Scène 2.X.
Cyrano, Christian.
CYRANO:
Embrasse-moi !
CHRISTIAN:
Monsieur. . .
CYRANO:
Brave.
CHRISTIAN:
Ah ça ! mais !. . .
CYRANO:
Très brave. Je préfère.
CHRISTIAN:
Me direz-vous ?. . .
CYRANO:
Embrasse-moi. Je suis son frère.
CHRISTIAN:
De qui ?
CYRANO:
Mais d'elle !
CHRISTIAN:
Hein ?. . .
CYRANO:
Mais de Roxane !
CHRISTIAN (courant à lui):
Ciel !
Vous, son frère ?
CYRANO:
Ou tout comme: un cousin fraternel.
CHRISTIAN:
Elle vous a ?. . .
CYRANO:
Tout dit !
CHRISTIAN:
M'aime-t-elle ?
CYRANO:
Peut-être !
CHRISTIAN (lui prenant les mains):
Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
CYRANO:
Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.
CHRISTIAN:
Pardonnez-moi. . .
CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule):
C'est vrai qu'il est beau, le gredin !
CHRISTIAN:
Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
CYRANO:
Mais tous ces nez que vous m'avez. . .
CHRISTIAN:
Je les retire !
CYRANO:
Roxane attend ce soir une lettre. . .
CHRISTIAN:
Hélas !
CYRANO:
Quoi ?
CHRISTIAN:
C'est me perdre que de cesser de rester coi !
CYRANO:
Comment ?
CHRISTIAN:
Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !
CYRANO:
Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.
CHRISTIAN:
Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !
Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . .
CYRANO:
Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
CHRISTIAN:
Non ! car je suis de ceux,—je le sais. . .et je tremble !—
Qui ne savent parler d'amour.
CYRANO:
Tiens !. . .Il me semble
Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler,
J'aurais été de ceux qui savent en parler.
CHRISTIAN:
Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !
CYRANO:
Être un joli petit mousquetaire qui passe !
CHRISTIAN:
Roxane est précieuse et sûrement je vais
Désillusionner Roxane !
CYRANO (regardant Christian):
Si j'avais
Pour exprime mon âme un pareil interprète !
CHRISTIAN (avec désespoir):
Il me faudrait de l'éloquence !
CYRANO (brusquement):
Je t'en prête !
Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en:
Et faisons à nous deux un héros de roman !
CHRISTIAN:
Quoi ?
CYRANO:
Te sens-tu de force à répéter les choses
Que chaque jour je t'apprendrai ?. . .
CHRISTIAN:
Tu me proposes ?. . .
CYRANO:
Roxane n'aura pas de désillusions !
Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ?
Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . .
CHRISTIAN:
Mais, Cyrano !. . .
CYRANO:
Christian, veux-tu ?
CHRISTIAN:
Tu me fais peur !
CYRANO:
Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
Veux-tu que nous fassions—et bientôt tu l'embrases !—
Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . .
CHRISTIAN:
Tes yeux brillent !. . .
CYRANO:
Veux-tu ?
CHRISTIAN:
Quoi ! cela te ferait
Tant de plaisir ?. . .
CYRANO (avec enivrement):
Cela. . .
(Se reprenant, et en artiste):
Cela m'amuserait !
C'est une expérience à tenter un poète.
Veux-tu me compléter et que je te complète ?
Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté:
Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
CHRISTIAN:
Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre !
Je ne pourrai jamais. . .
CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite):
Tiens, la voilà, ta lettre !
CHRISTIAN:
Comment ?
CYRANO:
Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
CHRISTIAN:
Je. . .
CYRANO:
Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
CHRISTIAN:
Vous aviez ?. . .
CYRANO:
Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches,
Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont
Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . .
Prends, et tu changeras en vérités ces feintes;
Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes:
Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
Tu verras que je fus dans cette lettre—prends !—
D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère !
—Prends donc, et finissons !
CHRISTIAN:
N'est-il pas nécessaire
De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
Ira-t-elle à Roxane ?
CYRANO:
Elle ira comme un gant !
CHRISTIAN:
Mais. . .
CYRANO:
La crédulité de l'amour-propre est telle,
Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !
CHRISTIAN:
Ah ! mon ami !
(Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)