SCÈNE VI
DON JUAN, LE DIABLE
LE DIABLE.
Personne?… Pas un fils?
DON JUAN.
Ce n'était pas la peine.
C'est Staphylus, le fils de l'ivrogne Silène,
Qui, le premier, coupa le vin noir d'un peu d'eau.
Qu'un fils mette de l'eau dans mon vin?… Non. Rideau.
E finita… Bonsoir!—Partons-nous?
LE DIABLE.
Pas encore!
C'est ce mot «posséder» qui me… Non que j'ignore
Ce que le Diable entend par la possession;
Mais l'homme… posséder… posséder!… Hein! si on
Fixait un peu le sens de ce verbe actif?
DON JUAN.
Faune!
Je vois l'obscénité luire dans ton œil jaune!
LE DIABLE.
Dans le plat des grands mots je mets mon pied…
DON JUAN.
De bouc!
LE DIABLE.
«Chacun s'en fut coucher», est-il dit dans Marlbrough:
C'est cela, posséder? Ce n'est pas plus terrible?
DON JUAN.
«Alors, il la connut», est-il dit dans la Bible.
Posséder, c'est connaître! Ah! connaître! ah! savoir!
Et tu vois bien que c'est terrible!
LE DIABLE.
Il faut avoir
Connu pour?…
DON JUAN.
Posséder!
LE DIABLE.
Et tu les as connues?
DON JUAN.
J'ai serré contre moi leurs âmes toutes nues.
Pas un ne lisait mieux dans leur jeu! Qui? Lauzun?
Richelieu?… Des enfants qui me singeaient! Pas un
Ne leur a fait pétrir, par sa vision claire,
Tant de petits mouchoirs en tampons de colère!
Ah! je peux déchirer la liste!
LE DIABLE.
Oui, c'est cela,
Déchirons-la!
DON JUAN.
Je sais les noms!
LE DIABLE.
Déchirons-la!
DON JUAN.
Je sais le nom, le jour, la raison, le mensonge!
Tous leurs secrets sont là! Ma main distraite plonge
Dans tous ces souvenirs d'un soir ou d'un matin,
Et le vainqueur pensif joue avec son butin!
Je t'en raconterai si cela t'intéresse!
Il suffit, pour que tout un être m'apparaisse,
Qu'entre mes dents je mâche un nom, comme une fleur.
LE DIABLE.
Mettons dans ton chapeau les morceaux de ton cœur!
DON JUAN.
Et, tu sais, pas un nom de personne facile
Là-dedans!
LE DIABLE.
Déchirons! Il faut en faire mille
Et trois…
DON JUAN.
Car je tenais à flairer le remords.
LE DIABLE.
Déchirons!
DON JUAN.
Les lions ne touchent pas aux morts.
Je ne touchais qu'aux chairs qui sentent encor l'âme.
Tiens! à nous deux, nous déchirons toute la femme!
LE DIABLE.
Je vois que l'alphabet tout entier vous aima,
Depuis A jusqu'à Z…
DON JUAN.
Je tiens le Z… Zulma.
Il reste encor du B. Là… les quatre Brigittes…
C'est fini.
LE DIABLE.
Maintenant…
[D'un geste d'escamoteur, il fait brusquement apparaître un petit violon.]
DON JUAN.
Quoi! tu prestidigites?
LE DIABLE.
J'ai toujours dans ma poche un petit violon…
Le vieux montreur est un maître de danse… et lon
Lon la!… qui fait tourner jusqu'aux feuilles dormantes…
Chante, toi dont, la nuit, le diable va jouant,
Violon fait du bois dont on fait les amantes,
Sous l'archet fait du bois dont on fait les Don Juan!
Tout en jouant, il parle aux petits morceaux de papier, qui se mettent à frémir mystérieusement.
Dansez, petits débris d'une vie enivrée!
Gavotte…
DON JUAN.
Qu'as-tu donc à danser comme un fol?
