le regret involontaire de ne pas la garder davantage; son remords l'obséda tout le jour, mêlé et confondu au souvenir de cette danse, souvenir si pressant qu'il ressemblait à un désir. Merizette, sur tout prétexte, s'approchait de lui, et le touchait de ses doigts fins, ou le frôlait du vent de ses étoffes. Il crut à un hasard, le soir, quand elle lui serra la main plus fort qu'à l'ordinaire: il attribua à leur sympathie née enfin le plaisir qu'il en éprouvait.
Aussi, une lassitude de toujours rechercher les causes et de toujours rêver au mal possible avait à la longue épuisé sa prudence: les sophismes coutumiers de notre raison nous laissent enfin sans défense contre les cajoleries menteuses, les roueries aimables qui sont comme les sophismes du cœur. Une subite révélation le stupéfia, quand il s'imagina comprendre qu'il portait désormais sur elle moins de soupçon que sur lui-même, et qu'en perdant une par une toutes ses terreurs premières, il en avait insensiblement acquis une autre plus honteuse; après elle, lui; après méfiance, défiance. Il demeurait bien sûr, pourtant, de ne jamais faillir dans un tel rôle: mais n'était-ce pas une suffisante misère que d'en avoir pu même concevoir ou craindre la pensée, et n'y avait-il pas une suffisante ignominie dans cette simple assurance qu'il ne faillirait pas?
Depuis quand donc était-il ainsi descendu? Depuis quel jour, ou depuis quelle heure? Il ne trouvait pas, et chaque incident le ramenait plus haut dans sa mémoire; cette matinée, le bal, la serre, les livres, quand donc? Il se blâma de n'avoir pas songé, de la journée entière, à la Parisienne qu'il avait vue la veille.
—Tout est bien calme ici, maintenant: si je partais?
Il voulut attendre un jour, pour mieux réfléchir.
Le lendemain, Jeanne l'emmena dans le parc, et s'assit sur un banc, tout près de lui. Elle parlait, avec lenteur, de choses graves ou douces, et parfois elle lui prenait la main. Une véritable gêne alors paralysait tous les mouvements de Georges et toute sa raison: était-ce l'indécise frayeur d'une faute déjà commencée? Il comprit le sens d'un mot qui jusqu'ici n'avait éveillé que son ironie, mot inquiet et religieux, d'une menace sans colère: le péché!
Jeanne fixait sur son ami, dans de longs silences, ses prunelles claires et alliciantes. Il s'éloignait imperceptiblement, et parvenait à dégager sa main, absorbant toutes ses habiletés dans l'attention de donner à ces retraites une naïve apparence de naturel. Mais Jeanne le rejoignait bientôt, et n'était trompée d'aucune feinte. Elle s'amusait infiniment à deviner le trouble qu'elle imposait et qu'on lui voulait cacher; tout cela, elle l'avait résolu, prescrit, annoncé; elle sentait proche le terme promis à sa gageure: quelques jours à peine, quelques jours encore, et cette résistance d'un homme achèverait de crouler devant son caprice de femme, effritée, anéantie sous l'écrasante puissance de ses doigts. Dissoudre! Un besoin de force tourmentait sa faiblesse. Dissoudre, et rien de plus. Il existe de ces créatures en fonctions pour l'œuvre du néant, et qui, avec une délicieuse inconscience, travaillent d'honneur à la destruction de ce qui les approche.
Qu'il la désirât seulement, et ce serait assez, et son triomphe se trouverait complet, si l'on rêvait seulement de la voir triompher! Se livrer, à quoi bon? Céder une maîtrise sur soi-même, abdiquer son indépendance, se soumettre? Elle voyait dans l'adultère quelque chose de bas, qui répugnait plus à son orgueil qu'à sa vertu, et tous les termes qui désignent l'infidélité d'une femme, excepté cependant le mot même d'infidélité, lui paraissaient blessants comme un lexique d'injures. Elle comprenait le séducteur, mais consentir à être séduite! Sa pudeur se révoltait contre l'infériorité du rôle fait à la femme, et ses scrupules auraient tourné peut-être en autant de raisons de faillir, si, dans un renversement des lois sociales, il se fût agi de prendre et non pas d'être prise.
D'ailleurs, combien il serait plus charmant d'inciter un désir qu'on n'assouvirait pas, de créer de toutes pièces un rêve qu'on briserait, de commencer pour interrompre, et de laisser une âme, esseulée, entre les doubles ruines de sa vertu première et de son espérance nouvelle. Deux victoires au lieu d'une! Elle supputait ainsi, moins par réelle cruauté que par inconséquence; et trop superficielle pour l'amour de la douleur, elle parvenait étroitement à des résultats analogues par un simple amour de l'intrigue.
Elle croyait en effet trop peu à la grandeur des passions véritables, pour concevoir pleinement les souffrances d'une tendresse déçue. L'imagination chez elle remplaçait la sensualité; elle jugeait Desreynes conformé de semblable sorte, et en cela ne se trompait que de rien. Aussi poursuivait-elle son but avec une parfaite sérénité de cœur, joyeuse du jeu, et satisfaite du succès.
Elle s'admirait sincèrement d'avoir pris un homme dans la rancune pour l'amener dans le désir, car elle se croyait désirée: dans la retenue de Georges, elle voyait la délicatesse d'un ami qui veut rester fidèle, mais par-dessus tout l'émotion d'un amoureux qui se cache à lui-même son propre amour. Comme elle se faisait humble! Comme elle devenait sororale, afin de conserver le droit des câlineries innocentes, qu'elle donnait en sœur pour qu'on les perçût en amant!
Georges s'y dérobait de son mieux, et plus d'une fois il eut la pensée d'y mettre un terme par une phrase, si difficile à faire! La crainte du ridicule l'arrêta. Ses anciens soupçons étaient-ils déjà trop loin de lui pour qu'il pût y revenir encore? Ou le charme de la femme l'avait-il pénétré à ce point qu'il n'eût plus sa libre analyse? Tout à la fois, sans doute: car la femme abêtit notre raison entière, et ceux qui la méprisent le plus restent ses premières dupes et ses premiers esclaves. A celui-ci, celle-là ne paraissait qu'imprudente en ses enfantillages; dans une naïveté stupide, qui nous est propre et qu'ignore l'autre sexe, il craignait, par une parole maladroite, de donner à Jeanne l'idée du mal, dont elle se trouvait pleine et tout obsédée.
Il s'écartait, en se forçant à rire, et Merizette lui agaçait le visage avec une grappe de lilas.
—Georges, vous allez me rendre un service.
Elle se leva et lui enjoignit de rentrer à la maison, pour envoyer au pavillon sa femme de chambre et un peignoir.
—Je l'attends là-haut. Vous viendrez me prendre après la douche et nous irons courir.
Desreynes s'éloigna, heureux d'être libre, et la tête un peu lourde.
Il rencontra la fille sur le seuil du perron, et tout en parlant, il lui avait posé la main sur une épaule. Louise était une blanche Flamande, blonde et ronde, de vingt ans. Les soubrettes n'étaient point le faible de ce mondain, mais celle-là lui parut si fraîche, aujourd'hui, que, distraitement, il avança deux doigts jusqu'au rebord du col, en frisant sur la nuque la boucle des premiers cheveux. La servante se prêtait en souriant, baissée un peu, et Georges s'était penché aussi; il regardait cette belle chair transparente, tiède comme un marbre au soleil, et duvetée. Il dit une galanterie paysanne, qui secoua la riche poitrine sous un rire mal étouffé; la fille se courba pour fuir, mais tous deux pénétrèrent dans le couloir, firent quelques pas ainsi. Il la tenait toujours à la nuque, qu'il baisa, et la Flamande partit d'un large éclat de gaîté. Georges se retournait, quand il vit la comtesse, immobile, pâle, les bras croisés, raide et haute sous le grand cadre lumineux de la porte.
Il hésita sur une route à suivre, et continua droit devant lui.
Alors, Jeanne s'écarta et, d'une voix sèche, elle dit:
—Passez!
Il passa, et descendit les degrés du perron; il éprouvait quelque honte de la mésaventure: la vie est semée de ces fautes mesquines et méprisables, qu'on veut bien raconter alors qu'elles sont anciennes, mais dans l'accomplissement desquelles notre petitesse rougit piteusement d'être surprise, comme si le cynisme de l'aveu pouvait seul effacer le ridicule de la faiblesse. Puis, n'est-ce pas l'infimité même de la faute qui nous rend impardonnables aux yeux du monde? Desreynes se fût loué d'une duchesse et se blâmait d'une suivante. Il mâchait sa moustache et fronçait le sourcil. Il aperçut au loin Merizette qui montait vers le pavillon, d'un pas rapide.
Elle entra, et fixe, dans l'ombre de la salle aux volets clos, s'arrêta. Elle tremblait.
Elle ne douta pas d'une intimité absolue. Elle balbutiait.
—Ainsi donc, elle avait fait le jeu de cette fille, d'une fille venue on ne sait d'où, vague souillon d'office! Ses tendresses et ses bontés ne servaient que de prélude aux galanteries de l'antichambre, et tout l'échafaudage de ses combinaisons croulait dans les mains rouges de cette campagnarde! C'est pour une gueuse qu'elle travaillait et qu'il la dédaignait, qu'il s'était gaussé d'elle aussi longtemps! A chaque pensée nouvelle, son indignation s'exaspérait. Oh, se venger, écraser un tel sot, hypocrite et vil à ce point! Leur dupe! Cette idée surtout la fouettait comme une lanière. Elle s'injuriait d'avoir été bafouée par ce couple de goujats, et contre lui, contre elle, contre tous, sifflait entre ses lèvres minces des mots haineux dont les grossièretés soulageaient sa fureur. Certes, elle se vengerait! Elle songea à présenter à Pierre le billet d'amour écrit autrefois par Desreynes et à se plaindre d'une tentative de séduction. Non, la ruse serait trop lourde, et Georges n'aurait pas assez à en souffrir! Mieux, à ses pieds! Il faudrait qu'il y vînt, là, pleurant de détresse et de passion, traître à tout. Il y viendra! Et comme elle le souffleterait, alors! Ah, dût-on, pour ce triomphe, étouffer dix mille pudeurs! «S'être moqué de moi!» Et Jeanne pleura de rage sous ses poings fermés, en mordant le coin de ses doigts.
Elle se jeta à terre; roulée parmi les foins coupés, elle enfonçait ses coudes dans le creux des meules, et de grosses larmes serpentaient le long de ses bras. Soudain, elle entendit des pas sur le sable de l'allée; elle se dressa d'un bond.
—Attendez!
Alors elle s'essuya le visage et commença lentement à se dévêtir, puis tout d'un coup:
—Suis-je folle? Elle se rhabilla.—Entrez! cria-t-elle à Louise.
Georges était loin de soupçonner un tel orage; l'optimiste de certains hommes n'est souvent fait que d'une paresse d'esprit. Sceptique bien plus que pessimiste, celui-ci s'accommodait aisément des plates nullités de la vie, et toutes ses humeurs se dissipaient sans peine dans un sourire d'insouciance. Quand il eut dépensé quelques minutes à pester contre sa sottise, il ne vit plus dans l'escapade qu'un vaudeville assez banal à terminer par un bon mot. Même n'y avait-il point là un réel bénéfice, puisqu'on y pourrait voir une preuve un peu blessante de son indifférence? Il alluma un cigare.
Mais bientôt il croisa la servante, qui revenait du parc, tout en pleurs. Il l'interrogea; elle sanglotait à chaque parole. Madame l'avait traitée comme une misérable, comme la dernière des dernières.
—Elle a failli me battre; elle jure que je finirai dans de mauvais endroits; je suis une honnête demoiselle, et personne n'a jamais rien dit de pareil: ah! si mon père avait entendu; quel guignon de servir chez les autres! elle me chasse comme un roquet; c'est à cause de vous…
Elle suffoquait en d'énormes soupirs d'enfant. Georges écoutait, un peu ému, deux fois peiné, et par ce chagrin dont il était coupable, et par une intolérance trop passionnée pour n'avoir pas d'autre raison que les simples susceptibilités de morale. Il consola la Flamande avec des phrases bienveillantes, et promit de réparer le malheur. Mais il prenait moins garde à elle qu'à ses propres affaires.
A ce moment, la comtesse longea la lisière du bois; Georges demeura près de la servante, et, révolté à l'idée d'une police, il affecta de retenir la pauvre fille. Jeanne les regardait: à son indignation, elle sentit se mêler une douleur presque découragée, devant un si calme mépris de sa présence; elle vit Desreynes se pencher vers la bonne qui pleurait, lui tendre la main, comme un ami, et s'éloigner, tranquille, tournant le dos au bois où il devait la rejoindre, elle! Il partait! Jeanne l'appela. L'aimait-elle donc, cet homme, pour qu'elle jetât son nom comme un cri de détresse, avec la gorge aride, et dans l'effroi qu'il ne voulût pas revenir? Elle attendait: elle le vit se retourner, hésiter, et prendre le sentier qui conduisait vers elle. Un mauvais soupir de bonheur souleva sa poitrine. «Ah! je te dompterai!» Sa pleine force lui revint: amour ou haine, espoir tendre ou désir cruel? Tout ensemble peut-être, mais qu'importait, pourvu qu'elle soumît cette tête. Elle pénétra dans le bois et s'assit sur le banc où trente jours plus tôt elle avait une fois pleuré…
Georges arriva, et resta debout: il était décidé à une réserve glaciale. Jeanne, devant cette attitude, eut une crispation de tous ses nerfs; il lui sembla n'avoir jamais ressenti tant de haine contre un seul homme: elle se vit résolue à tout.
Desreynes parla le premier: elle l'interrompit.
—Asseyez-vous!
Il exprima son regret, non point de ce qu'il avait pu faire, mais de ce qu'il avait occasionné; il déclara nettement que tant de sévérité devenait inconvenant, et tant de courroux déplacé; qu'il avait, pour sa part, présenté à cette fille les excuses qu'elle méritait de lui.
Jeanne l'écoutait rageusement; l'insolence de ce visage impassible, la simplicité de ces phrases, cette hauteur fustigeaient sa colère impuissante; elle n'osait regarder Georges, dans la crainte de ne pas rester maîtresse d'elle-même: elle aurait voulu lui sauter à la gorge, le gifler, le mordre: il continuait. Tout à coup, elle se leva, bondissante, les yeux flambants, folle, et se précipita sur lui.
—Ah, tenez! cria-t-elle.
Face contre face, et comme un serpent dressé, elle dardait sur lui le rayon vibrant de ses prunelles, et ses narines palpitaient; mais soudain, elle le saisit, en lui plaquant sa tête sur le buste. Elle le serrait dans ses deux bras, de toute sa force décuplée par la fureur, le secouant avec des spasmes, enfonçant dents et ongles dans le drap de l'habit. Desreynes tentait vainement de se dégager. A la fin, les bras se détendirent, d'abondantes larmes coulèrent. Elle répétait:
—Vous ne comprenez donc pas!
Desreynes crut trop bien comprendre. Il fut atterré.
Jeanne râlait, épuisée, toujours en pleurs et les mains liées autour du cou de Georges. Elle ne pouvait plus; elle ne raisonnait plus. Elle se sentit vaincue; elle aurait souhaité d'être morte.
Le jeune homme se leva, et, rassemblant tout le calme de sa pensée, sans rien dire, il tendit le bras à la comtesse, qui était maintenant debout. Jeanne obéit à son geste et marchait silencieusement. Elle regardait la terre, mais ses longs cils étaient brouillés de larmes. Elle s'arrêta pour essuyer ses joues. Le couple sortit du bois et traversa les pelouses, droit et morne.
Les domestiques guettaient le retour, cachés derrière les vitres.
—Ça a chauffé!
—Comme si on voulait le lui prendre, son Georges!
—La rosse! Tout de même, monsieur l'est en plein!
—Eh, eh! disait l'office.
V
Le Seigneur a créé sur la terre un nouveau prodige: une femme environnera un homme.
Jérémie.
Jeanne s'enferma dans sa chambre et n'en voulut pas sortir de la journée entière.
Desreynes n'hésita pas, ne trembla plus: le devoir était trop clairement imposé. Il écrivit sans retard plusieurs lettres destinées à provoquer sur-le-champ son retour à Paris. La chose urgente, c'était de fuir. Rien ne lui restait du trouble parfois ressenti dans sa chair, auprès de cette femme. Mais comment donc en était-elle arrivée à l'amour? L'amour! Il prononça le mot. Il se maudissait d'être venu dans cette maison. Une profonde tristesse le désolait au souvenir de Pierre, de son ami tant vénéré, si bon, si digne de tous les bonheurs. Partir, était-ce donc assez, et pour que l'époux reconquît l'épouse chérie, ne fallait-il pas quelque tâche de plus, quelque sacrifice réparateur? Effacer à jamais son nom dans la mémoire de cette songeuse enfiévrée, et si le mal l'exigeait ainsi, ne plus être pour elle qu'un objet de haine ou de mépris? Il cherchait. A Jeanne, il ne gardait nulle rancune, mais il blasphémait contre la destinée impitoyable et ridicule. Oui, de cette fantaisie, faire une haine, dût l'amante en souffrir un peu! Il trouverait. Partir, avant tout! N'est-il donc besoin, pour plaire aux femmes, que de les dédaigner? Quelle pitié que ces petits êtres soient toujours mêlés à la vie, et combien le monde marcherait mieux, sans cette race!
Le lendemain, il accompagna d'Arsemar; chemin faisant, il déclara avec prudence qu'il serait peut-être obligé avant peu de quitter le Merizet; il appréhendait certains événements qui le mettraient hors d'état de prolonger davantage un séjour où il avait trouvé des heures si heureuses…
Pierre ne demanda rien, mais cette nouvelle le surprit d'autant plus douloureusement qu'il était inquiet déjà d'un malaise survenu à sa femme.
—J'espère que ce ne sera rien, mais est-ce que tu me quitterais, si elle tombait malade?
Georges n'osa répondre: Pierre en fut chagriné.
—Enfin, tu sais que tu es libre, mon bon ami.
Ils s'étonnèrent de voir, à deux cents mètres des ateliers, un apprenti qui semblait surveiller la route et qui s'enfuit vers les bâtisses. Quand ils arrivèrent, les ouvriers, de toutes parts, se précipitaient sur le seuil, essuyant leurs larges mains et boutonnant leurs habits des dimanches. Berthaud et les chefs d'équipes s'avançaient les premiers; le plus âgé des hommes tenait un énorme bouquet noué d'un ruban de satin crème, au chiffre brodé d'or: P. A. Mai 1885. Il rappela les bontés de monsieur le comte, les misères qu'il avait soulagées, et le plaisir toujours nouveau qu'ils avaient chaque année… Quand il eut fini de parler, les autres crièrent ensemble.