LE DIABLE.
C'est la Gavotte de la Liste Déchirée…
Soulevés par vos noms, palpitez sur le sol!
DON JUAN, regardant tourner les morceaux de la liste.
Où vont-ils? Où vont-ils?
LE DIABLE.
Je crois qu'ils ont envie
De s'envoler! Ah! ah! Si vous vous envolez,
Papillons que devait devenir cette vie,
Envolez-vous, blancs, blancs, sur la lagune! allez!…
Les débris ont tourbillonné dans l'air, et, s'éparpillant au loin comme une neige, ils retombent sur l'eau.
Farandole…—Et soudain, sur l'eau qu'un souffle moire,
Chacun des doux morceaux qui porte un nom charmant
Grandit! grandit! s'allonge en silhouette noire,
Devient une gondole, et glisse lentement!
A ce moment des gondoles apparaissent sur la lagune.
DON JUAN.
Quelle est cette flottille étrange?
LE DIABLE.
Barcarolle!
N'étant qu'un bercement, qu'une étreinte et qu'un deuil,
Chacun de tes amours n'était qu'une gondole;
Regarde-le passer, barque, alcôve et cercueil!
DON JUAN.
Oh! comme mes amours vont vite au clair de lune!
LE DIABLE.
Vois-les s'entrecroiser, aigus, sombres, étroits…
DON JUAN.
Des gondoles encore!
LE DIABLE.
Elles sont mille et une!
Elles sont mille et deux! Elles sont mille et trois!
[Aux gondoles, qu'on voit déjà se rapprocher de la terrasse.]
Venez! venez!…
DON JUAN.
Chacune est un astre qui rode!
LE DIABLE.
… Gondoles dont mon geste est le seul gondolier!
Veux-tu que cette longue au fanal d'émeraude
Dépose son fantôme au bas de l'escalier?
DON JUAN, tressaillant.
Comment?
LE DIABLE.
Dois-je héler le fanal d'améthyste?
DON JUAN.
Ces prestiges flottants ne sont pas vides?
LE DIABLE.
Non.
Chaque gondole, étant un morceau de la liste,
Porte une ombre de femme éclose de son nom!
Toutes sont là! Car, plus puissant que Paracelse,
J'ai dédoublé leur vie ou réveillé leur mort.
Laquelle, se levant des coussins noirs du felse,
Veux-tu voir, sur le quai, poser son soulier d'or?
DON JUAN.
Plusieurs!
LE DIABLE, criant, penché vers l'eau.
Hop! débarquez!
DON JUAN, prenant le candélabre de vermeil, va se poster immobile au haut de l'escalier.
Ils montent, les fantômes!
Des femmes, une à une, apparaissent au haut de l'escalier émergeant de l'ombre.
LE DIABLE.
Tous du grand masque blanc de Venise masqués!
DON JUAN.
Souliers blancs, sur le marbre écrasez des aromes!
Et, posant la girandole, il se jette dans un fauteuil.
LE DIABLE, gambadant et jouant du violon.
Hop! débarquez!
UNE OMBRE.
Bonsoir, Don Juan!
LE DIABLE.
Hop! débarquez!
Des femmes, lentement, toutes pareilles, avec le grand manteau, le masque et l'éventail, continuent d'émerger.
DON JUAN.
C'est le débarquement de Cythère!
LE DIABLE, redescendant, à Don Juan, tout en jouant toujours.
Et, remarque,
Peint par l'inquiétant Longhi, pas par Watteau!
Il n'est plus là, le doux Watteau, quand on débarque!
DON JUAN.
Les ombres d'argent bleu montent l'escalier d'eau!
LE DIABLE.
Chacune exactement sur l'autre se compose,
Résumant tout l'amour dans son frêle attirail:
Le masque, le manteau, l'éventail et la rose…
DON JUAN.
La rose, le manteau, le masque et l'éventail!
Toute la scène est envahie d'Ombres qui ne cessent de débarquer.