D'Arsemar, gêné au milieu d'un tel apparat, les remerciait. Plusieurs vinrent ensuite, et chacun rappelait quelque service rendu: Desreynes s'émerveilla de voir que la générosité pût engendrer autre chose que des rancunes. Il plaisanta son ami sur ce rôle de bon ingénieur, si goûté au théâtre et dans les revues, et qui avait fait la gloire sentimentale des littératures modernes; c'était sa façon d'être ému, que de railler ses émotions. D'Arsemar serra la main de tous; il exprima son regret d'une absence. Barraton, qu'il croyait innocent, et que sans doute on reverrait bientôt. Il laissa quelques louis à Berthaud, pour les distribuer après son départ, et ordonna de fermer les ateliers.
Pierre et Georges reprirent la grand'route.
—Donc, te voilà demi-dieu des foules, monsieur le comte: Saint-Vincent-de-Paul pour adultes, cours de bienfaisance à domicile, père et pair élu des libéraux à force de libéralités! D'ailleurs, ils t'adorent, ces gens.
—Jusqu'à ce qu'ils me pendent.
—Hein?
—Que ton scepticisme est donc jeune, mon pauvre Georges, et faut-il que les croyants te donnent la leçon de ne pas croire! Ce n'est point moi qu'ils aiment, c'est eux seuls: je suis l'ami de leurs besoins. «Il nous doit bien ça, il est assez riche!» A l'occasion qui donc ornerait la première potence? Le cher patron!
—Mais alors, pourquoi?…
—Voilà bien votre enfantillage et vos logiques superficielles! Parce que l'humanité sort d'un moule qu'elle n'a point choisi, faut-il renoncer à la plaindre et à la secourir quand c'est possible? Laisseras-tu mourir ton chien sous prétexte qu'il a des crocs? Le printemps réchauffe bien les vipères!
—Le printemps, mais toi?
—D'abord, ce sont des couleuvres! N'importe. La sagesse est de ne point ignorer, le devoir, d'agir comme si l'on ignorait. En face de ce qui souffre, «sache ne pas savoir», c'est une devise comme une autre…
—Tu me reprocheras encore mes doutes et mon mépris! Viens-y donc maintenant!
—Oui, parce que tu te souviens à l'heure d'oublier. Au fond, mon scepticisme est plus profond que le tien, et serait plus triste si je ne vous avais pas. Mais j'ai foi en elle, et en nous deux. N'est-ce pas assez pour garder l'indulgence à tout le reste de la terre?… Marchons un peu plus vite.
Au Merizet, ils trouvèrent Jeanne abattue et très pâle.
Elle reçut Desreynes avec indifférence; sincère, ce matin-là, car l'épuisement de ses forces ne lui laissait de sa colère et de sa honte qu'une mémoire presque importune. Elle sourit, quand Georges l'interrogea courtoisement sur son état.
—Cela passe, fit-elle: je suis une femmelette.
Elle se montrait affable; il eut pitié. Cette tiédeur à peine amicale le rassurait aussi. Elle voulut essayer quelques pas dans les allées du parc; elle prit le bras du comte, et Desreynes marchait seul. Elle ne lui parlait qu'à de rares intervalles, avec une bienveillance polie. D'Arsemar n'avait osé tout d'abord annoncer le départ prochain de leur ami. Mais, le soir, comme Jeanne se trouvait mieux, il parla. Elle releva le front, encore lasse dans sa brusquerie, et dit simplement:
—Ce n'est pas vrai.
—Je vous en demande pardon, madame.
—Savez-vous mieux que moi, reprit-elle avec un persiflage hautain, ce qui doit se passer dans ma maison?
Pierre ne pouvait voir en cette parole qu'une boutade de fièvre.
—Serait-ce vrai? pensa-t-elle. Bah! Qu'il s'en aille, et que m'importe? Il m'agace.
Mais elle fut dès lors nerveuse, intolérante; elle interrompait chaque dialogue et protestait d'une faible et courte rage contre les assertions les plus banales. Elle se retira de bonne heure et ne put dormir. La peau chaude, les tempes battantes, elle entendait, l'autre après l'autre, sonner les heures de la nuit. Sa songerie maladive zigzaguait dans mille incohérences, sautillant et se posant comme un oiseau sur le bord des rêves épars, et s'affolant de plus en plus dans l'appel impuissant du sommeil. Elle frappait ses coussins avec une rage d'enfant. De l'air, de la paix! Que c'est donc ennuyeux de vivre! Le souvenir de Georges la poursuivait à travers ses agitations et l'obsédait avec une persistance tyrannique dont elle se révoltait plus que de sa souffrance. Cet homme ne la laisserait-il pas en repos? Elle le fit responsable de ce qu'elle endurait, et le voua vingt fois à toutes les Euménides. Donc, il partait! L'avait-il assez torturée? Il ajouterait un nom, ce fat, à la liste de ses dérisoires conquêtes, et rirait d'une femme encore! D'elle, vraiment! Il l'avait bernée comme une autre! Elle ne l'aimait pas, du moins, mais il aurait le droit de le croire et d'en rire! Quelle ridicule comédie elle avait jouée hier! Il faudrait brûler le banc maudit! Mais, ne pouvoir dormir! Vaincue par ce coureur de filles! Et c'est fini… Sans recours… Il part…
Elle s'assoupit enfin, et encore rêva des revanches. Pour son honneur! Chacun le comprend comme il peut.
Au contraire de la plupart des femmes, qui presque toutes se sont bercées quelque jour d'un adultère qui ne s'appellerait pas ainsi, d'une passion défendue mais qui ne se consommerait pas, d'une chimère qui changerait leur vie sans les rendre infidèles, d'un bonheur coupable qui pourrait être sans reproche, celle-ci eût désiré l'amour à cause du mal, et la trahison pour elle-même; le baiser ne serait plus un but, mais un moyen: comme d'autres trompent pour leur amour, elle eût pris un amour pour tromper; mais si délicieusement et avec tant d'inconscience, malgré tous les calculs qu'elle s'acharnait à faire!
Elle dormait.
Georges fut debout le premier: il voulait suivre Pierre et ne plus se trouver seul en compagnie de Jeanne.
—Je t'accompagne, dit-il, quand son ami parut.
—Merizette est mieux, ce matin; comme je rentrerai tard, elle te prie de rester avec elle.
—Mais j'aurais bien aimé…
—Moi aussi… aujourd'hui surtout… je ne sais pourquoi… mais pouvons-nous, égoïstes, refuser ce plaisir à ma pauvre malade? Au revoir!
D'Arsemar s'éloigna en ouvrant son courrier: Desreynes, immobile, le regardait.
—Georges! Georges! s'écria Pierre qui agitait une lettre. Dernière heure! Barraton est au rôle de la cour; jugement demain. Dis-le à Elle.
Desreynes attendit. Que voulait-elle encore? Au moins, il courrait loin avant deux jours, demain peut-être. Il régla sa conduite et ses attitudes.
Jeanne ne descendit que trois heures plus tard. Ses yeux étaient bistrés, son teint pâle.
—Vous m'avez réveillée avant les coqs, cher monsieur: quelle hâte de prendre l'air! Rassurez-vous, je me suis rendormie…
—Pierre m'a donné de vos nouvelles.
—Faites-moi grâce; je suis fort bien.
—Et m'a dit que vous me faisiez l'honneur de désirer ma compagnie.
—Je vous en vois ravi. Déjeunons.
A table, ils se firent l'un à l'autre les politesses convenues, puis elle sortit d'un pas calme et descendit les marches du perron. Georges la suivait. Elle se retourna.
—Prenez-en mieux votre parti, cher, et restez mon chevalier galant, comme si j'étais une sous-préfète ou une servante.
Desreynes ne répondit pas. Ils allaient côte à côte. Le silence dura longtemps.
—Ne daignerez-vous plus, parce que je suis souffrante, m'offrir l'appui de votre bras?
Ils marchèrent encore sans rien dire.
—N'ai-je pas appris, cher monsieur, que vous aviez dessein de nous quitter?
—En effet, madame; j'y suis contraint…
—Épargnez-nous, par pitié, les mensonges…
Georges se tut et le silence reprit.
Jeanne respirait largement, et la santé du matin la vivifiait, âme et corps. Ses gestes seuls demeuraient languissants; mais dans son cœur, comme dans ses yeux et sa voix, la double force de sa jeunesse et de sa volonté remontait ainsi qu'une marée.
La réserve de Desreynes l'impatienta d'une intolérable façon.
—Cueillez-moi quelques fleurs, je vous prie.
Les derniers muguets étoilaient les gazons. Il se baissa, cueillit les fleurs, et les présenta en saluant. Elle flaira le bouquet et le jeta. Georges gardait une respectueuse impassibilité.
Jeanne fut lassée la première de ces vaines impertinences, et sa colère féminine s'exaspérait normalement au spectacle de la sérénité qu'on lui opposait. Le calme au milieu des insultes n'est-il pas la suprême insulte? Tant de mépris suppliciait la jeune femme et affolait sa pensée: elle était de ceux que la résistance de la matière inerte blesse et courrouce plus que la pire hostilité, et elle ressentait en présence de Georges cette sourde mais fougueuse rancune qu'elle avait tant de fois éprouvée devant l'ironie d'une pierre ou d'un chiffon; sa raison agonisait sous un trucidant besoin de punir. Elle ne calcula plus, et tournoyant au hasard dans le vertige de ses passions, elle lançait ses phrases comme des pierres dans un gouffre.
—C'est tout ce que vous avez à me dire, mon cher? Votre société est d'un charme assez mince!
Desreynes restait muet. Il voyait sans dépit croître cette animosité.
—Quand partez-vous?
—Demain, sans doute.
—Ou dans un mois?
—Je regrette de ne pouvoir profiter davantage d'une hospitalité…
—Vous en profiterez!
Il s'inclina.
—Trêve d'hypocrisie! Nous nous connaissons, n'est-ce pas? et nous pouvons nous regarder en face. Je suis maîtresse ici, j'espère! Il me plaît que vous ne partiez pas, et me déplaît d'en dire les raisons. Donc, vous resterez là.
Ces verbes d'autorité soulageaient sa faiblesse.
—J'ose croire que vous vous trompez, madame.
—M'insulterez-vous aussi? Vous vous imaginez donc qu'on vient chez une femme, qu'on la guette, qu'on la vilipende, qu'on la prend comme jouet, comme victime, deux mois durant, qu'on fait de sa maison, Dieu sait quoi, sous ses yeux, qu'on remplace son ennui par… par tout, et qu'il suffit de refermer ses malles pour que la farce soit finie… A mon tour, maintenant!
—J'avoue…
—Qu'avouera-t-il? M'avez-vous assez tourmentée, méprisée? Maintenant encore! Mais voici la revanche, mon cher!
Des souvenirs âpres lui revenaient en foule: toutes ses anciennes rancunes se réveillaient l'une l'autre sous la chaleur de sa parole, semblables à des serpents qui se détordent. Elle faisait en elle des découvertes de souffrance et de haine: sa propre voix lui révélait des misères nouvelles; son cœur suivait sa phrase; chaque mot était comme un mineur qui davantage creuse un puits.
—Vous m'avez fait pleurer, vous m'avez fait rougir; je vous ai détesté, je vous déteste. Mais vous rêvez que je vous aime, et votre antique fatuité me compte déjà dans ses derniers triomphes; ah, je saurai vous détromper.
—Je n'en doute point, madame, et je voudrais seulement demander dans quel but…
—Mon but, mon but, s'écria Jeanne, menaçante, quel est mon but?
Elle chercha une réponse sans la trouver, car elle ignorait elle-même. Elle se vit stupide en tout ce qu'elle avait dit, et sa colère s'accrut; mais elle fit un effort pour en contenir les excès.
—Le but, c'est mon bon plaisir; et le moyen, c'est mon secret.
—Conservez-le, madame.
—Et si je veux vous le dire, m'en empêcherez-vous? Vous resterez parce que je le veux, et que j'ai dans les mains le pouvoir de vous tenir!
Georges se garda de poser une question.
—Lequel, monsieur? Courte mémoire, que la vôtre! Avez-vous oublié certaine lettre, certaine lettre d'amour donnée à une passante, un matin où vous étiez trop pressé pour dater vos épîtres?
Le besoin de triomphe aveuglait à tel point le sens moral de cette femme, qu'elle ne vit rien, dans la confuse insinuation d'une vilenie, sinon la preuve étalée de sa force. L'homme eut peur. Jeanne le sentit, et, sûre de l'avantage, elle persifla.
—Supposez que j'aie reçu aujourd'hui même cette galanterie sans date… Renierez-vous votre écriture ou direz-vous qu'elle était pour une autre? Le portrait est trop ressemblant. Vous plairait-il, d'ailleurs, de vous entendre? Je récite: «Pardonnez à une audace que ma folie excuse; vous êtes trop belle, avec vos yeux d'acier et votre couronne d'ébène, et puisque je ne peux vous le dire, que je l'écrive, au moins! J'aime mieux risquer votre courroux ou vos dédains, et si vous avez compris de mes yeux le désir ardent de baiser vos mains fines, dites où pourrait vous revoir seule celui qui va rêver de vous avoir trop vue…» Le pathos est joli. Mais qu'en dirait votre hôte, si je m'en plaignais à lui? Je m'amuserais fort de vous voir.
—Eh quoi, madame, vous pourriez…
Elle répondit froidement:
—Bouclez une valise et vous en jugerez.
Georges trembla: il revit tout le passé, et, tout à nu, il vit cette âme égoïste et sèche: ce que Jeanne avait dit, elle le ferait, et par cela seul qu'elle l'avait dit.
Il contemplait ce monstre gracieux et frêle, rayonnant de joie dans sa victoire.
Il se révoltait, à la fin! Mais sa révolte mourut dans un balbutiement.
Elle minaudait:
—Tentez l'épreuve.
—Soit! J'irai trouver Pierre, et je raconterai…
—Allons donc, mon cher! Vous êtes assez lâche pour le désirer, mais vous êtes trop lâche pour l'oser… Je vous connais par cœur. Vous iriez dire à votre ami: «Ta femme accepte dans la rue la déclaration des coureurs d'aventures!» Car c'est ce que vous pensez, mon beau viveur! Mais il fallait parler au premier jour! Essayez donc maintenant! N'avez-vous pas mangé deux mois à notre table, et sans rien dire? Ce qui pourrait, ne semble-t-il pas, éveiller quelque légitime soupçon sur la durée de cette intrigue… Monsieur me fera-t-il l'honneur de penser comme moi?
—Mais que voulez-vous donc?
—Rien; me désennuyer… Vous commencez seulement à m'égayer un peu.
—Tenez, ceci est une dérision ou une telle infamie!
Elle éclata de rire.
Il dit simplement: «Je vous supplie…»
Mais il ne put rien ajouter. Ils se reprirent à marcher en silence, et si longtemps que Jeanne elle-même en fut embarrassée. Dans les minutes d'une situation si fausse, elle reconquit peu à peu son tact féminin, et, comme elle se sentait maintenant la plus forte, elle perdait sa colère. Elle aurait bien voulu qu'il parlât; elle aurait voulu n'avoir rien dit. «J'ai l'air de l'aimer!» Elle éprouvait l'humiliation d'une femme qui vient de s'offrir, et qu'on hésite à prendre.
Il murmura: «Vous plaisantiez…»
Pour qu'il parlât encore:
—Que dites-vous? fit-elle.
Desreynes n'osa rien répéter et le silence les remmena à travers les allées.
—J'ai passé toutes les bornes, pensait Jeanne.
Elle avait bien honte.
—Non! s'écria Georges, c'est impossible! Et il parlait avec une extrême volubilité: Vous avez voulu vous moquer de moi, c'est fait, je m'humilie, vous me pardonnerez d'avoir pu un instant vous soupçonner d'une lâcheté aussi basse. A quoi servirait-elle? Existe-t-il une femme qui en serait capable? J'aurais dû le savoir plus tôt, mais vous raillez trop bien. Je sais que vous avez souffert, mais vous êtes bonne, au fond. Faire le malheur de ceux qui vous chérissent! Que veut-on? Vous voir heureuse. Pardonnez-moi. Je ferai ce qu'il vous plaira. Je resterai, si cela vous amuse, je vous le promets, je vous le jure, mais ne dites rien, ne dites rien!
Il était sincère et se jugeait fou d'avoir prêté crédit aux menaces de Merizette: son désir lui faisait une réalité de son rêve, et, du fond du cœur, il implorait pitié. Il avait pris la main de Jeanne.
—Enfin! songeait-elle. Elle le laissait faire, soulagée et triomphante.
Il acheva de croire à une gageure d'ironie. Comme lui, elle comprenait qu'elle n'aurait pas eu l'odieux courage d'exécuter cette promesse étrange.
Il répétait:
—N'est-ce pas que vous êtes bonne? Qu'il faut brûler la lettre?
Déjà Merizette lui souriait avec une complaisance presque tendre; une rougeur teintait ses joues.
Elle dit: «Venez», et le conduisit dans la maison, jusqu'au seuil de sa propre chambre. Il hésitait à la suivre plus loin.
—Entrez avec moi.
Sa voix était chaste comme une prière, caressante comme une promesse de sœur. Georges obéit, mais s'arrêta encore, tenant du bras levé la lourde tenture de peluche. Jamais il n'était venu là. Une pudeur le gênait, devant l'intimité de cette pièce close à tous, sévère et pleine d'amour, tiède, où mouraient de subtils parfums sous les grands plis des draperies… De ces choses inconnues, se dégageait pour lui la crainte révérente qui émane du lit des vierges, et qui trouble le cœur d'un respect éloigné, suprême religion du souvenir pour l'innocence et la vertu.
—Avancez donc!
La portière laissa tomber derrière lui ses lignes majestueuses, infranchissable mur. Georges se sentit trop loin du monde et demeura au milieu de la pièce.
Il voyait Jeanne courbée vers un secrétaire, fouillant un tiroir. Quand elle vint à lui, elle agitait une carte de papier japonais. Elle la lui tendit.
—Les chambres de malade ont du feu: brûlez ceci vous-même.
Il s'élança et saisit le poignet de la jeune femme,
—Merci, murmura-t-il.
Tous deux s'approchèrent ensemble de la cheminée où brillaient dans le gris les derniers tisons d'une bûche. Alors il s'agenouillèrent: Georges, sans toucher cette lettre, conduisit au-dessus de l'âtre la main qu'il avait prise et qui s'ouvrit. Le billet tomba sur les cendres, et lentement, il se dora et se tordit; une petite fumée montait au-dessus. Le couple regardait, immobile et toujours à genoux; bientôt cette chose ne fut plus qu'une plaque noire et racornie: un souffle l'eût éparpillée en poussière.
Merizette, avec le bon sourire qu'elle trouvait parfois, inclina la tête vers l'épaule de Georges, en appuyant sur lui le rebord de son bras.
—Dites encore que je ne suis pas gentille.
Ils se levèrent, l'un contre l'autre encore.
—Et maintenant, mauvais, m'aimerez-vous un peu?
—Bien mieux, dit-il.
—Alors… embrassez-moi.
Les bras en arrière, il se pencha pour poser ses lèvres sur les cheveux de Merizette. Mais elle se dressa sur le bout de ses petits pieds, et, haussant les mains jusqu'à la tête de son ami, elle le tira vers elle et sa bouche reçut le baiser.
Georges se recula; ils se trouvèrent face à face. Interdits, dans une confusion faite de honte et de délices, ils restèrent là. Jeanne, en ce moment, d'un coup, vit comme Georges toute la grandeur du crime avec lequel jouait son inconscience; dans le même instant elle sentit l'amour et la faute, et sa première terreur ne s'éveilla que de son premier désir. Tous deux frémissaient, éblouis par cette caresse, qu'il n'avait pas attendue, et qu'elle attendait sans la deviner telle. Ils tremblaient d'ivresse moins encore que de crainte… Personne! Nul bruit! Toute la terre faisait autour de cette chambre une solitude d'ignorance et d'oubli. Jeanne, appelée par elle et malgré elle, allait franchir le seul pas qui les séparait: elle le sentit.
—Sortez, mon ami, sortez, soupira-t-elle avec une langueur suppliante.
—Vous voyez bien qu'il faut que je parte!
Il s'éloigna sans retourner la tête, et Jeanne, chancelante, s'affaissa parmi les coussins d'un divan. Son cou fléchissait: et dans le grand silence qui l'épeurait, elle rêva sans rêver à rien.
VI
Avec tout le bien qu'on doit faire
On s'absout des péchés commis.
Rollinat.
L'heure du repas avait sonné depuis longtemps, et Pierre n'était pas revenu: Merizette ordonna de servir.
Les deux jeunes gens s'assirent aux extrémités de la table.
Ils n'osaient relever les yeux ni prendre la parole: s'entretenir de cette minute, ils ne pouvaient, et n'auraient pu cependant causer que d'elle seule; en elle seule ils vivaient: avec plus d'effroi que jamais, car leur raison était plus libre. Ils ne lisaient pas dans leurs regards la secrète pensée, puisque les fronts restaient penchés, mais ils la sentaient comme un fluide traîner et courir dans la salle: elle les circonvenait, les baignait, et plus ils faisaient d'efforts pour échapper à cette commune obsession, plus elle les hantait ensemble. Malgré la contrainte presque douloureuse qu'ils éprouvaient dans cet isolement, ils s'en réjouissaient pourtant ainsi que d'une moindre souffrance, à l'idée que l'absent pourrait être là, entre eux, spectateur semblable à un juge, et victime plus terrible qu'un bourreau.
Mais ce soir? Et demain!
Georges savait bien que tout finirait là, et Jeanne aurait rougi, à cette heure, de concevoir que tout pût n'être pas fini. Ses projets, ses plans, ses vengeances, combien cela était loin d'elle! Son âme s'était subitement rajeunie, comme d'une virginité. En touchant le mal, elle s'était prise à aimer le bien. L'adultère l'épouvantait par tant de suavité et tant de grandeur. Son désœuvrement avait conçu un roman plus banal dans sa dépravation, fait d'intrigues sans passion, et de fautes sans remords, moins de paradis et moins d'enfer. Elle n'avait cherché que le charme du danger, et trouvait l'angoisse du crime. En elle frémissait déjà un besoin d'épanchement et de caresses repentantes; en elle une affection, plus profonde qu'elle n'aurait cru, se développait pour l'homme qui lui avait donné son nom et son amour, qui avait entouré de tendresses sa pauvre existence orpheline, et qui, sur l'épouse et l'ami, avait rassemblé tout l'immense attachement de sa nature dévouée jusqu'à la religion, mystique, vibrante, oublieuse pour eux seuls des mille cultes de la terre!
Et tous deux songeaient ces choses en même temps, et le savaient.
A ce moment, ils se virent en face.
—N'est-ce pas, dit Georges, qu'il faut que je parte, et que vous le voulez bien?
—Oui, mon ami.
Ils se quitteraient sans douleur. S'aimaient-ils? Non, mais ils avaient, à travers la lutte, la haine, l'indifférence, cheminé vers l'amour, et déjà ils étaient dans la trahison, puisque tous deux conjuraient dans l'épouvante de trahir.
Ce mutuel consentement les rassura pendant plusieurs minutes; et, satisfaits chacun de lui-même et de l'autre, ils s'adressèrent quelques banalités. Mais le colloque s'alanguit, et leurs imaginations se torsionnaient à nouveau en deux rêves silencieux.
Elle, le passé la poignait moins que l'avenir: les angoisses du présent ne suffisaient pas à cette femme. Après le péril, son cerveau voulait et voyait des périls. Un involontaire baiser reçu dans le hasard d'une rencontre, ou donné sans désir d'amour, qu'était-ce, auprès du souvenir altéré qu'on en allait garder pendant toute la vie, côte à côte, dans une indéfinie tentation, dans l'inassouvissement du bonheur sans cesse offert et sans cesse possible? Car elle se l'avouait, et concluait que Georges dût l'avouer aussi: un appétit maintenant les tenait dans leur chair et leurs lèvres conserveraient jusqu'à la mort la senteur des lèvres touchées. Mais le baiser qui damnait leur mémoire, qu'ils exécraient, qu'ils maudissaient, elle ne songea pas qu'il aurait pu n'être jamais échangé et sa contrition, acceptant la crainte et le remords, oublia le regret.
Georges ignorait la peur qu'on supposait en lui: il était plein de honte et de chagrin.
Pierre entra: ils se levèrent.
—Vous avez bien fait de ne pas m'attendre, et je vous remercie.
Chacun s'avança vers lui, avec une torture au cœur. Il leur serra les mains, et comme il portait sa bouche vers la tempe de Merizette, sa femme le prit au cou et lui donna un long baiser. Pour Georges et Jeanne, c'était l'amende du pardon, le ferme propos de courage, et l'humble offrande d'une caresse qui devait en eux effacer l'autre.
—Te voilà donc mieux, ma chérie? Avons-nous été sages? Contez-moi ce qu'on a fait.
Jeanne renvoya les domestiques, et voulut avec Georges demeurer seule à servir son mari. Tous deux s'empressaient à ses moindres désirs, et par degrés le calme leur revenait. Depuis leur convention muette, sincères et résolus comme après un serment, ils affermissaient, avec la confiance mutuelle en leur force, la certitude d'accomplir le devoir jusqu'au bout.
Puis, par une progression émue, cette paix devint aimante, délicieuse. Ils s'unissaient plus étroitement dans la tendresse plus grande qu'ils vouaient à l'ami commun, et qui, réchauffée par le sentiment de la faute, s'exaltait pour s'absoudre et s'idéalisait. Leur double pensée se confondait tellement dans cette pensée unique, qu'ils n'avaient pour ainsi dire qu'une seule âme; et cette communion croissante, la première, en les rassurant sur le vœu de leurs cœurs, les rapprochait l'un de l'autre davantage, et de minute en minute, l'un à l'autre, les attachait. Ils s'abandonnaient sans contrainte à l'apaisement de cette affection sereine et dont Pierre demeurait le seul but. L'avenir effrayait moins Jeanne; il ne l'effrayait déjà plus.
Plus assez, même, jugeait-elle…
D'Arsemar recevait leurs soins avec une gaîté qui lui servait de masque à son bonheur. Jamais ils ne l'avaient tant aimé, elle surtout: il le sentait; et sans en rechercher exactement la cause, il croyait deviner que l'intervention de son ami n'était pas étrangère à ce bienfait.
—Vous êtes des anges! Quel dommage que tu t'en ailles, Georges! D'abord, tu ne peux nous quitter demain.
Il expliqua que l'affaire de Barraton l'obligerait sans doute à les abandonner jusqu'au soir.
La nouvelle ne laissa point de les inquiéter; puis, brusquement, tout changea en Merizette: elle perçut un plaisir douteux, et sa jeune vertu s'accommoda presque joyeusement de cette journée suprême accordée à l'amusement de lutter dans ses armes neuves. Elle n'avait plus qu'une infime crainte de faillir, mais du moins elle jouirait une dernière fois de cette crainte; ils vivraient quelques heures dans le chaud frôlement des tentations.
—Pourvu que je sois tentée!
Elle avait peur de n'être plus, le jour suivant, séduite par la douceur et la possibilité de la chute. Ce qui, avant tout la charmait dans l'intrigue, c'était la lutte: dans le devoir, la lutte aussi. Être la puissance qui dirige! Elle regretta confusément d'avoir un adversaire aussi décidé qu'elle-même à ne rien entreprendre; sa constance eût recueilli plus d'agrément et de mérite, en présence d'un audacieux sans scrupules, et cet homme-là, certes, l'eût trouvée impitoyable, belle d'indignation. Telle, pourtant, cette journée serait attrayante. Voilà qui est vivre! Elle se complaisait dans l'espérance de ses craintes, et vint à souhaiter, par moments, que le soleil fût déjà couché, et déjà levé. «Demain, à cette heure, nous serons seuls.» Elle rencontrait de la sorte une saveur de perversité dans la satisfaction même de bien faire.
Parfois, elle donnait à Georges un sourire amical, qu'il lui rendait, et qui était pour eux une formule de promesse où se renouvelait leur pacte.
Jeanne, loyalement, était contente et fière d'elle. Même ignorées, les bonnes actions nous laissent devant nous un plaisir d'amour-propre qui nous pousse à les recommencer, moins par réelle vertu que pour nous donner encore le plaisir vaniteux de notre éloge intime.
Merizette eut pour son mari de câlines prévenances, et ces cajoleries lui devinrent si agréables qu'elle en oublia bientôt la cause déterminante; elle se livrait à ce jeu de tendresse conjugale avec l'entraînement d'une fantaisie inconnue jusque-là et qu'on vient d'inventer; presque entière elle s'y livrait, et sans arrière-pensée, comme si tout d'un coup elle avait reçu la révélation d'amour: à elle aussi, il semblait bon de faire du bonheur, et ce rôle d'ange attentif l'affriolait par l'imprévu de ses sensations. Elle redoublait alors de grâce aimable et se délectait avec un parfait égoïsme dans ce beau dévouement qu'elle pensait avoir.
Chacun s'y méprit, d'ailleurs, et la journée fut bénie par eux tous.
A contempler le couple qui marchait à ses côtés, échangeant des gentillesses d'amoureux, Georges sentait l'émotion d'une délivrance subite; là, il voyait triomphalement la fin de toutes ses terreurs! Merizette ne s'était jamais montrée ainsi, et voilà qu'elle était muée: il fallait donc que cette nature légère se trouvât en face du crime, pour en comprendre et en redouter la bassesse? Elle n'était, au fond, que futile, coquette, curieuse, éprise du hasard et du danger: elle savait, maintenant, et tout serait tranquille: elle mettrait dans l'amour reconquis l'exubérance nerveuse qui travaillait la solitude de son cœur. Jusqu'ici, avait-elle aimé Pierre? Elle l'adorerait désormais, et cette fièvre inquiète qui semblait devoir empoisonner leur vie, ne tendrait qu'à la rendre plus étroite et plus chaude. Georges songeait de la sorte, et une joie profonde enlevait son cœur dans sa poitrine; devant ce bonheur, devant son œuvre enfin, son œuvre, hélas! il avait envie de pleurer. Il se chagrinait moins de ce baiser coupable: l'avenir garanti effaçait le passé; un peu plus, il croirait à leur innocence et se féliciterait du mal qui amenait un bien si désirable.
Il fixa son départ au surlendemain, et s'endormit dans le calme puissant d'un homme qui vient de parachever sa tâche.
Mais, dès le réveil, son baiser lui revint en mémoire, et effleura ses lèvres. Il en eut aussitôt une pudeur qui, pendant un temps, troubla sa conscience: quelle tristesse, d'atteindre ainsi le but qu'il avait poursuivi! La trahison vivait en eux, et pour que Jeanne, après cette caresse, sentît l'effroi de l'adultère, ne fallait-il pas qu'un désir d'adultère l'eût entraînée vers lui! Quelle situation aurait-il désormais en face de cette femme, sa complice! Toute leur existence, sous les yeux de Pierre, ne serait qu'une longue hypocrisie: toujours mentir, puisqu'ils auraient toujours un secret à cacher!
—J'aurais dû m'en aller plus tôt! Que faisais-je donc dans cette maison? Pourquoi y être resté si longtemps? Je suis faible, mou, bête! Je m'amuse avec des mots. Des velléités et pas de volonté! J'ai des prétentions, et voilà tout… comme elle… Je ne vaux pas mieux qu'elle, et je vaux moins, puisque je suis le bénêt dont elle joue…
Il fut mal à l'aise, en revoyant son ami. Arsemar le prit par le bras. Merizette était complètement rétablie: elle descendrait bientôt; et Pierre, en se retournant vers la fenêtre de leur chambre, entraîna Georges à travers les pelouses.
La jeune femme, aussi, songeait à ce baiser: le souvenir lui en parut plus délicieux que la réalité. Sa grande ferveur d'amour légitime était un peu tombée. Cet amour-là, d'ailleurs, lui avait-il jamais donné le frisson dont elle rêvait, le suprême frisson après lequel aspirait toute la curiosité de son être, ce divin «au delà» qu'elle appelait dans les caresses, comme si quelque chose d'insaisissable encore se fût toujours reculé devant elle?
Elle avait passé dans le remords quelques heures charmantes, mais déjà elle se lassait de son remords.
«C'est bien, mais après?» Elle voyait se dérouler à l'infini la suite monotone des jours, et se fatiguait de son ennui futur. Demain, et puis demain; hier, jamais plus; sans fin, des lendemains pareils; sans trêve, la solitude de cette maison et la continuité d'une affection qui n'aurait ni secousses, ni dangers, ni ressort; un monde et des causeries insipides, des tendresses qui le deviendraient… Paris! Quand donc? Vivre, vivre! Le premier devoir, c'est de vivre. Elle reconnut avec étonnement que les deux mois les plus agréables de sa jeunesse venaient de s'écouler depuis l'arrivée de Desreynes: elle ne leur pouvait comparer que les premières semaines de son mariage, et cette course en Italie qu'elle avait faite avec le comte, alors qu'elle travaillait de toute son imagination à voir un amant dans l'époux, et un enlèvement dans le voyage des noces; mais le plaisir factice de cette fuite, banale en somme, puisque permise, avait pour son esprit moins de charme que les manœuvres compliquées de cette petite guerre, un peu galante, un peu haineuse, qui se terminait aujourd'hui. Jeanne redescendait le cours de leur histoire: un par un, elle en revit tous les instants, depuis la rencontre au palais des Beaux-Arts, jusqu'au baiser reçu dans cette chambre, là! Et Georges allait partir…
Ce baiser! Elle ne l'aurait plus! Puis, tendant ses lèvres, elle les entr'ouvrit comme pour y recevoir encore la bouche qui les avait une fois approchées; elle s'adonnait passionnément à un mensonge d'adultère; elle le savourait avec un amour d'autant plus vif que l'accomplissement lui en paraissait impossible à jamais, et cette idée seule exaltait son désir; comme un fauve qui a usé ses griffes contre les barreaux de la cage, elle s'abîmait dans l'apparente résignation de l'impuissance, pour jouir en soi-même du bonheur défendu, mais évoqué dans un rêve qui ressemblait à de l'extase. Ses paupières étaient baissées; ses dents luisaient sous un sourire alangui; ses deux seins se soulevaient longuement, avec une lenteur lourde. Elle resta quelques instants ainsi, et d'un bond se leva.
Elle vint à la fenêtre et aperçut au loin les deux hommes: elle demeura derrière le rideau soulevé… Georges! Avant quelques jours, il aurait noyé toute souvenance, dans le torrent de la vie parisienne: les théâtres et les fêtes, les ateliers et les bals, le monde bruyant de l'art, l'intimité des noms connus, tout cela aurait vite supprimé de sa mémoire la provinciale enterrée dans ses collines! Mais elle éprouvait moins de regret pour cet oubli prévu, que d'envie pour une existence à laquelle elle n'aurait point de part et qu'elle eût choisie entre toutes; son ambition était plus jalouse que sa voluptuosité. Elle eût avec enthousiasme changé son personnage contre celui de Georges, et fût, à sa place, partie avec gaîté; ce désir était même si puissant, qu'il resta logique jusqu'au bout, et Jeanne, malgré son orgueil, n'imagina pas de reprocher à Desreynes l'indifférence qu'il lui garderait dans un mois.
Ah, le suivre, être la maîtresse de sa maison et l'amie de ses amis, après épuration d'ailleurs! Voilà l'époux qu'il aurait fallu à ses vœux: elle aurait tenu un salon célèbre, reçu les esprits en vogue et donné de resplendissants raoûts. Elle arrangeait une maison: son hôtel semblait une cour, elle semblait une reine.
«L'aurais-je trompé? Je le crois.» Elle reconnut avec un peu d'étonnement qu'elle eût été pour Desreynes une épouse moins scrupuleuse que pour le comte: elle eût trahi plus aisément son élu que celui qu'elle trahissait déjà en sa faveur. Elle sourit à cette pensée.
—C'est vrai, pourtant, que je préférerais être la femme de Georges et l'amante de Pierre! C'eût été plus difficile, d'abord… Comme la vie est drôle, à force d'être si mal faite!
Les deux amis reparurent à la lisière du parc. Jeanne contemplait le Parisien: il était vraiment d'une élégance exquise. Georges devenait pour elle la vision palpable de toutes ses ambitions mondaines, de toutes ses passions citadines: il incarnait Paris; de la splendeur de Paris, il était revêtu. Elle le dévorait du regard tandis qu'il cheminait au bras de Pierre; elle croyait voir passer le rêve de sa vie, le rêve de sa vie manquée, qui passait. L'un était l'idéal, et l'autre la réalité. Libre, là; enchaînée, ici! Une brusque colère l'emporta contre d'Arsemar, et elle frappa du pied. «Ah! que je voudrais m'en aller!» Le parc, les coteaux, le printemps, sa chambre lui étaient odieux; elle fixa sur les arbres verts un œil de rancune et de défi. Alors, s'éloignant de cette fenêtre, elle s'habilla avec une sorte de rage.
VII
Je ne tardai à l'exécuter qu'autant de temps qu'il en fallait aux contradictions pour l'irriter et la rendre triomphante.
J.-J. Rousseau.
Quand elle parut devant eux, Georges éprouva une inquiétude que la pensée de son prochain départ ne suffit pas à dissiper; et comme s'il eût senti que déjà elle avait changé d'âme, il l'examinait de loin, avec une prudence suspicieuse; il revoyait en elle l'adversaire des anciens jours; il s'étonna d'une impression dont il était si loin, hier, et que ne justifiait aucun nouvel indice.
—Saurai-je un jour penser comme la veille?
Ils voulurent descendre une dernière fois vers le fleuve: ils parlaient peu, chacun ayant en lui une méditation muette; tous trois étaient assez intimes pour se permettre et permettre aux autres cette solitude contemplative dans laquelle on se renferme parfois aux côtés d'un ami, plus délicieuse qu'une solitude réelle, puisqu'elle en joint le charme au charme d'être ensemble: la solitude sans l'isolement.
Arsemar songeait au départ de Desreynes, et sa méditation était un regret.
Merizette synthétisait quelques jugements psychologiques et s'octroyait des louanges: «Pierre est un rêveur qui suit son idée et ne voit pas la vie; Georges, un promeneur qui voit la vie et ne suit pas son idée; la seule tête de la maison, c'est moi.»
Quant à Desreynes, il échafaudait une série d'aphorismes sur les fluctuations de son individu: «La rectitude dans l'idée, n'est-ce point, en vérité, ce qui constitue l'homme? Mais combien la possèdent, et ne serait-on pas un grand homme par cela seul qu'on est digne d'être un homme? L'humanité se résume en quelques têtes: le reste s'appelle végétation… De quoi parlé-je? Je suis une matière qui s'agite, et je n'ai point de moi, puisque j'ai chaque matin un autre moi!
—Mériterais-je, conclut-il à voix haute, de porter tous les jours le même nom?
Jeanne le regarda avec ébahissement, et éclata de rire.
Ils étaient sur une roche taillée à pic: la rivière sonnait à leurs pieds.
—Oui, répondit Arsemar au bout d'un long instant: c'est toujours une eau nouvelle qui court dans le lit du fleuve.
—Ils sont fous, pensa Merizette.
—Mais nous lui donnons, reprit Pierre, le même nom qu'à celle qui coulait un siècle ou dix siècles plus tôt: il nous semble qu'elle soit toujours une, puisqu'elle garde le même aspect et la même saveur, qu'elle tourne sensiblement aux mêmes angles, bondit sur les mêmes obstacles et dévale la même pente, par la double force de nature et de coutume… Et comme on dit l'eau de cette rivière, on dit l'âme de cet homme; mais nous ne restons pas plus nous que le fleuve qui passe.
—Seigneur, murmurait l'épouse, que mon mari est donc ennuyeux!
Georges lui paraissait d'autant plus spirituel et plus joli; mais d'un esprit qu'elle constatait en dehors de ses paroles et d'une grâce qu'elle ne cherchait pas à analyser dans ses lignes; elle l'admirait en quelque sorte pour ce qu'il aurait pu dire et montrer, et cela, volontairement un peu, avec un effort conscient pour l'admirer et s'en repaître davantage; elle se concentrait à trouver plaisir dans chacun de ses gestes et chacune de ses phrases, afin de ne rien perdre des agréments du dernier jour. Elle le fixait d'un regard plus profond, comme pour voir en lui, et Georges, à quelques reprises, en fut gêné. Il essayait de deviner toute la pensée de Jeanne; elle-même s'y attachait aussi.
—Est-ce que je l'aime?… C'est sa vie, que j'aimerais… Pierre est pourtant plus beau… Comme nous allons nous assommer demain!
Des révoltes subites la secouaient contre ce départ: l'existence était bien injuste pour elle! Mais de quel droit s'en plaindre, puisque sa faiblesse y souscrivait? Donc, elle avait accepté qu'on la frustrât d'un peu de joie qui lui venait. Et pourquoi? Pour d'autres! Elle se jugeait dupée, volée, par son propre consentement, et s'injuriait de l'avoir donné.
Une seule chose la consolait un peu, et son visage prenait alors une sérénité enfantine: «Dans quelques heures, nous serons seuls.» Elle était impatiente de ce moment.
Il vint.
D'Arsemar avait proposé de déjeuner plus tôt, pour ne se point retarder, et la jeune femme avait accueilli sa demande avec empressement. Elle hâta le service et voulut conduire son mari jusqu'à la grille du parc. Ses mains tremblaient légèrement pendant qu'elle regardait sur la route s'éloigner la petite voiture du comte. Elle écoutait le roulement des roues, et ce bruit déjà lointain lui semblait caressant et terrible. Tout son être criait: Enfin! Immobile à côté de Georges, et un peu pâle, elle patientait. Le dog-car disparut derrière un bouquet de noisetiers. Alors, elle frémit, elle eut peur d'elle-même et de l'homme qui était là. (Dans la suite, elle constata que cette minute avait été la plus exquise et la plus douloureuse de sa vie.) Il lui sembla que tout était consommé et qu'au départ de son mari était liée irrévocablement la nécessité de sa chute. Poursuivre l'absent, le rejoindre…
—Pierre! cria-t-elle… Mais sa voix était si épuisée…
Dernière alarme de la conscience!… Jeanne s'assit sur une borne.
Mais soudain elle s'offusqua d'une faiblesse qui n'était pas sans témoin, et, dans ce rappel de l'orgueil, tout son égoïsme lui revint, sec, impérieux et froid. Elle se leva: puis, redressant son buste comme un lutteur qui paraît sur l'arène, elle prit le bras de Georges, et sourit: «Profitons de ces heures», disait-elle.
Ils rentrèrent dans le parc. La gêne qu'ils éprouvaient tous deux croissait à chaque pas; ils ne retrouvaient plus la confiante intimité de la veille, ni le calme que leur avait donné la résolution du devoir. Georges s'efforçait d'y remonter, en se persuadant que rien n'était changé depuis un jour; mais il ne réussissait qu'à souffrir davantage d'un tête-à-tête aussi fâcheux que délicat. Ce silence et cette contrainte les rendaient trop complices de leurs souvenirs; il aurait voulu en être délivré, et cette préoccupation le travaillait, mais sans l'effrayer, tant le passé lui semblait loin. Il aborda plusieurs conversations, qui moururent d'impuissance dans un ennui banal.
Jeanne répondait à peine.
«N'était-ce donc que cela?» Elle avait rêvé de ce moment, venu enfin, et n'y rencontrait qu'une accablante monotonie, et l'inepte entretien d'un quadrille: d'émotion, point; d'inquiétude, pas davantage, et de plaisir, moins encore; un regret seulement, celui de l'attente déçue. Les galanteries du baron de Valtors étaient moins niaises et plus réjouissantes. Elle éprouva un vif dépit, et fut humiliée comme d'une bassesse intellectuelle de ne pouvoir se créer à elle-même le raffinement de voluptés et d'angoisses qu'elle s'était plu à espérer.
Ils parcouraient bien des allées, et se ramenaient inconsciemment aux mêmes endroits, n'ayant même pas l'imagination de choisir un chemin.
—Quelle heure est-il?
Ils étaient seuls depuis cinquante minutes,—elle le calcula exactement,—et leur colloque ne s'était pas un instant départi de la plus plate insignifiance.
—Cela durera-t-il jusqu'au soir? Il faudrait cependant…
Que faudrait-il? N'importe: elle voulait quelque chose et ignorait que vouloir.
Son impatience devint fébrile; Jeanne se jugeait stupide et ne jugeait pas mieux son interlocuteur. Elle fut désagréable et presque acariâtre. Elle eût souhaité tout au moins d'être triste.
—C'est donc que je ne l'aime pas?… Pourquoi l'aimerais-je?… Je ne mérite pas la vie que j'ambitionne, puisque je n'en sais rien tirer.
Elle s'insultait, se détestait, et se méprisait elle-même; mais jamais nous ne nous aimons si bien qu'à l'instant où nous nous blasphémons: suprême triomphe de l'égoïsme, puisqu'il réussit à nous faire mal penser et mal parler de nous.
Une heure encore s'écoula. Jeanne était exaspérée.
Une servante annonça la visite du baron de Valtors: Merizette sursauta. Du monde! Il ne manquait plus que cela!
—Dites que je suis sortie!
—Pourquoi le renvoyez-vous? supplia Georges: il nous aurait divertis.
—Vous vous morfondez donc bien en ma seule compagnie, mon cher? Pour le dernier soir…
Valtors se retira, très vexé, sachant que la comtesse était au parc avec Desreynes.
Le contre-temps auquel elle venait d'échapper rendit la jeune femme plus sensible à la perte du jour suprême. La phrase de Georges l'incita aussi: puisque l'homme reculait, à elle d'avancer!
—Il faut… il faut…
Desreynes avait enfin reconquis une sorte de naturel, et se jouait avec insouciance et même avec esprit dans les mille riens que l'on redit aux femmes.
Jeanne l'écoutait mal, obsédée par la volonté fixe, lancinante, d'inventer une minute qui fût anormale, qui lui donnât une émotion, qui lui laissât un souvenir. Son imagination, tracassée par la fuite du temps, s'enfiévrait à la recherche d'une folie qu'elle ne trouvait pas. Elle sautait d'une idée à peine conçue à une idée que d'autres venaient chasser en foule. Elle s'agitait sur son banc, faisait claquer ses petits doigts et pressait ses ongles dans ses paumes. La tranquillité que Georges avait gagnée acheva, par contraste, de la jeter dans cette violence de sensations où s'engouffre, chez les êtres nerveux, le dernier reste de raison.
Jamais femme ne fut plus près de se donner ou de s'offrir: la conscience qu'elle n'avait point d'amour ne l'intéressait même plus; elle se tourna vers Georges, et resta stupéfaite, en apercevant au détour du sentier une femme qui marchait vers eux.
—Bonjour! cria la sous-préfète: ai-je forcé la consigne? J'ai vu le comte, su de lui que je vous verrais au château, et me voici!
Fraîche et gaie, la Parisienne leur tendit les deux mains. Desreynes l'adora comme un messie; Mme d'Arsemar, malgré sa politesse, la regardait d'un œil mauvais.
—Que je suis ravie de vous rencontrer chez vous! Je vais donc passer une après-midi qui me dédommagera des autres.
Au fond, elle croyait troubler une entrevue galante, un adieu d'amour, et se réjouissait d'être maudite. Elle fut surprise de l'accueil empressé de Desreynes, et en garda reconnaissance.
«Le pauvre homme en a déjà assez, de sa Lyonnaise… La petite fait une autre tête.»
—Est-il vrai que vous partiez demain, monsieur? Combien je vous envie de rentrer dans mon cher Paris! Moi qui voulais vous prier d'assister à une dernière sauterie que nous offrons après-demain. Ce sera moins royal que chez vous, chère comtesse, mais si vous y venez, vous m'aurez donné le plus beau de votre fête.
Jeanne fut peu touchée du compliment. Elle était profondément agacée. On parla de quelques voisines: la conversation tourna bientôt à la plus soigneuse médisance. Merizette se déridait un peu.
—Les femmes sont admirables, dit Georges. Où dénichez-vous des vertus qui vous fassent tant louer votre sexe, après avoir blâmé tout ce que vous apprenez de lui?
—En nous-mêmes, monsieur.
—Je m'en doutais… Votre logique est royale: louer la femme contre l'homme, pour la mettre au-dessus de l'espèce, et, ce point acquis, blâmer les femmes pour monter au dessus de toutes et de tous.
—Imbécile! pensa Jeanne, qui sentait la vérité du jugement.
—Nous sommes bien malheureuses, comtesse! Les hommes ne connaissent pas de milieu entre nous ennuyer et nous dénigrer: ceux qui s'agenouillent nous font bâiller, et ceux qui nous plairaient nous font rougir de nous.
—Un célibataire assez mûr, dit la comtesse, ne se croit supérieur qu'à condition d'être désabusé des femmes.
—La mode veut cela, monsieur?
—Et vous faites la mode, ô déesses!… D'ailleurs, voulez-vous un conseil?… Si vous prenez un amant…
—Vous dites?
—Si vous prenez un amant, choisissez un simple: les hommes trop habiles ne valent pas mieux que vous.
—Quelle Circé a donc empoisonné votre hôte, ma chère, pour le faire si méchant? Il était plus aimable, l'autre soir.
La jolie dame, en souriant, rayait le sable du bout de son ombrelle; l'impatience de la comtesse ne lui avait pas échappé, et la coquette s'amusait de taquiner cette jalousie avec le souvenir de ce qu'elle pensait être une infidélité.
La croyance qu'elle volait un amour l'eût rendue indulgente à toutes les galanteries de Georges. Car, le point d'honneur varie, ici-bas: une fille ne voudrait prendre les amants d'une amie, et cède avec joie aux amis d'un amant; une dame se ferait scrupule d'agréer l'ami d'un amant, et se fait gloire de ravir l'amant d'une amie. Dût celle-ci en souffrir!
Et Jeanne souffrait; non point dans sa tendresse: elle n'en avait pas; mais dans sa vanité. Rarement une femme perd assez l'esprit pour n'être pas sensible aux pointes d'une autre femme; celle-ci trouvait ridicules son rôle et son attitude, et détestait cette amie pour sa visite et ses lazzis. Georges l'indignait aussi par les attentions dont il entourait l'autre; et, plus froidement que tantôt, ayant en plus un besoin de vengeance, elle arrêta sa résolution d'avoir avant demain, avant ce soir, un triomphe qui serait éclatant.
L'étrangère riait, causait, montrait ses dents, montrait sa cheville, faisait parade des complaisances de Desreynes et les entretenait de tout son pouvoir. Le jeune homme finit par la trouver trop séduisante, et, sevré d'amour, le laissa trop paraître. Il n'eut pas la sagesse de comprendre que dans l'état d'âme où se trouvait Merizette, tout ce qui ne s'adressait pas à elle devenait une provocation. La Parisienne le savait et se faisait de tous ces jeux un plaisir infini. «Les hommes les plus intelligents sont des sots qui ne voient rien.» Une véritable sympathie s'établissait pourtant entre elle et lui. Soudain, Jeanne crut percevoir que sa présence les encombrait, et qu'ils eussent désiré être seuls. Ce fut le dernier coup. Elle était blême… Jamais son amour-propre ne fut soumis à une si cruelle épreuve; pour la première fois, on la bafouait, on se liguait contre elle, devant elle: elle en eut la ferme conviction. Elle concentra son énergie dans une affectation de gracieuseté; sous cette contrainte, sa colère s'envenimait encore. Trois heures! Elle ne partira donc plus! Jeanne, oubliant de se juger en même temps, était scandalisée par l'impudence de cette autre femme. Elle la regardait avec une répugnance vertueuse, un dégoût bien sincère: cependant, puisqu'on semblait désirer Georges, elle le désira… Mais elle le détestait… Quatre heures!
La sous-préfète annonça son départ.
—Déjà? répondit la comtesse.
La Parisienne salua, avec un sourire ironique; Jeanne voulut à son tour la railler d'un défi.
—Si vous m'en croyez, vous ne monterez en voiture qu'au tournant de la côte: la route est jusque-là mauvaise pour les chevaux, et monsieur Georges se fera une joie de vous conduire à la petite porte du parc.
—Mais, très volontiers, ma chère, et je vous remercie du conseil.
—Vous m'excuserez sans peine, reprit Mme d'Arsemar, si je ne puis vous accompagner.
Jeanne expliqua ses ordres au cocher de la sous-préfète. Les deux ennemies s'embrassèrent, la visiteuse prit le bras de Desreynes.
—Au revoir: je compte sur vous pour mon quadrille, mercredi, 20 mai.
—Sans faute… Ne vous perdez pas dans les bois… Georges, vous viendrez me chercher au pavillon, n'est-ce pas?
La voiture s'éloigna. Jeanne rentra dans la maison, et prit son peignoir de bain. Elle tremblait de tout son corps.
—Oh, la honte, si j'échoue!
Elle s'arrêta, la main sur le pommeau de la rampe.
—Je ne peux pas vouloir cela: c'est fou!
Savoir que l'on va faire une sottise, et la préméditer: quel charme!
Elle aperçut au loin le couple qui entrait sous les arbres.
—Tant pis, tant pis! Puisqu'il faut…
Elle crut entendre un éclat de rire à la lisière du bois.
—J'aurai mon tour, moi!
Georges avait mêlé ses doigts à ceux de sa compagne. A peine la jeune femme essaya-t-elle de se dégager. Elle baissait les yeux.
—Allons, dit-elle, laissez-moi.
Il se pencha, puis, très bas:
—Vous êtes belle, et je vous aime.
Elle lui échappa, et s'enfuit. Il la rejoignit en courant. Elle riait. Il la saisit, et étouffa son rire dans un baiser qu'il colla sur ses dents. Elle renversait la tête.
—Marchons… Si l'on vous voyait… Marchons.
Elle se laissa retenir par la taille, et tous deux firent quelques pas encore. Puis un second baiser les arrêta.
—Vous me rendez fou! Vous êtes trop belle!
Il la pressait, debout contre son torse; elle rendit le baiser, et longtemps ils restèrent ainsi. Georges la désirait ardemment.
—Laissez-moi… Je vous en prie… On nous guette… Venez, oh, venez…
Georges savait Merizette capable de les espionner: il baisa les mains qui le repoussaient.
—Vous partez donc? dit-elle.
Ils marchèrent: le chemin fut long. Elle s'éloignait un peu de lui, et obliquait à chaque pas vers la lisière du sentier; elle tremblait légèrement, avec cet instinctif et vague effroi du mâle, qui fait encore frémir et reculer la femme au moment même où elle va se livrer. Pudeur? Vertu? Non pas: c'est la chair qui prend peur.
Mais quand ils sortirent du bois et parvinrent au pied du mur qui fermait le parc, lorsque tout danger fut passé pour la promeneuse, toute peur s'évanouit et le regret surgit seul: elle aurait voulu retourner en arrière, pour se moins défendre, cette fois.
Elle porta vers lui ses yeux clairs et humides, et lui tendit ses lèvres entr'ouvertes. Derrière la porte, ils entendaient le piaffement des chevaux. Il lui murmurait sur les dents:
«Je t'aime! je t'aime!» Il l'étreignait et l'enlevait presque de terre. Puis sa bouche courait sur les tempes, le cou, les yeux et les lèvres encore, qu'il humait dans les siennes.
Le danger, à nouveau, se dressait: elle soupira: «Assez,» puis, s'écarta, et tout haut, elle dit: «Au revoir, cher monsieur. Vous viendrez mercredi. Je le veux.»
Elle arrangeait, en parlant, ses cheveux défrisés et les rubans de son chapeau.
Georges tourna la clef dans la serrure rouillée; la sous-préfète sortit, et monta en voiture.
Desreynes, au marchepied, la salua profondément, mais, sous un prétexte, il s'avança: un rapide baiser unit leurs bouches. La calèche partit.
Georges la suivait des yeux: il vit la tête blonde qui se penchait à la portière: il eut contre lui une énorme rancune.
—J'aurais dû vouloir davantage! Les femmes sont à qui ose les prendre.
Il referma la porte, et lentement, comme à regret, lui aussi, il redescendit les sentiers: il reconnaissait chaque place où une étreinte les avait enserrés; il y stationnait; son imagination s'allumait au souvenir du bonheur promis et perdu; des visions lascives le hantaient. Il allait et venait, en contemplant à terre les mousses encore froissées. Il prit un autre chemin et arriva au pavillon où Jeanne devait l'attendre.
—Est-ce vous, Georges?
Il rêvait avec l'autre: cet appel le troubla comme une surprise. Jeanne disait d'une voix faible:
—Venez m'aider… Vite…
Il vint, il entra; il n'aperçut rien d'abord; et soudain, il la vit, demi-nue sous son peignoir entr'ouvert: des gouttes d'eau glissaient encore sur sa peau brune. Il lui sembla qu'elle s'approchait de lui, incertaine, les bras tendus, les cils baissés…
La dernière pudeur des femmes n'est point de ne pas se montrer nues, mais de fermer les yeux, alors, pour ne pas voir les yeux qui les regardent.